LATINE
Dans la préface de son roman Pour la patrie, édité Montréal on 1895, M. J.-P. Tardivel, ancien directeur de la Vérité, écrivait ces lignes :
"Dieu a planté dans le cœur de tout Canadien-français patriote une fleur d'espérance. C'est l'aspiration vers l'établissement, sur les bords du Saint-Laurent, d'une Nouvelle-France dont la mission sera de continuer sur cette terre d'Amérique l'œuvre de civilisation chrétienne que la vieille France a poursuivie avec tant de gloire pendant de si longs siècles." Et l'auteur, tout plein de cette idée, ou plutôt de ce rêve, comme il le dit lui-même, nous donne dans un récit du XXème siècle, une tranche de vie politique canadienne. Les événements se passent en 1945. Le lien colonial vient d'être rompu et l'auteur imagine une lutte acharnée entre les tenants de trois différents projets de constitution politique dont la réussite voudra dire dans un cas, l'Union législative de toutes les provinces et, partant, l'anéantissement de l'élément catholique et français; dans le second, le maintien du statu quo c'est-à-dire de la fédération actuelle avec gouvernement central et administrations provinciales, et enfin, troisième alternative, la séparation du groupe français et catholique. "Pas d'Irlande, pas de Pologne en Amérique !" Voilà le cri de ralliement de ce dernier groupe, On se l'imagine facilement, à la fin du livre le petit bouton de fleur d'espérance s'est épanoui et une république s'est fondée dans l'Amérique du Nord, la République de la Nouvelle-France,
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Ce livre, trop peu connu dans un pays où pourtant les romanciers sont rares, ne manque certes pas d'intérêt. Et le lecteur est libre de trouver exagérée l'influence que prête Tardivel aux loges maçonniques. Cet intérêt, semblet-il, se double quand nous relisons ces pages écrites il y a vingt-cinq ans. C'est vraiment devant la croisée des chemins que nous place Tardivel non pas tels qu'ils seront en 1945 ou 1950, mais comme ils se présenteront à nos descendants avant la fin de ce siècle. Il semble toutefois que les événements se précipitent. La Grande-Bretagne voit peu à peu les liens se desserrer qui retenaient les uns aux autres les dominions de son vaste empire. L'Egypte s'est donné un roi. L'Irlande, à peine baptisée du titre d'Etat libre, voit se déchirer entre eux ses fils héroïques, ivres de liberté et d'indépendance. L'Ecosse réclame son autonomie. Les Indous luttent à leur manière contre leurs maîtres européens. Dans notre immense territoire, les malentendus sans nombre, le plus souvent machinés par d'ignares importés, aiguillonnent l'amour-propre des diverses races qui y ont campé leurs destinées et accélèrent la fêlure du bloc fédératif de 1867.
La carte géographique du continent Nord-Américain ne comporte pas encore de frontières définitives et inamovibles. Les siècles, les années peut-être accompliront de ce côté de l'océan, le travail laborieux de la gestation de nouveaux peuples. Les groupements ethniques continueront de grossir et de se modifier en empruntant aux voisins qu'Us coudoient les qualités et les défauts qui caractérisent les nations d'Europe dont ils sont les rejetons. Allemands, Français, Saxons, Italiens, Scandinaves, Irlandais voient aux États-Unis augmenter leurs effectifs. Certains Etats, certaines villes subissent haïr influence immédiate. De même, au Canada, les groupes français hors du Québecjse
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ressaisissent avec un entrain que rajeunissent les épreuves et témoignent d'une vitalité qui décourage chaque jour Pélan de ceux qui voulaient les absorber ou plutôt les enfermer dans le cadre étouffant de leurs ambitions étroites. "Bluc-noscs" de l'est, Français de l'Acadic et de la vallée Laurent ienne, Loyalistes d'Ontario et Américains de l'Ouest, dont la destinée a voulu qu'ils formassent la population canadienne, ont droit de rêver d'un épanouissement plus grand de leurs activités et. d'aspirer même à jouer le rôle de seuls maîtres de la maison qu'ils habitent. Tardivcl et les écrivains de Y Action française ont vu clair et juste, pensera le descendant qui h s lira.
Mais nous-mêmes revenons un peu en arrière, et relisons ces lignes qu'écrivait en 1869, au gouverneur général, lord Monck, le ministre des finances du premier gouvernement qui suivit la Conf édératior , M. Alexander Galt.
