LES ROSES DE DOLLARD
Un jour, Dieu qui passait en un repli du ciel, Où l'azur, plus qu'ailleurs, flottait, immatériel, Vit un saint qui songeait, les yeux clos, presque sombre — Le bonheur est sans voile et ne connait point l'ombre, Dit Jésus, et Dollar d en ce jour doit être triomphant. Il appela : Dollard ! Que fais-tu, mon enfant f Et le saint répondit: — Seigneur, faites-moi grâce, Mais un bruit est venu, grandissant, de l'espace Que l'on nous oubliait, nous les gâs du Long Sault, Et que nous sommes morts pour rien, comme des sots !
— Votre gloire, ô mon fils, est grande et tout entière. Elle vit dans les coeurs, sous les fronts, et, très fière Elle chante en ce jour de mai réjouissant, La-bas, dans ton pays, aux lèvres des passants ! Mais je vois un désir — un autre — dans ton âme . . . Quel est ce grain de sable oublié par la Flamme ?
— Seigneur, c'est vrai: j'ai faim de retourner là-bas,
De revoir le pays que je nommais tout bas
Et dont, même au sommet, Seigneur, de votre gloire,
Comme vous le voulez, j'ai gardé la mémoire . . .
Et je voudrais revoir avec mes yeux de chair
Le vieux Québec campé comme un défi dans l'air,
Et surtout la bourgade au pied de la Montagne,
Comme une enfant perdue en V immense campagne,
Aux minuscules prés de culture âpre encor,
Mais d'où montaient déjà les blés parfîtes d'or,
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Et que je vois toujours, acclamante et fleurie, Saluant ceux qui vont mourir — Ville-Marie ! Est-elle encore vivante et digne des aïeux?
— Va voir; et paix, mon fils, à ton front soucieux. Et le héros, quittant le ciel d'or et de gloire, Vint alors au pays en revivre V histoire, Cherchant les siens, questionnant les sillons, Les villages, les bourgs, les villes, les vallons, Les foyers et les coeurs fidèles à la terre, Et, parfois, inquiet du souffle délétère Qui montait par instants de V ombre jusqu'à lui: Trahisons, lâchetés, désertions, oubli.
Il pensait, désolé: — Est-ce là ta conquête, Maisonneuve, ô mon maître, et V acquit de la Dette, De la Dette d'honneur, d'héroïsme et d'amour, Que pour les Canadiens tu contractas un jour ?
Mais il montait aussi des parfwns d'espérance,
Et ceux-là venaient bien de la Nouvelle-Fra?ice !
Un homme, un inconnu, passait, vif et joyeux,
Une rose à l'habit, une lueur aux yeux,
Comme on s'élance et court vers une autre conquête,
Et Dollard demanda: — Pardon, monsieur, c'est fête ?
— Mais oui. — Et vous parlez français f — Toujours, monsieur,
Comme les conquérants et comme les aieux !
C'est notre épêe à nous et c'est notre revanche,
Et nous nous en servons du dimanche au dimanche !
— Alors, il fut perdu? — Mais il fut reconquis,
Et tous les ans, voyez ! nous en montrons l'acquit !
La voilà ! C'est la Rose ardente qui flamboie,
Et qui, sur tous les coeurs, s'épanouit en joie !
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— Et la race ? — Elle pousse ! — Et son coeur ? — Il grandit,
Et s'il défaille aussi, toujours il rebondit !
Mais pardon: voulez-vous assister à la fête f
Bien. Prenez une rose à cette enfant qui quête,
Piquez-là, rouge ainsi qu'une goutte de sang,
A votre boutonnière, et suivons les passants.
Nous fêtons la Victoire. — Une victoire? — Oui, celle
Qui fit notre âme fier e et la rend immortelle,
Qu'en seize-cent-soixante s'éleva du rempart
Effrayant et sublime du Long Sault — de Dollard !
Venez !
Et sans attendre, atome de la houle,
L'homme alla se perdre au milieu de la foule.
Alors, Dollard, debout, remué, radieux,
Vers tous ses compagnons penchés au bord des deux,
S'écria — d'une voix qui surpassait le monde
Tant elle avait d'ardeur et de force profonde,
— Frères, paix à vos coeurs trop vite désolés,
Le pays vit encore et n'a rien oublié !
Et Dollard, ramassayit à pleines mains les roses, Qui naissaient à ses pieds, ardentes, rouges, roses, Frémissant, les jeta à ses frères ravis . . . Et le soir, dans l'azur, éclatantes, l'on vit Passer et repasser, sans mystère, sans voiles, Des roses de Dollard au milieu des étoiles !
Antonin PROULX.