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PARTIE DOCUMENTAIRE

LETTRE DE M. LANDRY A Mgr L'ARCHEVEQUE D'OTTAWA

La lettre suivante, remise de main à main à Mgr V archevêque d'Ottawa, a été livrée à la publicité le 30 mai 1917:

Québec, le 19 mai 1917.

À Sa Grandeur

Mgr C. H. Gauthier, Archevêque d'Ottawa,

Président du tribunal ecclésiastique de l'Ontario.

Monseigneur,

J'obéis aux dictées les plus impérieuses de ma conscience en élevant aujourd'hui la voix pour faire connaître à l'auguste assemblée dont vous présidez les délibérations, le dénouement fatal que prépare pour l'Église catholique dont vous êtes les pasteurs, la singulière attitude déjà prise dans le passé par les évêques de langue anglaise de l'Ontario et que ceux-ci semblent vouloir continuer vis-à-vis de cette province.

Les deux cent cinquante mille Canadiens-français, descendants des pionniers qui ont conquis ce sol à la colonisation, qui l'ont défriché, qui l'ont arrosé de leurs sueurs, qui en ont fait leur patrimoine et qui entendent y vivre, m'ont, un jour, choisi pour leur défenseur. J'ai donc le devoir de les défendre contre les attaques du pouvoir civil et contre les persécutions d'un groupe qui invoque la religion pour les assaillir et qui demande à la crosse et à la mitre une victoire que leur propre nombre et leur insignifiance ne pourraient obtenir.

Malheureusement les évêques de langue anglaise de la province de l'Ontario sont, en majorité, les instigateurs des persécutions dont souffrent les Canadiens-français de leurs diocèses respectifs et c'est un tri-

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bunal constitué presqu'en totalité de ces mêmes personnages ecclésiastiques qui déciderait aujourd'hui du sort de toute une race et de la survivance de sa langue !

Or, les membres de l'cpiscopat qui sont saisis de cette vitale question ne peuvent ignorer la compromettante déclaration que l'un d'eux a faite à leur réunion du 26 janvier dernier et que je reproduis textuellement du document que leur a remis l'évêque de London et portant sa signature.

Voici:

"The Most Révérend C. H. Gauthier, then (in 1910) Archbishop "of Kingston, called a meeting of the Bishops of the Ecclesiastical "provinces of Kingston and Toronto at Kingston, on August loth, 1910, "His Grâce, who presided over the meeting, introduced the question "of the danger that threatened our schools. The matter was thorough- "ly discussed and the following resolution was unanimously adopted:

"That we are alarmed for the future of our Cathohc educational "sj'stem in Ontario, because of the agitation that culminated in the "French-Canadian Congress in Ottawa in January 1910; and.,that the "Right Ptcverend the Bishop of London be delegated from this meeting "to interview Sir James Whitne\-, Prime Alinister of Ontario, and "represent to him our entire opposition to the educational"Demands" "of said Congress."

"This resolution was signed "C. H. Gauthier, Archbishop of Kings- "ton" and was presented by me to Sir James Whitncy on August lOth^ "1910. Acting under the instruction of my colleagues, I sent a written "report of my interview with Sir James Whitney to His Grâce, Most "Révérend C. H. Gauthier, and in acknowledgment I received the "following letter :

"Archbishop Palace, Kingston.

"August 20th, 1910.

"My dear Lord,

"I am more than pleased with the resuit of your interview with the "Premier. Deo gratias. Bene fecisti. Prospère procède et régna. "I hâve had your letter typewritten and a copy sent to each of the "Bishops of the two ecclesiastical provinces. . .

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"Thanking j'ou in my own name and in the name of the Bishops for "the good work j'ou bave done for us.

"Alwaj'S j'ours affectionately in Dno.

"(Signed) t c. H. GAUTHIER,

"Archbishop of Kingston."

'"It may not be a miss to point eut hère that I hâve borne for six "years the burden of misrepresentation and abuse that has been placed "upon me without disclosing the fact that my colleagues were ofïi- "cially and equally with myself in opposition to the preposterous "demands of L'Association Canadienne-française d'Éducation de l'On- "lario.

"(Signed) t M. F. FALLOX,

"Bishop of London."

