‹ L'action française (volume 2)Chapitre 15 sur 180 · DE M. DOUMER EN INDO-CHINE · texte numérisé non relu

DE M. DOUMER EN INDO-CHINE

[Que de fois nous avons, empruniant le poète Eschyle^ dédié nos travaux a au Temps » / Ce serviteur tidèle s'est chargé de nous apporter comme sur un plat dor ou sur une table d'airain les vénfications succès^ ressives de nos calculs. Nous dressons des squelettes : il nous les renvoie habillés de chair.

Aujourd'hui cest M. Doumer qui répond à notre appel. Nous avons évoqué par des schèmes assez détaillés la figure du parvenu de la démocratie : vaniteux enfant de ses œuvres^ inca2)able de les dominer ni seulement de se posséder^ succédané de Bonaparte comme Césarion est succédané de César.

Sans nommer Doumer^ sans songer à lui, nous le décrifHons. Nous définissions à V avance sa gestion : brouillonne, tapageuse^ proportionnée non aux exigences de Vœuvre^mais aux petites faims de V ouvrier. Gestion de parade^ de décor et de boniment. Gestion de révolution et de catastrophe, destinée à multij)lier V anarchie politique naturelle à la République française par une véritable anarchie administrative. Sous toi pareil régime, T administration laissée à elle-même tombe à de profondes routines : contrôlée par U parlement {dont M. Doumer est ici la vive figure) Vadministrationfrançaise se liquéfie et liquéfie tout autour d^elle.

Toutes ces prévisions, nous en donnions la preuve. Preuve assez évidente pour que les cerveaux bienfaits s'y rendissent. Voici qu'à la démonstration se joint T expérience^ traduite en tableaux saisissants par un

homme du métier, Cest uns évidence de plvs. Sur ce point-là, nos beaux esprits ne peuvent plus nous iraiter de théoriciens.

En savourant les tristes plaisirs de cette évidence^en relisant le beau mémoire de If. le D*" Dejean de la Bâtie, nos lecteurs feront peut-être le vœu que nous avons fait : ils souhaiteront que les patriotes clairvoyants ^une fois saisis de cette exacte conformité entre des faits récents et nos vues déjà anciennes^ n'attendent pas des vérifications plus décisives et pltis fortes^ qui seraient aussi plus cruelles. Si nous eûmes raison au fond de V Indo-Chine^en un sujet colonial dont bien des éléments devaient nous échapper^ il faut croire que nous disons cC autant plus vrai quand nous touchons au sujet métropolitain. Voilà du moins d'assez sensibles présomptions en notre faveur^

Qui paie ses dettes s'enrichit

Quand vers la fin de Tannée 1896 le ministère Méline nomma M. Paul Doumer au Gouvernement général de l'Indo-Chine, ce fut dans tous les milieux politiques un toile général ; le ministre des finances de la veille, le père du projet de l'impôt sur le revenu fut, du jour au lendemain, traité de renégat; il eut une fort mauvaise presse, et n'essaya même pas de répondre aux journaux de toutes nuances qui flétrirent unanimement sa conduite. Les journalistes, de leur côté, ne cherchèrent pas à l'interviewer et il est probable qu'il se fût alors condamné luimême par un silence systématique, si quelques fonctionnaires indo-chinois, en congé à Paris et en mal d^avancement, n'avaient songé à orga-

niser un banquet par souscription en l'honneur de leur nouveau chef: celui-ci jugea opportune roccasion de faire quelques déclarations.

« Je ne renonce en rien, dit en substance M. Doumer, dans un toast qui fut partout reproduit, à mes convictions etàmon passé polilir]ue. Je me fais fort de travailler en Indo-Chine, mieux qaici, pour mon parti, pour la démocratie française. Si j'ai accepté la mission que le gouvernement vient de me confier, c'est que je suis BÛT qu'il y a quelque chose à faire là-bas. »

M. Ooumer, l'apôtre de l'idée radicale, renonçait à la vie parlementaire sous l'empire de préoccupations que personne n'ignorait plus : il lui fallait changer de situation le plus tôt possible, liquider un lourd contingent de dettes et assurer un avenir sortable à une famille aussi nombreuse qu'intéressante. Ces préoccupations, honorables en elles-mêmes, pouvait-il en faire hautement l'aveu? Pouvait-il devant l'opinion publique reconnaître les mobiles qui l'avaient déterminé à se laisser acheter par un adversaire politique? Evidemment non; aussi ses déclarations n eurent-elles .forcément qu'un caractère banal et point compromettant. Mais ce qu'il ne pouvait dire, tout le monde le pensait, et le silence ne se fit sur son nom que grâce aux demandes innombrables de faveurs auxquelles il promit de satisfaire.

Le portrait de M. Doumer n'a pas été fait d'aujourd'hui seulement. Si cet homme, d^abord ouvrier levant la lettre dans une imprimerie, devenu pion plus tard et professeur de petit collège, n'a pasà rougir de l'humilité de ses débuts.

le républicain, boulangiste de la première heure, ayant fait peau neuve sous la défroque d'un farouche député de l'extrême gauche, pour devenir enfin un haut fonctionnaire colonial, ce ré;publicain-là aurait mauvaise grâce à faire état de ses déconcertants avatars (1). '

Dès la première étape de son ambitieuse carrière, à peine élu député, il n'a de cesse quMl ne devienne ministrable et ministre. Pour cela il a besoin d^argent: il en emprunte. On lui sait gré de n'avoir pas profité de son passage aux Finances pour payer rapidement ses dettes (en aurait-il eu le temps d'ailleurs pendant son court ministère et le lui aurait-on permis?]; d'où la réputation de politicien austère qui l'accompagna pendant quelque temps dans les milieux parlementaires. C'était pour lui un bon tremplin. Mais quittera-t-il le gouvernement de l'Indo-Chine avec le même parfum d'impeccabilité, la même auréole de désintéressement? Nous n'insisterons pas. La question qui nous occupe surtout et que nous examinerons ici est de savoir si ce qu'il a « fait là-bas » a eu pour le pays autant d'utilité que pour lui-même.

