THÈMES SOCIAUX
mettre à l'honneur les théories qu'ils s'efforcent de réduire en pratique.
"Toute réflexion, disait Renan, qui transporte l'homme hors du cercle étroit de son égoïsme est salutaire et bonne pour l'âme, quel que soit le tour que prennent ces réflexions." Tous les catholiques doivent sortir d'eux-mêmes pour jouer leur rôle dans la défense de la civilisation chrétienne, pour le maintien en particulier de cet ordre social que Ton a remarqué dans la province de Québec. Il fait bon de se sentir disciples de notre maître canadien de Québec pour lequel nous entretenons un culte de respect et d'honneur et de songer qu'il travaille avec nous tous pour répandre la lumière sur la route dans laquelle nous devons engager nos pas. Qu'il parle de bolchévisme ou d'assistance publique, qu'il dénonce l'impérialisme sans foi ni loi, il nous montre les écueils que nous devons éviter pour ne pas compromettre le patrimoine que les aïeux nous ont légué.
Puissions-nous tous ne faire qu'un coeur et qu'une âme dans le corps social du Christ pour vivre toujours et défendre sans relâche notre vie dans son intégrité catholique, dans son intégrité française!
Abbé Philippe Perrier.
Qui n'a entendu, sur des lèvres bien canadiennesfrançaises, de ces boutades lassées, presque amères: "Bah! nous manquons d'originalité. Nous sommes un peuple sans caractère. Pas un signe au front qui marque la prédestination de l'être pour les nobles survivances, pour la gloire du grand art." Ainsi pensent et parlent ceux qui ne croient ni à l'avenir de notre race ni à celui de nos lettres.
Ces pessimistes ont-ils jamais regardé autour d'eux? Ont-ils jamais porté leurs regards quelques verges seulement au-delà de l'ombre très aristocratique que projette leur hautaine tour d'ivoire? Oh! sans doute, nous ne portons pas à la figure de notre âme les traits augustes et profonds des races millénaires. Et l'étonnant, ne serait-ce point qu'on pût les trouver au visage d'un peuple qui atteint à peine l'âge de l'adolescence ? Mais si ces traits nous manquant, n'est-il rien vraiment qui nous distingue, qui nous fasse un visage, une âme à part dans la famille des peuples ? Si, après trois cents à peine que nous sommes nés, l'originalité souveraine, définitive, n'a pas buriné en nous ses traits vigoureux, est-ce à dire qu'aucune ébauche d'originalité ne laisse transparaître son premier dessin à la physionomie de notre âme ? Est-ce à dire surtout que les conditions matérielles et morales nous manquent de nous faire un esprit qui nous soit propre ?
J'ouvre les yeux, je regarde autour de moi; je regarde plus loin que moi, là-bas, aux confins extrêmes de ce pays québécois que la Providence nous a assigné comme patrie. Et s'il est vrai (pie l'originalité d'une race est faite on premier
lieu du reflet du milieu, de l'image particulière imprimée en nous par le pays, est-ce que la patrie canadienne-française ne nous projette rien qui soit caractéristique ? Ailleurs, aux abords du golfe, sur les rives du Pacifique, ils ont peut-être le même pittoresque, les mêmes paysages variés : des plaines se mêlant aux montagnes dans un accord suffisamment harmonieux; peut-être en ces portions extrêmes du pays canadien,en ces régions que baigne la mer, le climat est-il ou plus chaud ou plus brumeux, moins propre, en conséquence, à maint 'nir l'équilibre d'un tempérament. Ailleurs encore, dans les plaines de l'Ouest, ils ont la monotonie solennelle et impressionnante des vastes espaces qui s'achèvent à l'horizon dans la même ligne uniforme. Mais, par cela même, j'^n ai peur, la monotonie des aspects fera les hommes tout pareils, leur mettra au front un trait profond, sans doute, mais un seul; et gâtera, pour sûr, la richesse des tempéraments qui est faite de dons variés richement nuancés, se balançant dans l'équilibre parfait. Nous, les enfants du Québec, quel visage, quels dons trouvons-nous maintenant à notre pays, au cadre terrestre où s'est éployée notre race ? Le pittoresque est ici plus varié; nous avons de la plaine et des montagnes; une plaine magnifique, celle du Saint-Laurent, celle, où depuis le temps de Champlain, nos pères ont travaillé à asseoir les fondements de notre avenir. Mais il y a aussi vers le Nord, nos Laurentides dont la ligne bleue met du rêve un peu partout dans notre ciel, depuis les régions au-delà du Sagucnay jusqu'aux rives de FOutaouais. Nous avons surtout notre fleuve royal. Nos voisins d'Ontario possèdent, en vérité leurs grands lacs, bassins superbes, mais fermés ou à peu près et qui exposent un peuple à se replier sur soi-même, à se mirer en ses grands miroirs et peut-être à s'y complaire. Nous, notre joyau est un fleuve,
c'est-à-dire un grand courant en marche vers la mer; il met du mouvement , de l'élan dans le paysage de la patrie. Il invite nos esprits à sortir d'eux-mêmes, de leur égoïsme, pour s'élancer aux nobles chevauchées, aux ardentes conquêtes morales. Puis, si nos hivers sont durs, nos automnes, nos printemps sont beaux; nos étés sont chauds. Notre ciel ignore les longues brumes et les longues mollesses des chaleurs tropicales. Et voilà qui maintient l'âme de notre race dans une saine vigueur, dans un bel et solide équilibre.
Nous nous souvenons ensuite que voici bien quelque trois cents ans que ce pays, avec ses influences très particulières, agit sur un type de race française. Celui-ci ne s'est pas mis en garde contre la terre québécoise, ne lui a pas trouvé que des imperfections, des laideurs, mais Ta choisie, l'a aimée comme son foyer, sa terre d'élection; il s'est laissé façonner par elle autant que de ses rudes mains elle le façonnait. Mais alors croit-on que dans cette longue existence l'un près de l'autre, dans ces fiançailles de la terre et de l'homme, l'homme n'a rien pris de la patrie, ne porte point sur sa figure et en son âme quelques traits de l'auguste beauté ?
On connaît la page délicieuse de J. ]>maître sur l'amour de la patrie. Lemaître a regardé "l'harmonieux et noble paysage des Champs-Elysées;" il a lu quelque livre subtil d'un de ses compatriotes; dans la province, au foyer de famille, il a senti autour de lui" les vertus héritées," la patience, la bonté de cette race dont il est issu; d'une courbe de la rive il a embrassé la Loire étalée et bleue comme un lac, avec ses prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, ses touffes d'osiers bleuâtres, son ciel léger, la douceur épandue dans l'air et non loin, dans ce pays aimé des anciens rois de France, il a aperçu "quelque château ciselé comme un bijou."