Les événements relatés dans cette lettre étonnante de Mgr Fallon se passaient dans le mois d'août 1910. Trois mois plus tôt, c'est-à-dire le 22 du mois de mai de la même année.Mgr Fallon déclarait à l'honorable W. J. Hanna, membre dans le cabinet Whitne}-. qu'''il (Mgr Fal- "lon) voulait faire prendre au gouvernement l'attitude qu'il croj-ait "être celle de la grande majorité de l'Eglise dans la province; les évê- "ques s'étaient réunis récemment et avaient formulé des résolutions et "bientôt une députation représentant cette réunion épiscopale se "rendrait auprès du gouvernement et lui soimaettrait leurs vues." (Voir lettre de W. J. Hanna à l'honorable Dr R. A. Pj"ne, ministre de l'Éducation, en date du 25 mai 1910, et produite comme exhibit).

Il y eut donc, d'après Mgr Fallon, deux réunions d'évêques, une avant le 23 mai, l'autre le 15 août 1910, et deux rencontres avouées de l'évéque de London avec le gouvernement, l'une le 22 mai avec M. Hanna et l'autre le 16 août avec sir James ^Yhitney, et dans les deux l'attitude décidément hostile de l'épiscopat fut communiquée au gouvernement et officiellement proclamée dans une résolution adoptée par les évêques des deux provinces ecclésiastiques de Kingston et de Toronto, c'està-dire par les évêques de Toronto, de Hamilton, de London, de Ivingston, de Peterborough, d'Alexandria et du Sault-Ste-Marie.

C'est après cette dénonciation en règle faite par l'épiscopat anglais contre les Canadiens-français de l'Ontario que le gouvernement de cette province édicta le fameux règlement Xo 17.

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La guerre que nous endurons, les persécutions dont nous souffrons ont jailli de cette résolution épiscopale, que la tardive indiscrétion de Mgr Fallon vient de nous faire connaître, sous la responsabilité de sa signature.

Aujourd'hui, nous sommes en face d'un tribunal dont la plupart des membres sont naturellement préjugés contre nous, sans erreur possible, dirai-je, s'il faut ajouter foi à la révélation stupéfiante de l'évêque de London.

Puisque Votre Grandeur n'a pas cru devoir laisser à Son Eminence le cardinal Bégin, auquel était nommément adressée la lettre papale, la tâche de convoquer une réunion de tous les évêques du Canada et qu'Elle a préféré limiter son choix aux seuls évêques d'une des provinces du Canada, il me sera accordé, je l'espère, la faveur que je vous demande de communiquer à l'assemblée, dont vous êtes le président, la grave objection que je soulève au sujet de sa compétence dans l'espèce, en raison du fait qu'une majorité de ses membres a déjà pris fait et cause contre nous, comme l'attestent les documents en votre possession^

En justice et comme simple mesure de prudence, nous ne tenons pas énormément à accepter le jugement ni même les services d'aimables compositeurs de ces hauts personnages qui, à un moment donné, se sont unis à nos pires adversaires pour demander à l'autorité civile l'étranglement de notre race en terre ontarienne.

Mon devoir est donc de récuser le tribunal tel que constitué par Votre Grandeur, et je le récuse par les présentes.

Mais si je vous écris aujourd'hui, ce n'est pas seulement pour vous récuser mais aussi pour vous laisser savoir que les Canadiens-français de l'Ontario sont exaspérés au point de repousser désormais tout acte ou toute décision contraire à leurs droits.

On parle actuellement de division de diocèses, de remaniements ecclésiastiques. Ce sont là des questions administratives complètement du ressort des autorités religieuses, et, cependant, les Canadiens-français d'Ottawa, qui forment les quatre cinquièmes de votre diocèse, ont assez souffert sous la houlette d'un pasteur étranger à leur race ou ayant une mentalité si différente, qu'une rupture complète entre le pasteur et son troupeau surviendrait si Votre Grandeur était remplacée sur le trône épiscopal d'Ottawa par un autre évêque opposé, comme vous le fûtes toujours, à leurs intérêts de race.

Cette rupture pourrait aller jusqu'au schisme, tout comme aujourd'hui la position que peut prendre le gouvernement de Toronto, grâce

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à l'aide qu'il reçoit de l'cpiscopat irlandais et écossais, peut provoquer de sanglantes bagarres et même des pertes de vies.