(i) Aa sujet des débuts de M. Doumer, un de nos amis nous cite un trait assez significatif de son caractère. Il en a été témoin il j a quelques années. C'était en province, dans une réunion publique organisée par le parti radical. M. Doumer était au bureau. Un abbé démocrate, four- Yojé dans l'assistance, eut la naïveté de demander la parole. A la vue de la soutane, les cris et les huées a'élo- Térent. M. Doumer, chargé d'assurer la liberté de la tribune, s'en acquitta en ces termes : u Vous pouvez le laisser parler, on laisse bien braire les Anes. » N. D. L. R.

Un démocrate proconsul

Eq achetant sa défection, le ministère Méline a laissé à M. Doumer la faculté d'user et d*abuser des prérogatives énormes que confère au Gou- ▼erneur général de ilndo-Chine le décret du 21 avril 1891. Il est libre aussi de payer ses dettes comme il Tentendra; tout ce qu*on lui demande, c*est d*y mettre du temps et de laisser les ministres en paix : moyennant, quoi le nouveau potenSat a toute latitude pour gouverner à sa guise nos possessions d'Extrême-Orient, ï Nous allons le voir à Tceuvre.

M. Doumer va succéder en Indo-Chine à deux honimes, MM. dé Lanessan et Rousseau, auxquels on a reproché une mauvaise gestion financière et une politique de routine et d'hésitation. Il entend bien, lui, ne pas s'exposer aux mêmes critiques et, de Paris, il décrète la prospérité de ses finances et improvise un gigantesque plan de campagne. Il n'a jamais mis le pied dans le pays qu'il va administrer ; il n'en connaît rien et n'a pas le temps, avant son départ, de l'étudier dans les ouvrages d'écrivains compétents : peu lui importe. Il tient avant tout à relever d'un coup son prestige compromis par sa désertion et il s'embarque pour Saïgon avec un grandiose programme de réformes et de travaux tout tracé d'avance.

On s'était félicité là-bas d'un télégramme de lofiQcieuse Havas annonçant que le successeur de M. Rousseau ne serait pas un homme poli-

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tique; on escomptait déjà avec satisfaction la venue d'un gouverneur de carrière, quand brusquement éclata la nouvelle du choix de M. Doumer, la vivante incarnation du politicien. Ce fut, dans tout le monde indo-chinois, une surprise bien concevable et non exempte d'un certain méconteotement. Cependant voici que le nouveau gouverneur général débarque et d*emblée Thomme séduit et conquiert quiconque le voit et l'approche. Jeune, alerte d'allure, le regard vif, le geste acr.ueillant, la parole affable, il attire les sympathies les moins spontanées. Il inspire tout de suite confiance, il devient populaire, on l'appelle Paul le Charmeur, bref c'est le coup de foudre. On sait qu'il arrive avec de grands projets ; on n'en connaît rien encore ou presque rien, mais on ne doute pas que cet homme à l'air résolu, qui parle de tout avec assurance et conviction, ne soit de taille à les mènera bien et l'on est tout prêt à lui faire crédit d'un génie organisateur. On espère en lui et et on Tattend à Tœuvre avec impatience. Tout d'ailleurs dans ses allures est fait pour entretenir cet optimisme chez les témoins de ses premiers pas en Indo- Chine. Servie par un tempérament d'acier, son activité est vraiment prodigieuse. Tôt levé toujours après une courte nuit de repos» il s'attelle sans défaillance à de multiples besognes, dans la perpétuelle agitation du maître qui veut tout voir, tout faire par lui-même. Il force, sinon l'admiration, du moins l'étonnement de ceux qui l'approchent par l'universalité de ses con- ^ naissances. Il semble doué du don d'ubiquité :

les diverses provinces de son vaste gouverne-

ment, il les parcourt sans relâche, apparaissant un jour en un point, le lendemain à cent lieues de distance, ici à cheval, là en chaloupe. Son entourage est sur les dents. Lui va, vient, s'agite, insensible à la fatifi^ue, Tesprit sans cesse en éveil, le cerveau toujours en travail.

Mais bientôt les grands projets de M. Doumer, soupçonnés seulement jusqu'alors, se révèlent au jour, son plan de conduite se dessine nettement. Dès lors la confiance en l'administrateur s*ébranle, les sympathies pour l'homme se refroidissent : derrière la brillante façade de l'édifice, on entrevoit les malfaçons qui entraîneront un jour sa ruine et sous les dehors sédui* saots de rhomme, les plus prévenus en sa faveur s'aperçoivent enûn qu'il n'y a qu'un démocrate parvenu, un mégalomane. Dans ce seul mot, en effet, tient presque toute la psychologie de M. Doumer : il rêve grand et veut faire grand.

L Indo-Chine telle qu'il la prenait eût offert un champ suffisant à l'activité de l'administrateur le mieux doué. Lui ne s'en contente pas, il veut une plus grande Indo-Chine. Mais ses rêves sont hors de proportion avec ses capacités ; son esprit manque de la profondeur nécessaire pour Taccomplissement de ses vastes desseins. M. Doumer n'a pour tout fonds intellectuel que des idées d'école primaire ; il semble doué à la vérité d'une précieuse faculté d'assimilation, mais sa culture première l'a mai préparé à un tel effort et son instruction encyclopédique demeure purement superficielle. Il veut tout faire par lui-même, il se croit omniscient, il n'est que touche<-à-tout.

Le jacobinisme, où il a fait son éducation politique, lui a laissé des idées simplistes de centralisation qu'il appliquera à tort et à travers. Il a trouvé en débarquant Tlndo-Chine composée de provinces diverses, ayant chacune son organisation et ses finances propres; cela ToiTusque. Il n*a cure des incompatibilités administratives qui existent entre une colonie comme la Cochinchine et des pays de protectorat comme le Cambodge et TAnnam. Il veut faire rindo-Chine une financièrement et administralivement et il s'attache avec ténacité à cette besogne dès son arrivée au pouvoir. La création d'un budget général, l'institution des Services généraux des Douanes, des Travaux publics, des Postes et Télégraphes, la fusion en un seul corps du personnel administratif en service dans les diverses parties de l'Indo-Chine, sont autant d*étapes vers ce but. Il Ta atteint aujourd'hui, mais s'il regarde derrière lui, il verra les ruines et les désastres que chez tous, Européens et Indigènes, fonctionnaires et colons, sa folie de bouleversement a accumulés, et cela non seulement sans servir l'intérêt général, mais encore en le compromettant d'une façon irrémédiable.