Et l'écrivain conclut avec amour: "Je songe que la patrie, c'est tout ce qui m'a fait ce que je suis; ce sont mes parents, mes amis d'à présent et tous mes amis possibles; c'est la campagne où je rêve, le boulevard où je cause, ce sont les artistes que j'aime, les beaux livres que j'ai lus. La patrie, je ne me conçois pas sans elle, la patrie, c'est moi-même au complet. "
Pouvons-nous penser qu'un peu de cette ressemblance, de cette parenté physique et spirituelle, célébrée par le grand écrivain s'établit, s'affirme peu à peu entre nous et le pays de Québec? Sans doute les paysages élyséens, les flèches gothiques, les silhouettes gracieuses des vieilles constructions féodales ou des châteaux renaissance se font rares à nos horizons. Si nous possédons de grands et riches paysages physiques, pouvons-nous dire que chez nous, les paysages moraux les égalent en beauté, en puissance de rêve et de pensée ?
Ici encore je dis: regardons.
Notre pays est un pays catholique et français. Cela seul, si je ne me fais illusion, dit déjà quelque chose. En est-il beaucoup de ce caractère en notre vaste Amérique ? Et si de pareils reliefs nous échappent, est-ce la faute des choses ou la faute de nos yeux qui ne savent pas voir ou qui reportent sur toutes les réalités le voile déformateur de leurs souvenirs livresques?
Notre pays est un pays catholique. Quand je le parcours d'un village à l'autre, je m'aperçois que ce premier caractère projette sur nos horizons un trait déjà fort et beau: la ligne de nos clochers.
Nos clochers, ils dominent tout dans nos villes comme dans nos champs. Rien ne monte plus haut que leur élan
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e1 ils attestent, a di1 l'un de nos écrivains; "la hauteur des croyances dans les âmes." Regardons encore: ces clochers élèvent dans les airs un signe, un symbole: la croix. Et cette croix, il faut bien le dire, elle n'appartient qu'aux clochers québécois. Elle est nette, claire, franche comme une phrase latine ou française ; ailleurs elle se charge de traverses étranges ; on dirait qu'elle a honte de paraître si haut, qu'elle fait effort pour se dissimuler. Chez nous, c'est la croix latine, c'est la croix tout court que le prêtre nous a mise au front, à l'instant du baptême; et nos clochers l'arborent franchement, hautement, sans respect humain. Du reste, voyez à leur fine pointe, cet autre symbole qui entend marquer l'espèce de vaillance dont s'entoure chez nous, la profession de foi catholique: le coq gaulois s'est perché là-haut pour chanter à la française, un peu en panache, avec une sorte de fierté légère, aérienne, la confession du credo.
Mais les clochers qu'on voit de tous les points de la paroisse , ont aussi une voix que l'on entend de partout. Et par là l'église est bien, chez nous, le coeur de chacune de nos petites communautés sociales. Le coeur, cela veut dire que, par l'Eglise, la vie reflue jusqu'aux membres les plus éloignés; et cela veut dire encore que, de ces membres eux-mêmes, par un mouvement de retour, la vie revient à l'Eglise. Oui, tels sont bien les échanges mystérieux qui, par nos clochers, beaucoup mieux que par une station de radio-télégraphie, se font, de l'église aux fidèles et des fidèles à l'église. La voix des clochers porte au loin des messages de foi, d'espérance. De loin, on lui répond par la prière, par un élan de charité qui, dans les plus modestes tabernacles des plus pauvres églises de chez nous et chez nous seul, va réjouir le Christ solitaire, et maintient entre Lui et les plus simples et les plus pauvres des hommes, la haute et
personnelle amitié d'un Dieu. Mieux que cela. Il semble que pour se sentir moins éloignés de l'église et de son clocher, nos pères aient voulu en multiplier les miniatures à travers leurs champs, le long de leurs routes. Ils y ont élevé la croix des chemins, croix franche, celle-là aussi, et, comme celle du clocher, surmontée du symbole de la race : le vieux coq gaulois.
Ne sont-ce pas là des caractéristiques, et de vraies et de belles ?
M. René Bazin écrivait un jour: "J'ai aperçu, enveloppé d'ormeaux, un clocher fin, tout blanc, d'où partait l'angelus du soir et j'ai dit: "Puisque mon Dieu est là présent, les Canadiens sont tout autour." Les Canadiens sont tout autour! Fine réflexion qui marque bien l'attraction, la force d'aimant que les clochers exercent sur nos âmes, mais qui indique aussi un autre élément de nos paysages religieux. Voyons bien ce qui chez nous se groupe autour des églises. Sont-ce des contreforts qui viennent se placer là pour soutenir le temple? Oui, c'est un peu cela: c'est une magnifique germination spirituelle que l'Eglise, par sa seule puissance fécondante, a fait pousser autour d'elle. Je vois là des écoles, des couvants, des hospices, des hôpitaux: autant de monuments surmontés eux-mêmes de la croix et où la vie de l'Eglise reflue plus abondante comme en ses artères maîtresses. Et cela encore est spécial au Canada français. Si nous pénétrions dans ces hautes maisons si hospitalières, elles nous apprendraient que là s'affirme en outre une façon bien à nous de connaître, d'aimer et d'instruire l'âme des petits enfants; que là on y comprend et on y aime le pauvre, le souffrant, comme nulle part ailleurs on ne le fait en ce pays. Et si Maurice Barrés a consacré tout un chapitre de son Génie du Rhin à faire voir ce que la charité française, parce que catholique,
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avait apporté de noblesse plus fine, de moeurs plus douces aux pays rhénans, croit-on que tant d'admirables communautés, tant de femmes et d'hommes consacrés à Dieu et qui dispensent l'aumône du verbe et de la charité au Canada français ne lui font pas une noblesse d'essence très haute, 1res spirituelle? Comme toujours, hélas! je ne m'arrête qu'à des traits de surface, qu'à des lignes plus générales! Il faudrait aller plus outre, pénétrer plus profondément dans nos moeurs, voir ce qu'y a déposé partout le catholicisme, ce qu'il y a mis de son parfum, ce qu'il a commandé aux attitudes de nos pères.
Mais notre pays, ai-je dit, est aussi un pays français. Glorieuse note qui, comme les autres, ajoute son trait au paysage moral. Sommes-nous vraiment comme tout le monde ? Existe-t-il au Canada un type français bien caractérisé, bien marqué à une effigie particulière ?
