‹ L'Action canadienne-françaiseChapitre 36 sur 136 · A LA SOURCE DU RENOUVEAU · texte numérisé non relu

A LA SOURCE DU RENOUVEAU

Lorsque du renouveau l'haleine caressante Rafraîchit l'univers de jeunesse paré . . .

Ces deux vers de je ne sais plus quel aède d'antan modulent l'un des couplets de la saison où nous sommes entrés. Ils me revenaient à la mémoire, avec une expression plus haute et qui laissait loin derrière elle les charmes pourtant si doux du printemps, lorsque, ces jours derniers, je me mis à relire les deux premiers articles de tête de l'Action française: Vers la Supériorité, de M. Edouard >Iontpetit. Une action intellectuelle, de l'abbé Lionel Groulx. Voilà bien, me disais-je, des fleurs, à moins qu'on ne dise des fruits, de ce renouveau intellectuel que le XXème siècle, encore tout jeune, a fait éclore sur nos rives. Plus forts, plus riches, comme il convenait, dans les grandes villes de Québec et de Montréal, ses arômes nous sont venus, ils nous viennent délicats, variés, persistants, de toutes les régions françaises du Canada, des bords enchanteurs de la Gaspésie aux luxuriantes plaines du Manitoba.

Ce réveil de la race, non plus seulement littéraire, mais économique, mais social, mais national, franchira sans doute

^ Des circonstances imprévues ayant obligé le P. Lalande à remettre à plus tard son article sur la Revanche des berceaux, le P. Lecompte, ancien provincial des jésuites, a bien voulu nous donner cette étude sur un sujet vital pour notre race. Nous lui en sommes profondément reconnaissants. N.D.L.R.

Vol 1, No IV. Avril 1917.

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les bornes d'une saison : il a bonne chance de connaître, après les fleurs du printemps, la maturation de l'été, puis indéfiniment, espérons-le, et sans retour d'hiver, les opulentes moissons de l'automne. — Ce qui fortifie cet espoir, c'est le nombre croissant des jeunes qui veulent secouer le farniente d'autrefois, qui se sentent au cœur une flamme, et dont la volonté se trempe chaque jour au feu de la lutte.

Il faut que leur nombre grandisse encore davantage. Cette élite, dont nous a parlé M. Montpetit, il la faut débordante comme une poussée de sève printanière, il la faut dans toutes les sphères du travail et de la pensée.

Qui n'a gémi, par exemple, de voir tant de nos ouvriers, si intelligents d'ailleurs, si ingénieux, si débrouillards, parfaitement ignorants de la technique de leur métier, incapables de remonter des effets aux causes, inaptes aux analyses un peu élaborées, et par là même voués aux postes inférieurs, au pic et à la pelle du manœu\Te ! Combien de nos commerçants, combien de nos industriels peuvent se prononcer avec compétence sur l'organisme plus compliqué des entreprises modernes, sur la géographie commerciale, physique et politique des deux hémisphères, l'état actuel de la production, le mouvement de l'échange mondial, etc. ? — La nécessité de l'étude s'impose donc; elle s'impose pour un plus grand nombre, si nous voulons sortir du rang inférieur que nous occupons au point de vue économique. L'élan a été donné ; qu'il s'accentue. Nous avons des Écoles techniques, des Instituts agricoles, une École des Hautes Études commerciales, l'École polytechnique. La fréquentation laisse à désirer, dit-on. Il faudrait doubler, quadrupler, décupler le nombre de leurs élèves. Nous serions vite alors nantis, dans tous les domaines, d'une élite vraiment imposante.