La mégalomanie de M. Doumer s'accommode fort bien d*ailleurs du besoin qu'il a de faire illusion sur l'universalité de son œuvre. Le souci des intérêts supérieurs de la colonie le préoccupe assurément fort peu quand il crée des directions générale et locale de l'Agricul-

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tare et da Commerce, une École d'archéologie, une Ecole de médecine indigène, laquelle, soit dit en passant, n'a encore figuré que sur le budget. Non : tout cela dans sa pensée n'est destiné qu'à le grandir devant l'opinion peu ou point aYertie. Qu'importe si ces créations sont inutiles ou purement factices ? Qu'importe si, après avoir dépensé plus de deux millions en travaux préparatoires à l'établissement d'un sanatorium de montagne au Lang-Biang, on a dô abandonner ce plateau pour cause d'insalubrité? La faillite de ces chimériques institutions passera inaperçue ; l'impression première, produite par leur annonce, subsistera seule et jf M. Uouroer aura été sacré, ne fût-ce qu'un moment, grand homme.

Mais toutes ces fantaisies ont en outre un côté pratique que ne dédaigne pas le vaniteux proconsul. 11 a besoin des Chambres pour son projet d'emprunt; il n'ignore pas qu'il lui faudra payer de complaisances sans nombre les voix récalcitrantes ou simplement indécises. Où casera-t'il toute la gent famélique et insatiable dont rindo-Chine va devenir le rendez-vous? Dans les nouveaux services qu'il a créés. Mais ce débouché ne suffira pas, et voilà que d'un trait de plume naissent à la vie administrative ces étranges commissaires du gouvernement au Laos, commissaires in partibm pour la plupart, qui travailleront partout, quand toutefois ils travaillent, sauf dans l'administration laotienne. Mieux encore : on voit un jour débarquer à Saïgon une quinzaine de chefs de gare. Depuis deux ans qu'ils sont là, perdus dans quelque

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coin de radministralion des Travaux publics, ils attendent patiemment — et pour combien de temps encore? — les chemins de fer et leurs gares, mais ils n'attendent ni leur solde ni leur avancement. Enfîn la fusion du personnel, ce dernier pas vers une centralisation sans mesure, est au fond un moyen déguisé d'introduire dans les cadres, au grand dam des vieux fonctionnaires coloniaux, tous ceux qui ont pu directement ou non, à quelque titre que ce soit, servir les projets du Maître.

Toute cette réclame a-t-elle du moins valu à M. Doumer la popularité dont il est avide? En France peut-être, dans les milieux parlementaires surtout. Mais, en Indo-Chine, personne n*est plus dupe de son éternel sourire, de sa faconde invariablement prometteuse, de sa poignée de main toujours tendue, de tous ces gestes trop aimables où il se désarticule et dont le manque de dignité étonne ceux-là mêmes qui en sont Tobjet. Chacun sait aujourd'hui, pour en avoir plus ou moins souffert, quel autocrate au petit pied se cache sous les dehors bon enfant de cet ex-démocrate devenu proconsul. Personne aujourd'hui n*est plus sous le charme, sinon ceux qu'il a gorgés de faveurs, missions ou sinécures grassement payées : tel, pour ne citer qu'un exemple, ce collaborateur au zèle précieux dont la solde s'est élevée en trois ans de 6.000 à 48.000 francs.

M. Doumer n'aime pas les compétences autour de lui ; il s'en débarrasse systématiquement, infatué qu'il est de son omniscience. L'Etat, c*est lui; mais il ne veut ni de Colbert ni de

LuuTois. Ce qu'il lui faut, ce sont de dociles exécateurs de ses volontés, nouveaux venus dans le pa]ys. Les vieu? fonctionnaires de tout rang sont tenus à Técart ; ceux dont l'expérience — et parfois aussi la popularité — le gêne, il les brise; les autres, il les ignore.

Et e est merveille de voir, dans Tatmosphère d*enceas qui l'environne, M. Doumer discourant deomni ré sâbiliy s'improviser à tour de rôle arlilieur, marin, ingénieur, diplomate. Batteries, postes de torpilleurs, il a tout établi, tout placé lui -même : du moins le déclare-t-il à tout venant. Il suit les manœuvres mililaires à cheval ; il se met en tôte d'entrer en conférence diplomatique avec les chefs des puissances voisines de rindo-Chine, qui le jouent par-dessous jambe. C'est l'homme universel : il aime à s'en persuader et nos gouvernants le croient.

L'ambition le dévore. L'Indo-Chine ne lui apparaît que comme un marchepied vers les plus hautes destinées.

Ne dit-on pas qu'en apprenant la mort de Félix Faure, il s'écria: « Et fe ne suis pas à Paris! Quelle malchance! ». Nous ne l'avons pas entendue, mais pareille exclamation ne serait pas pour nous étonner dans la bouche de M. Doumer.

Sa mégalomanie toutefois s'arrête aux cordons desabourse. A la fin de 1898, ses dettes sont déjà payées et il a, dit-on, contracté une grosse assurance sur la vie. On peut tenir pour certain que M. Doumer n'a jamais dépensé plus de

30.000 francs sur un traitement de 120.000 fr., dont 60.000 pour frais de représenlation. C'est que pour la pingrerie, le vice-roi de Tlndo- Chine rendrait des points à feu Grévy.

On s'est beaucoup amusé à Saigon des démarches pénibles dont il chargea un de ses officiers d'ordonnance au mois de décembre 1897 : il s'agissait d'obtenir légalement .d'une commission des fêtes un petit crédit pour offrir au palais du Gouvernement général un dîner aux souverains de l'Annam et du Cambodge présents dans la capitale de Tlndo-Chine.