Je n'insiste pas sur les traits physiques en train pourtant de se dessiner avec leur ligne, leur relief et qui n'ont nullement besoin du microscope pour être reconnus. Je préfère écouter parler autour de moi.
Depuis la côte du Labrador, depuis le roc de Percé jusque là-bas, au-delà du Québec, jusque dans la péninsule ontarienne, sur une étendue de plus de quatre cents milles et qm va de chaque côté du fleuve jusqu'à quarante, soixante, quatre-vingts milles dans les terres, une seule langue résonne sur les lèvres humaines, langue qui est faite de vocables français bien authentiques, d'une source intégralement pure, qui traîne pourtant dans son flot clair, quelques fragments de métal plus ancien, nos vieux mots, traits de race, savoureux archaïsmes qui font dire aux voyageurs superficiels, aux découvreurs d'Amérique, que nous parlons un patois normand du XVIIe siècle. En quel coin de ce continent trouvc-t-on un autre territoire de langue et
NOTHE ORIGINALITÉ 351
de culture française ? Et la race d'où nous sommes issus et la langue que nous parlons ne vont-elles point marquer à jamais cette terre d'un caractère impérissable ?
Au besoin, son histoire seule, la marquerait du sceau immortel. Ah! notre histoire! je sens que je serai impuissante à faire entendre comme il convient cette grande voix souveraine et mystérieuse, voix de lyrisme et d'épopée!
Vous qui daignez me lire, vous êtes passés, une fois au moins, devant le monument de Dollard, celui de Jeanne Mance, de Maisonneuve; vous êtes partis, un de ces jours, errer comme font les poètes, le long de la vieille rue tortueuse de Montréal, la rue Saint-Paul, qui fut autrefois le centre de Ville-Marie. Vous avez reconstruit autour de vous l'antique décor; près de vous ont passé les chevaliers de jadis, traînant leur épée sur le pavé de bois, les missionnaires revenus des lacs lointains, les beaux aventuriers arrivés d'hier des pays d'en haut ou des rives du Mississipi, l'humble soldat des grandes guerres iroquoises, le modeste paysan, l'héroïque défricheur. Dans les yeux de tous, petits et grands, un éclair brillait qui pour vous les apparentait aux preux des plus belles histoires, des plus belles chansons de gestes. Dites-moi, n'avons-nous point le droit, sans mauvais chauvinisme et sans gauche ostentation, n'avons-nous point le droit de penser et d'écrire que bien peu d'histoires ont montré au monde de pareils exemplaires d'humanité et que cela encore nous est un titre original autant qu'une raison de fierté ? Quand il me plaît de faire une réconfortante évocation, je prends une carte de notre pays; je suis sur le papier ces longues veines bleues qui courent à l'intérieur du continent, à partir de Montréal et qui sont le Saint-Laurent ou l'Outaouais, celle-ci qu'on appelait autrefois la Grande-Rivière. Je Longe cette dernière, en passant par Carillon illustré par les sublimes
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sauveurs; puis je continue, en glanant l'histoire, lé long de ma route; je continue jusqu'aux grands lacs, jusqu'à l'Huronie, la terre des mail vis, jusqu'au Michigan, le poste
des grands explorateurs; je suis ces ''coureurs de fleuves" dans leurs randonnées prodigieuses autour du bassin de l'Ohio, vers le delta du Mississipi, vers les montagnes rocheuses, à la recherche de la Mer Vermeille; et je me demande si aucune race en Amérique fournit jamais pareille légion de chevaliers de la foret vierge, pareille armée de conquistadors audacieux ? Il y a là une histoire qui émeut profondement les étrangers, qui les émeut plus que nous parce qu'ils la savent mieux que nous.
Un autre élément d'originalité, je crois le trouver enfin dans notre dernière histoire. Il est un fait que nul ne peut nier: colonie anglaise depuis cent soixante ans, nous sommes restés une nationalité d'esprit français, de langue et de culture françaises. Ce spectacle de survivance est-il chose encore si commune au Canada et en Amérique ? Certes, nous connaissons des groupes qui ont eu à soutenir, pour la préservation de leur idéal national, des luttes passagères. Mais une lutte perpétuelle comme la nôtre, combien l'ont soutenue et surtout l'ont gagnée ? Cet exemple est -il si peu rare, dans le Nouveau-Monde, d'un petit groupe qui a placé plus haut que tous les intérêts matériels, plus haut que tous les sacrifices, plus haut que toutes les batailles et les défaites partielles, le salut de son âme! D'autres aux côtés de nous se sont élancés à la conquête des richesses. y ont mis toutes leurs énergies, toute la vertu de leur esprit, toute la force de leur volonté. Nous, nous n'avons pas négligé de gagner notre pain, d'agrandir et d'embellir noire maison; mais au-dessus de tout, nous avons placé l'orgueil de rester catholiques et français. Rien n'a été mis par nos pères au-dessus de ce bien qu'était leur âme.
Nous n'existons pas seulement, nous existons distinctement. Que ceux qui ne le voient point se gardent d'en accuser la réalité; qu'ils n'en accusent que leurs yeux, je ne veux pas dire leur parti pris. Le pays si grand, au climat tempéré, mais d'un sol si dur à prendre nous a fait des âmes ambitieuses; il nous a doués d'équilibre et aussi de patience, de résistance froide et indomptable. Notre foi catholique, qui a tenu nos coeurs toujours au-dessus des dures besognes, nous a gardés joyeux; elle a fait voir ce miracle d'un peuple dont la vie fut pénible parfois jusqu'aux approches de la désespérance et qui, pourtant, ne renonça jamais à la gaieté. Enfin notre sang français nous a conservé le goût des choses de l'esprit , le goût de l'idéal, le goût de nous battre pour être fidèles à notre âme et à notre histoire.
