PLACE À LA MAJUSCULE
Dans l'Action française de mai, je lis:"Doit-on écrire les noms des Ordres rehgieux — dominicains, jésuites, franciscains, etc. — avec une majuscule ou une minuscule? De même les abréviations : S.J., O.P., P.S.S.,etc.?"
Je rends grâces d'abord au questionneur qui, par sa demande, me permet enfin d'exhaler un peu ma mauvaise humeur: depuis tant de temps que je me dépite en silence à la\'Tie de ces minuscules collées aux vénérés, aux chers, aux grands noms de nos ordres, de nos communautés rehgieuses d'hommes et de femmes !
Certes, je suis loin de mépriser la minuscule. C'est une boniie persorme, bien honnête, bien serviable. Comme le paysan de nos cam-
pagnes, elle est le fond, la base, la masse commune mais essentielle de la république {res publica, sans ])onnet) des lettres. D'autre part, l'aristocratique majuscule ne m'hypnotise point. Je ne voudrais pas la A oir prodiguée à tout bout de champ, sans raison. Il y faut de la mesure. Dans le cas proposé, doit-on la mettre, ou lui préférer la minuscule? Présentement, l'une et l'autre manière sont licites. Les autorités se partagent. On trouve pour les deux solutions des grammaires, des journaux, de grandes revues françaises. Alors c'est affaire de préférence. J'ai dit la mienne. En voici les raisons. Elles n'ont rien de décisif assurément, rien à l'emporte-pièce; elles aideront peut-être (modeste souhait) à trouver mieux.
Il y a des noms propres et des noms communs ; les premiers reçoivent la majuscule, les autres la minuscule. Les noms d'ordres reUgieux sontils des noms propres ou des noms communs? Tout est là. — Mon humble avis est qu'ils font partie des noms propres, non pas peut-être dans toute la riguem- du terme, mais par extension, par analogie, servant à désigner les personnes, et les personnes d'une société, d'une catégorie très particulière, très circonscrite. On écrit avec des majuscules: un Français, un Anglais, même un Boche, et l'on écrirait: un franciscain, un oblat, un jésuite ? Mais avant d'être Anglais ou Français, n'est-on pas Oblat ou Franciscain?
Voici devant nous Gaston Larose. Il est d'abord Gaston, puis Larose: c'est-à-dire qu'il est lui-même, à lui-même avant d'être à sa famille; il est à sa famille avant d'être à sa paroisse; à sa paroisse avant d'être à son comté; à son comté avant d'être à sa province; à sa province avant d'être au Canada; au Canada avant d'être à l'Empire sur lequel le soleil. . . etc. Ainsi les appellations s'éloignent de Gaston comme par cercles concentriques grandissants, dont il reste le centre; et plus elles s'éloignent, plus elles deviennent impersonnelles, communicables, générales; plus au contraire elles se rapprochent du centre, plus elles se font particulières, personnelles, propres, et plus dignes par conséquent de la majuscule.
Il n'en va pas autrement pour les membres d'une famille religieuse. Votre humble serviteur, par exemple (permettez), est d'abord Père Ambroise, comme Gaston est Gaston; puis il est, disons. Bénédictin, comme Gaston est Larose; puis Canadien-français, puis Canadien, puis sujet de l'Empire britannique. Si donc (suivez mon raisonnement!) les mots Canadien et Canadien-français prennent la majuscule parce que noms propres, le mot Bénédictin ne doit-il pas a fortiori la prendre, puis-
que c'est un nom plus propre, si l'on peut dire, plus restreint, plus personnel au Père- Ambroise ? Osnibus haeret!
Un digne personnage osa bien, un jour, dans une discussion amicale sur ce sujet, comparer les ordres religieux à l'ordre des avocats, à celui des médecins, des notaires, etc., et en inférer pour les uns et les autres la commune minuscule. Je me hâte d'attester que personne plus que moi n'a de respect pour les défenseurs de la veuve et de l'orphelin et pour ceux qui dispensent si libéralement la vie. . . .et la mort!. Mais les avocats — pour nous arrêter à ceux-là — bien que constituant une classe de la société, forment-ils entre eux une famille, une personne morale, comme l'est indubitablement toute famille reUgieuse? Evidemment non. Il n'y a donc point de parité.
Nulle parité non plus, et pour la même raison, entre les mots : prêtre, abbé, etc., et le nom d'une communauté. Au reste, si vous voulez des pendants à prêtre, abbé, etc., prenez moine, religieux, etc., mais ne montez pas aux vocables particuliers.
Et puis voyez l'inconvénient de ces minuscules appliquées à certains noms: ainsi au nom de la Sainte-Vierge, dans les initiales o.m.i.! au nom même de Jésus, dans s.j.! Le sens religieux se révolte pour ne rien dire du sens commun.
Sans vouloir exagérer la portée des choses et voir partout des manigances ténébreuses, on peut déplorer cette façon d'écrire comme une concession à la manie égalitaire qui sévit de nos jours sur tous les points (je parle des paj-s d'Europe), et qui, dans l'espèce, s'en prend aux majuscules. Atteinte de phobie rehgieuse, elle est bien aise d'abattre à coups de plume ces fières initiales de noms qui, trop souvent à son gré, se dressent au-dessus de la hgne, comme les drapeaux frémissant d'une armée en marche.
Quoi qu'il eu soit des motifs de cette démocratisation des mots, il est incontestable que la majuscule donne au nom d'une société reUgieuse un air de dignité qu'il n'a point sans cela. A tous les instituts alors de prendre fait et cause pour le triomphe de la majuscule! L'on pourrait de la sorte espérer que cette bonne coutume prévaudra bientôt sur l'autre et chassera la minuscule des noms des ordres rehgieux et de leurs abréviations, pour y asseoir en son lieu et place la grave, la noble majuscule.
Place à la Majuscule!
Père Ambroise.
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