Un autre jour le môme officier va trouver un limonadier saïgonnais et demande à cet honorable commerçant, qui en demeure stupéfait, s'il peut livrer au gouvernement général du Champagne à vingt sous la bouteille.

Au Jour de l'an, au 14 Juillet, alors que les réceptions offlcielles constituent pour le chef d'une colonie un devoir auquel il ne saurait se soustraire, M. Doumer voyage sur mer ou explore des contrées sauvages.

Le ministre de Russie à Bangkok passe un jour à Saigon : l'économe gouverneur général a soin d'être absent et laisse aux autorités militaires la charge de recevoir à sa place cet hôte de distinction.

Qu'on n'aille pas croire pourtant que M. Doumer soit ennemi de la représentation. On se méprendrait étrangement sur son caractère. Il recherche au contraire les occasions de paraître toutes les fois que sa vanité y trouve son compte, et s'il peut alors parader sans bourse délier, il y prend tout particulièrement goût.

Aa mois de janvier 1900, lorsque le prince Valdemar de Danemark, le gendre du duc de Chartres, passa à Saigon au cours d^une croisière sur la « Vcdkyrkti », M. Doumer le reçut plus somptueusement que ne Tavaitété le tzarévitch Nicolas en 1891. Pendant quatre jours, ce fut une débauche de fêtes dont le prince se trouvait plutôt gêné. « Je ne suis ici que capitaine de vaisseau de la marine danoise », disait-il doucement. Mais le gouverneur général piaffait, épanoui, et ce fut la Cochinchine qui paya la note, prés de 75. 000 francs.

La même année, un noble touriste, le duc de Broglie, vient visiter Saïgon. M. Doumer descend aussitôt du Tonkin pour lui faire fête et dans un diner offert au Conseil colonial de la Cochinchine il lui assigne la place d'honneur qui revenait décemment au Président de cette asseo^blée.

L'année précédente, un ancien député fort ricbe,M.Oamard,que M. Doumer avait sans doute à peine connu lorsqu'ils siégeaient tous deux au Parlement dans des camps bien opposés, passe à Saïgon en voyage d'agrément : le gouverneur général averti l'envoie chercher à Thôtel où il était descendu et l'héberge au palais pendant tout son séjour.

Petits faits, dira-t-on.Mais ils peignent bien le caractère du politicien de -jadis qui fait litière de ses priucipes d'austérité dès que sa vanité trouve à s'épanouir sans contrôle et au meilleur compte.

L'emprunt. — Les conventions.

Les chemins de fer.

Ménagera l'excès de ses finances personnelles, M. Doumer est loin de faire montre du même esprit de parcimonie et de prévoyance à l'endroit des fonds publics dont la gestion lui est confiée. Si l'on n'en voulait qu'une preuve, on la trouverait dans les dépenses de construction de la villa du cap Saint-Jacques. M. Doumer ne s'est pas contenté du somptueux palais qu'il habite à Saigon ; il a voulu sa maison de campagne au bord de la mer et la Cochinchine a payé plus de cinq cent mille francs pour celle folie. D'autre part, il s'est appliqué dès son arrivée au pouvoir à exagérer les ressources delà colonie ; car il ne pourra réaliser ses immenses projets qu'en recourant à l'emprunt et il faudra queTIndo-Chine soit en mesure de présenter les garanties suffisantes. Si ces projets sont improductifs, si ces garanties sont illusoires,pcu importe à l'entreprenant gouverneur général : après lui le déluge. Il faut avant tout séduire le Parlement et les financiers.

En octobre 4898 il vient en France soumettre auxChambresson projet d'emprunt pour la construction de plusieurs tronçons de voies ferrées. Il a de longue main préparé le terrain; une entente est intervenue l'année précédente avec les diverses personnalités dont le concours lui est indispensable, et un consortium, dont la banque de rindo-Chine a fait les premières avances

remboursées plus tard .avec usure, a procédé aux études préliminaires, qui consistèrent en de simples pérégrinations d'ingénieurs et d'officiers au Yunnam et sur les plateaux de TÂnnam central.

Les Indo-Chinois ont été systématiquement tenus à l'écart de ces mystérieuses combinaisons. Aussi M. Doumer peut-il, sans grands frais d'éloquence et sans crainte d'être démenti, leurrer tout à son aise un auditoire déjà travaillé ettrèsoplimiste, bien quedépourvude toute information exacte sur Tlndo-Chine. En moins de dix-huit mois de gouvernement, déclare-t-il, il a réalisé sur ses divers budgets un excédent global de recettes de six à sept millions de francs, alors que soii prédécesseur immédiat, le regretté M. Rousseau, n'a pas pu dans son unique année de gouvernement équilibrer les budgets de TAnnam et du Tonkin ; et ce superbe résultat, il l'a obtenu, ajoute-t-il, sans impôts nouveaux.

A beau mentir qui vient de loin, dit le proverbe, et rarement proverbe trouva plus juste application.

Des divers budgets de l'union indo-chinoise en 1898, celui de la Cochinchine était de beaucoup le plus considérable, et aurait pu seul permettre la réalisation d'un gros excédent de recettes. Or, c'était chose matériellement impossible, car ce budget présentait alors un reliquat de dettes d'au moins trois millions de francs, dettes contractées pour venir en aide au Tonkin et au Laos et loin d'être éteintes aujourd'hui.

D'où provenaient donc ces fantastiques excédents, s'ils n'étaient pat» entièrement fictifs?

Sans doute du droit de consommation sur les allumettes, de la majoration du prix de l'opium, des taxes d'entrée sur maintes marchandises, du doublement de la contribution foncière arraché aux résistances du conseil colonial de la Cochinchine par les instances du Gouverneur général, en un mot de tous ces impôts décrétés dès la fin de 4897, et que M. Doumer oubliait si légèrement du haut de la tribune parlementaire. Encore serait-ilTacile de se convaincre, par comparaison avec les budgets précédents, que ces impôts nouveaux n*ont pu donner les résultats annoncés.

