NOTRE PETITE HISTOIRE
La grande histoire prétend être l'exposé scientifique et artistique de la vie sociale d'un peuple. Elle oublie trop souvent, parmi les éléments de la nation, celui qui en est le pourvoyeur naturel. La population rurale fait partie, comme les héros obscurs, de ce qu'on a si justement appelé les infiniment petits, les microbes de l'histoire.
Chez nous, cette partie du peuple fut longtemps le principal artisan de la vie nationale. A ce titre, elle a droit au respect comme à l'amour de l'historien. Rappeler sa vie simple, ses mœurs honnêtes, sa foi profonde, son labeur tenace, c'est faire de la petite histoire peut-être, mais encore de l'histoii-e, et de l'histoire édifiante. La grande n'a pas toujours ce caractère. La petite, au contraire, peut raconter, sans faire rougir qui que ce soit, la vie sociale comme la vie domestique du vrai peuple canadien.
Chez nous jadis la vie intime se dépensait toute aux soins de la famille, à l'entretien de la maison. Une affection intense retenait les membres les uns près des autres et empêchait l'expansion au dehors. C'était une vie de travail, de privations, de pauvreté, en somme de renoncement.
Comment s'y résignait-on? Le secret est dans l'orgueil qu'on mettait à se glorifier du titre d'hahitant. Légalement, l'appellation est honorable; du moins la cour d'autrefois, la comtesse de Frontenac en particuHer, la considérait comme telle. Socialement, elle l'est plus encore : notre actuel premier ministre l'a fort bien démontré dans le Canadian Magazine d'avril 1910.
Vol. I, Xo 12. Décembre 1917
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Or, le domaine de V habitant était vaste. Pour s'acquitter de toutes ses obligations, il lui fallait se payer de soucis sans nombre, s'épuiser en travaux de toute espèce.
Étant donnée l'imperfection des instruments aratoires, la culture de ses champs était pour l'homme un martyre. Le labour, l'ensemencement, le hersage, la coupe du grain, la récolte, le râtelage, le battage réclamaient ses forces vives. A cinquante gerbes par jour, il lui fallait un hiver pour battre de trois à quatre cents minots. Le foulage des étoffes, le sciage, le charroyage et le flottage du bois, le renchaussement et la cueillette des pommes de terre, le levage de ses bâtisses, la fabrication du sucre du pays et de la perlasse lui faisaient verser bien des sueurs. Dans sa nouvelle intitulée Annibal, Legendre laisse entrevoir l'un des aspects les plus rudes de cette activjité de l'homme ancien.
La femme, de son côté, se livrait, quand elle n'aidait pas ou ne remplaçait pas son homme, au broyage du lin, au tricotage des bas et autres vêtements, au blanchissage, au fanage qui lui était réservé. Elle fabriquait le savon et la chandelle de suif, tournait le rouet et tirait le métier, où se tissait
La Catalogne aux fils tordus du Canada,
si galamment chantée par Jules Tremblay. Et la femme n'avait, pour se divertir de ces emplois absorbants, que la préoccupation de ses bruyants et nombreux enfants.
Les enfants ! On les affublait bien parfois de prénoms baroques. Nos registres mentionnent Rosarida, Indiana, Aquiline, Corée, Bethsaïda, Etudienne, Belsémire, Exilire, Dolosa, Glovina, Eximasse et Nymphodore. Mais comme on savait les amuser ! A leur divertissement servaient surtout ces formulettes antiques, dont la naïveté passionnait.
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après Ernest Gagnon, Ab der Halden, ral)bc Lortie et uiême Mgr Laflammo. On en retrouve la collection dans l'ouvrage d'Halden et dans le Bulletin du Parler français (II, 97, 141, 220).
De chanter la poulette grise "qu'a pondu dans l'église", de crier "petit trou ! casse-cou !", de compter les boutons du gilet ou de nombrer sur les doigts du mioche, c'était souvent la fonction des domestiques, quand on en avait. Les vieux serviteurs, ceux que regrette Devoille dans ses Mémoires, étaient partie intégrante de la famille. Ils se louaient à quarante piastres par année, dix sous par jour, et se trouvaient suffisamment rétribués.
On était toujours assez riche alors. C'est que les toilettes concordaient avec les lois de la plus sévère modestie et de la plus rigoureuse économie. Les couturières coûtaient trente sous par jour et le tailleur était un produit inconnu. Aussi les mères tissaient-elles de leurs mains ces habits de jadis qui défieraient encore l'usure du temps, si on ne les avait mis presque tous au rancart: le capot de drap épais, la culotte à bavaloises, les mitaines, les crémones, les ceintures fléchées, les tuques, les chapeaux de paille, les tabliers en peau de mouton ou de veau, d'orignal ou de caribou, les bottes sauvages, les souhers de bœuf où s'engouffraient les cendres chaudes, les capines, les monumentales capines de nos grand'mères. Seules les bottines françaises venaient de chez le marchand. Encore ne faisait-on que les louer, pour une noce par exemple; et l'on avait bien soin de les revendre aussitôt après, si on les avait achetées. Les plus riches seuls s'en payaient le luxe pour la messe paroissiale. On ne les chaussait qu'en prenant le rang de l'église; au retour, l'on n'attendait pas d'être loin du perron pour revenir aux souliers de bœuf laissés sous le siège de la calèche, de la carriole ou du tape-cul.