Je me ferais un éternel reproche si, dans les circonstances actuelles et dans l'état d'exaspération oîi se trouvent les esprits, je ne vous disais pas les craintes que j'éprouve et si je ne vous montrais, sans faiblesse, toutes les graves responsabilités qui pèsent sur vos épaules de pasteur.

Je prie Dieu qu'il vous protège et qu'il donne au troupeau qu'il vous a confié un pasteur comme celui qui vous a précédé et capable, comme lui, de gagner l'affection de tout un diocèse.

Croyez-moi, Monseigneur, de Votre Grandeur, l'enfant tout dévoué,

(Signé) P. LANDRY.

LETTRE DE Mgr L'ARCHEVÊQUE D'OTTAWA AUX FIDÈLES.

Celte lettre de M^r l'archevêque d'Ottawa a Hé lue à toutes les messes dans la basilique Notre-Dame d'Ottawa le dimanche 3 juin 1917 et pxibliée dans le Droit dic lendemain :■

Mes très chers frères,

L'Esprit-Saint nous enseigne qu'il y a un temps pour toute chose sur la terre, un temps pour se taire et un temps pour parler. Après les graves et tristes événements de ces derniers jours, que vous connaissez tous, et que nous devons tous déplorer, l'heure est passée du silence patient, et le moment est venu des paroles claires et nettes.

Il importe au bien des âmes, comme au succès de la cause chère à tous les catholiques canadiens-français, que les malentendus soient dissipés, que les interprétations fausses soeint démenties, et que les faits, replacés dans leur cadre, soient mis dans leur vrai jour.

Nous devons ce témoignage à la vérité, et à notre dignité personnelle, Nous le devons à notre troupeau en quaUté de premier pasteur de ce diocèse.

On a fait grand bruit de certains documents jetés dans le public, et dont on conclut que les évêques anglais de l'Ontario sont les auteurs du

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règlement 17, cause de toutes les difficultés dont nous souffrons depuis cinq ans. Il y aurait donc eu. d'après ces documents, de quelque provenance qu'ils soient, une première assemblée de ces évêques au mois de mai 1910; il y en aurait eu une seconde au mois d'août de la même année. Dans la première, affirme-t-on, "les évêques réunis récemment avaient formulé des résolutions, et une dépuration représentant cette réunion épiscopale se rendrait auprès du gouvernement et lui soumettrait leurs vues."

Quant à cette réunion. Nous n'en connaissons rien. Nous n'j' avons pris aucune part. Nous n'j^ avons pas été convoqué, et Nous en avons ignoré l'existence jusqu'au jour où une retentissante déclaration en a instruit le pays tout entier.

Quant à la réunion du 15 août 1910, elle a eu lieu à Kingston, mais non pas dans le but que l'on se plaît à lui assigner.

Soucieux de leur devoir, les évêques, gardiens et défenseurs de l'école catholique, ont constamment travaillé à améliorer la condition légale de nos écoles séparées. Depuis longtemps nous étions en instance auprès du gouvernement pour obtenir une plus équitable distribution des taxes. Vous n'ignorez pas. Mes Frères, que le plein montant des sommes payées par les différentes compagnies commerciales et industrielles (Public Utilities), affecté au budget scolaire, va tout entier aux écoles publiques, sans que nos écoles séparées en touchent la moindre parcelle. Nous avions quelque espérance de voir notre demande lavorablement accueillie.

Précédemment, en janvier 1910, le Congrès de l'Association d'Education eut heu à Ottawa. Les évêques des provinces ecclésiastiques de Kingston et de Toronto ne furent ni invités ni consultés. Ils jugèrent que l'agitation commencée en faveur des écoles bilingues pourrait être nuisible aux écoles catholiques. Alarmés pour l'avenir de nos écoles séparées, ils représentèrent au premier ministre leur opposition aux demandes du congrès. Ce n'était pas réclamer l'article 17, c'était demander le maintien de l'état de choses existant. Leur intention n'était pas de nuire aux fidèles de langue française, mais d'écarter les obstacles dont le gouvernement pouvait se prévaloir pour refuser les améliorations espérées en faveur de toutes les écoles catholiques de cette province. Une lettre de Sir J. Whitney, en date du 9 mars 1910, démontre que les appréhensions de l'épiscopat n'étaient pas dépourvues de fondement.