Si l'on veut apprendre, en une seule minute, tout ce qu'ont de particulier notre âme et notre vie, je dirai: écoutez un soir, écoutez sonner l'angelus dans les montagnes du Nord, en quelque petite paroisse nouvellement ouverte, perdue au fond des bois. Spectacle vieilli, cliché démodé ! Et pourtant que l'on écoute bien: cette cloche du soir, il n'y a que chez nous qu'elle sonne; il n'y a que du haut des clochers catholiques que l'on chante trois fois le jour, la salutation de l'ange à la Vierge immortelle. C'est déjà dans le paysage une note originale. La voix de cette cloche est ample, elle est faite pour résonner au loin, pour se faire entendre d'un peuple nombreux; ce n'est pas le son grêle des clochers des sectes habitués à ne parler qu'à un petit groupe de fidèles. La voix de ce bronze est française; c'est le même métal, la même voix que les vieilles cloches lointaines, que la cloche de Louisbourg, que les cloches des petites chapelles des
:;.")! l'action française
missionnaires qui, jadis, annoncèrent au pays vierge, sa prise de possession au nom de l'Eglise et de la France. Par ces voix, nous voilà donc reliés à l'histoire. Mais en même temps, à ce petit clocher des Laurcntides, d'autres clochers ont répondu; d'un bout à l'autre du beau paysage français, tous les clochers, à la même heure, au même instant, s'ébranlent, semble-t-il, à un signal venu d'en haut; ils s'ébranlent à l'unisson: et les voilà qui sonnent , qui carillonnent la foi d'une race qui seule, en ce vaste pays, emprunte la voix de ses clochers pour chanter sous le ciel, dans l'accord unanime de ses fils, la prière de son âme; et qui seule aussi sent vibrer autour de ses clochers "l'écho
sonore"
Des sombres âges glorieux, Des souvenances nostalgiques Douces à nous faire pleurer.
Qu'attendent donc les poètes, les artistes de chez nous pour accorder leur inspiration à cette voix-là?
Joyberte SOULANGES.
La vie économique
Un désastreux incendie vient de détruire l'Hôtel-deville de Montréal. C'était, paraît-il, une modeste réplique de l'Hôtel -de- Ville de Paris. Devons-nous verser des larmes sur cette disparition ou suivant le mot d'un journaliste de langue anglaise, nous réjouir de ce que le feu purificateur ait anéanti ce qui fut, dit-on, lieu de perdition pour l'âme de nombreux échevins? Une seule chose est certaine: si nous ne versons pas des larmes de joie ou d'amertume, nous devrons bientôt verser nos écus.
Il est question de trois millions; peut-être en faudra-t-il cinq. Un emprunt sera lancé, et, comme on ne prête qu'aux riches, nous aurons l'argent parce que la renommée de la ville lui tient lieu de ceinture dorée. Et la dette municipale continuera de s'enfler pour atteindre bientôt les 150 millions.
Un Etat prudent doit toujours viser à rembourser sa dette un jour. Il est donc naturel qu'une administration sagement dirigée cherche à se libérer de ses dettes au meilleur compte possible et sans que l'impôt paraisse une charge intolérable au contribuable. Or, ce que fait la ville de Paris, ce qu'ont fait dans le dernier demi-siècle plusieurs gouvernements européens, ne pourrait-il pas servir d'exemple à nos gouvernements, fédéral, provincial ou municipal? Montréal ne connaît que depuis peu les fonds d'amortissement. Or c'est justement le mode de remboursement employé par la Ville de Paris qui mériterait d'attirer l'attention de notre argentier municipal. Nous voulons parler des obligations à lots.
356 l'action français i']
Il ne s'agit pas d'une simple loterie dans laquelle des millions de petites mises sont perdues au profit du gagnant d'un gros lot et surtout au profit du promoteur, mais bien d'une ('mission de bons ou obligations portant intérêt, remboursables au pair dans un ordre laissé au hasard, mais dans un délai ultime déterminé, v.g. 40 ans ou 50 ans, et participant à des tirages réguliers de lots ou bonis dont l'importance peut s'échelonner de $500.00 à $50,000.00.
Faisons immédiatement la distinction entre l'obligation à lot et la loterie. La loterie est un jeu de hasard où les joueurs paient une mise et courent le risque de perdre ou de gagner un objet quelconque ou une somme d'argent. Voilà la définition donnée par les auteurs de droit, et ce qui caractérise cette loterie c'est le tirage au sort. Le droit civil la qualifie de jeu et la fait tomber sous le coup de l'article 1927. Le droit criminel va plus loin et en fait une offense punissable d'une amende de $2,000.00 et même d'emprisonnement qui peut aller jusqu'à deux ans, réserve faite, bien entendu, pour les loteries de charité. Nous venons de dire que la caractéristique de la loterie c'était le tirage au sort. Dans l'obligation à lot il y a également le tirage au sort, mais seulement pour la date du remboursement de l'obligation et le paiement de la prime. Dans tous les cas, et ceci est à retenir, le porteur des titres retrouve toujours ce qu'il a versé.
L'usage des loteries est fort ancien et dans les festins des Saturnales que les patriciens romains donnaient à leurs amis, toujours une loterie était offerte aux convives par le maître de la maison. Les heureux gagnants recevaient des petits objets d'art, bagues, bracelets ou statuettes. Peu à peu cette mode, originaire d'Italie et conservée par nombre de familles chez nous, au dîner des Rois par exemple, fut importée en France. En 1713 de nombreuses loteries étaient
lancées pour couvrir les frais de construction et de réparations des églises ou pour le soutien des communautés religieuses, s'il faut en croire les annales du temps qui mentionnent entre autres l'église paroissiale de St-Louis-en l'Isle à Paris, et le couvent des Religieuses Bénédictines de la Présentation.
En 1747, les autorités s'occupèrent de la réglementation de ces loteries dont la vogue ne faisait qu'augmenter. Vers la même époque eurent lieu les grandes loteries dont le produit devait servir à construire l'église St-Sulpice, à Paris, et l'Hôpital des enfants trouvés. Le croira-t-on facilement ? la vente des billets pour la seule loterie de l'église St-Sulpice , rapporta 16,282,000 livres. Mais ce mode facile de prélever des fonds avait trop de succès pour que l'Etat ne décidât pas d'exploiter cette mine d'or à son profit. Dès 1700 la loterie royale fut installée en France et jusqu'à la Révolution de 1793 il y eut tirage tous les deux mois. Le coup de vent qui démolit la Bastille fit disparaître la loterie. Elle ne tarda pas toutefois à rentrer en faveur auprès du nouveau gouvernement qui dès 1797 ne trouva pas de moyen plus rapide de remplir des coffres toujours vides. Jusqu'en 1836, tous les deux mois, le sort continua la distribution de ses aveugles faveurs à une poignée d'heureux gagnants. C'était la seule taxe dont personne ne se plaignait. 11 fallait l'abolir.
