LE FRANÇAIS ET LE TRAMWA.Y
Supposez un touriste américa'ii ou français, qui ignore à peu près tout de la dualité de races et de la dualité de langues canadiennes, descendant de l'express de New- York à la gare Windsor ou à la gare Bonaventure.
Tout le long du trajet, à partir de la frontière, il a vu d'immenses affiches, masquant l'harmonie douce du paysage ou la rompant plutôt de la note fausse de leurs couleurs criardes. Que disent-elles, ces affiches ? Qu'on trouvera chez tel ou tel grand marchand de la ville qui approche, tel ou tel produit. Le nom du négociant, de la maison, peut être français, mais l'affiche est invariablement libellée en anglais.
Quand il saute de son wagon, un chasseur à képi rouge, où se détache en lettres d'or une indication anglaise, lui arrache ses malles. Dans la gare, il ne voit partout qu'affiches tutélaires et indications anglaises. Sort-il ? On lui offre un "cab." Préfère-t-il marcher? Il se rendra rue Sainte-Catherine sans avoir vu une seule affiche f ançaise. Il descendra au Windsor ou au Ritz-Carlton, il y restera deux jours, trois quatre peut-être et rien ne lui aura révélé que la ville est française.
Mais, demandera-t-on, à quoi cela pourrait-il servir de lui révéler que la ville est française et quel bien cet étranger pourra-t-il nous faire ? Et, au reste, à supposer que nous le veuillions, croyez-vous que nous obtiendrions des Anglais,
marchands de l'ouest , qu'ils emploient des affiches bilingues uniquement pour nous faire plaisir ?
Voyons d'abord la première question, à laquelle il a été d'ailleurs si souvent répondu dans les feuilles nationalistes. En somme, cette réponse, c'est tout le programme de V A cl i 071 française: nous affirmer.
Montréal est la capitale commerciale et intellectuelle du Canada: vous devez, par simple patriotisme, apprendre à ce touriste, à cet étranger, ciue la ville est bilingue et cela, en lui faisant voir des affiches en français et en anglais, des indications en français et en anglais, car les affiches, c'est le langage officiel des habitants d'une ville.
Voilà la réponse à la première question. Passons à la seconde. Vous ne pouvez pas, dites-vous, forcer les négociants à changer leurs affiches. C'est juste, je le reconnais, mais, par exemple, qui vous empêche d'obtenir de la compagnie du chemin de fer, qui emploie pour certaines indications toutes les langues parlées sauf le français, qu'elle se serve du français dans ses indications aux voyageurs ? Vous êtes les clients de cette compagnie qui détient de vous ou de votre gouvernement sa concession; elle est dans l'obligation de respecter vos droits et elle les respectera, si vous l'exigez.
Vous ne pouvez pas, dites-vous, faire modifier les enseignes des marchands, c'est exact, mais qui vous empêche de faire circuler du français dans toutes les rues de la ville ? Qui vous empêche d'exiger de la compagnie des tramways qu'elle emploie des affiches extérieures aussi bien qu'intérieures en français? C'est votre droit: vous êtes son client et elle est votre obligée.
C'est même le moment plus que jamais de faire valoir ce droit, puisqu'elle est en instance auprès de vous pour obtenir une nouvelle concession. Que le public canadienfrançais affirme donc sa volonté vigoureusement, et la com-
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mission comme la compagnie y feront droit. Il suffit d'un petit mot à changer dans les termes de l'ancien contrat, de spécifier que toutes les affiches de la compagnie des tramways devront être bilingues.
On objectera peut-être qu'il est difficile de trouver place au front du tramway pour des indications de trajet dans les deux langues. C'est assez possible, mais alors, qu'on donne la préférence au français, puisqu'elle est la langue de la majorité.
Sociétés et particuliers doivent s'unir pour imposer au tramway la reconnaissance du bilinguisme. Il n'y a pas de détails, quand une minorité lutte pour la reconnaissance de ses droits. Elle ne doit rien négliger, rien omettre, rien laisser de côté, autrement une première négligence en entraîne une autre et on s'en va ainsi, dans l'incurie et l'apathie, vers la capitulation.
Nous obtiendrons donc, si le public canadien-français le veut énergiquement, des affiches françaises dans les gares, des indications de trajets françaises sur les tramways. L'étranger qui arrivera à Montréal, en dépit du caractère anglais de la moitié ouest de la ville, saura qu'il est dans une ville française ; que les Canadiens-français qu'on traitera peut-être devant lui avec mépris, ont fait cette ville, la plus importante du Canada; qu'ils y sont encore la majorité et que ce n'est pas parce qu'ils sont en majorité quelque part qu'ils négligeront de faire respecter leur droit, quand partout où ils sont la minorité, ils prétendent l'imposer.
Louis DUPIRE