Mais le Gouverneur général ne s'arréle pas en si beau chemin : poursuivant son exposé de la situation, il afûrme que les éludes de son programme de voies ferrées sont terminées au mois d'octobre 1898. L'audace dépassait vraiment les bornes permises. La vérité est qu'aujourd'hui, malgré les millions déjà engloutis dans ces interminables études, le terrain, sur la majeure partie du réseau projeté, n'a pas encore éiéreconnu^ et que les lignes proches de Saigon ont été mises en adjudication sans avoir été môme piqmtées.

La Chambre, bien qu'influencée déjà par le syndicat de banquiers intéressé dans l'entreprise n'abonda pas tout d'abord dans le sens des grandes combinaisons financières qui tui étaient exposées. Sur une intervention de M. de Lanesaan, l'assemblée admit par un vole de prin-

dpe que rindo-Chine pouvait emprunter 200 millions, mais elle ne Toulat accorder à M. Doumer que 55 millions pour commencer les yoies ferrées les plus utiles. Elle Tantorisa, d'autre part, à traiter avec une société qui entreprendrait la construction du chemin de fer du Yunnam pour 75 millions de francs, moyennant une garantie annuelle dMntérêts de 3 millions fournis par rindo-Chine.

M. Doumer s'embarqua pour rejoindre son gouvernement la veille de l'émission des 55 millions obtenus, laissant aux financiers qui l'avaient soutenu dans la coulisse le soin de chauffer V affaire. Celle-ci réussit au delà de toutes les espérances. Cent dix mille obligations p remboursables à 500 francs furent émises à

450 francs et cédées pour 435 francs au syndicat qui s'était chargé de faire les fonds immédiatement. L'Indo-Chine, dont une province, le Tonkin, avait en 1896 emprunté déjà 80 millions, augmentait sa dette de 55 millions, sur lesquels elle touchait exactement 47.850.000 fr. L'opération lui coûtaitlabagatellede 7.150.000fr.

Le ministre des finances dépécha des instructions très sévères au Trésorier payeur de Saigon relativement à l'emploi de cesfonds : ils devaient être affectés essentiellement à la construction des chemins de fer. Gela gêna fort longtemps le Gouverneur général. Les études du futur réseau ferré étaient encore presque entièrement à faire ; d'autre part, le contingent des protégés faméliques etexigeant^ que lui adressaient de France les parlementaires augmentait de jour i en jour. De là des besoins d'argent si pressants

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qu'il fallut pour s'en procurer avoir recours aux artifices de trésorerie ; un compte fut ouvert sous cette rubrique singulièrement élastique : « Avances sur V emprunt «â 200 millions )• ; et Ton marcha de l'avant, escomptant avec une hardiesse seabreuse la réalisation complète de cet emprunt. Les budgets que le gouverneur général pouvait le mieux manipuler sans contrôle, comme le budget général et celui du Protectorat du Tonkin, furent mis à contribution : les dépenses des travaux publics furent confondues avec les dépenses militaires prévues, sous le prétexte qu'on avait besoin d'officiers pour lever la topographie des régions que devaient traverser les divers tronçons de la voie projetée. Enfin la comptabilité de TlndoChine s'embrouilla au point qu'un inspecteur de carrière sei*ait fort empêché aujourd'hui d'établir le bilan exact de ce que les futurs chemins de fer Indo-Chinois ont déjà coûté.

Peut-on du moins espérer que ceux-ci seront de quelque rapport dans un avenir plus ou moins lointain ? C'est un fait économique d'observation constante que tout chemin de fer subit une période onéreuse d'exploitation avant de couvrir ses frais d'entretien d'abord et ensuite ses charges d'intérêt et l'amortissement de son capital de construction. Or les chemins de fer du projet Doumer sont constitués de plusieurs tronçons difficilement reliables entre eux ; les uns,comme celui du Khanhoa, traverseront les régions les moins productives de la colonie; d'autres, comme le tronçon cochinchinois de Mytho à Cantho, concurrenceront

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vainement une voie fluviale merveilleuse, la seule que puisse emprunter une denrée pauvre comme le riz qui ne saurait supporter de gros frais de transport. Il est bon de dire en passant que le commerce du riz constitue presque à lui seul tout l'important trafic de la Gochinchine. Dans cesconditionSjles bénéfices des chemins de fer de M. Doumer, si ceux-ci s'achèvent jamais, paraissent plus que problématiques. On peut même se demander avec inquiétude si, à la façon dont ils ont été menés, les travaux déjà exécutés seront bientôt utilisables. Il est permis d'en douter,à enjuger par les scandaleuses révélations de deux conducteurs des Travaux publics qui ont quitté dernièrement avec éclat l'adminislration indo-chinoise. Le premier avait sou-levé un coin du voile en racontant urbi et orbi que la somme formidable de six cent mille francs avait été dépensée pour soixante kilomètres ^qm- Xexnenid^ études non achevées sur la ligne Saïgon- Bienhoa-Djiring. Le second conducteur alla plus loin dans ses accusations. Il donna des détails précis sur les agissements des ingénieurs, dans une lettre qui fut reproduite par certains journaux coloniaux de Paris; il déposa entre les mains du procureur de la République à, Saigon une plainte pour concussion, faux et usage de faux <iDntre quatre de ses anciens chefs. Le Gouvernement général se garda bien de donner une suite quelconque à cette dénonciation ; il se contenta de faire passer le dénonciateur pour fou.

Dans cette étude qui a surtout pour objet la

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politique financière du Gouverneur général, nous ne nous étendrons pas davantage sur la façon dont a été conçu le plan des chemins de fer indochinois. Hàtons-nous de le dire, nous ne sommes nullement ennemi du développement rationnel et progressif des voies ferrées et nous serions heureux avec tous ceux qui s'intéressent à la vie de Tlndo-Chine d'applaudir à la réalisation d'une œuvre, dont l'idée n'appartient pas d'ailleurs à M. Doumer. Mais nous ne pouvons guère nous faire illusion sur le succès de l'entreprise telle qu'elle est conduite, et nous ne sommes pas seul à douter. Le gouvernement lui-même qui, par crainte d'un rival politique, a laissé agir le Gouverneur général, connaît, par les rapports de nombre d'ingénieurs et officiers envoyés spécialement sur les lieux, la vérité sur la valeur du projet Doumer, sur l'ulilité des différentes lignes qu'il comporte et sur les difficultés de son exécution ; il sait que ce n'est pas 200 millions qui suffiraient pour le mener à bien, mais trois ou quatre fois cette somme.