En Angleterre, même vogue, car le détroit fut vite franchi. Dès 1694 Guillaume III ne trouva pas de meilleure combinaison pour solder ses frais de guerre contre la France et Jacques d'Ecosse. Et l'on n'aura pas de peine à s'imaginer que ces frais durent être assez forts. Nous pourrions multiplier les citations de ce genre. Qu'il nous suffise de dire que cette taxe sur les imbéciles, pour employer l'expression ironique d'un économiste, fut prélevée dans ions les pays, et
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même aujourd'hui certaines nations Scandinaves, que la guerre n'a pas enrichies, ne se font pas faute d'en jeter l'appât un peu partout. Même l'an dernier, les postes américaines et canadiennes étaient inondées des prospectus-réclames expédiés par des sociétés opérant sous la direction du ministre des finances des pays intéressés. Il fallut une surveillance sévère des autorités pour en purger le pays.
Quant aux obligations à lots, nous l'avons déjà dit, elles n'empruntent à la loterie que le mode de remboursement lequel, le mot l'indique, attribue certains avantages à ceux dont les titres sont remboursés suivant l'ordre indiqué par le sort. Ce système a été imaginé en vue d'accroître la séduction des obligations amortissables. L'intérêt payé sur ces sortes d'obligations est moindre que sur les autres, car la fraction en moins est réservée à la prime attribuée aux numéros gagnants. C'est ainsi, par exemple, qu'au lieu d'émettre un emprunt à 53^% remboursable dans 50 ans, le taux d'intérêt ne sera que de 4% et le lJ/2% de différence constituera le fonds d'amortissement. Il se trouve sur le marché français en particulier, une foule d'obligations de ce genre. Ne mentionnons que les plus connues et les plus solides: Crédit Foncier et surtout Ville de Paris. Beaucoup de Canadiens les connaissent pour en avoir glissé quelques coupures dans leurs portefeuilles depuis le grand crash du change français. Il y a également d'autres obligations remboursables par tirage au sort et dotées de lots ou primes qui vont jusqu'au million de francs, mais avec une différence notable qui les rend moins recommandables à la petite épargne et surtout à la grande épargne: elles ne portent pas intérêt, v.g. les Bons de Panama dont Montréal et les campagnes de Québec furent inondées il y a quelques années. Il y faut noter toutefois que le prix d'émission de ces bons s'éloignait du pair et s'en tient
encore aujourd'hui à distance respectueuse, car l'intérêt a été en quelque sorte escompté par le prêteur.
Cette question des emprunts à lots offre non seulement un intéressant sujet de dissertation pour un économiste comme LeRoy Beaulieu, mais soulève une discussion d'ordre moral que les philosophes ne se sont pas fait faute d'engager.
Personne n'a jamais mis en doute la séduction des loteries sur l'épargne populaire. Il fut constaté à maintes reprises qu'à Rome, chaque fois qu'il y avait tirage, il se vendait moitié moins de pain et c'était une course aux guichets où se distribuaient les billets. En conséquence, frappés du rôle par trop important laissé au hasard dans le remboursement des emprunts à primes, certains moralistes se sont faits les adversaires sérieux de ce système financier et n'ont pas hésité à porter leurs arguments devant le parlement de leur pays. Armés de cette phrase fameuse de Franklin aux ouvriers: "Tout homme qui vous dira que l'on peut acquérir la fortune autrement que par le travail et l'économie est un empoisonneur," ils accusent ce mode d'emprunt de corrompre les moeurs et le cerveau des masses. "Ils oublient, comme le fait remarquer M. LeRoy Beaulieu, que le travail et l'économie et même le talent ne sont pas les seuls facteurs des fortunes individuelles; il y a un autre élément dont la part est très grande, c'est le bonheur, en d'autres termes, le hasard."
Or combien de gens doivent au hasard une bonne partie de leur fortune ? D'abord, hasard de la naissance, qui ne leur a pas permis de choisir leurs père et mère et qui à certains hommes donnera des biens considérables pour la possession desquels ils n'auront en nulle manière contribué par leur travail. D'autres, plus rares, il est vrai, trouvent des trésors dans leurs champs. Des mines d'or, d'argent
360 l'action française
ou de houille cachées au sein de la terre ont soudain transformé en millionnaires de pauvres paysans. De nos jours dans le sud-ouest des Etats-Unis, tous les membres d'une tribu indienne, en échange de leurs droits d'exploitation du pétrole découvert sur le territoire qui leur était réservé, touchent chaque année des royautés considérables et le cinéma nous les montrait récemment, pourchassant leurs immenses troupeaux, non pas à cheval comme autrefois, mais en de somptueuses limousines !
Quel mal y aurait-il alors de permettre à un pauvre hère, ouvrier, commis, ou saute-ruisseau, notaire ou avocat, d'acheter une obligation à lots et de faire deux ou quatre fois l'an des rêves d'or. Y a-t-il là de quoi empêcher ces citoyens de continuer à travailler ferme, à accroître leur avoir par l'économie ? Ce qui s'est passé en France se répétera ici. Bien des gens qui ne connaissent pas même de nom l'obligation, prendront peu à peu l'habitude d'acheter des titres de premier ordre qui leur verseront régulièrement un intérêt plus fort que celui de la banque d'épargne et qui de temps à autre offriront en plus un petit capital à l'heureux porteur. M. LeRoy Beaulieu, dans son traité de la Science des finances, mentionne que les ouvriers de Paris, avant 1914, bien entendu, n'avaient guère que deux sortes de valeur mobilières : obligations à lots de la Ville de Paris ou du Crédit Foncier. Combien d'ouvriers à Montréal peuvent exhiber un titre de rente municipale ?
Ce n'est pas ici le lieu de discuter le mode (rémission des obligations à lots, ni le fonctionnement de leur remboursement. Qu'il suffise de mentionner que nous avons chez nous certaines compagnies qui rachètent régulièrement un certain nombre de leurs titres à primes fixes variant de $15.00 à $20.00 par coupure de $100.00. Et c'est au hasard qu'on laisse le soin d'indiquer quel porteur jouira de cet avantage.
Pour terminer, qu'il nous soit permis d'emprunter à M. LeRoy Beaulieu ces deux phrases qui résument les avantages de ce mode d'emprunt: " l'obligation à lot, c'est comme le trésor du bonhomme mourant de La Fontaine; elle n'enrichit pas seulement ceux à qui le lot échoit, mais ceux qui, afin d'avoir cette chance de fortune, se donnent un surplus de peine et économisent la modique somme qu'elle coûte. Les emprunts à lots sont en outre très utiles aux villes ou aux Etats, parce que les capitalistes, surtout les petits, séduits par les riantes perspectives qu'ils présentent, renoncent à une part d'intérêt beaucoup plus grande que n'est la proportion du montant des lots à l'annuité de l'emprunt."