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Qu'on nous permette d'énoncer ici, après bien d'autres, un desideratum. Pourquoi les élèves de nos collèges classiques, qui ne se destinent pas au sacerdoce, se croient-ils tenus, à mesure qu'ils franchissent le seuil du collège, d'aller encombrer les professions dites libérales ? Au lieu d'y végéter misérablement, combien d'entre eux ne feraient-ils pas, après les quelques études supplémentaires ad hoc, d'excellents agriculteurs, négociants, industriels, ingénieurs. Ils seraient tout d'abord — et je crois bien que la preuve en est déjà faite — les meilleurs élèves des diverses écoles énumérées plus haut. On les verrait ensuite, les uns grands fermiers, chefs de culture, initiateurs de tous les progrès dans nos belles campagnes, d'autres mener le commerce, d'autres l'industrie, d'autres le génie civil, et dans toutes ces branches se montrer supériem-s à leurs fonctions et par là exercer autour d'eux une influence profonde.

D'oîi leur viendrait cette aptitude d'assimilation ? Elle viendrait, sans nul doute, de leur formation classique. On le sait assez en général. Serait-il néanmoins excessif d'y appuyer un brin, aujourd'hui ?

Ce que saint Paul dit de la piété, peut s'appliquer en un sens aux études classiques: elles sont utiles à tout. Elles disposent à tout, préparent à tout, mènent à tout. Pourquoi ? Parce qu'elles forment tout l'homme, ou du moins ce qui dans l'homme règne et commande: son esprit, sa volonté, son cœur; et sur ce composé ainsi grandi et fortifié on peut ensuite greffer une spécialisation quelconque, suivant l'aptitude prédominante. Très bien. Mais d'oîi vient aux classiques cette puissance formative ? — La réponse s'éclaire par l'analyse même des ingrédients du cours classique: on y trouve (je laisse ici de côté les matières proprement religieuses) l'étude des langues anciennes et modernes avec l'histoire et la géographie; de plus, mais au

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second rang, les mathématiques et les sciences appliquées dans leurs grandes lignes; enfin, comme nécessaire couronnement, saisissant en un faisceau qu'elle illumine ces diverses études, et donnant aux facultés du jeune élève ce fini et cette force qui en font déjà un homme, une solide philosophie. — Voilà, si je ne me trompe, tout le plan et le résultat d'une belle éducation classique, le mot éducation pris dans son sens large: de educere, amener dehors, déployer, développer; comme le bouton de rose sous l'influence du soleil et de la rosée se développe, s'entr'ouvre et s'épanouit magnifiquement; comme le chêne, parti du gland obscur où tout son être était en puissance, s'est dégagé peu à peu avec lenteur, avec une majesté toujours croissante, pour devenir le roi de nos forêts — crescit, occulto velut arbor aevo.

Afin de toucher du doigt ce travail lent mais certain de l'action classique sur l'enfant — sauf exceptions, hélas ! non moins certaines — prenons le premier élément du classicisme, l'étude des langues anciennes. Pourquoi activentelles, mieux que toute autre, l'éducation des facultés maîtresses de l'homme? C'est qu'elles déterminent, comme pas une, ce que l'on a appelé avec justesse la gymnastique intellectuelle.

Le gymnase fut d'abord chez les Grecs un lieu d'exercices physiques; il se transforma ensuite en académie où l'on. vit se succéder des maîtres comme Platon et Aristote. Les Allemands ont conservé à leurs collèges classiques le nom de gymnases. L'exercice de l'esprit au collège est en effet porté à son maximum. Le latin et le grec ne sont pas des langues de la vie courante, que l'on puisse saisir comme d'instinct et en se jouant. Précisément parce que mortes, elles sont fixes dans leur inamissible beauté, nullement sujettes à toutes les fluctuations du caprice comme nos langues modernes. Leurs règles sont précises, claires,

