RIEN NEST SAUVÉ
REBATISSONS!
15 mai 1902.
Enfin, c'est fini! — M. Jules Lemaître va pouvoir se reposer. Il en a le droit, ayant fait patiemment, et dit, et répété infatigablement tout ce qu'il lui semblait qu'on pouvait dire et faire contre la République an ti- française au nom de la France anti-républicaine, sans cesser d*ôtre républicain... d'intention.
Ces discours! ce furent, j'imagine, pour la facile et voluptueuse intelligence de ce Français du XIX® siècle, si peu discipliné, de bien pénibles « exercices spirituels », que ceux auxquels le sut plier, trois années durant, la volonté tenace de mon camarade Dausset.
Tenace et courageuse, certes, elle le fut,
■ ■■ ' ' ' " "" ' ' "* ' ■■■■■■■ ■ » ■ Il ■ -■ ■ ^ ■ - ■ I ■. , , ^
cette volonté des quelques universitaires avec lesquels je me rencontrai, en 1898, dans une même impatience de protestation contre les « intellectuels » dreyfusards, au nom des « intellectuels » patriotes, si nombreux, mais qui, intimidés, isolés, doutaient d'eux-mêmes et se taisaient.
Mais la volonté, même la plus énergique, de demeurer patriotes, était-ce assez pour constituer notre parti nationaliste? — Non. Ce qui manquait au Nationalisme naissant, en octobre 1898, comme déjà au Boulangisme en 1888, c'était (Barrés Ta très justement répété), c'était une doctrine. Et c'était, il me semble, aussi, contre l'esprit dreyfusard si virulent, un autre « esprit»; j'entends; une flamme et une passion qui ne fussent pas seulement un sec refus, une insensibilité, un maussade : « Nous ne marchons pas! » opposé à, l'exaltation des gens de la « Justice » et de la « Vérité ».
Or, cette « âme » du Nationalisme et cette passion positive et sensible, elle existait déjà, elle germait dans le fond de tout antidreyfusard; une, vivante, et physique^ la bonne réaction joyeuse se faisait reconnaître : l'Antisémitisme. Il ne s'agissait que de l'avouer, de l'exprimer, de la développer et de la justifier en lui donnant, avec toutes ses conséquences, ses formules politiques. Mais, de ces conséquences et de ces formules, la
NOTES POLITIOUES 823
première était le refus de VÉgalité inscrite depuis un siècle sur les monuments publics, et la négation des a Droits de l'Homme ». On allait, tout droit, contre la République. Le Nationalisme sera antisémite^ donc anti-révolutionnaire^ ou ne sera pas entier, intégral ^ voilà ce qui apparaît; et voilàce qui, en 1898,'apparaissait déjà,, pour peu que Ton eût quelque souci de réfléchir, et de se comprendre, et de s'accepter, et de s'orienter soi-même dans la tempête.
Ce souci fut le nôtre, — celui que commandaient notre éducation et nos habitudes professionnelles. Nous espérâmes que ce serait, pour les mêmes raisons, celui de notre atné Jules Lemaître. Et rien encore ne nous autorise à croire que nous nous soyons absolument trompés. Le président que nous avons rêvé pour la « Patrie Française » a cru devoir, avant d'organiser et d'éclaircir, en le ramenant à son vivant principe traditionnaliste, le sentiment nationaliste, le confronter, devant le suffrage universel' avec le sentiment révolutionnaire et dreyfusard.
L'épreuve a été indécise ; elle pouvait être pire.
Rien ne serait perdu, si, aux demi-vérités françaises que l'on vient de proposer à un peuple ami des paroles nettes, on se hâtait de substituer la vérité française totale : au choix entre la République internationaliste
824 L^ACTION PRANÇA.ISE
et la monarchie nationale, ce peuple hésitera beaucoup moins qu'on ne se l'imagine, — pour peu qu'il ait encore quelque orgueil et quelque force de vivre.
La plus grande difficulté, ce va être, pour M. Lemaître et pour ceux qu'il a réduits à sa méthode de vulgarisation trop prudente, de reprendre goût à leur propre pouvoir et à leur naturelle faculté; d intellectuels », écrivains ou savants patriotes, capables de penser et de parler non point au peuple, mais pour lui et à sa place, vont-ils se libérer, rentrer dans leur privilège et dans leur fonction, qui est de regarder de loin, de haut, et de dire et d'écrire ce qu'ils voient, ce que la foule ne soupçonne qu'obscurément, et ce qui sera cependant sa passsion de demain, à cette foule ?
La passion politique, pour une foule, ce n'est jamais que l'expression violente et sommaire de l'un de ses intérêts les plus immédiats, de l'un de ses besoins les plus impérieux. Or, pour la foule française contemporaine, le plus impérieux et le plus immédiat des besoins, ce n'est point du tout la soif de prendre part aux affaires de l'Etat, ni d'exercer ce <c droit » bizarre qu'on lui inventa en 1789 et que de vagues Sieyès s'efforcèrent de lui restituer, depuis lors, tous les vingt ou trente ans, sous le nom de « liberté politique ». Ce « droit » qu'aurait la
foule, de par la fiction démocratique et libérale, de paralyser par ses caprices la gérance réfléchie des choses publiques, nationales, exercée dans tout Etat civilisé par quelques hommes compétents dont c'est le métier, — ce « droit » inutile autant qu'imaginaire, ce « droit » si peu « naturel » que Ton est obligé de le rappeler, à grand renfort de prêches protestants, aux oifants des écoles de village, futurs électeurs! — ce droit, la France sérieuse et travailleuse d'aujourd'hui n'en a cure. Elles feraient volontiers des co^ cottes en papier avec les bulletins de vote. Si tant de citoyens (par docilité, par habitude, par acquit de conscience, et pour ne point devoir se reprocher plus tard d'avoir négligé une chance infinitésimale de « sauver la patrie ») sont allés aux urnes cette fois encore, ils y sont allés sans illusion, et avec le sentiment très net, quoique silencieux, de ce que leur démarche avait d'inutile, d'enfantin, de disproportionné avec leur véritable vœu, avec leur opinion sincère sur le mal dont souffre la France et sur les remèdes qu'il y faudrait.