Au mois de septembre suivant, l'obéissance due au souverain Pontife Nous conduisait sur le siège d'Ottawa.

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Nous quittions donc un diocèse presque exclusivement anglais pour devenir l'évêque d'une population en immense majorité de langue française. De nouvelles conditions Nous imposaient de nouveaux devoirs.

La justice et la charité nous traçaient distinctement la conduite à tenir envers les ouailles confiées à Notre sollicitude pastorale. Ne devions-Nous pas être le père de tous et de chacun des fidèles de ce diocèse, sans distinction de races ou de langues? Ne recevions-Nous pas la charge de toutes ces âmes, avec l'obligation de les conduire toutes à la céleste patrie où toutes les nations et toutes les tribus, tous les peuples et toutes les langues chanteront d'une seule voix, pendant l'éternité, la gloire du Dieu qui vit aux siècles des siècles?

Ces principes Nous ont guidé dans la tâche difficile qui nous était imposée. Aussi, depuis ce jour, métropolitain d'une province ecclésiastique, en très grande partie de langue française. Nous n'avons pris aucune part aux délibérations des évêques des provinces anglaises et Nous devions désormais seconder les légitimes aspirations du troupeau qui était devenu le nôtre.

Nous ignorions absolument les desseins du gouvernement au sujet du règlement 17, et Nous n'avons pas été consulté. • Aussi, ne l'avons- Nous connu que le jour où il a été publié.

Devant les difficultés soulevées par cette mesure. Nous n'avons pas hésité, dès le 21 décembre 1912, à écrire à sir J. WTiitney pour lui suggérer de modifier les termes de la circulaire 17, de façon à permettre l'enseignement du français dans une plus large mesure, au moins dans les écoles bilingues, fréquentées exclusivement par les élèves canadiensfrançais et soutenues par les parents canadiens-français.

Depuis cette époque. Nous n'avons pas craint de Nous rendre à Toronto auprès des ministres du gouvernement pour leur faire connaître les objections que l'on faisait contre le règlement 17, et cela afin de le faire modifier. En agissant ainsi, Nous voulions obéir à la direction donnée par Sa Sainteté Benoît XV .Jans sa lettre "Commisso divinitus".

Par ailleurs que de démarches n'avons- Nous pas faites pour éclairer les esprits et apaiser les passions ? pour amener les différents partis à une plus juste appréciation des faits, et les engager à bannir les dissentiments pour unir tous les intéressés dans une charitable et fraternelle entente ?

De sorte que dans ces jours de douleur.empruntant les solennelles et mélancoliques paroles de l'Apôtre, Nous pouvons répéter: "Veritatem

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dico iu Christo, non mentior, testimonium mihi perhibente conscientia mea in Spiritu Sancto". Je dis la vérité dans le Christ; ma conscience m'en rend témoignage dans l'Esprit-Saint : Jamais, ni directement, ni indirectement, Nous n'avons ni provoqué, ni encouragé, ni approuvé la campagne contre les écoles bilingues, et Nous tenons à déclarer, en plus, que Nous sommes franchement favorable aux écoles bilingues, afin que les enfants y soient instruits selon la volonté de leurs parents.

Avec le souverain Pontife Benoît XV, Nous sommes heureux de déclarer que nos fidèles 'canadiens-français ont le droit de réclamer, bien que d'une façon convenable, que dans les écoles où leurs enfants sont en un certain nombre, la langue française soit enseignée; et que l'on ne peut assurément leur faire im reproche de défendre ce qui leur tient tant à cœur". Mais avec le même Pape, Notre devoir est de rappeler aux catholiques de ce diocèse "que ce qui importe souverainement et avant tout, c'est qu'il y ait des écoles catholiques, et qu'elles ne soient sous aucun prétexte mises en danger de disparaître".

Que l'on renonce donc, partout où il y a lieu, à de funestes et scandaleuses animosités, pour que tous les catholiques, unis dans une même charité comme dans une même foi, se concertent, sous Notre direction, pour ramener la paix, parmi nous, et assurer la prospérité de toutes nos écoles catholiques dans le respect mutuel de tous les droits, et dans la pratique généreuse de tous les devoirs.

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