Ce que les Français, les Belges ou les Turcs ont essayé avec succès, pourquoi ne pas le tenter chez nous ? Il faudrait peut-être amender les statuts qui défendent les loteries, ce que nos députés ne nous refuseraient pas. Montréal emprunterait, sur place, de ses gens, leur servirait un bon intérêt, distribuerait l'aisance dans de nombreux foyers et en enrichirait plusieurs. Beaucoup y apprendraient la saine économie, ce qui leur serait sûrement plus profitable que leurs placements chez les financiers véreux.
Emile Bruchési.
Avril 1922.
La Saint-Jean-Baptiste vient de nous ramener une fois de plus à la réalité de notre situation. La fête nationale n'est plus guère chez nous une pure réjouissance, si jamais elle le fut. L'état d'esprit de ces peuples qui, en un pareil jour, n'ont aucune ombre à leur soleil, n'est point notre lot. Partout où une pensée vraie cherche à s'exprimer le 24 juin, le discours prend de lui-même un ton grave, chargé d'inquiétude. Nous discourons, nous délibérons avec le sentiment que l'ennemi est quelque part à nos frontières, qu'il a même des intelligences dans la place. Et si nos paroles exaltent les ancêtres, ce n'est point uniquement pour nous mirer dans notre gloire, c'est encore pour nous encourager à la résistance.
Entre tant de vérités pénibles, la fête nous remet à l'esprit cette donnée grave que la majorité des fils du Canada français vivent en dehors de l'ancien foyer. L'émigration ne nous a pas seulement décimés, elle nous a démembrés. L'appel récent des Franco-Américains est venu après tant de fois nous le rappeler: les fils de la dispersion sont plus nombreux que les fils de la maison. Près de deux millions de nos frères vivent au-delà de la ligne quarante-cinquième. Et cela seul suffit à marquer le malheur irréparable de nos démembrements et les devoirs rigoureux de notre fraternité française.
Les Franco-Américains peuvent-ils compter sur l'aide du Québec ? Ils n'en doutent plus, espérons-le, après les réponses qu'ils ont reçues. Dans le passé, un état d'esprit étrange a pu régner parmi nous; depuis nous avons été plusieurs à développer, entre tous les fils de la race, le sens de la solidarité.
Lorsque Y Action française formula ici-même sa doctrine, elle se souvient, pour sa part, qu'elle l'adressa "à tous nos frères des autres provinces canadiennes et des Etats-Unis qui sentent comme nous , que le devoir pressant est de fortifier l'énergie de notre vie nationale." ! Vers le même temps l'un de ses mots d'ordre rappelait à nos compatriotes du Québec "les devoirs de notre fraternité française d'Amérique. . ." "Fraternité, disions-nous, veut dire unité et soutien. . .Qu'au-dessus de notre dispersion demeure, pour nous garder unis, le lien vigoureux de la langue, de la race et de la f oi . . . Le soutien de nos frères doit passer avant toutes les oeuvres exotiques. . . Pour qu'ils s'y appuient, accroissons, pour eux, nos forces morales, intellectuelles, économiques. Le Québec a charge d'âmes." 2
Nous n'avons pas voulu en rester aux paroles et aux conseils. Pour que l'entr'aide fût soutenue par une sympathie intelligente, nous avons voulu que les groupes apprissent à se connaître. La revue institua un service de chroniques où notre ami Charles Dollard fut en particulier le chroniqueur de la vie franco-américaine. Nous avons tâché d'unir la vaste famille par des liens encore plus forts. La gloire de Dollard commençait à monter. Nous avons travaillé de notre mieux à propager sa fête. Nous l'avons fait, sans doute, pour les enfants du Québec d'abord, mais aussi parce que le héros, fils glorieux de toute la race, nous avait paru un merveilleux r assembleur de forces. Aujourd'hui enfin, si nous ambitionnons de restituer au Canada français son ancien idéal politique, il est bon qu'on le sache: c'est un peu, c'est beaucoup pour la puissance d'expansion qui devra lui en revenir. Nous croyons qu'un
(1) L'Action française, janvier 1921, p. 32.
(2) L'Action française, février 1921, p. 65.
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rples adultes, à ceux qui vivent leur propre vie, dont la personnalité s'est dégagée de toute chaîne.
Qu'on nous passe de revenir sur ces choses. Nous ne faisons point cette revue pour en tirer vanité, mais pour démontrer plus vivement, si possible, l'état d'esprit du Québec et sa volonté de bien remplir ses devoirs.
L'aide qu'on attend de lui quelle sera-t-elle ? C'est à nos frères plus qu'à nous qu'il appartient de la définir. Déjà, du reste, les Franco-Américains ont commencé de le faire. Ils ont compris qu'un premier secours leur viendra du maintien, parmi eux, de nos traditions et de notre histoire qui sont aussi les leurs. Idée heureuse que celle-là et qui révèle la claire vision qu'il ont prise de leurs problèmes. Leur vie française, le premier instinct les avertit qu'ils doivent l'aller fortifier à ses sources prochaines. Un peuple pas plus qu'un arbre ne choisit ses racines. L'expérience humaine nous apprend quel malheur c'est toujours pour une nation que, dans une heure de folie, elle rompe brusquement avec ses traditions. L'effet ne peut être différent si la rupture est due à l'infortune plutôt qu'à l'égarement. Le malheur, dans un cas comme dans l'autre, c'est la rupture elle-même. Les traditions d'un groupe humain sont un épanouissement de sa personnalité. Ce n'est pas au hasard qu'il construit cet ensemble d'institutions, de lois, de moeurs, de coutumes, charpente intérieure et contreforts où il appuie sa durée. Ce n'est pas non plus du dehors qu'elles lui sont imposées. Un instinct supérieur suscite et ordonne la construction. L'âme collective, pénétrée elle-même de tous les ferments de la civilisation, façonne, au gré de ses besoins, ses organes essentiels. ([certain sens des responsabilités n'appartient qu'aux peu-J
D'où il suit que, pour un peuple, s'arracher à ces cadres, à ces formes constitutives, c'est creuser au-cledans de soimême un trouble affreux, c'est désarticuler profondement l'économie interne de sa vie.