N'estil pas tout naturel d'évoquer ici le lamentable souvenir du Panama et n'est-on pas fondé à prédire le jour prochain où l'œuvre de M. Doumer s'effondrera, laissant la colonie agoniser sous un monceau de ruines ?

Le crédit de l'Indo-Ghine

Cependant M. Doumer eût menti à son caractère s'il se fût contenté du demi-succès qu'il venait d'obtenir auprès du Parlement. Ce qu'il

veut, c'est le reliquat des 200 millions, c'est aussi la modificalion radicale des termes de la convention pour le chemin de fer du Yunnam. Mais pour atteindre ce double but, il est nécessaire qu'il fortifie le crédit de la colonie : c'est à cela qu'il va travailler durant son second séjour en Indo-Chine, avec son habileté et sa ténacité habituelles. Nous verrons tout à l'heure à l'aide de quels artifices il y parviendra.

Toutefois il ne gagne pas entièrement sa cause : on ne lui donne pas le gâteau convoité, mais il obtient l'autorisation de passer avec une nouvelle société une convention nouvelle pour la construction du chemin de fer reliant la frontière du Tonkin à Yunnan-Sen, à travers une région qui est loin de nous être soumise et dont la tranquillité est et restera toujours un inquiétant problème. Vainement essaye-t-on en séance de discuter dans tous ses détails et de combattre celte convention d'un caractère singulièrement léonin... Le siège du Parlement était fait : à part le vote de quelques voix radicales, les propositions du gouverneur général sont adoptées avec enthousiasme.

Il ne se trouve ce jour-là parmi nos législa- . leurs personne, tant soit peu au courant de la situation réelle, pour dénoncer les manœuvres coupables de M. Doumeretdu syndicat financier qui patronne ses projets. Elle valait pourtant d*èire signalée. Le syndicat,qui avaitfait la première émission de 55 millions,venait de pousser en Bourse les obligations jusqu'à 506 francs afin que M. Doumer pût faire état de cette hausse pour porter au Parlement ses nouvelles pro-

positions. Mais auparavant le Gouverneur général, coopérant de son côté à la suspecte opération, avait fait acheter, toutes les six semaines environ, ces mêmes obligations par la Caisse de retraites des fonctionnaires indo-chinois, laquelle dispose mensuellement d'une somme de 360.000 francs.

Il convient à ce propos de s'arrêter un instant sur un acte qui caractérise assez bien la gestion du Gouverneur général. Un de ses premiers soucis, en prenant le pouvoir, avait été d'obtenir la constitution d'une caisse de retraites spéciale à Tlndo-Chine qu'il gérerait sous le couvert illusoire d'un conseil d'administration choisi par ses soins. Louable souci assurément, si M. Doumer n'eût eu d'autre pensée que d'assurer dans de meilleures conditions l'avenir d'une nombreuse catégorie de fonctionnaires. Mais son véritable but, infiniment moins avouable, était d'ouvrir un débouché légal aux obligations de son emprunt. Le décret du 5 mai 1898 lui donna toute satisfaction et aujourd'hui la caisse locale des retrait^s a en portefeuille pour près de trois millions de titres destinés fatalement à baisser.

N'y avait-il pas là pour le député de la Cochinchine une belle occasion défaire énergiquement le procès d'une pareille politique? Son rôle n'était-il pas de protester contre une atteinte aussi manifeste aux intérêts de ses mandants? M. Le Myre de Vilers s'est tu pourtant. Le Gouvernement lui-même aurait dû se souvenir qu'avant rétablissement de cette caisse locale de retraites, les fonctionnaires de la co-

loDÎe versaient à la caisse métropolitaine des pensions civiles le cinq pour cent de leurs soldes, toujours doubles des soldes d'Europe ; il aurait dû se rappeler combien rares sont ceux que la mort,sous le dur climat de TExtrème- OrieDt, n'arrête pas en ploine activité, et par suite quels bénéfices il tirait de tant de versemenls inemployés. Mais, puisqu'il avait librement consenti à faire abandon de ces bénéfices, il avait du moins le devoir d'empêcher que les fonctionnaires indo-chinois fussent, dans un avenir, peut-être très proche,les premières dupes des grandes inventions de M. Doumer. Le Gouvernement s'est tu, comme le député de la Cochinchine. M. Doumer n'a-l-il pas raison de proclamer que, grâce à la peur qu'il inspire, il obtient tout ce qu'il veut ?

Nous avons dit que la principale préoccupation du Gouverneur général dès son retour de France avait été de fortifier le crédit de Tlndo- Chine. Or le crédit d'un pays est d'autant plus grand que sa situation économique est meilleure.

M. Doumer ne l'ignorait pas; mais en dépit de son omnipotence, il n'était pas maître de donner du jour au lendemain à l'activité commerciale et industrielle de la colonie un essor que le temps et une sage administration pouvaient seuls lui assurer ; il se heurtait à des réalités moins brillantes qu'il n'aurait voulu, et pourtant il était de toute nécessité qu'il pût affirmer

la prospérité économique de Tlado-Chine el en faire au besoin la preuve.

La préparation des statistiques et des budgets allait lui fournir le moyen le plus simple d'atteindre son but. Loin de nous la pensée d'insinuer que M. Doumer ait commandé ou seulement inspiré à ses agents comptables des pratiques prévues et punies par le Gode. Mais les statistiques commerciales ne sont point des écritures publiques et Timaginatioupeut s'y donner librement carrière, sans que leurs auteurs courent le risque de démêlés avec dame Justice. Les collaborateurs soigneusemen t choisis par le Gouverneur général le savaient bien et allaient, sans le moindre scrupule, mettre en harmonie sur le papier le mouvement commercial de l'Iudo-Chine avpc les audacieuses hâbleries de M. Doumer.