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En fait de fiertés, l'homme n'en éprouvait qu'une: c'était à l'égard de ses bêtes. Nos habitants tinrent toujours à mener de beaux chevaux. Jamais ferrés, les coursiers ne souffraient jamais de serrement ou de pied-plat. Exemptés des courses au trot, ils ignoraient l'écart aussi bien que le souffle. D'ordinaire, on les montait à selle. Les chevaux étaient rarement nourris de foin; comme les autres animaux, ils se contentaient de paille. Leurs harnais à bossettes avaient bien coûté de vingt-cinq à trente piastres. De calèche il n'y avait que cinq ou six par paroisse; avec ses crics peu serrés, pour faire du bruit et attirer les regards, chacune revenait à cinquante et soixante piastres. La plupart la remplaçaient par la charrette ou le tape-cul, par la wagonnette ou buggy à partir de 1840.
Pour le reste, nos pères étaient moins qu'exigeants. Legendre, dans ses Échos de Québec, et l'abbé Casgrain, dans son tableau de la rivière Quelle, nous ont décrit la pauvre maison de bois équarri, logement du colon. L'article de luxe était la large couchette à ciel-de-lit et à rideaux, placée dans la chambre nuptiale, et si haute qu'on y montait à l'aide d'un escabeau. Dans la salle de réception les photographies, à peu près absentes avant 1845, coûtaient même alors de cinq à dix piastres l'unité. On ornait les murs de portraits à l'huile, payés de vingt-cinq à soixante-quinze piastres.
La rareté des montres et des horloges était encore plus frappante. On faisait une marque sur le coin sud de la maison pour que le soleil y indiquât midi. La nuit, on se guidait d'après le premier et le deuxième chant du coq. En voyage, le soleil haut de deux brasses marquait sept heures du soir; s'il ne paraissait pas, on l'attendait philosophiquement. Les grandes horloges de Chartrain et de Bellerose ne parurent qu'en 1845. On se procurait par
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contrebande des pendules marines de Concord, avec leurs boîtes en marqueterie faites de cerisier, de frêne ou d'érable. Les unes et les autres sont encore aujourd'hui des plus précieuses. Souvent, dit la légende, elles s'arrêtaient de battre à la mort des grand'parents, comme celle qui s'interrompit quand cessa de vivre la grand'mèrc de Botrel.
Dans ces logis modestes on se procurait l'éclairage au mo3'en du batte-feu passé sur la pierre à moulange, jusqu'en 1850, ou encore à l'aide d'allumettes en bois de cèdre, de dix pouces de long et souffrées. L'allumette chimique ne devint en usage qu'en 1832. Aux bâtiments, l'on se servait du lampion orné d'une chandelle de suif ou de baleine, ou du fanal en étain (fer blanc), ordinairement une simple boîte de conserves percée à jour tout autour. Les mouchettes, les porte-mouchettes et Téteignoir complétaient l'équipement du suiffier (fumiste).
Ce qu'on trouvait partout, c'était l'appareil du fumeur: pipe culottée, boîte à tabac en cuivre poli, cure-pipe, pierre à fusil, briquet, amadou, couteau à ressort et blague cousue, comme la politique, de fil bleu d'un côté, de fil rouge de l'autre. On connaît le type du Canadien fumeur, perpétué par Julien, avec une pipe la tête en bas et son sourire de satisfaction. Le dessin n'a évidemment pas été fait entre le mercredi des Cendres et le jour de Pâques: on jeûnait alors de tabac comme de viande !
Que dire de l'imperfection des outils? Tout était en bois, à l'origine, la fourche, le fléau, le van, la faux, le râteau, la faucille, la gratte ou binette, la herse et le battoir. On n'en abattait pas moins son arpent par jour. Les instruments mécaniques ne furent employés qu'assez tard: la fourche en fer (1844), le moulin à battre (1845), la faucheuse (1856 et 1865), le râteau (1860) et la moissonneuse
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(1870). Le moulin à coudre remonte à 1849, la tordeuse à
Malgré ces moj^ens précaires, la culture, Barnard l'a dit dans ses Sociétés et fermes tardives, était intense. Les habitants de huit cents minots abondaient et l'on récoltait jusqu'à quarante et cinquante minots de blé à l'arpent. Chez nos cultivntours, on jouissait donc d'une réelle prospérité.