Les Franco- Américains sont trop près de ces vérités pour les avoir perdues. Ils sont comme nous les fils de la France; mais plus immédiatement et au même titre que nous, les descendants des Français qui se fondèrent une patrie dans le Nouveau-Monde. Ici, au Canada, l'état social, les traditions du vieux pays conservées ou transformées par nos pères, ont été, nul n'y contredit, le système de forces qui a étayé notre survivance. Est-il téméraire de penser que beaucoup de ce capital moral n'a pas laissé de fructifier pour nos frères d'outre-quarante-cinquième ? Eux-mêmes n'ont cessé de le redire: sa magnifique durée française aux Etats-Unis, leur petit peuple la doit à ce qu'il avait apporté avec lui de notre héritage commun. Traditions familiales et paroissiales, moeurs, institutions jaillies de la foi ou du génie de la race ont été, là-bas comme ici, ce qui a fait à notre âme commune une vigueur incorruptible.
Parmi ces soutiens et parmi ces ferments de progrès, il convient de faire aussi une place à notre histoire. Nul ne saurait supputer exactement ce que fut pour nous, depuis cent soixante ans, la contribution de cette autre force morale qu'est l'orgueil du passé, la mémoire des grands souvenirs. Ces impondérables échappent à nos manipulations. Et pourtant chacun sait que cette force a compté. Chacun sait qu'aux heures de crise, par exemple, nos réactions n'eussent pas atteint la menu4 vigueur , si derrière nous, ne se fût élevée la voix de nos morts. Nos attitudes devant I;1 conquérant n'eussenl pas été, non plus, ce qu'elles furent, sans notre foi si ferme à la noblesse d<xs ancêtres, à l'héroïs-
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nio de leur première existence, à la dignité de leur défaite; sans le rayon de fierté, pour tout dire, que l'histoire venait mettre à nos fronts.
Ce patrimoine, il appartient aussi auxFranco-Amécains. Et pourquoi ne serait-il point pour eux ce qu'il fut pour nous ? Leur fierté française doit être faite, comme la nôtre, de toute la gloire qui fait le prestige de la vieille race. C'est notre droit de partager avec tous les Français l'honneur de la France, puisque, cet honneur, nos pères les plus anciens en furent aussi les ouvriers. Mais pourquoi irions-nous dédaigner notre histoire si elle ne déroge point à la dignité du passé français, si le chapitre que nous en avons écrit est de même substance, de même facture que les autres ? Pourquoi surtout nos frères dispersés supprimeraient-ils cette histoire de leurs souvenirs, s'il est vrai que, sur la grande scène de la tragédie humaine, les épreuves, les exploits des personnages nous instruisent et nous émeuvent selon qu'ils tiennent de plus près à notre chair et à notre esprit ?
Les Franco-Américains ne manqueront pas de se rappeler d'ailleurs qu'une partie de notre patrimoine historique leur appartient pour ainsi dire plus qu'à nous, puisque les partages de 1760 ont taillé en leur faveur à travers le domaine de notre gloire. Ils n'ont qu'à jeter un coup d'oeil sur la carte de leur pays pour apprendre qu'une grande partie de sa première histoire est proprement française. Qu'ils suivent le cours de l'Hudson, celui du Richelieu jusqu'aux bassins des lacs américains, ou que, plus à l'ouest, ils s'en aillent par la voie de l'Ohio, vers l'intérieur des terres; partout plane encore dans l'air le vol de la légende française; et les vieux champs de bataille sont célèbres par nos victoires en exil. Si, plus à l'ouest toujours, ils descendent du Michigan vers le Mississipi, vers l'arène immense que
sillonnent la grande rivière et ses nombreux affluents; là aussi, ils retrouvent, également vivante dans le jalonnement de ses noms français, l'aventure fabuleuse que coururent jadis nos explorateurs. Et les Franco- Américains qui cherchent des motifs de fierté, pourraient-ils tarder plus longtemps à s'emparer de ces souvenirs ? Ils comprennent, sans que j'y insiste, quelle valeur éducative peut prendre l'histoire de la Nouvelle-France, dans un pays où l'on met si haut les mâles vertus de la volonté, la hardiesse dans l'entreprise, la passion des rudes initiatives. Non, ce qui a tant ému Chateaubriand, Parkman, Milbert, Munro, Finlay, ne peut parler moins éloquemment aux propres descendants des héros. Et si l'on paraît ignorer parfois de quelle race ils sont issus, ils sauront rappeler à leurs compatriotes que la statue de Jacques Marquette orne le Capitole de Washington.
Mais, je le sais, pour qu'elle parût belle en dehors de nos frontières, il faudrait que cette histoire, nous du Québec, nous ne fussions pas les premiers à l'ignorer, ce qui est bien une façon de la mépriser. Allons-nous négliger indéfiniment les plus élémentaires vérités ? Les groupes de notre famille française ne s'appuieront sur nous que si nous sommes un véritable appui; c'est-à-dire une force. Nul groupe humain ne peut, par des moyens artificiels, imposer longuement à un autre l'admiration d'une culture qui ne s'impose plus d'elle-même par sa vigueur et sa beauté; Ne rayonne que ce qui est lumineux. Et l'on n'échappe pas à cette vérité en la déclarant trop simpliste. Nous avons songé parfois à des propagandes de parole ou de plume pour révéler notre existence à ceux qui nous ignorent. Entre-
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prises excellentes, mais qui seraient vouées au plus sûr avortemenl si elles devaient nous faire oublier qu'un peuple l'ail d'abord chez soi, sa meilleure réclame à l'étranger. Un peuple compte devant les autres, moins par ce qu'il dit de lui-même que par ce qu'il est. Le savons-nous assez ?
Los Canadiens français du Québec voudront-ils entendre ces vérités? Voudront-ils apparaître pour tous ceux de leurs frères qui ont les yeux sur eux, d'irrécusables témoins" de la grandeur latine? Ce n'est point par des emprunts pi us ou moins adroits à la civilisation anglo-saxonne qu'ils pourront devenir des soutiens et des inspirateurs. Les Anglo-Saxons offrent au monde l'image d'une grandeur matérielle que nul ne saurait dépasser. Ce que les Franco- Américains et nos compatriotes des provinces canadiennes attendent de nous, c'est le témoignage de notre civilisation particulière en faveur du progrès humain; ils veulent être convaincus que l'idéal catholique et la raison française ne répugnent à aucun progrès et que le vrai moyen de grandir les forces matérielles, c'est bien de les mettre au service de l'esprit.
