EUG. ROUILLARD
A'jfJcUon j^rançaise
publiera en juillet un article de
M. l'abbé GROULX sur
V Anniversaire de la Confédération.
PARLONS MIEUX
Au moment où Von nous découvre tant de devoirs qu'on nous accuse de ne pas remplir, me sera-t-il permis d'en rappeler un que chacun voudra faire pendant les vacances, époque de loisir? Oui, parfaitement, je vous propose un devoir de vacances.
La langue française — les civilisés n'en doutent pas — est la plus belle des langues; et c'est notre langue — seuls quelques barbares en doutent encore. Sa langue! .... comprend-on bien ce que cela signifie? C'est celle dont chaque verbe crée de la vie; dont chaque nom évoque si bien une personne, un animal, un objet, que désignés par un mot étranger ils ne nous apparaîtraient plus avec la même netteté. Notre langue, c'est la seule qui ait les nuances qui moulent notre pensée, rendent la délicatesse des sentiments, donnent presque un corps aux idées et une âme aux choses.
Réfléchissons sur une vérité première. Nous parlons tous l'anglais, langue concise et souple et qui a ses beautés. Je prends à témoin le lecteur que ne ligote point la pauvreté du vocabulaire. Vous connaissez. Monsieur, presque tous les vocables de la langue anglaise, et la pratique que vous en avez vous suggère invariablement le mot juste à la bonne place danr l'armature d'une syntaxe dont vous n'ignorez rien? Eh bien. Monsieur, vous qui pensez en français, qui avez la tête faite à la française, pouvez-vous exprimer en anglais tout ce que vous concevez, et comme vous le concevez? Non, Monsieur, parce que la pensée française est subtile, et que la subtilité est intraduisible. Et prenez garde, car si vous ne parlez que
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l'anglais pendant un certain temps, incapable d'exprimer exactement ce que vous pensez, V expression réagira sur la conception et vous en arriverez bientôt à penser comme vous parlez, c'est-à-dire à ne plus peneer tout à fait de la même façon. C'est à cause de cela que celui qui perd sa langue perd uu même coup sa mentalité. C^est à cause de cela aussi que Vangliciseur ou le germaniseur, qui veut arracher son identité au Canadien ou à l'Alsacien, essaie de lui enlever d'abord sa langue.
Mais nour ne sommes pas de ceux à qui Von puisse ro.V'r leur parler naturel. Aussi le plus grand danger ne vient-il pas du voisin: il est en nous. La langue que la force ne nous enlèvera jama^'s, nous risquons de la perdre par notre faiblesse.
J'entends les proteHations : Nous parlons donc bien mal f — Nous ne parlons pas très mal, mais noUiS'ne parlons jjas très bien; nous pourrions parler mieux. Comment ? D' abord, en le voidant. Qui n'a déploré que trop souvent notre élite est d'un bilinguisme inattendu: elle a un langage pour les discours, les plaidoiries, la conversation surveillée, un langage des dimanches — et un parler débraillé pour les jours de semaine. Un petit effort de volonté ferait disparaître cette regrettable dualité.
Ensuite, il faut lire, non seulement pour étendre son vocabulaire et reculer son horizon, mais afin de faire jaillir sa pensée stagnante, afin de se découvrir soi-même. Il faut lire, afin de pénétrer le génie de notre langue, de se l'assimiler. La pensée qui s'exprime par d peu près tombe vite dans l'imprécision; elle se déforme, car il est presque impossible, si l'on parle mal, de bien penser. Lisez, pardon : relisez les classiques; vous y découvrirez des beautés, des intentions, un sens que vous n'y aviez pas vus. Et vous comprendrez mieux la vie, et vous vous connaîtrez mieux, et vous serez davantage vous-même.
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Je sais bien qu^ entraîné par le courant de V actualité, je vous fais en ce moment, et no7i sa7is insolence, un discours de distribution de prix; mais, précisément, je veux vous engager à acheter des livres pour vous, pour vos parents et vos amis. Sur votre nécessaire, voire sur votre superflu, prélevez une petite somme pour acheter des livres, toute sorte de livres, même cet ouvrage méconnu et calomnié qu'à Vécole on appelait la Grammaire française.
LÉON Lorrain.