Comparez les chiffres fournis par l'administration et publiés dans les journaux officiels de la colonie avec ceux que donnent les bulletins des Chambres de commerce: ils seront généralement différents, mais toujours supérieurs dans les documents administratifs.

L'écart est encore plus frappant si Ton consulte les mercuriales officielles. Il était d'usage autrefois d'y indiquer, pour les produits exportés,leurs cours dans la colonie. C'était d'ailleurs chose toute naturelle. Aujourd'hui les mercuriales ne font plus mention que des prix d'Europe, lesquels comportent toute la gamme des majorations résultant du fret, de l'assurance, des taxes de sortie et du bénéfice naturel des consignataires. Il est facile de grossir ainsi la valeur des exportations et de crier au miracle.

Nous nous en voudrions de ne pas montrer par un exemple topique les absurdités auxquelles conduit cette perpétuelle soif de tout enQer, de tout grandir, qui dévore M. Doumer. L'administration des Douanes, dans ses rapports ofôciels, indiquait il y a quelque temps pour la viande de porc à la sortie de TAnnam le prix de 90 francs les cent kilogv«>. Or au même moment, sur le marché de Saigon qui tire ses porcs de l'Ânnam, cette viande se débitait au prix de 75 francs les cent kilogs. Voilà donc une marchandise qui, prise au pays d'origine, vaut quinze francs de plus que sur le marché qui l'importe, et cela malgré les frais de transport, de manipulation et le bénéfice normal du vendeur! C'est absurde évidemment; mais cela fait de gros chiffres à l'exportation ; mais ceux auxquels s'adressent cesbelies statistiques ignorent le prix de la viande à Saigon et bien d'autres choses encore : ces gros chiffres les éblouissent, le mirage de la prospérité indo-chinoise les grise; ils applaudissent, et voilà une fois de plus M. Doumer grand homme !

Majorer les statistiques commerciales était un premier moyen de faire croire à une brillante situation économique; présenter des excédents de recettes en était un autre plus efficace sans doute, mais moins facile à mettre en œuvre. La constitution, dés l'année 1898, d'un budget général de Tlndo-Chine pouvait seule aider M. Doumer à y parvenir, encore que ce fût d'une

ACnoa FRANC. — T. ▼!• 9

manière toute factice comme nous Talions voir.

Le budget général futdoté de tous les revenus des contributions indirectes, les seuls élastiques suivant Texpression administrative. Aux budgets locaux des divers pays de l'union indo-chinoise furent réservés les revenus fiscaux directs: taxes foncières, capitations, patentes, c'est-àdire les moins susceptibles de majoration. M. Doumerne s'était pas préoccupé, en accomplissant cette réforme radicale, de rechercher s'il y aurait toujours un équilibre possible entre les recettes laissées aux budgets locaux et les dépenses leur incombant,dépenses revêtues pour la plupart d'un caractère obligatoire. Bien mieux : il leur imposa des charges qui normalement auraient dû peser sur le budget général. Ainsi les traitements des administrateurs des services civils et des agents de trésorerie, qui appartiennent pourtant à des services généraux, sont payés par . les budgets locaux ; à ceux-ci, encore, incombe l'entretien de nombreux,bàliments occupés par ces mêmes services généraux. Au Cambodge et en Annam, les Souverains et Princes que la France est censée protéger sont aujourd'hui entièrement à la charge des budgets de ces deux pays': force a été de les réduire à la portion congrue en dépit des traités ou conventions antérieurement conclus.

Une fois le budget général établi et richement doté au détriment des autres, M. Doumer se préoccupa aussitôt de trouver une bonne source d'excédents. Nous ne prétendons point qu'une série de bonnes récoltes d'une part et, de Tautre, la création ou la majoration d'impôts

n*aienl amené un notable accroissement de recettes dans les caisses publiques. La fiscalité du Gouverneur général, en effet, ne connaît pas de bornes : le prix de l'opium augmenté une première fois est encore majoré de 15 % ; le sel est monopolisé; un droit de circulation frappe le tabac et la noix d'arec, ces deux denrées indispensables à la vie annamite. L'indigène est pressuré sans merci ; à chaque tournant d'arroyo un poste de douanes le guette, le happe au passage et lui arrache quelques sapèques. Tout aussi vexatoire est cet impôt du timbre dont l'Annamite ne comprend pas le mécanisme effroyablement compliqué, mais qu'il rencontre à chaque pas de sa vie, dans chacun de ses actes, avec son cortège impitoyable de pénalités et d'amendes.

Tout cela, certes, accroît les recettes, mais ne saurait donner les excédents dont M. Doumer a besoin pour ses vues ambitieuses. Il lui faut recourir aux expédients. Tous ou presque tous les chapitres du budget sont alors mis à contribution. Dans l'un, M. Doumer inscrit pour de grands travaux qu'il sait pertinemment être irréalisables (port de Tourane, port de Saîgon, Ecole de médecine), des crédits qui laisseront forcément d'énormes reliquats. Dans un autre il affecte des sommes considérables au paiement des intérêts et à l'amortissement des émissions ultérieures de l'emprunt, alors qu'il sait fort bien que ces émissions n'auront pas lieu dans l'avenir. Dans le chapitre du personnel il prévoit les cadres complets ou tout au moins diminue notablement la proportion des fonctionnaires absents

par congé, bénéficiant ainsi des traitcmenls inemployés. Presque partout enfin il enfle à dessein les chiffres des dépenses réelles de l'année.

Par exemple, sur un budget de 45 millions de francs (c*est en chiffres ronds le montant de i^on premier budget général, celui de 1899), M. Doumer inscrit délibérément cinq millions de dépenses qu'il sait ne pas pouvoir faire, et non moins délibérément il qualifie cette somme d'excédent de recettes et l'incorpore au budget de Tannée suivante comme ressources extraordinaires.