immuables. Pour les acquérir et en faire une juste application, il est besoin d'attention, de raisonnement, de constantes comparaisons avec la langue maternelle, dans le but de faire passer de l'une à l'autre leurs idiotismes particuliers. De là vient encore une connaissance plus approfondie, plus parfaite de sa propre langue. Si cela est vrai pour l'anglais, pour l'allemand — et les premiers éducateurs de l'Angleterre et de l'Allemagne s'en portent garants — combien plus ne l'est-ce point pour les races latines, dont les langues viennent intégralement, en droite ligne, du latin et du grec. Elles y puisent leur sève la plus pure. D'où vient notamment que la littérature française est si belle, si grande, si noble, si claire, si mesurée, si ce n'est de sa filiation avec les classiques anciens qui lui ont départi toutes et chacune de ces qualités ? Le fait est hors de doute, n'est-ce pas? Et pourtant vous savez les essais malheureux que l'on a faits en France, surtout depuis 1902, pour substituer au grec et au latin les langues modernes. Dix ans ne s'étaient pas écoulés que ce cri d'alarme éclatait dans tous les rangs de la société française: Le français décline ! le français se meurt ! C'était la crise du français. La guerre actuelle, qui fait faire tant d'examens de conscience, paraît devoir stimuler le retour à la saine pédagogie.

Un autre effet de l'étude des littératures anciennes est le vaste champ de l'histoire qu'elles ouvrent devant nos regards. Les chefs-d'œuvre de la pensée chez les Grecs et les Romains, les merveilles de leur sculpture, de leur architecture, les exploits guerriers de leurs capitaines la sagesse de leurs lois qui a illustré la Grèce et fait de Rome la maîtresse de l'univers, toutes ces beautés, toute cette richesse historique disparaissent si vous retranchez de vos classes les langues latine et grecque.

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Inutile d'appuyer sur les avantages qui reviennent de ces études pour la formation du sens esthétique. L'incomparable beauté littéraire des œuvres antiques n'a pas cessé d'âge en âge d'inspirer les plus sublimes génies de tous les peuples. La France lui doit son grand stèc?e,. auquel on revient de plus en plus. L'Angleterre elle-même lui est redevable (Shakespeare mis à part) de ses meilleurs écrivains et orateurs, Pope, Dryden, Milton. Burke, Pitt, Tennyson, Gladstone, Newman.

Tout utiles et tout éducatives que soient les mathématiques et les sciences, elles n'offrent rien qui puisse approcher de la valeur de ces études classiques. Surtout si l'on y joint le côté moral qu'elles présentent à nos recherches. Le cœur ne s'émeut pas à la vue d'une équation d'algèbre ou d'une formule chimique, comme il fait par exemple, devant les dernières heures de Socrate, la fidélité conjugale de Pénélope, l'affection poussée jusqu'à l'héroïsme de Nisus et d'Euryale, la mort en beauté, sur le champ de bataille, de cet enfant de la douce Argolide,

coplumque

Adspicit, et dulces moriens reminiscitur Argos.

Ce n'est pas que tout y soit imitable, certes ! Il y a beau temps que saint Grégoire de Nazianze nous a indiqué, dans une sentence harmonieuse, la manière de procéder: "Méprise les divinités ridicules dont parlent les poètes, admire la beauté des paroles: sur le tronc des lettres antiques, laisse l'épine et cueille la rose." Pom' ce choix délicat, vient en aide une judicieuse expurgation des auteurs, et pour élever l'âme bien au-dessus des plus hautes vertus payennes, nous avons le spicilège des Pères et des Docteurs de l'Église.

J'entends l'objection: Tout cela est bien beau, bien ordonné, mais ce n'est pas pratique. Avec tout ce bel idéal, avec cet interminable cours d'études, quelques hommes percent ci et là, oui, mais la masse, mais la multitude, mais le peuple reste au bas de l'échelle et se fait cfistancer par les autres races plus pratiques. — Alors, vous voulez ... ? — Nous voulons que tous ces collèges classiques de la province et d'ailleurs changent leur méthode. Ils ont fait leur temps. Ils retardent. Corrigez vos programmes. Messieurs: moins de grec et de latin, plus de langues vivantes, et vivement, six ans au lieu de huit, de même aussi plus de sciences, plus de mathématiques, de la comptabilité, de la géographie économique, politique, du dessin linéaire, les notions essentielles de l'agriculture, de l'arboriculture, de. . . — - Assez, assez, malheureux ! Voulez-vous écraser vos fils sous couleur d'en faire de petites encyclopédies ? Et qu'en restera-t-il à la fin du compte ? Après s'être gavés de mille aliments disparates, ils apporteront à telle ou telle profession une intelligence hypertrophiée par l'entassement de petites connaissances usuelles, mais quant à l'acuité de perception, à la clarté, à la souplesse, à la vigueur du raisonnement, soit dit sans paradoxe, véritablement atrophiée.