Ce n'est pas que le prix des achats fût très bas. On payait le sucre blanc un chelin la livre, le thé une piastre. Le clou revenait à quinze sous le cent, le coutil à soixante sous l'aulne, l'indienne à trente, le coton à quinze ou vingt. Les claques ou galoches, usitées à partir de 1846, coûtaient deux piastres la paire. Mais les ventes rapportaient de jolis revenus: le blé, quatre piastres le minot; le sel de potasse, qui exigeait six jours de fabrication par cent livres, quatre piastres également le cent; le bœuf, une piastre et cinquante sous; le lard, de trois à quatre piastres.
Tous les articles cependant ne s'écoulaient pas à pareils prix. On vendait les pois un écu le minot, l'avoine vingt sous. Le beurre produisait de huit à dix sous la livre et les œufs de six à huit sous la douzaine. Une corde d'érable était cotée à soixante-quinze sous, les dindons à une piastre le couple, les oies à un écu. Enfin on payait pour une vache cinq piastres, pour un agneau soixante et quinze sous, poin- un cheval vingt-cinq piastres.
On voit dès lors, (juand on compare cette vie domestique d'autrefois à celle d'aujourd'hui, par quelles privations nos anciens sont parvenus à faire de nous les heureux que nous sommes.
Heureux, pourtant, ils l'étaient, eux aussi. Ils l'étaient d'autant plus rprils devaient leur modique bien-être à leur
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seul travail. Ils l'étaient surtout en raison de l'étroite union qui cimentait leurs rapports dans la vie sociale.
On a dit avec une émotion presque vibrante, dans le Devoir du 4 juillet 1910, quelle force la paroisse avait donnée à nos pères contre l'ennemi commun de leur langue, de leur foi, de toutes leurs institutions. Leur vraie force, c'est qu'ils se connaissaient tous, s'aimaient tous et, malgré les dissensions accidentelles, étaient toujours prêts à se rendre mutuellement service.
A cette connaissance il nous semble que dut servir souvent, à cause de la familiarité qu'elle établissait dès l'abord, la façon, cocasse parfois, dont les familles se désignaient. Mgr Laflamme et l'abbé Lortie, dans les deux premières années du Bulletin du Parler français, ont insisté sur le pittoresque du sobriquet. Ils auraient pu montrer en lui l'un des meilleurs agents de la conservation des généalogies au Canada. Comment pouvait-oil ne pas s'intéresser à Damase Coq, puisqu'il était le fils de Moïse Coq, fils, lui, du Coq Seigneur, lui-même né du Coq Dufili ? Des paroisses entières, comme le chenal du Moine, à Sorel, n'emploient pas d'autre nom de famille que le sobriquet. Les étrangers s'y perdent; les intimes ne s'}' reconnaissent que mieux. Il faudrait citer en entier les intéressantes Vêpres grégoriennes. Elles contiennent autant de strophes qu'il y a de tons dans lesquels se chantent les psaumes du dimanche. Et l'on y voit défiler, sous leur nom d'emprunt, toutes les notabilités acadiennes ou autres de Saint-Grégoire (Nicolet) . Ce morceau de littérature campagnarde est d'un indicible pittoresque. Il évoque, au souvenir des anciens de la paroisse, tous les amis de leur enfance et s'achève sur la finale obligato :
Gloria à tous ces personnag'-là Et concluons en saluant Nankin-Péquion-on !
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Pour ce motif entre autres, les habitants d'une même circonscription se connaissaient tous. Quand on se connaît, on aime à se rencontrer: on entreprend des voyages pour se visiter, on s'entraide, on cherche à s'instruire en commun, l'on s'amuse et l'on prie ensemble, l'on s'écrit si l'on est séparé.
Malheureusement, il fallait être assez riche autrefois pour correspondre avec ses amis. De Québec à Montréal, une lettre coûtait, en 1800, dix huit sous; en 1825, douze; en 1840, six au départ, neuf à l'arrivée. Les enveloppes n'existèrent qu'en 1846, les timbres qu'en 1855: on se servait, pour les remplacer, de cire et d'oubhs. Peu d'ailleurs savaient écrire. Même pour se faire l'amour, on correspondait par messager ou par l'entremise du maître d'école. Souvent aussi, les quêteux furent d'excellents facteurs; mais ils ne rapportaient parfois que l'année suivante, à la même date, la réponse à la lettre qu'on leur avait remise l'année d'avant. On eut plus tard des postillons à cheval ou en voiture, armés du strident porte-voix chanté par Claude Auge.
Comme les lettres, les voyages étaient rares avant 1845. Il n'y avait que deux voies ferrées, celles de Montréal- Lachine et Laprairie-lac Champlain, et deux voies fluviales, celles du Saint-Laurent et du Richelieu. En dehors de ces routes, il fallait aller en voiture ou à pied, par des chemins presque toujours affreux. On comptait quatre classes de voyageurs, toujours prêts à partir comme à revenir. C'était d'abord les canotiers et les trappeurs des paj's d'en haut, que Taché a célébrés dans ses Forestiers et Voyageurs et dont l'un des moins oubliés est encore Cadieux, l'auteur putatif d'une touchante complainte. Venaient ensuite les hommes de chantiers et les porteurs, les épaules ployant sous leur charge de cent à cinquante livres. Enfin les moissonneurs
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formaient une classe à part, qui rentrait, l'automne fini, l'œil gaillard et la chanson aux lèvres. La procession des gâs de Saint-Jacques-de-l'Achigan à Longueuil flotte encore, comme un rêve triomphal, dans la mémoire des vieux de l'endroit.