'Tour moi la fédération des provinces de l'Amérique Britannique du Nord est un premier pas sur la route qui doit en définitive les conduire à la séparation d'avec la Grande-Bretagne. Le lien actuel sans aucun doute est un embarras pour l'Angleterre dans ses relations avec les Etats-Unis et une source de malaise pour le Dominion que laisserait sans protection une rupture possible entre les deux Nations. Ce n'est pas la politique de la Grande-Bretagne, ni d'ailleurs le désir de la population de voir le Canada annexé aux Etats-Unis. - C'est mon avis que le meilleur sinon le seul moyen de prévenir une telle éventualité, est d'enseigner au peuple canadien qu'il lui faut tendre à devenir une nation indépendante. Il faut rendre cette idée familière à tous les esprits: autrement tous deviendront convaincus que le lien qui nous unit à la Grande-Bretagne,
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une fois brisé, il n'y aura d'autre alternative que
l'annexion."
Mais passons. Que cette unique opinion d'un anglocanadien, l'un des pères de la Confédération, suffise à rassurer le lecteur timoré à la vue d'une perspective aussi audacieuse que celle de la création d'un Eytat français dans l'Amérique du Nord. Ouvrons le roman de Tardivel au chapitre où l'auteur vient de décrire la rupture du iien colonial et demandons-nous sur quelles amitiés la jeune république pourrait compter parmi les nations d'Amérique, Et tout d'abord voici l'oncle Sam, notre plus proche voisin, qui devra sourire d'aise à la vue de sa doctrine Munroe renforcée d'un cran par le départ du drapeau britannique de ce coin de l'Amérique du Nord. Mais le bonhomme ne pourra s'empêcher de réfléchir quelque peu sur les ambitions du jeune voisin. Sans doute le connaît-il depuis longtemps ce pays québécois, qu'un fleuve sans pareil, véritable mer intérieure, rend accessible aux plus gros océaniques, créant ainsi une rude concurrence à ses ports de l'Atlantique; et ces forêts immenses, où depuis des années sous le couvert de compagnies dont les trois quarts sont sous sa main, il vient chercher tout le bois de pulpe qu'il ne trouve pas chez lui en assez grande quantité pour satisfaire la voracité de ses nombreux journaux; et cette houille blanche dont la Providence fut si généreuse à l'égard des Canadiens de Québec, et dont il s'est accaparé les plus beaux réservoirs, à peu de frais et presque sans résistance de la part de l'opinion publique; et ces mines d'amiante et de nickel qui fournissent les quatre cinquièmes de la production mondiale et qu'il exploite à son profit depuis si longtemps sans s'attirer d'autres embarras qu'un léger coup de griffe de la part de quelques rêveurs, malcommodes sonneurs d'alarmes. Mais il le connaît bien ce pays de Québec, l'oncle Sam. Il l'a par-
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couru plus d'une fois en auto sur ses belles roules et à travers ses admirables paysages, surtout durant certaines années où chez lui sévissait un régime ultra sec. Souvent il a taquiné la truite et le saumon dans les lacs du nord et les rivières gaspésiennes qui formaient partie des territoires qu'un gouvernement apparemment trop poli pour les étrangers lui avait affermés, faute, bien souvent de preneurs canadiens.
Mais ce territoire-là, à dire vrai, c'est un peu à lui et la vallée du Richelieu devrait appartenir à l'oncle Sam. C'est en 1922 qu'il s'est offert à acheter la vallée du Richelieu, marchandise d'après lui aussi facile à négocier que la Louisiane au temps de Bonaparte. Par les nombreuses compagnies qui en exploitent les richesses forestières et minières et les forces hydrauliques, par les capitaux très considérables qu'il y a placés, il doit avoir son mot à dire dans les conseils de cette jeune nation. Mais »au fait, pourquoi donc ne parlent-ils pas tous anglais ces gens-là? Est-ce que par hasard, s'écrierait-il, mes volumineux journaux, mes magazines, mon cinéma, mes modes, mes mœurs, mon or, ne leur ont pas encore donné cette teinte Yankee si facilement assimilée par les autres peuples européens qui habitent maintenant chez moi, Allemands, Scandinaves, Italiens ou Irlandais ?
