POUR NOUS ET CHEZ NOUS
L'Action française a trop le sens des réalités pour ne pas attacher aux problèmes économiques l'importance qui leur convient.
De ces problèmes, l'épargne et son emploi sont l'un des plus intéressants. Quelques observations et quelques chiffres, très simples, montreront par quels liens intimes ce problème se rattache au développement de notre force nationale.
Que l'épargne soit une puissance et que nous appartenions à une race d'épargnistes, ce sont des faits admis de tous. Il n'y a pas dix ans que l'ancien chancelier d'Allemagne, M. de Buelow, disait: "La France doit ses richesses à son sol, à l'activité et à l'ingéniosité de ses habitants, mais. plus encore à son admirable esprit d'économie, à cette force d'énergie qui distingue chaque Français, chaque Française. La France est devenue la banquier e du monde. Ce que la France gagne de moins que nous par la production, elle le compense par l'épargne."
Il est trop vrai que si nous avons hérité de cette vertu d'économie, nous n'avons pas su garder notre héritage entier. Des circonstances multiples, le contact, en particulier de races étrangères, nous ont rendu moins économes que les Français, et c'est une première tendance contre laquelle nous devrions énergiquement réagir.
Mais là n'est pas le plus grand mal.
Le plus grand mal, et le danger le plus grand, résident dans l'usage que l'on fait, et que nous laissons faire, du fruit
de notre économie — outil puissant, créateur de richesse nouvelle, que nous laissons utiliser au profit des autres, alors que logiquement il devrait nous servir.
On répète volontiers que, sans l'argent étranger, nous serions dans l'impossibilité de développer nos ressources naturelles et que nous devons une extrême reconnaissance à tous ceux qui veulent bien placer ici leurs capitaux.
Réfléchit-on que ces capitaux se composent, pour la plus grande partie, des fruits de la petite épargne? Se demande-t-on où les metteurs en œuvre des grandes industries recueillent ces capitaux, quelle portion peut venir de nos propres économies? Se demande-t-on, d'une façon générale, ce qu'il advient de ces économies ?
J'aimerais, pour ma part, voir un chercheur patient suivre ces économies, faire toucher du doigt leurs transformations successives, les montrer créatrices de vie et de progrès économiques. Les Canadiens-français ne tarderaient pas à constater qu'une partie de la fortune de leurs concurrents est faite de leur propre force, stupidement négligée. Ils ne tarderaient pas à constater qu'ils n'auraient qu'à le vouloir pour donner à leur propres institutions un essor fécond, pour se fortifier dans tous les ordres de choses. Car il sera éternellement vrai que l'argent est le nerf de la guerre.
^ L'homme qui a dit: "Une race, pour être forte, doit être maîtresse des institutions qui reçoivent ses épargnes," voyait lom. Et si, depuis cent cinquante ans, nous avions su mettre en pratique cet axiome, que de choses seraient changées ! Que d'industries auraient été créées, que d'ingénieurs, que de techniciens y auraient trouvé asile ! Que d'œuvres auraient pu surgir de cette richesse accumulée et multipliée !
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Quelques exemples tirés d'un domaine qui m'est plus familier, Tassurance-vie, illustreront l'importance de cette question, en feront apercevoir les conséquences lointaines.
L'assurance-vie est, dans le monde moderne, l'un des plus grands facteurs de l'accumulation des capitaux. Les ressources que perçoivent, par fractions médiocres souvent, les sociétés d'assurance, atteignent des chiffres fabuleux: $700.000.000 en la seule année 1916, affirmait récemment un journal.
Dans notre seul pays du Canada (voir le rapport officiel analysé par la Montréal Gazette du 17 mai dernier), les compagnies d'assurance-vie ont perçu, en cette année 1916, la somme de $49.000.000.
D'après la Gazette toujours, sur ces $49.000.000, $19.000.000 doivent être portés au compte des compagnies étrangères: américaines et autres, $30.000.000 au compte des compagnies canadiennes.
Les sommes ainsi accumulées au moyen des primes servent, on le sait, non seulement à solder les indemnités courantes, mais à constituer un fonds qui permettra aux compagnies de faire face à leurs obligations futures. Cette réserve atteint aujourd'hui un montant presque incroyable. Une seule compagnie américaine a accumulé de cette façon, en 75 ans, plus de $610.000.000, une autre, en 51 ans, $541.000.000. Toutes deux du reste font des affaires au Canada.
On comprend bien que ces sommes fabuleuses ne restent pas inactives. Elles fournissent directement ou indirectement aux grandes affaires industrielles et commerciales l^ur puissance motrice.
Et c'est ici que l'on touche du doigt l'importance du choix des institutions auxquelles nous confions nos épargnes. L'une des deux compagnies américaines auxquelles
je faisais allusion tout à l'heure, a perçu au Canada, en 1915, la somme de S7.000.000. EUe y a déboursé en tout et partout, tant pour solder les réclamations de ses clients que pour l'expédition de ses affaires, une somme de $3.500.- 000 — ce qui veut dire que les autres S3.500.000, fruit de l'épargne canadienne, sont allés fortifier l'armature économique des États-Unis, contribuer au développement de leur commerce, de leur industrie, les enrichir en un mot, doubler leur puissance d'action.
race.