Non! Il n'est pas vrai que la Nation ait seulement essayé, ou môme désiré, d'exercer sa prétendue souveraineté, môme contre cet usurpateur enjuivé qui l'humilie à cette heure : Waldeck-Rousseau , l'avocat de Dreyfus. La Nation ne veut pas se gouver-
et la monarchie nationale, ce peuple hésitera beaucoup moins qu'on ne se l'imagine, — pour peu qu'il ait encore quelque orgueil et quelque force de vivre.
La plus grande difficulté, ce va être, pour M. Lemaître et pour ceux qu'il a réduits à sa méthode de vulgarisation trop prudente, de reprendre goût à leur propre pouvoir et à leur naturelle faculté ; « intellectuels », écrivains ou savants patriotes, capables de penser et de parler non point au peuple, mais pour lui et à sa place, vont-ils se libérer, rentrer dans leur privilège et dans leur fonction, qui est de regarder de loin, de haut, et de dire et d'écrire ce qu'ils voient, ce que la foule ne soupçonne qu'obscurément, et ce qui sera cependant sa passsion de demain, à cette foule ?
La passion politique, pour une foule, ce n'est jamais que Texpression violente et sommaire de l'un de ses intérêts les plus immédiats, de l'un de ses besoins les plus impérieux. Or, pour la foule française contemporaine, le plus impérieux et le plus immédiat des besoins, ce n'est point du tout la soif de prendre part aux affaires de l'Etat, ni d'exercer ce « droit » bizarre qu'on lui inventa en 1789 et que de vagues Sieyès s'efforcèrent de lui restituer, depuis lors, tous les vingt ou trente ans, sous le nom de « liberté politique ». Ce « droit » qu'aurait la
foule, de par la fiction démocratique et libérale, de paralyser par ses caprices la gérance réfléchie des choses publiques, nationales, exercée dans tout Etat civilisé par quelques hommes compétents dont c'est le métier, — ce « droit )) inutile autant qu'imaginaire, ce « droit ;> si peu « naturel » que Ton est obligé de le rappeler, à grand renfort de prêches protestants, aux enfants des écoles de village, futurs électeurs! — ce droit, la France sérieuse et travailleuse d'aujourd'hui n'en a cure. Elles feraient volontiers des co^ cottes en papier avec les bulletins de vote. Si tant de citoyens (par docilité, par habitude, par acquit de conscience, et pour ne point devoir se reprocher plus tard d'avoir négligé une chance infinitésimale de « sauver la patrie ») sont allés aux urnes cette fois encore, ils y sont allés sans illusion, et avec le sentiment très net, quoique silencieux^ de ce que leur démarche avait d'inutile, d'enfantin, de disproportionné avec leur véritable vœu, avec leur opinion sincère sur le mal dont souffre la France et sur les remèdes qu'il y faudrait.
Non! Il n'est pas vrai que la Nation ait seulement essayé, ou môme désiré, d'exercer sa prétendue souveraineté, môme contre cet usurpateur enjuivé qui l'humilie à cette heure : Waldeck-Rousseau , l'avocat de Dreyfus. La Nation ne veut pas se gouver-
ner elle-même, sentant bien qu'elle ne le peut pas. Elle veut (si tant est que le mot : vouloir^ appliqué à des mouvements si confus et si faibles, puisse être prononcé), elle veut être défendue, et nourrie, et, dans une certaine mesure, exaltée et émue par une noble image d'elle-même : elle veut la sécurité, le bien-être, et se plaît une à certaine sorte d'idéalisme. Le « peuple », comme on dit, n'a pas, présentement, d'opinion politique : il a des exigences d'ordre matériel, ou économique, d'abord ; puis, ensuite seulement, d'ordre moral ou religieux. Il veut manger, chez lui, tous les jours, puis rêver un peu, en optimiste, au « Progrès » : écouter lire du Victor Hugo, aux cours du soir.
A ce double besoin, il se trouve que [le Socialisme seul, dans ces dernières années, a offert de répondre. Le Socialisme, comme tous les « ismes » du xix'' siècle, est une expression psychologique ('ce qui veut dire parlée) de l'effort machinal, absurde, insensé, et touchant que fait, par tous ses membres, ce grand corps : la France, — depuis le 21 janvier 1793, — pour se retrouver une tète et se remettre debout.
L'expression socialiste de cet effort commence à s'user. Une expression plus vague encore, plus passionnée, et plus décevante, se fait jour : l*anarchisme.
Celle-ci évanouie, — et ce sera court, — la France cessera de s'agiter. La France post- révolutionnaire, la France décapilée sera morte.
Mais ni la Nature des choses, ni même le « Dieu » qui permet à cette Nature d'incendier les maisons de la Martinique, ne sauraient interdire à Théritier de la Maison de France de rebâtir son chez lui. C'est œuvre humaine — d'intelligence et de courage — : que faut-il de plus à Philippe VIII, pour estimer que ce soit la sienne?
Henri Vaugeois.