Et le bon géant, avec une population de 150 millions, qui a déjà connu dans la Louisiane les descendants de ces Français, frères de Lafayctte, pour qui il a conservé un souvenir de reconnaissance émue, presque sans s'en apercevoir se sentira vite disposé à jouer le rôle du pot de fer auprès du pot de terre. Sera-ce chez lui, auprès de la population américaine, qui n'aura d'yeux que pour nos ressources naturelles encore inexploitées pour une bonne partie, que le groupe français trouvera aide et secours? Sans doute,
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partagerons-nous aves les autres petites nations du continent américain, la protection bienveillante des Etats-Unis en cas d'attaque extérieure par quelque pays d'Europe ou d'Asie. Nos échanges commerciaux se continueront avec nos voisins du Sud, mais trouverons-nous chez eux la sympathie, l'amitié, la bienveillance, le secours même, dont les peuples ont besoin tout comme les individus, à quelque moment critique de leur existence ?
Ils le savent bien ceux des nôtres qui ont voyagé dans les États les plus rapprochés de nos frontières. Combien parmi les citoyens américains se doutent que près de trois millions de Canadiens vivent au nord de la ligne 45ème, Canadiens de langue française augmentant chaque année en population, en richesse et en développement économique ? Quelques touristes, peut-être, qui sont allés se construire de superbes camps à l'embouchure de nos rivières poissonneuses, près des réserves indiennes. Ils y trouvent, pour leurs excursions, des guides et des gardes-chasse ou des gardespêche au langage moitié français et moitié anglais, assaisonné de mots iroquois, et voilà tout édifiée la légende des Canadiens-français, race bâtarde et arriérée, fils de ces coureurs des bois décrits par Fenimore Cooper.
Non, ce n'est pas auprès des Américains tels que nous les connaissons aujourd'hui, peuple composite et d'humeur par trop variable, que le jeune Etat français, trouvera les points d'appui nécessaires à sa vie et à sa durée. Nous ne pouvons pas y échapper, nous devons subir la loi de la nature: c'est en Amérique que sont nos intérêts et c'est sur ce continent que nous devons les chercher ces points d'appui qui nous permettront de jouer avec plus d'ampleur et de confiance en nous-mêmes notre rôle de nation libre dans le concert des nations américaines.
Hissons-nous au-dessus de la clôture de notre enclos
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e1 jetons les yeux vers le Sud, par-delà les plaines de notre puissant voisin. Voyons ce que l'autre Amérique, celle du
Sud, contient en réserve pour nous, d'amitiés et de sympathies.
Elles sont là, une vingtaine de républiques de toutes tailles mais toutes jeunes, depuis les miniscules Etats de Costa Rica, du Honduras et du Paraguay jusqu'aux grandes nations populeuses, riches, en pleine activité, qui ont nom Brésil et République Argentine. Une population totale de 65 millions s'agite dans cet immense territoire, fouille les entrailles du sol pour en extraire les richesses qu'il recèle, en cultive la surface fertile, y fait paître d'immenses troupeaux, grandit, voit ses forces croître rapidement, étend chaque jour son influence et se prépare, nouveau monde latin, à contrebalancer le nouveau monde anglo-saxon.
Nouveau monde latin, disons-nous, en l'opposant presque aux Saxons ou descendants de Saxons qui forment pour une grosse part la population des Etats-Unis. Et c'est avec raison, car dans l'examen rapide que nous ferons des différents peuples qui habitent l'Amérique méridionale, nous verrons quelle large proportion de sang latin coule dans leurs veines.
"De toutes les parties du monde," vient d'écrire un ministre plénipotentiaire qui a connu ces pays pour y avoir séjourné durant de longues années", l'Amérique du Sud est probablement celle qui est appelée à prendre au XXème siècle, le développement le plus brillant. Si le XIXème siècle a vu l'essor prodigieux de l'Amérique du Nord, le XXème siècle verra sans doute l'apothéose de l'Amérique du Sud, et par elle la revanche de la race latine dans le monde. L'Europe latine n'a jamais rien connu d'analogue au développement soudain de villes immenses et superbes connu Rio do .Janeiro, Buenoe-Aires et Montevideo." j
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Rapprochons le mot de sir Wilfrid Laurier: "Si le XIXème siècle a été le siècle des Etats-Unis, le XXème sera le siècle du Canada F7 Ne craignons pas, nous, de Québec, de revendiquer les origines latines de notre naissance et préparons-nous à partager avec les nations sud-américaines la glorieuse destinée qui leur est prédite.