Le grand voyage, c'était celui qu'on faisait chaque année pour conduire son garçon au collège. Il n'était pas facile alors de s'instruire. Avant 1825, la province ne comptait que cinq couvents, quatre collèges. On ne connaissait à peu près que deux espèces de maîtres d'école. Le curé enseignait aux enfants les rudiments du latin, dans son presbytère devenu école latine, comme on disait. Un magister ambulant ou bien s'arrêtait cinq ou six mois dans un endroit pour y déposer toute sa science, en retour de l'hospitalité que lui donnait généralement le seigneur, ou bien passait de maison en maison et de village en village en y faisant le séjour le plus bref possible. On ne pouvait guère chercher un supplément d'instruction dans les journaux, dont il n'existait que sept ou huit avant 1848. Cette pénurie des moyens d'éducation n'a pas empêché notre province de produire des hommes publics de la force de Papineau, de Lafontaine, de Morin et de Cartier.
Ce qu'on savait le mieux, c'était ses devoirs envers Dieu. A l'église, où l'on s'en instruisait, on avait gros à souffrir parfois. Avant 1830, le chauffage y était inconnu. Au chœur, pour se réchauffer, les enfants portaient en hiver le camail et le capuchon, ce dernier remplacé en été par le bonnet carré; les chantres au lutrin s'enveloppaient de la chape; et le curé, à l'autel, faisait entretenir un réchaud pour empêcher le vin et l'eau de se congeler. Dans la nef, on frappait le plancher de la semelle ou l'on battait l'air de ses bras.
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Une fête surtout était la bienvenue, Noël avec sa messe de minuit, dont la description forme le meilleur chapitre des Propos canadiens de M. l'abbc Camille Roy. Deux cérémonies attiraient plus que les autres, le baptême qui a donné lieu aux aventures du père Michel dans les Forestiers et Voyageurs de Taché; la quête de l'Enfant-Jésus, racontée par Gérin-Lajoie dans Jeati Rivard. Enfin, il existait une tradition constante, l'une des mieux conservées de nos jours encore: la récitation du chapelet à la maison, pendant le Sanctus à l'église chaque dimanche. Personne n'ignore le tableau que cette scène a inspiré au peintre Huot, le sonnet qu'elle a dicté au poète Lemay.
Le dimanche, c'était le grand jour. On procédait, en faisant le tour de l'église, «à l'aspersion solennelle. Le bedeau, avec sa cloque (cloak) et son bâton de Jacob, précédait le curé qui bénissait, à droite et à gauche, les têtes des hommes et les "chapelles" des femmes. A l'offertoire, on présentait au seigneur l'encens, en plus de l'eau bénite au début de l'office. A tour de rôle, les tenanciers offraient le pain bénit, lequel était parfois de rigueur, parfois de dévotion personnelle. Il avait coûté douze sous et on l'entourait d'un certain nombre de chanteaux, de cousins, d'étoiles, et d'une croix ou d'une couronne pour M. le curé.
Cet esprit de piété n'excluait point d'innocentes superstitions. On croyait, pour s'enrichir, à la poule noire. Il fallait la transporter à minuit aux quatre chemins, la vendre au diable, s'engager à lui donner son âme après un an et un jour. On se tirait toutefois du marché infâme en présentant au grippet, l'échéance venue, un enfant récemment baptisé. Satan fuyait, laissant derrière lui une odeur de soufre. On croyait aussi aux sorts, aux ressorts. Les ressoreux avaient le don de faire tarir les vaches et boiter les chevaux, de changer les pains en cailloux, de produire
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rinconscience ou de faire inaicher la tête en bas. Quand ils apparaissaient sur le seuil d'une maison, la maîtresse, pour les conjurer, devait crier: ouvrez ! et non: entrez ! ou faire bouillir des anguilles. Notre littérature a gardé la mémoire de certains sorts dans la chanson de la fille de Louison Charli et dans le fantastique Enfant perdu et retrouvé de l'abbé Proulx.
Pour se distraire de ces maléfices, racontés avec mystère sous le manteau, on s'amusait ferme. La pêche et la chasse étaient naturellement les deux sports favoris. On chassait surtout les tourtes, de 1848 à 1860, et l'on en obtenait douze sous la douzaine. Il y avait d'autres distractions. M. Arcade Decelles a raconté, dans son Cartier, les repas que donnaient en permanence les seigneurs, sur le Richelieu surtout, depuis Noël jusqu'au mardi gras. Ces festins pantagruéliques et gargantuesques - finirent par ruiner cette classe honorable. Pour tous, le résultat était plus désastreux encore: les bestiaux, négligés pendant ces ripailles, crevaient de faim et il fallait, au printemps, réclamer l'aide du voisin pour les relever et les remettre sur leurs pieds.