Mais serrons la question de plus près, au point de vue
Les Canadiens-français forment plus d'un quart de la population du Canada (2.054.806 sur un total,de 7.206.643, d'après le dernier recensement décennal). Nous sommes fondés à croire qu'ils ont fourni au moins un quart des $49.000.000 recueillis ici par les compagnies d'assurance-vie (ceci, notez-le bien, ne comprend pas les sociétés de secours mutuel), soit $12.250.000 sur l'ensemble et $7.500.000 sur les $30.000.000 portés au compte des compagnies canadiennes.
La Gazette du 17 mai toujours estimait que, sur ces $30 000.000, $25.000.000 ont été perçus par la Sun, la Mutual of Canada, la Canada Life et la Great West Life. A elles seules, ces quatre compagnies avaient accumulé et placé sur obligations, débentures ou actions, la somme de $68.000.000, en même temps qu'elles prêtaient sur garanties hypothécaires la somme de $56.000.000.
Quelle part de ces millions a contribué au développement de notre province, forteresse de l'élément français et qui représente plus d'un quart de la population canadienne
(2.003.232, dont 1.605.339 Canadiens-français, sur un total de 7.206.643, d'après le dernier recensement) ?
Le rapport officiel ne donne pas le détail des placements hypothécaires, mais il nous fournit une étude complète et fort intéressante des placements sur actions, obligations et débentures. Il en résulte qu'alors qu'on plaçait à l'étranger et dans les autres provinces, pour le développement de l'industrie des villes ou des écoles, la somme de $63.000.000, la province de Québec recevait, en tout et partout, pour sa part, la somme de $5.000.000, elle qui avait dû fournir au moins $17.000.000 d'épargne sur l'ensemble des $68.- 000.000. Et encore, faudrait-il ajouter que ces $5.000.000 ont surtout contribué à développer des institutions dites anglaises ou américaines.
Prenez un cas concret, celui d'une de ces quatre compagnies qui reçoivent les 4-5 des épargnes canadiennes dans l'assurance-vie. Dans son rapport du 31 décembre 1915, la compagnie déclarait posséder $6.800.000 d'actions privilégiées et $1.150.000 d'actions ordinaires de diverses sociétés. Sur ces $6.800.000 d'actions privilégiées, $6.280.000 appartenaient à des compagnies qui font leurs affaires en dehors du Canada: chemins de fer au Mexique, aux États- Unis, compagnies d'éclairage en Amérique du Sud et au Japon, etc. Pour le reste la compagnie possédait $500.000 d'actions de sociétés des autres provinces et $45.000 de compagnies de notre province. Pour les actions ordinaires, nous étions plus favorisés: $800.000 avaient été placés dans la province de Québec — dont $700.000 dans la seule Montréal Ltght, Beat and Power Co.
Une autre de ces compagnies, la Great West Life, fondée en 1892, a déjà accumulé $18.000.000. En 1915, elle accusait, au chapitre des recettes-primes, un total de $3.632.683. L'un de ses fonctionnaires déclarait, il y a deux
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mois h peine, qu'elle fait le quart de ses affaires dans la province de Québec. Or, elle n'a pas un sou de placé sur obligations ou débentures dans cette province. Le 31 décembre 1915, elle avait en dépôt aux banques la somme de S591.000. Pas un sou aux banques canadiennes-françaises !
Ici encore nous touchons à l'un de ces points d'où l'évidence et la gravité de notre erreur jaillissent avec éclat. Les banques sont les grands distributeurs du capital, les grands fournisseurs de l'industrie et du commerce. Les dépôts dont elles disposent constituent, naturellement, leur grand moyen d'action. Or, sur les $7.992.000 qui. le 31 décembre 1915, figuraient dans les banques de notre paj's au crédit des assurances-vie, savez-vous combien avaient été confiés aux banques canadiennes-françaises? Exactement S13.000, dont S12.000 fournis par la seule compagnie canadienne-française qu'il y ait au pays.
Le sujet prête-t-il à d'assez fécondes méditations ?
Je m'arrête. Je ne veux point fatiguer les lecteurs de V Action française. J'estimerais que je n'ai point perdu mon temps si j'avais simplement fixé sur ces problèmes l'attention de quelques-uns d'entre eux.
Du reste, n'en ai-je pas assez dit pour montrer de quelle façon absurde nous utilisons l'outil qui est le fruit de notre travail et de notre épargne? Nous n'avons même pas l'excuse du cas de nécessité. Nous avons nos banques, nos sociétés de secours mutuel, nos caisses populaires, et dans le seul domaine, l'assurance-vie et l'assurance-incendie, où nous n'avons pas d'institutions suffisantes, cette lacune serait vite comblée, si l'on n'avait une telle rage d'encourager de préférence ceux qui possèdent une autre mentalité.
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Car, si nous avions le même esprit de corps que les Anglais, c'est dix ou douze compagnies d'assurance-vie, et autant d'assurance-incendie, que nous posséderions.
Et ces institutions, fortes et prospères, accumuleraient nos épargnes, les emploieraient à développer nos ressources naturelles, à améliorer nos villes, à faire grandir nos industries. Par elles le progrès économique de la race serait accéléré, poussé à un point qui nous paraît aujourd'hui presque inaccessible.
N'est-il pas temps que, prenant exemple sur les peuples qui ont l'instinct de la vie, nous songions à garder chez nous, et pour nous, ce qui est à nous?
J.-N. Cabana.
A' Action française
publiera en septembre des articles de
MM. l'abbé GROULX et Eugène ROU ILLARD