Et tout de suite, faisons connaissance avec ces cousines de l'Amérique du Sud. Voici un tableau qui nous fera connaître leur rang d'importance d'après le chiffre de la population et qui surprendra plus d'un lecteur. Il date de 1920 et ne fait aucune mention des possessions françaises, hollandaises et danoises.
Pays Habitants :
Brésil 25,000,000
République Argentine 7,500,000
Colombie 5,100,000
Pérou 4,500,000
Chili 3,600,000
Venezuela 2,800,000
Bolivie 2,600,000
Haïti 2,500,000
Cuba 2,500,000
Guatemala 2,200,000
Equateur 1,500,000
Uruguay 1,300,000
Salvador 1,250,000
Paraguay 850,000
République Dominicaine 710,000
Nicaragua 600,000
Honduras 565,000
Costa Rica 115,000
Panama ;; 10,000
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A tout seigneur, tout honneur. Commençons par la République des Etats-Unis du Brésil, le plus important de ces Ëtats en population, comme nous venons de le voir, et en superficie, car elle couvre presque la moitié du continent sud-américain. Découvert en 1504 par un marin français, Paulmier de Gonneville, qui en prit possession au nom de Louis XII et le baptisa "terre des Perroquets", le Brésil fut tour à tour possession portugaise, espagnole et portugaise encore, devint Empire en 1825 pour se constituer définitivement en République fédérative en 1889.
Catholiques pour la presque totalité, les Brésiliens parlent surtout la langue portugaise. Toutefois, l'italien, l'espagnol et le français y sont très répandus. C'est un pays qui a un passé et des traditions. Des hommes de race blanche l'habitent depuis plus de trois siècles. C'est ausn un pays de vieille culture. Durant de nombreuses années ses plus anciennes cités, sises sur les bords de l'Atlantique, tiraient leurs richesses et leur renommée du commerce du sucre. Les mines pendant ce temps s'ouvraient à l'intérieur pour ajouter encore aux ressources de leurs maîtres. Le Brésil, toutefois, à l'aurore du XXème siècle, peut être placé parmi les pays essentiellement agricoles, et M. Pierre Denis, dans son intéressant ouvrage, Le Brésil au XXème siècle, publié en 1909, au retour d'un long voyage dans le pays qu'il étudiait, déclare à plusieurs reprises avoir été frappé par le goût très prononcé de ses habitants pour la vie rurale. Contrairement à ce que nous trouvons au Canada et danj Québec, les jeunes Brésiliens quittent volontiers la ville pour aller vivre à la "fazenda", quelque chose d'intermédiaire entre une famille et un royaume et que nous serions tentes de comparer aux anciennes seigneuries québécoises.
Et M. Pierre Denis ajoute que dans la solitude où il vil, loin des villes et des grands centres, le "fazendaire" ne
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reçoit que lentement les nouvelles du monde et consacre ses loisirs à cultiver soi) intelligence. Il est volontiers philosophe et l'influence exercée par les théories d'Auguste Comte n'est pas près de disparaître des campagnes, si les villes montrent toutefois une tendance à y échapper. L'hospitalité brésilienne est sans égale en Amérique ou en Europe et "dépasse en cordialité tout ce que l'Européen le plus hospitalier peut imaginer".
Comme dans Québec, les familles y sont nombreuses. Il n'y a rien d'extraordinaire à compter dix ou douze enfants; le respect des parents y est proverbial. Quant aux Italiens qui fournissent une quote-part considérable à la population brésilienne ils alimentèrent longtemps la main-d'œuvre nécessaire à la culture du café. Comme au Canada, les immigrants de cette race ne se fixent pas au sol : ils se déplacent de ville en ville, de fazenda en fazenda; c'est le peuple nomade par excellence, du moins au Brésil. Ajoutons que l'immigration portugaise ne ralentit pas et vient chaque année concurrencer, pour un temps, dans les grandes villes, Rio de Janeiro et Saint-Paul, les immigrants d'autres nationalités chez qui se recrutent les commerçants de toutes sortes, grands brasseurs d'affaires acharnés à s'enrichir au plus vite, mais qui n'exercent aucune influence sur la vie nationale.