Les noces •formaient le grand événement social. Elles duraient du mardi au jeudi, même au vendredi. On y voyait une suite de trente et de quarante voitures. Les dépenses s'élevaient à un chiffre énorme, vu la quantité de victuailles qu'on enfournait: pâtés, tartes, ragoûts, sauces, galettes, biscuits et beignes, gâteaux de Savoie et crème fouettée. Quelles beuveries à cette occasion ! On connaît la boutade : "Nos pères étaient des catholiques rhumains. S'ils ne connaissaient guère la tragédie Roméo et Juliette, ils ignoraient davantage la comédie rhum et eau." Gérin-Lajoie, dans Jean Rivard, et Legendre, dans ses Mélanges, nous ont fourni là dessus des détails navrants. Chaque année, seul ou de
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compagnie, on achetait une tonne de Jamaïque de cent ou cent vingt-cinq gallons. Et la tonne y passait dans l'année ! Les conséquences étaient désastreuses. Maintes querelles se vidaient sur place. L'intempérance engouffrait quatre millions de piastres par année. Sans les campagnes vigoureuses de Mgr de Forbin-Janson, de l'abbé Quertier, du Père Chiniquy (1845), du grand-vicaire Mailloux, où en serions-nous ?
Lemay a décrit, dans Fêtes et corvées, certaines cérémonies spéciales. Après les épluchettes, il mentionne, à la suite de Gaspé, les feux de la Saint-Jean. Dans ses Gouttelettes, il a également consacré un sonnet à la fête de la grosse gerbe, récemment rééditée à Saint-Paul-l'Ermite. Les capitaines de milice étaient chaque année les héros d'une manifestation pittoresque. Ils avaient d'abord procédé au recensement des hommes de leur compagnie. Une escorte les accompagnait sur la route. Le jour de la Saint- Pierre, un appel convoquait tous les mihciens sur la place publique,, ordinairement celle de l'église. Il fallait entendre le commandement martial du chef, surtout quand il s'agissait d'un arrêt ! Les soldats, peu familiers avec le cri hait ! continuaient à battre quand même de la semelle. Un strident Company, woe ! avait vite fait de les interrompre. Il faut lire, dans les Anciens Canadiens de de Gaspé, le récit de la plantation du mai. La tige, de cinquante ou soixante pieds, avait bien coûté pour cent piastres de travail. On avait gardé soigneusement le secret sur la manifestation, que le seigneur ou le capitaine savaient cependant inévitable à la même date chaque année. Le jour venu, les poulies crissaient, les fusils éclataient, les pétards flambaient et le canon de bois bombardait de son mieux. Le tout se terminait par un réveillon, préparé depuis longtemps dans le mystère par la maîtresse de céans.
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Nos gens ne se trouvaient jamais plus en famille que clans les veillées. On se réunissait autour du poêle qui faisait ron-ron, ce poêle si éloquemment évoqué par Adjutor Rivard dans Chez nous. Trois sortes d'amusements surtout étaient de mode. On jouait aux cartes, au trente, au dix, aux quatre sept, au cœur, à la brisque, au gros major, à la vieille. La danse, sur le rythme des réels écossais, des polkas polonaises ou des valses françaises, soulevait la poussière. M. le docteur Ernest Choquette a évoqué une de ces scènes dans son Claude Paysan. On se contait aussi des contes, qui alternaient avec des chansons.
Cette triple série de sports imposait à toute veillée honnête trois personnages. M. Prince, dans le Bulletin du Parler français (VI, p. 330), et Van Dyke, dans la Gardienne de la lumière, ont célébré le caractère unique de notre violoneux, incapable souvent de répondre à l'attente parce qu'il n'était pas chaussé pour ! Le chanteur enfilait à perte d'haleine le répertoire recueilli par Gagnon dans ses Chansons canadiennes et par le docteur Larue dans le Foyer canadien de 1864 : la complainte du Juif errant, la perdriole, la gamelle, le bal chez Boulé, François Marcotte, Marianne s'en va-t-au moulin, la belle Françoise, Isabeau s'y promène, à Saint-Malo. Quant au conteur, dont Taché a dit la faconde dans ses Trois légendes ou ses Forestiers, comme Van Dyke dans la Gardienne, ou bien il redisait des récits appris ou bien il en inventait de toutes pièces. M. Barbeau est en train de ressusciter le genre par ses contributions à V American Folk-lore. Certaines narrations avaient le don de gratter fortement les épidermes : celles du loup-garou, du feu-follet, de la bête à queue, du revenant, de la chassegalerie (cf. Fréchette: Originaux et détraqués), du bonhomme Sept-heures, celle-ci analogue au Grand Lustukru de Botrel.