Cette tendance maladive à vouloir que toute matière étudiée serve ensuite et sans tarder, n'est pas plus raisonnable que de demander à l'athlète qui s'entraîne à la lutte avec des haltères et des mils — dont il n'aura que faire plus tard — d'user plutôt de marteaux de forgeron et de casseroles. "La question, répliquait fort justement Matthew Arnold, n'est pas de savoir ce que votre fils fera de son latin, mais ce que le latin fera de votre fils." Un constructeur de navires disait à un recteur de collège américain : "N'essayez pas d'enseigner ma branche dans vos classes. Faites-moi des jeunes gens intelligents: je me charge du reste."

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Ah ! sans doute, l'élève, lui, aimerait mieux de beaucoup ce papillonnage sur toutes les fleurs, cette mobilité incessante parmi de multiples matières moins ardues que le grec et le latin. Cela se conçoit, le principe du moindre effort est toujours attrayant. Mais est-ce là de la bonne pédagogie ? Est-ce là une formation allant de pair avec la dignité humaine qui veut, en plus d'une intelligence éclairée, une volonté forte, habituée à se vaincre, à vaincre la paresse innée dans l'homme, à se jeter sur les difficultés plutôt qu'à les fuir, à prendre, si l'on me permet cette locution populaire, le taureau par les cornes. Or, l'étude des langues anciennes est merveilleuse pour fournir cet élément éducationnel. Elle lègue ce trésor que La Fontaine a si ingénieusement présenté dans la fable du Laboureur et ses enfants, "Que le travail est un trésor." Elle développe tout l'homme dans un magnifique équilibre, elle le développe dans toutes ses dimensions, elle produit en définitive ce qu'on a appelé V homme carré d'Aristote.

J'avais dessein de relever une ou deux autres objections que l'on fait aux études classiques, et de tracer ensuite la silhouette de leurs auteurs, heureusement rares encore au Canada: ceux-ci, fils de leurs œuvres, ne voyant pas plus haut que les solives d'un magasin; ceux-là hypnotisés par la race soi-disant supérieure; quelques-uns piqués de la tarentule anticléricale, etc. Mais cet article est déjà long. Terminons-le par la note suivante.

Que reste-t-il à faire au jeune homme classiquement élevé comme nous avons dit, pour prendre place dans la société et vraisemblablement y jouer un rôle ? Il lui reste de se spécialiser par des études préparatoires soit au sacerdoce, soit aux professions libérales, au génie, à l'industrie, au commerce à l'agriculture. Et plus celui qui s'y présente est richement organisé, plus vite et plus haut s'élèvera-t-il

dans ces matières spéciales. Une élite se formera de la sorte, élite d'hommes vraiment capables dans tous les genres, religieux et profanes; élite en mesure de prendre part à l'action intellectuelle préconisée par M. l'abbé Groulx, non seulement par des œuvres purement littéraires, mais — comme la France nous en donne le plus admirable exemple — - sur tous les terrains, dans tous les domaines de la pensée et de l'action; élite enfin qui. sans prétendre aucunement porter ombrage à une race quelconque, aura d'abord le souci de la sienne, le souci de sa gloire, la légitime ambition de la situer en bonne place parmi ses voisines et qui sait même, peut-être, un jour, un jour lointain. . . l'élever au rang des nations !

Edouard Lecompte. sj

A'jjfJction française

'publiera, en mai, un article de monsieur L. 0. DAVID, sénateur.

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