En résumé, le Brésil est un pays de culture étendue où l'exportation du sucre, du café et du caoutchouc constitue, avec l'élevage des bestiaux, le gros facteur économique. Combien se doutent parmi nos gens du Québec que les galoches qu'ils chaussent pour se protéger contre l'humidité et le coryza sont fabriquées avec le caoutchouc du Brésil, e1 que le café qu'ils dégustent le matin en lisant leur journal, vient fort probablement du même pays, sous une autre étiquette bien souvent? Il nous souvient d'avoir entendu
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un oxcollon t homme, qui par ailleurs se piquait de connaissauces étendues, affirmer que les plus belles perles étaient celles du Brésil. Sans doute, avait-il encore dans l'oreille quelques refrains de l'opéra de David, La perle du Brésil ! Et beaucoup, avouons-le, rendraient des points à ce personnage.
Traversons la frontière brésilienne et jetons un rapide coup d'ceil sur l'Argentine, le plus grand territoire de l'Amérique du Sud après le Brésil. C'est le pays des "pampas" ou immenses plaines herbeuses, découvert en 1509 par les Espagnols qui s'y établirent en donnant au pays nouveau le nom de Vice-Royauté de Buenos-Aires. Ce n'est qu'en 1854 que l'Argentine fut définitivement organisée en République fédérative.
"Toutes les variétés de sang latin, dit M. Albert Martinez dans Y Argentine au XXcme siècle, ont contribué à former la nationalité argentine: l'Espagne et l'Italie lui ont fait les apports les plus considérables, et, de même, la France a fourni en son temps un certain appoint d'immigrants. L'Argentine s'est également assimilée une population de Basques, spécialement intéressante pour son aptitude au travail agricole et ses facultés d'adaptation à ce milieu nouveau. Enfin, les Anglo-Saxons sont aussi venus se joindre à l'élément latin et ont puissamment aidé à sa mise en valeur en faisant prévaloir dans ce pays leurs qualités d'initiative, leur sens du progrès et leur énergie." Buenos-Aires, la capitale, est la plus grande cité latine du monde après Paris, et l'on va même jusqu'à dire que la population est plus purement latine qu'en France. La langue française y est en honneur, et le général Clément, chargé de mission, raconte dans une récente livraison de France- Amérique-Latine qu'on l'invita à faire une conférence
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en français et que d'ailleurs toute la haute société est française. Bien qu'elle ait pris plus de temps à se faire sentir, l'influence française n'a pas moins joué un rôle de premier ordre en Argentine. Plus de 130,000 français y ont émigré, et les capitaux qu'ils ont apportés ou qu'ils contrôlent se chiffrent à plus de quatre milliards de francs, placés principalement dans les chemins de fer et les élévateurs à grains.
Pays aux ressources agricoles énormes, la République Argentine depuis 1880 exporte son blé et son maïs en Europe, nourrit des millions de chevaux et de bêtes à cornes, se place au second rang des pays producteurs de laine et expédie en Europe et aux Etats-Unis l'excédent de sa fabrication de sucre. De toutes les industries qui y sont implantées, la première sans conteste est celle des frigorifiques qui lui permet de conserver les viandes par la congélation et d'alimenter son commerce d'exportation. Quant aux richesses minières, or, argent, galène, plomb, antimoine, zinc et fer, elles ne font que commencer à apporter leur appoint, qu'une exploitation plus méthodique mettra davantage en vedette.
La Colombie, avec ses cinq millions d'habitants, presque tous catholiques, a gardé des traces profondes de ses origines espagnoles. Tous les genres de culture réussissent dans son sol fertile: tabac, café, canne à sucre, vanille et le fameux quinquina. Ses forêts immenses ont à peine été entamées et ses montagnes cachent dans leur sein, des mines de tous les métaux.
Pays minier également, le Pérou des Incas, dont le nom seul est synonyme de richesse et de puissance, mais aussi pays catholique et latin où la langue espagnole est officielle. Au Chili, unique pays producteur de salpêtre et second dans la production du cuivre, le catholicisme est religion d'Etat et L'Espagnol langue officielle là aussi. Tout le commerce
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de gros dans sa capitale, Valparaiso, était, il y a vingt-cinq ans aux mains des Français, qui aujourd'hui doivent lutter contre la concurrence des Anglais et des Allemands, plus scientifiquement préparés à la lutte commerciale. Le Venezuela, mieux connu pour ses révolutions épidémiques et les tyrannies de Castro que pour l'exportation de ses produits; la Bolivie, dont le sous-sol contient d'inépuisables minerais d'or, d'argent et d'étain, et dont on a dit que c'était le pays des ressources éternelles; Haïti, dont la langue officielle est le français; Cuba, la perle des Antilles, dont le sol, un des plus féconds de la terre a enrichi par ses tabacs et ses sucres, plusieurs générations de planteurs; le Guatemala, pays des redoutables tremblements de terre; l'Equateur, patrie du croyant Garcia Moreno; tous ces jeunes Etats ont gardé profonde l'empreinte latine des ancêtres espagnols, tous professent pour la langue française et la religion catholique une sympathie et un attachement que les années n'effaceront jamais.