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On savait s'amuser; on savait s'entraider aussi. Le récit des prouesses accomplies dans les corvées, courvées ou bées, formerait l'une des illustrations les plus piquantes d'un livre sur le support mutuel dans l'histoire du Canada français. En cas d'un accident survenu à un voisin, les hommes parcouraient la paroisse pour faire la collecte, pendant que les femmes offraient aux malheureux leur maison pour abri et fabriquaient toute une lingerie de leurs mains. Le levage des bâtisses, décrit à deux reprises par le Bulletin du Parler français (V, pp. 211, 265; VIII, 284), réunissait les hommes; le broyage du lin, les femmes. D'autres corvées, comme celle de l'épluchette, rapprochaient les jeunesses des deux sexes et préparaient, sinon toujours des mariages prochains, assez souvent des fiançailles à brève échéance.
La veillée des morts constituait une partie du culte. On venait, de tous les coins de la paroisse, tenir à la famille éplorée une silencieuse, mais consolante compagnie. Ce n'était pourtant pas la richesse du décor qui attirait. Dans son cercueil de pin creusé en forme d'auge, avec pour couverture des planches liées par des chevilles en guise de clous et de la paille de sarrazin pour linceul, le défunt n'avait rien d'attrayant. Un malheur planait sur la maison ; c'était assez pour qu'on accourût de partout.
Partout on était bien accueilli. Mais, comme aussi l'on accueillait bien toujours ! Trois classes d'êtres en particulier pourraient témoigner de l'hospitahté antique. Rivard a décrit, dans Chez nous, la réception faite au quêteux, à celui qui venait de près comme à celui qui arrivait de loin. Il aurait pu parler aussi du simple mendiant, avec son costume étrange, hôte toujours attendu et qui trouvait toujours bon gîte et bon pain. Botrel en a donné l'idée partielle dans les Couteaux. Le nôtre était une poste
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vivante, un incomparable agent de mariages. Et ceux qui ont connu les deux derniers représentants de l'espèce, Pékin et Papineau, savent la parfaite discrétion de ces commodes voyageurs. Il y avait enfin le rémouleur, chanté par Claude Auge, mieux connu ici comme le fondeur de cuillers et d'épinglettes. Son moule, qui lui avait bien coûté huit piastres, ne cessait de recevoir une nouvelle matière pour de nouveaux objets de luxe. C'était un des artisans les plus employés. Tout en faisant tourner du pied sa meule, il racontait des histoires, il écoutait les confidences, celles des jeunesses particulièrement. Il lui arrivait souvent, entre deux visites à une même maison, d'avoir tissé le fil d'une trame amoureuse, avec la noce pour ligament.
De ce coup d'œii à travers notre petite histoire une conclusion découle. Nos pères savaient adoucir leurs propres peines en s'amusant honnêtement, tempérer les chagrins des autres par la charité. Par leurs exemples de frugalité ordinaire, d'endurance, de travail et d'économie, ils préparaient à les remplacer des générations fortes.
Il ne s'agit pas d'adopter leurs coutumes, de revenir à la chandelle et aux mouchettes. Cette petite histoire, il suffit que nous ne l'oubliions pas. Il faut aussi que nous en transmettions le souvenir à nos descendants. Ceux-ci se laisseront moins vite peut-être entraîner par la vague de luxe qui les emportera, s'ils ne réagissent pas contre elle. Et alors ne se vérifiera pas pour nous le mot affligeant qu'une autre race illustre, courant vers sa décadence, inspirait au poète: "Issus d'une race vigoureuse, nous avons gâté nos mœurs et nous laisserons une postérité pire que nous, laquelle en préparera une plus mauvaise encore !"
Nos ancêtres ont droit à ce que leur œuvre n'aboutisse pas à cet abîme. Abbé Emile Chartier
NOTRE ENQUÊTE
\j' Action française commencera de publier en janvier prochain une série de douze études sur "nos forces nationales". Elle se propose d'en faire les pièces d'une enquête rigoureuse et complète.
Nos lecteurs nous en voudront-ils de leur déclarer sans plus de formes que le désir de leur plaire, de leur présenter une revue de meilleur ton, a été notre moindre souci? Faire une revue et ne point dépasser cette préoccupation d'intellectuels est un dilettantisme que les directeurs de V Action française n'oseraient pas avouer. Fidèles à leurprogramme du début et à ce titre même d' "action française", ils veulent avant tout, à force de lumière et de clarté répandues, susciter le réveil et l'action nécessaire. Leur tâche sera peut-être complète et achevée le jour où, en notre pays, se vérifiera intégralement la parole de Paul Bourget: "Il y a là un petit coin de terre française qui se porte très bien".
