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LE FRANÇAIS TEL QU'ON L ECRIT

C^est peut-être depuis qu'il y a des hommes, et qui parlent des langages différents, qu'il est distingué d'insérer datis la langue écrite et parlée des mots étrangers. Chez presque tous les peuples civilisés, la connaissance d'un aidre idiome que le sien est l'indice de quelque culture intellectuelle. Souvent aussi un peuple, ayant pris à un autre peuple quelqu'un de ses objets ou quelqu'une de ses coutumes, dut lui emprunter en même temps les noms qui les désignent. Et la pénétration réciproque des races, s'accentuant toujours, rend de plus en plus nécessaires ces prêts et ces emprunts. La guerre, qui crée des liens étroits entre les peuples alliés, favœise beaucoup chez chacun d'eux la prompte naturalisation des mots. Comme il fallait s'y attendre puisqu'on n'emprunte qu'aux riches, c'est au français qu'on a emprunté le plus de vocables. L'un d'eux — camouflage — est même devenu d'emblée international, sans doute parce que, synonyme d'hypocrisie, il exprime une chose universelle.

Les Anglais, à qui les Normands nos aïeux ont laissé certains mots français — "Cachez ces lyiots que je ne saurais voir !", dirait M. Hocken — , avaient depuis longtemps la délicate coquetterie d'en glisser quelques-uns dans leurs magazines; la guerre leur en aura imposé quelques autres; et les Anglais du Canada copient. Nous en sommes fort aises, certes ! Au point que 7ious ne pouvons nous défendre, nous les inférieurs, d'un tantinet de fierté devant cet aveu implicite que leur vocabxdaire est im peu pauvre et le nôtre très riche. Pourtant, notre joie serait plus complète si ceux qui em-

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pmntent des mots français en respectaient l'identité, l'orthographe, le genre.

Nous savons qu'il est des mots, comme des hommes, qui s'assimilent, — témoin le terme redingote qui eut une singulière aventure: Ce vêtement de coupe sévère, que peut-être vous portez, grave lecteur, était jadis un long veston que les gentlemen anglais endossaient pour monter à cheval et que, pour cette raison, ils appelaient riding coat. Cependant, quand on lit de nos jours dans une revue de Londres que M. le baron Wxyz était en redingote, un souligné nous confesse que c'est là un mot étranger. Nous savons très bien que Vaccent d'un peuple déforme le vocable importé et que l'usage en le transmettant le rend parfois méconnaissable. Mais nul n'est justifiable de dénaturer un mot exotique {s'il m'est permis de parler ainsi afin d'éviter la répétition d'étranger).

Vous avez lu dans un journal anglais de Montréal: "La phlegme britannique is unshaken" ? Et vous savez qu'il y a belle lurette que cette forme orthographique n'est plus usitée dans l'acception figurée de ce terme, qui au sens propre, signifie une tout autre chose, sur laquelle vous me dispenserez d'insister. Vous avez vu aussi ce titre: "Gets Croix du Guerre" ? Vous avez souvent appris, et toujours avec plaisir, que "The morale of our soldiers is excellent"; et vous vous êtes demandé quel besoin pouvait bien avoir la Gazette de nous assurer que nos soldats observent les règles de la morale, lorsque notre Parlement a décrété, on s'en souvient, que le canon canonise. Enfin, vous avez pu lire récemment, lors des soidèvements en Finlande: "Finnish Bourgeoise offers only passive résistance"; et si vous avez compris, c'est que vous avez deviné qu'il s'agissait de la bourgeoisie, et non pas de la bourgeoise, — terme qui, en la^igage concierge, signifie

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la femme de quelqu'un et, plus particulièrement, celle du patron.

Je me home à ces quelques exemples, mais il y en a bien d'autres, et il y en aura sans doute davantage tant que les journalistes de langue anglaise ne voudront pas se donner la peine d' apprendre le français, ou du moins de feuilleter un dictionnaire.

La question est peut-être moins futile qu^on ne le pourrait croire. Car qui sait si le français tel qu'on l'écrit dans les journaux anglais n'est pas la preuve irréfutable que ni vous ni moi ne parlons le génuine français parisien ?

LÉON Lorrain

NOTRE ALMANACH

L'Almanacli de 1918 a obtenu un succès de vente qui dépasse nos espérances. A l'heure où nous publions cette livraison de V Action française, plus de 23,000 exemplaires de l'Almanach ont déjà été livrés. Comme le tirage n'était que de 25,000 et que l'on ne pourra réimprimer, nous prévenons ceux de nos amis qui veulent contribuer à la diffusion de l'Almanach de vouloir bien se hâter de faire leurs commandes. On connaît les prix: 15 sous l'exemplaire, plus 3 sous pour les frais de port; $10 le cent, S75 le mille, port en plus. Les commandes pour quantités doivent être adressées au secrétariat de la Ligue des Droits du français, bureau 32, Immeuble de la Sauvegarde, à Montréal.

Notons que le secrétariat de la Ligue tient à la disposition du public, aux mêmes conditions, un certain nombre d'exemplaires de l'Almanach de 1917. Le calendrier de celui-ci n'offre plus qu'un intérêt secondaire, l'année achevant, mais la matière générale du volume est toujours aussi attrayante et aussi instructive. Cet Almanach contient des renseignements, des statistiques, etc., qu'on ne saurait trouver ailleurs.

L'almanach de 1916 est épuisé.

A TRAVERS LA VIE COURANTE

Un foycî Les pharmacies, des foyers d'anglicisation ... !

d'anglicisation T ^'^ """î ^'^'■'^''1 ^T'^^ ^^ T'"" ^'^'f "

française du mois d août. De quel terme alors allez-vous qualifier ce que je vais vous montrer.