"L'Uruguay est le fils spirituel de la France", déclarait le 20 septembre 1921, le Président de la République en recevant officiellement le général Mangin. "Vos savants, vos écrivains, vos artistes, vos historiens ont donné à l'esprit de notre peuple, la sève dont il se nourrit. Notre sol même a été fécondé par le sang français généreusement versé pour cette patrie nouvelle avec un héroïque désintéressement."
A Panama, en 1919, les fêtes du 14 juillet, organisées par le comité France-Amérique durèrent deux jours et dépassèrent en éclat et en solennité la grande fête nationale. Le séjour des Français, premiers ouvriers du canal fameux, a laissé des traces profondes.
Mais il faut abréger. Tous ces peuples de l'Amérique du Sud entretiennent pour la France une sympathie remarquable. La mission dirigée en 1921 par le général Mangin
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a soulevé partout sur son passage une grande vague de sympathie, non pas seulement une vague de surface, mais une vague de fond. Pour ces latins, la France est un modèle, Ils s'imprègnent de sa civilisation; dans les arts et dans les lettres, dans la politique et dans les lois, c'est aux maîtres français qu'ils s'adressent, et pour employer l'expression d'un chroniqueur, "ils cherchent à s'assimiler le génie français pour le faire revivre en terre américaine".
Ce sont bien des cousins que nous avons là en Amérique du Sud, cousins par le sang, par la race, par la mentalité, mais cousins inconnus et qui nous le rendent bien. Sans doute la distance qui nous sépare n'est pas un mince obs- 1 ;i de. C'est beaucoup plus que la traversée de l'Atlantique. Mais par contre, songeons un instant aux multiples avantages qui naîtraient pour nous, Français du Canada, de relations plus étroites avec ces descendants d'Espagnols et de Portugais qui ont conservé jusqu'à nos jours un tel attachement pour le génio français, attachement réfléchi, tenace et persistant, que la mauvaise fortune ne saurait atténuer, comme on l'a vu durant la dernière guerre alors que la victoire semblait déserter les aigles françaises.
Les plus importantes de ces républiques, comme le Brésil et l'Argentine, connaissent quelque peu le Canada par les capitaux que certains de nos compatriotes, de langue anglaise surtout, y ont exportés pour les placer dans les chemins de fer. Les raffineurs de chez nous font affaires avec les planteurs de Cuba, et plusieurs ont goûté l'an dernier l'amertume d'un "crash" dans les sucres. Depuis que le gouvernement canadien a bâti sa flotte de commerce, le pavillon de nos navires flotte au vent dans les ports de Rio de Janeiro, de Buenos-Aires et de Montevideo. Nos échanges commerciaux augmentent, parce que nos moyens de transport direct deviennent plus faciles. Les exportations
de nos brasseries vers l'Amérique du Sud atteignent, dit-on,
un chiffre fort respectable. Certaines de nos banques à capital anglais, bien entendu, y ont ouvert des succursales dont l'importance s'accroît de façon phénoménale. Mais nous, Français du Canada, nous donnons-nous seulement la peine de faire savoir à ces peuples si enthousiastes de tout ce qui est français que nous existons, que nous sommes plus de quatre millions dans l'Amérique du Nord, en comptant nos compatriotes émigrés aux Etats-Unis? Que nous parlons français, que nous sommes des latins comme eux, que nous sommes catholiques comme eux ? N'y aurait-il pas intérêt à leur dire que notre sol à nous aussi est riche en matières premières dont ils ont besoin et que des échanges commerciaux plus fréquents entretiendraient et les affaires et l'amitié?
Tout l'Est du Canada, cadre futur de l'Etat français, a gardé pour la culture du sol ses meilleures énergies, sans négliger pour cela le côté industriel de sa vie économique. Depuis une vingtaine d'années de multiples industries se sont développées chez nous. Et certain ministre de notre province répétait tout récemment que Québec devrait viser à devenir province industrielle autant qu'agricole. Nos relations avec les Républiques de Y Amérique du Sud y gagneraient du coup, car ces pays, prenons-en note, sont de gros importateurs de produits manufacturés.