Y avait-il besoin de ce nouvel examen de conscience national ? Les voix nous ont-elles manqué depuis quelque temps pour nous crier nos misères ou surfaire nos jeunes énergies? Entre les néants sonores de nos célébrations du 24 juin, virtuoses de chants d'espérance et de vieux refrains de gloire, et les professionnels du dénigrement au zèle aussi stérile que sombre, il y a place, ce nous semble, pour les hommes de vérité courageuse et impartiale. Une enquête du caractère de la nôtre doit être une œuvre d'absolue sincérité, également éloignée des critiques amères et des complaisances aveugles. Nos lecteurs nous rendront
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ce témoignage que la revue n'a rien épargné pour atteindre la vérité. Nos enquêteurs ont été recrutés parmi les hommes qui ont quelque chose à dire et qui le disent comme ils le pensent. Et l'on verra que leurs recherches ont porté sur l'examen de nos premières ressources, .-sur celles-là qui utilisées avec ensemble et méthode nous fourniraient un faisceau d'invincibles énergies.
Mgr Louis-Adolphe Paquet nous parlera, dès janvier prochain, de 7iotre foi; elle nous apparaîtra avec ses déficits et ses progrès dans notre société, mais surtout avec l'action souveraine que revendiquent notre histoire et ses puissances surnaturelles. Au-dessous de notre foi viendront se ranger nos forces d'ordre naturel. Et d'abord celles de l'ordre intellectuel. Que vaut notre sj^stème d'éducation et surtout notre enseignement supérieur pour l'essor de la race française en ce pays ? Mgr Georges Gauthier, recteur de l'Université Laval de Montréal, nous le dira avec sa haute compétence. M. Antonio Perreault étudiera pour sa part les manifestations de notre pensée canadienne, et, là aussi, après l'inventaire de 7ios forces intellectuelles, seront signalées nos faiblesses et nos espérances. D'autres feront de même pour des forces nationales de qualité non inférieure et qui sont celles de l'ordre moral. Parmi cellesci nous mettons au premier rang notre langue, notre histoire, la paroisse. Nul assurément ne pouvait mieux que Sa Grandeur Mgr Béhveau,le digne successeur du''Blessé de l'Ouest", nous prêcher le culte de la langue et nous exposer les motifs de défendre, comme notre vie, la sainteté du vieux parler. J'essaierai, pour ma part, de rappeler les vertus éducatives de notre histoire et les moyens de drainer vers les âmes cet héroïsme inemploj'é. Le R. P. Lamarche, O.P., célébrera les vertus de la jmroisse, il rappellera les causes historiques qui en ont fait la cellule maîtresse de notre or-
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ganisnie social et les conditions qui prolongeront la durée de cette bienfaisance. De là nous en viendrons à l'examen de forces nationales trop négligées jusqu'ici, d'ordre inférieur si l'on veut, mais qui n'en soutiennent pas moins l'armature des sociétés actuelles, de la nôtre en particulier, obligée de protéger contre la puissance de l'or et du nombre, le trésor de ses intérêts supérieurs. A M. Edouard Mpntpetit la tâche de passer en revue nos forces économiques et de nous apprendre, en vue de l'idéal commun, la dignité de nos richesses. Le R. P. Louis Lalande, S.J., qui s'est livré à une encjuête rigoureuse sur notre natalité nous révélera la situation de notre capital humain, pendant que M. Henri Bourassa, le doigt tendu vers les terres neuves, nous montrera où faire rendre aux fils qui nous viennent le meilleur de notre effort. Pour compléter cette grande revue il ne restera plus qu'à définir les vertus délicates et profondes de la Canadienne, les viriles espérances de notre jeunesse, les services que pourrait se rendre à traveic le monde et en ce pays la fraternité française, et ce sera le partage de Fadette, de M. Guy Vanier et de M. Omer Héroux.
De cette enquête menée avec sincérité et courage il faudra bien que se dégagent un certain nombre d'idées lumineuses. Pourrons-nous ne pas apercevoir la valeur respective de nos forces nationales ? Si elles sont inégales dans leur efficacité et dans leur rôle, n'allons-nous pas en retenir qu'aucune cependant n'est négligeable et que l'avenir et le salut sont au prix d'une coordination harmonieuse? Est-ce trop espérer des esprits d'en haut, de ceux-là qui ont la tâche de diriger, qu'ils y prennent des aperçus d'ordre et d'unité pour donner enfin l'orientation vigoureuse que nous attendons ?
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Il faudra bénir la crise actuelle si elle nous ouvre les yeux à quelques urp;entes vérités. A mesure que nous avons le temps de réfléchir, nous apprenons que la gravité de l'heure est peut-être moins faite de la puissance et de la brutalité de l'attaque que de la conscience soudainement acquise de notre état moral, de nos graves insuffisances. De moins en moins nous en parlons comme d'un accident imprévu dans les rouages de la vie nationale, et chacun y peut reconnaître le châtiment d'une longue imprévoyance, le résultat d'une lente accumulation de fautes.
Et parmi ces fautes il y a sans doute le péché de notre apathie. Notre sécurité était devenue de l'inconscience et nous avions perdu jusqu'au sentiment du péril, nous dont la lutte a été la loi constante de notre histoire. La défense se faisait intermittente quand l'attaque restait de tous les jours. L'ennemi délaissait-il un moment ses tactiques souterraines pour nous porter au visage un coup plus rude, nous croyions avoir tout sauvé par quelques charges brillantes. Trop heureux serions-nous si un grand nombre des nôtres, absorbés comme les gens d'en face par l'unique souci des intérêts matériels n'étaient descendus jusqu'à leur mépris olympien pour les stupides /renc/i questions.