Puis brusquement, au tournant d'une rue, il étendit le bras: "Regardez !" En face de nous se dressait, brillamment illuminé, un vaste magasin de quincaillerie. La foule y entrait et en sortait : hommes, femmes, enfants, tous des nôtres, dans ce quartier français. Ils allaient acheter ces menus objets d'usage quotidien, nécessaires dans tous les foyers.

Aspect df. Nous nous approchâmes. Derrière l'immense vitre, }n Wnnire artistement étalés, des articles variés attiraient les regards et les convoitises: thermomètres, canifs, rasoirs, projecteurs de poche, jouets d'enfants, ustensiles de cuisine. Presque tous portaient une inscription. Et cette inscription était uniquement en langue anglaise.

Plus encore que les bouteilles de sirop et les boîtes de pilules, remarque mon compagnon, ces objets s'installent dans notre vie. Ils prennent place sur les tables de nos chambres, ils traînent dans les poches de nos enfants, ils sont employés à cœur de jour. Et ainsi, peuton dire, pour chaque service matériel qu'ils rendent, ils blessent notre langue, ils affaiblissent notre mentalité.

A Nous suivîmes la foule à l'intérieur. L'aspect est

Viflipripur ^^ même. On se sent dans une atmosphère anghcisée. Les objets, plus volumineux, projettent davantage leurs inscriptions. C'est un feu roulant de mots anglais. Les chaufferettes clament: Perfection OU Heaiers; les balais roulants: Elite Bail Bearing; les brosses à bains: Bath Brushes; le ballon de boxe: Punching hag; les pots de peinture : Paints and varnishes; les boîtes à pain : Bread, etc., etc. C'est à en perdre. . . sa langue.

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Comment a côté de l'aspect, il y a le langage. Chez les

^/7r/^ pharmaciens — pour continuer la comparaison de

y pane ^^^^^ ^^^j — ^^ ^^^^ toujours demander son remède en français. Ici, i)our un bon nombre d'articles, seuls les termes anglais sont connus. Demandez, par exemple, un emporte-pièce. Le commis ouvrira de grands yeu.x, et vous pourrez lire dans l'étonnement de son regard qu'un doute sur votre équilibre mental lui traverse l'esprit. "Un emporte-pièce. . . Qu'est-ce qui l'emporte donc, cet homme?. ." Et si vous indiquez vous-même l'objet, il éclatera de rire: "Ah ! un punch ! c'est pour puncher, n'est-ce pas? Ça s'appelle un punch."

Voulez-vous savoir maintenant pourquoi des enfants — et même des grandes personnes — demandent de se faire clipper les cheveux, et des ouvriers disent qu'ils vont dérennecher un tuyau, allez voir comment on nomme dans nos magasins français une tondeuse et une clef anglaise !

Oui vraiment, mon ami avait raison: de quel nom qualifier ces foyers d'anghcisation ?

Le J'^^i voulu causer à cœur ouvert avec un brave quin-

rûWipHû cailUer. Il avoue franchement le mal. Mais comme il est un brave patriote, il ne se borne pas à le constater. Il essaie de le combattre. Ces mots anglais, me dit-il, ont pénétré maintenant dans la masse. Les extirper est difficile, pas impossible cependant. Si quelqu'un peut y réussir, c'est bien nous. . . qui les avons propagés. Si nous reprenions le procédé au profit de notre langue . . .

Ce qu'il propose, ce quincaillier le pratique. Il s'est abonné à une revue, le Foret que pubhait avant la guerre, dans l'intérêt de son commerce, ime maison de Paris. 11 a fait venir de France un bon nombre de catalogues, ceux entre autres des établissements suivants: Manufacture française d'armes et cycles de Saint-Étienne; F.-M. Rebattal, 72 boulevard Richard-Lenoir, Paris (Quincaillerie); Emile Carré, 23 rue du Dessous des Berges, Paris (Gymnastique, sport) Lucien Rainbaud, Aubervilliers, Seine (couleurs et vernis), Picard, Bazin-Levallois et Cie, Sourdeval, Manche, (ustensiles de cuisine), Kratz-Boussac, 14 rue Martel, Paris (jouets, articles de bureau et de ménage) .

Bonne Grâce à ces catalogues, notre quincailher connaît

/ï n-hnanvirlo ^'^ '^^'"^ propre, non seulement de chaque objet qu'il ^ ^ ^ vend, mais encore des différentes parties qui le

composent, et quand un acheteur le dit en anglais, lui, courtoisement, le répète. . . en français.

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N'est-ce jjas là de l'action française intelligente et praticjue ? Combien pourraient se procurer les catalogues que nous venons d'indiquer et s'en servir d'un manière aussi patriotique. Quant aux pancartes qu'ils reçoivent des manufacturiers ontariens ou américains, nous leur conseillons de les renvoyer traduites, insistant pour qu'elles soient imprimées ainsi et affirmant qu'en anglais elles sont quasi inutiles. Ah ! si chacun voulait, quel renouveau français s'opérerait dans nos relations commerciales !

Souhaits de Je ne puis terminer cette chronique sans attirer

hoflUP nnilPP l'attention de nos lecteurs sur les échanges de bons souhaits qu'amène vme nouvelle année. Parcourant, l'autre jour, une librairie, j'y ai remarqué avec peine que presque tous les calendriers et cartes de vœux, étalés sur le comptoir, portaient des inscriptions anglaises.

Il est encore permis, au Canada, de parler français, de se souhaiter un "joj-eux Noël" et une "bonne année" dans la langue ancestrale. N'allons pas, par indifférence ou snobisme, renier nos traditions et donner la main à ceux qui veulent les voir disparaître.

Pierre Homier

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