Comment y arriver ? Les moyens à prendre sont connus; répétons-les au risque d'ennuyer. Nous avons des chambres de commerce, faisons-les travailler. Qu'elles ne se contentent pas de publier dans leurs bulletins mensuels ou annuels des listes d'agents importateurs ou exportateurs. Qu'elles mettent le public en général et surtout les commerçants qu'elles atteignent au eourant des possibilités en réserve pour la jeunesse qui grandit. Nos nombreux collèges
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pourraient avantageusement familiariser leurs élèves avec la géographie et l'histoire de ces peuples. Nos écoles de hautes études commerciales pourraient ensuite spécia^ser quelques-uns de leurs meilleurs étudiants, que notre gouvernement provincial, continuant une politique récemment inaugurée, enverrait ensuite au Brésil ou en Argentine tout comme il en envoie d'autres à Londres ou à Paris. Utilisons une publicité de bon aloi. Prenons aux Anglais et aux Allemands ce qu'ils ont de bon. Servons-nous des nôtres pour la vente de nos produits. Des conférenciers bien outillés et surtout bien choisis seraient les bienvenus dans ces pays latins, où la langue française est en honneur et vaut à elle seule dix lettres d'introduction.
Les Anglais ont ouvert des comptoirs dans toutes les contrées du monde grâce à leur marine marchande. Pourquoi les Français du Canada, dont un bon nombre compte parmi leurs ancêtres des gens de mer et de hardis navigateurs venus avec Cbamplain, Marquette, La Salle et La Vérandrye, et qui s'enorgueillissent encore des prouesses d'un LeMoyne d'Iberville dans la baie d'Hudson, pourquoi ne prendraient-ils pas leur part du commerce maritime du pays ? Des navires canadiens à noms français, avec équipage de langue française, seraient la plus belle réclame des industriels de chez nous.
Le même problème s'était présenté au vaillant peuple de Belgique, petit par le territoire et la population, mais
oujours à l'avant-garde dans les questions commerciales et industrielles, comme sur les champs de bataille. C'était ivant 1914. A l'usage des élèves de ses écoles commerciales,
I avait frété un joli navire au nom symbolique L'Avenir. \ bord de ce vaisseau-école, les étudiants allaient terminer
eurs éludes économiques. Ils meublaient leurs cerveaux
l'une saine théorie, et en mémo temps, au cours d'une belle
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croisière, recevaient une leçon pratique qui les familiarisait avec les pays lointains. Cela valait bien un train-exposition .
Ce que les Belges faisaient avant la guerre, pourquoi ne pas le tenter chez nous. Par le Saint-Laurent, nous avons accès aux grands lacs et à l'Atlantique. Les plus beaux ports de mer sont chez nous. Notre jeunesse, facilement enthousiaste, verrait s'ouvrir un nouveau débouché pour son activité. Les assises de l'Etat futur n'en seraient que plus solides. Mais cette politique de relations amicales et d'expansion économique ne sera adoptée que par cet Etat français. A lui seul apparaîtront urgentes les raisons de trouver en Amérique latine ses alliés naturels.
Le rêve de Tardivel sera alors devenu vivante réalité.
Emile Bruchesi.
Mai 1922.
UEVROPE ET SON GUIDE. — "L'Europe cherche son guide, écrit René Johannet ("La Revue universelle", 1er mai 1922), et, certes, ce n'est ni Lénine ni Lloyd George qui sont de taille à mener l'Europe. L'organisateur de la famine et le dissociateur de l'Empire ont donné sur d'autres théâtres la mesure de leur incapacité. Ce sont des fantoches pleins de nuées et de bourrasques. L'Europe se donnera non à eux, mais à celui qui agira, qui déblaiera, sans discours, sans experts et sans communiqués. La chose se fera d'elle-même et le cortège se formera tout seul".
LE LATIN ET LE FRANÇAIS.- Méditons cette pensée de Remy de Gourmont : "Le français, depuis son origine, a vécu sous la tutelle du latin... Je crois vraiment qu'en face de l'anglais et de l'allemand, le latin est un chien de garde qu'il faut soigner, nourrir et caresser".