' Mais si lamentables qu'aient été notre apathie et notre imprévoyance, ni l'une ni l'autre ne rendent un compte exact de notre situation. Peuple catholique nous gardons l'héritage d'énergies magnifiques; nous tenons en notre doctrine la promesse de tous les progrès et du plus grand avenir. Peuple français, d'une lignée d'ancêtres incomparables, nous sentons nos veines toutes chargées de ferments d'héroïsme. Et les dévouements ne sont pas éteints au sein de notre race. L'héroïsme est une tradition qui se continue. Nous avons travaillé et nous travaillons encore d'une façon presque surhumaine pour conquérir le sol, pour
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défendre et garder nos libertés, pour organiser nos forces, pour acheter le droit de survivre. Et cependant si nous mettons en regard la somme de nos efforts et celle des résultats, l'évidence nous avertit qu'il y a quelque part d'énormes déperditions d'énergie, un immense coulage de forces.
Où se trouverait donc le défaut de notre stratégie ? Et quelqu'un viendra-t-il nous dire enfin ce qu'il faut changer à nos méthodes de travail et de combat ? A des questions si grsi\eF.,V Action française ne prétend pas apporter à elle seule la réponse définitive. Aux vues trop fragmentaires que nous prenons de notre situation elle voudrait substituer d'abord quelques vues d'ensemble d'où pourrait se dégager une pensée d'ordre et de salut. Puis, elle se demande si, dans le passé, nous avons compté suffisamment sur une fédération intelligente de nos forces nationales. Ne serait-ce point là que résiderait la cause suprême de nos insuffisances et de nos échecs ? Pour ne parler que de nos méthodes de défense, qui dira jusqu'à quel point nous avons manqué presque toujours d'unité de front ? Pendant longtemps nos groupes assaillis se sont battus en isolés sans que pour les soutenir nous ayons su mobiliser le gros de nos réserves. Nos énergies nationales, nous les avons exaltées tour à tour; on nous a vu compter tantôt sur l'une tantôt sur l'autre pour tout sauver, comme s'il était au pouvoir d'une seule de suppléer toutes les autres.
Sans doute qu'il faut respecter une hiérarchie et que toutes les forces n'apportent point au salut commun une égale contribution. Au-dessus de toutes, notre foi conserve la puissance d'une loi directrice et le ferment de sa haute vertu fécondante. Mais qui dit hiérarchie dit dépendance réciproque, et le catholicisme ne supprime point les conditions de la vie humaine, pas plus qu'il ne prétend s'en
passer. La première puissance d'un peuple est faite de sa santé, qui est faite elle-même de l'équilibre de toutes ses valeurs. Et voilà pourquoi il faut enfin, coûte que coûte, faire cesser l'éparpillement de nos efforts, les charges isolées et sans lendemain. Plus que sur la bataille ardente et passagère, il nous faut apprendre à compter sur la bataille pacifique et patiente, celle où dans le recueillement du travail quotidien, dans l'ordonnance de notre activité, nous allons entreprendre d'harmoniser notre vie profonde. Songeons quelquefois que nos responsabilités seraient grandes si nous restions incapables d'ordonner nos énergies. Je pense en ce moment à notre admirable petit peuple qui fait si admirablement son devoir. Pendant que trop souvent nos classes élevées ont trahi le leur, ont tout sacrifié aux préjugés politiques ou aux sordides intérêts, l'admirable armée de nos petites gens n'a pas rompu avec l'action française. Que dis-je? si les sommets euxmêmes n'ont pas croulé, ne serait-ce point que, des couches laborieuses, n'ont cessé de monter vers les classes supérieures des poussées ardentes de sang jeune et fort ? Pendant que ces braves gens se penchent sur leur sillon ou sur leur outil ne serait-ce pas plus qu'une faute de gaspiller en haut les forces créées en bas ? Ce sont les contributions anonymes qui ont fait chez nous les grandes choses du passé. L'avenir ne connaîtra pas d'autres constructeurs. Nous n'avons en partage ni le nombre ni la richesse. Mais avez-vous pensé quelquefois à la puissance que pourrait devenir la nôtre, si chacun se mettait à son poste et y faisait tout son devoir, pendant qu'au-dessus de cet unanime labeur, une pensée se faisant directrice, attirerait à elle toutes ces activités, les plus infimes comme les plus hautes, aurait soin de n'en négliger aucune, mais, dans l'unité et dans l'harmonie, saurait tout ordonner vers les fins suprêmes de la race ?
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Ah ! Dieu veuille que l'on ose cet effort -puissant et harmonieux. Aucune tyrannie au monde, pas même l'anglo-saxonne, ne saurait venir à bout d'une race catholique et française qui, avec une stratégie intelligente, userait de toutes ses forces.
Lionel' Groulx, ptre
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