A QUAND LA CARTE DU CANADA
Aurons-nous jamais une carte du Canada, en langue française ?
Je dois être admis à poser cette question puisque malgré tous nos agissements et tous nos efforts, depuis bientôt cinq ans, nous n'avons rien vu venir.
Il est vrai qu'en ces derniers temps un libraire canadien-français, voulant paraître plus avisé que ses confrères, a jeté sur le marché une grande carte murale coloriée qui s'intitulait pompeusement Carte française du Dominion du Canada. A cette entreprise nouvelle, le succès ne devait pas répondre. Le bon public, dont la perspicacité est rarement en défaut, avait deviné tout de suite le truc. Ce qu'on lui servait n'était que la servile reproduction d'un document publié par le ministère de l'Intérieur, à Ottawa. Le titre seul était français; tout le reste, les noms des provinces, les accidents géographiques, les grands cours d'eau, tout était transcrit en anglais. Et c'est cette chose-là que l'on daignait appeler "une carte géographique française!"
Fallait-il. en faire reproche à notre libraire? A n'en pas douter ses intentions étaient des plus pures. Il s'était adressé, comme tout le monde, au gouvernement du Canada, et on lui avait fait remise de la seule cartç en existence, c'est-à-dire d'une carte anglaise.
Le gouvernement canadien — il n'en coûte rien d'en faire l'aveu — n'est pas d'ordinaire chiche de ses productions géographiques. Comme il procède, bon an mal an, à un tirage de cinquante mille cartes murales du Canada, et à un autre tirage de cent mille exemplaires du Petit Atlas, il n'est retenu par aucun motif de ne pas les prodiguer. Aussi,
circulent-ils. cartes et atlas, dans toutes les parties du pays, et peut-être plus encore à l'étranger.
Mais la question n'est pas là. Un gouvernement, quel qu'il soit, n'est pas créé et mis au monde pour servir exclusivement les intérêts d'un groupe. Il se doit à tout et à tous. Les droits et les besoins des autres groupes sont d'un caractère aussi sacré, aussi respectable, que ceux du groupe principal qui constitue la majorité de la nation. C'est même l'une des règles fondamentales de notre constitution que les citoyens du pays, qu'ils forment la minorité ou la majorité, soient placés sur un pied d'égalité, lorsqu'il s'agit de la publication ou encore de la distribution de documents publics pouvant servir à l'instruction générale.
Or, c'est ce que l'on ne paraît point comprendre dans les hautes sphères officielles de la capitale fédérale.
Ce ne sont pourtant pas les représentations ni les démarches qui ont fait défaut.
Déjà, en 1912, la Société de géographie de Québec — je parle plus particulièrement de cette association ayant été tenu au courant de ce qui s'y est passé — laissait entendre au gouvernement qu'il ne saurait trouver une occasion plus propice pour donner une traduction de la grande carte murale du pays ainsi qu'une traduction des petits Atlas du Canada, ces derniers formant une sorte de manuel géographique parsemé de cartes des provinces, avec en outre un texte explicatif. On devait procéder en effet à un tirage supplémentaire et puisqu'on destinait une bonne partie de ces productions géographiques à la Belgique, à la France et à la Suisse, il n'était que raisonnable, déclarait la Société de géographie, qu'on leur fît tenir des cartes ou des atlas dans une langue que ces peuples pussent interpréter.
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La Société de géographie de Québec invoqua un autre argument. Ces cartes du Canada, à la publication desquelles tous les citoyens du pays contribuent de leurs deniers, ne sont pas dressées uniquement pour servir d'amorce à l'immigration étrangère. Elles servent encore à l'instruction de notre peuple, et c'est dans ce but qu'on en pourvoit les grandes maisons d'enseignement dans la plupart des provinces du Canada. Seulement, jusqu'à ce jour, nous n'avons vu appendues aux murs de nos écoles que des cartes de facture anglaise. C'est à croire vraiment que plus des deux millions de personnes dont se compose la population ethnique du Canada et qui parlent le français, ne forment qu'une quantité négligeable.
Les pouvoirs publics — pour en revenir à nos premières démarches — leur firent tout d'abord un assez bon accueil. Sans y mettre d'enthousiasme, ils les jugèrent même hautement raisonnables, mais on se retrancha derrière le fait que la carte anglaise du Canada était déjà sous presse et qu'il ne restait qu'à attendre une nouvelle édition.
La patience étant une vertu pratiquée depuis longtemps par les nôtres, ce premier contretemps fut subi sans le moindre murmure. Ne nous donnait-on pas, au reste, une lueur d'espoir pour l'avenir ? Avec cette foi robuste qui nous caractérise, nous jugeâmes que là partie était à peu près gagnée et qu'un second pétitionnement pour l'année suivante ferait crouler toutes les résistances.
De longs jours s'étant succédé sans que l'officiel daignât interrompre son silence, notre Société de géographie, prise d'inquiétude, revint à la charge, en ayant soin cette fois de rendre sa réclamation plus pressante que jamais. Elle fit entendre qu'elle ne sollicitait ni une faveur, ni un privilège, mais la reconnaissance d'un droit. Par la même occasion, elle rappela au ministère dont relève la publica-
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tion des cartes géographiques du pays, ses déclarations précédentes et insista avec force sur la nécessité d'une carte du Canada en langue française. Pour mettre ces messieurs du ministère en bonne posture et leur enlever, si possible, tout prétexte d'ajournement ou de refus, la Société de géographie poussa même la condescendance jusqu'à leur offrir de confier le travail de la traduction à quelques-uns de ses membres.
Cette dernière proposition parut sourire au ministère, on le fit même savoir, mais tout s'arrêta là. Depuis, deux cartes du pays ont été publiées dans les années 1915 et 1916, de nouvelles éditions de V Atlas du Canada ont paru, mais pas l'ombre d'une carte nettement française. Des excuses, ou tout au moins des explications, auraient pu, il semble, être offertes. La Société de géographie ne connut ni les unes ni les autres.
Nonobstant cette façon cavalière de procéder à son égard, la Société de géographie de Québec — on me l'a fait savoir — n'entend pas se désintéresser de la question ni abandonner la partie. L'heure, à la vérité, n'est pas absolument propice pour renouveler ses représentations, car, cette fois, le ministère, avec les dispositions qu'on lui sait, ne manquerait point de s'appuj'er sur les frais énormes qu'entraîne la guerre actuelle, pour opposer un refus catégorique, mais la paix revenue, l'équilibre rétabli, de nouvelles instances seront faites, on peut en être sûr. . Nous ne laisserons pas périmer un droit qui nous est reconnu par l'acte de la Confédération, et la Société de géographie de Québec, s'il en est besoin, fera appel, nous le savons, à toutes les influences pour l'aider à obtenir justice.
Eugène Rouillard.