Voilà le simple témoignage que nous sommes appelés à rendre. Et comment ne pas songer, avec un peu d'émoi, que la démonstration ne tient après tout qu'à un effort un peu plus généreux que les autres ? Il suffirait de nettoyer enfin notre pays du maquillage étranger et de lui faire une figure française comme son âme. Ce serait la fin du scandale où un peuple qui exalte encore sa fierté et sa culture, en oublie trop souvent les gestes. Puis, ce redressement accompli, ce serait l'heure de convier au grand oeuvre toutes les inspirations, toutes les énergies de notre foi et de notre esprit. Une élite dirigerait de haut le travail unanime sans jamais lien sacrifier des règles souveraines. Et la construction s'élèverait , magnifique, dans 1m beauté harmonieuse que lui
feraient les principes de Tordre latin unis aux inspirations de la plus haute doctrine. Mais là est le rêve ou la réalité prochaine. Oserons-nous être nous-mêmes et l'être grandement ? Au lendemain de ce 24 juin, comment ne pas nous tourner avec espoir vers les saints de la patrie ?
Lionel Groulx ptre.
En L'été ramène la saison des voyages, en particulier des
voyages à long cours. Les Compagnies transatlantiques, VOyagC ies agences de voyageurs donnent-elles au français la part qui lui est due ? L'occasion est bonne de l'examiner. Nous avons justement sous la main quelques notes prises par l'un des pèlerins, en route pour le congrès eucharistique de Rome. Elles nous renseigneront sur deux compagnies importantes, la compagnie du Pacifique et l'agence Cook.
Sur le C'est sur le Corsican que traverse le pèlerinage. Le ^ . paquebot, sans être des plus modernes, offre aux
I^OrSlCan voyageurs le confort désirable. A deux hélices, jaugeant 12,500 tonnes, il tient bien la mer. Le principal reproche qu'on puisse lui faire, c'est sa lenteur qu'augmente encore la brume qui l'enveloppe au début. La traversée dure dix jours. Maintes inscriptions s'étalent sur les murs et les portes. La plupart sont permanentes, en lettres imprimées. Toutes, je crois bien — à l'exception d'une seule, bilingue: Exit, Sortie — ne sont rédigées quVn anglais: Music Room — Barber — No Smoking, etc.
Inscriptions On voit aussitôt l'inconvénient du système, I . pour une compagnie qui transporte surtout
anglaises des Canadiens. Sur cent neuf voyageurs, il y en a soixante de langue française. Et quelques-uns ignorent totalement l'anglais. Heureusement que les avis
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spéciaux affichés chaque jour sont presque tous bilingues. Mais encore faut-il, pour obtenir la traduction française, la rédiger soi-même. Le scribe officiel la transcrit alors de sa grosse écriture, et elle figure en bonne place.
Sans cette intervention que nous permet notre nombre tout serait imilingue. Il y a donc là une première amélioration qui s'impose et qu'il faudrait réclamer. D'aucuns n'y manquent pas. Plus d'instances obtiendraient probablement le résultat désiré.
MenilS N'est-ce pas ce qui s'est produit pour les menus?
■ •!■ Ceux-ci, aussi étaient unilingues. On en met
nilinglieS maintenant sur les tables rédigés en français. Les
mots laissent parfois à désirer. On trouvera, par
exemple, Sirop des érables, Filets de bar, Patê d'émincé, etc, si bien
qu'un brave homme disait, le long du voyage: "Est-ce curieux! Je ne
sais pas l'anglais, et cependant je comprends mieux les menus anglais
que les menus français!" Il est vrai par ailleurs que nous ignorons
souvent les noms français des mets que nous mangeons. Quoiqu'il en
soit, ces menus valent certainement ceux qu'on donnait au Viger à
Montréal, voici quelques mois. On m'en a remis un récemment tout à
fait ridicule.
Un trop grand nombre malheureusement n'emploient pas la carte française, soit par snobisme, soit parce que le garçon de table ne comprend pas très bien. Le nôtre éprouvait, lui aussi, quelque difficulté les premiers jours. Il consultait alors la carte anglaise. Puis il fit des progrès et put bientôt se tirer d'affaires seul. Ne lui avons-nous pas rendu service en tenant ferme ?
GarÇOHS Presque tous ces garçons, comme d'ailleurs les
, #ll officiers et les gardes-malades, ne parlent que l'anglais.
et DllietS jci encore une amélioration s'impose, assez facile,
semble-t-il, à réaliser.
Pour les billets, la remarque ne sera pas longue: aucun ne porte une
ligne, voire un mot, de français. Il y a plus. On nous a remis une feuille
qui nous permet d'obtenir de la Compagnie du Pacifique notre billet
de retour à la date qui nous convient, Cette feuille rédigée en anglais
contient des avis si importants qu'on les a traduits en quatre langues
différentes. Or, le français n'en est pas.
Ces rapides observations prouvent bien l'urgence de certaines réformes. Elles ne sauraient mettre évidemment en cause la courtoisie et la bienveillance du personnel dont nous n'avons eu qu'à nous louer.
L'agence Disons aussitôt la même chose de l'agence Cook. Nous
fi I pouvons en outre étendre ici le compliment, car son repré-
i^OOK sentant,qui accompagna constamment les pèlerins et se
dévoua pour leur bien-être est non seulement aimable et
courtois, mais encore tout à fait nôtre par sa nationalité et sa mentalité.
Cela ne l'empêcha pas d'ailleurs de traiter aussi bien les pèlerins anglais
que les pèlerins français et de leur donner dans leur langue tous les
renseignements dont ils eurent besoin.
Pour le reste, c'est-à-dire pour les papiers de voyage que nous fournit cette agence : lettre d'identification, carnet de chèques, cartes de bagage, enveloppes pour le courrier etc, nous avons presque les mêmes reproches à lui adresse qu'à la Compagnie du Pacifique. Ces papiers sont rédigés uniquement en anglais. Faisons exception pour le magnifique programme illustré publié à l'occasion du pèlerinage. Cette initiative, qui a grandement contribué au recrutement des pèlerins, nous permet d'espérer qu'elle sera suivie de plusieurs autres. L'intérêt bien compris de l'agence Cook le demande autant que notre propre fierté.
PaSSCDOrt ^ne dernière remarque. Le passeport est bilin- * ' gue. Chaque détail s'y trouve inscrit en français et en anglais. Personne n'en mourra assurément. Au contraire, plusieurs s'en portent mieux. Et la justice et nos droits séculaires ne sont plus de vains mots! Pourquoi nos compagnies de navigation et nos agences de voyageurs ne suivraient-elles pas cet exemple pour leurs papiers, leurs billets, leurs inscriptions, etc.
Osons du moins le leur demander et, au besoin, énergiquement. La moitié, les trois-quarts de la partie seront déjà gagnés.
Pierre HOMIER