Chose curieuse à noter : si Ton fait le bilan réel de l'exercice, on ne retrouve pas cet excédent de cinq millions. Cependant les recettes n'ont pas subi de moins-value; d'autre part les grands travaux inscrits n'ont pas été faits, il n'y a eu ni intérêt ni amortissement d'émission à payer. Et néanmoins le reliquat annoncé n'est plus que de trois millions. Pourquoi? Sans doute les dépenses réelles ont dépassé de deux millions les prévisions établies : en bonne comptabilité cela ressemble fort à un déficit. M. Doumer n'en annonce pas moins pompeusement que son budget présente un reliquat de 5 millions, et pour compléter le boniment, il fait savoir au ministère qu'il a créé des caisses de réserve dans chaque pays de l'union. Ah! le bon billet I Contentons-nous de citer le casde laCochinchine. A la tin de l'exercice 1898 cette colonie devait trois millions de francs; M. Doumer décida cependant qu'elle aurait une caisse de réser^^es et qu'elle y verserait 45.000 francs environ ; l'an-

née suivante la dette de la Cochinchine était sensiblement la même et la caisse de réserve recevait encore 75.000 francs. îVoù provenaient donc ces sommes? De recettes effectuées quelques jours après la clôture de l'exercice et que la simple honnêteté faisait un devoir d'incorporer au budget de Tannée en cours au titre à! exercice clos,

M. Doumer le savait fort bien; il nMgnorait pas que la création de cette caisse de réserves n'était qu*un artifice d'écritures ; mais cela servait ses ambitions en satisfaisant son perpétuel besoin d'en imposer.

Conclusion

Dans cette brève étude de la politique financière de M. Doumer en Indo-Chine, nous avons voulu nous en tenir à des faits précis. Les sim* pies allégations, pour vraisemblables qu'elles soient, nous les avons écartées, voulant échapper au reproche d'avoir cédé à un parti-pris de dénigrement ou à des rancunes de mécontent. Ce que nou& avons écrit, tous en Indo-Chine, fonctionnaires ou colons, le pensent ou le disent comme nous.

Mais l'opinion publique n'est pas seule à apprécier sévèrement la politique dont la colonie souffre depuis 1897. Si quelque membre du Parlement, curieux de se documenter, voulait approfondir les questions que nous n'avons fait

qu*e(Heurer, qu'il demande communication du rapport rédigé après une enquéle de six mois faite sur les lieux par une mission de trois inspecteurs des colonies (Novembre 1899-Avril 1900). Le ministère était dès celte époque amplement éclairé sur le gâchis qui règne en Indo-Chine; d'autre part, les rapports verbaux des plus hautes personnalités de la colonie rentrés en congé n'avaient pas peu contribué à jeter une vive lumière sur l'administration de M. Doumer. La presse elle-même avait été quelque temps très dure pour le Gouverneur général et un moment sa disgrâce avait paru imminente. Puis un brusque revirement s'était opéré et M. Doumer était sorti de l'épreuve plus puissant que jamais. Comment et pourquoi? Le syndicat financier qui patronne son œuvre pourrait, nous n'en doutons pas, donner la clef de ce mystère.

Quoi qu'il en soit, M. Doumer est toujours au pinacle et poursuit sa carrière avec une imperturbable sérénité. Auprès de lui, le suivant partout, fonctionnent un contrôle financier et un conseil supérieur; fidèle à son système, il a placé là des muets obéissants, mais dont la présence suffit à le couvrir, aux yeux d'une opinion mal informée. A Saigon, un .corps élu, le Conseil colonial, a pour mission de défendre les finances et les droits de l'i Cochinchine : il est en lutte ouverte avec cette assemblée et passe avec désinvolture sur les décrets qui l'organisent, pour lui contester des attributions pourtant incontestables. A Haïphong, à Saigon, des chambres de commerce s'efforcent à veiller

sar les intérêts généraux des colons : il reste sourd k toutes leurs doléances du froment qu'elles vont à rencontre de ses volontés. Enfin tout en bas, prêt à abandonner sa rizière qu'il n'aura bientôt plus les moyens de cultiver, rindigène écrasé d^mpôts nouveaux n'en peut plus, murmure déjà, et se soulèvera bientôt si le Gouverneur général ne roel un frein àsarage de fiscalité: M. Doumer ferme les yeux, sourit el déclare que l'Annamite paie par tôle juste autant que l'Indou et moins que le Malais (1).

Le Gouverneur général ne souffre aucune objection, n'admet aucun obstacle ; il s'est tracé dès le jour de sa nomination un plan auquel il reste invariablement fidèle: hommes et choses, tout doit se plier k sa volonté.

En résumé, M. Doumer personnifie assez exactement le type du démocrate aux idées simplistes qui, avec ses seules forces et sans tenir compte des réalités existantes, des efforts accumulés avant lui, croit pouvoir refaire le monde. Ou plutôt il ne le croit pas, car son véritable but est de travailler pour sa seule ambition politique, poursa seule gloire personnelle en vue de son retour en France. Faire illusion, voilà sadevise. Il lui importe peu qu'ayant tout détruit et tout mis en train à la fois, il n'ait préparé en somme que des catastrophes.

(1) Le capitaine Bernard, dans une remarquable étude parue Tan dcmier.a fait bonne justice de cette allégation en démontrant que la population de l'Indo-Chine, évaluée par M. Doumer à vingt-cinq millions d âmes, atteignait à peine la moitié do ce chiffre.

Souhaitons qu'au jour 0(1 il quittera définitivement le gouvernement deTIndo-Chine, riche d'argent et auréolé de gloire, son su ccesseur n'ait pas à entreprendre une liquidation désasreuse, qu'il ne pourra que signer de ces deux mots : « Finis Coloniœ. »

D' De JE AN DE LA BaTIE,

Consmller colonial de la Cochinchine.

Je voudrais, dans le peu de mots qu'on va lire, examiner de quelle manière se pose, aux yeux d'un catholique, la question de plus en plus actuelle de la restauration de la monarchie française. Et ce que je proposé n'est pas une étude historique, mais psychologique et morale, capable de recevoir ses principales lumières d*une certaine histoire des idées au cours de ces derniers quinze ans.

Les libres penseurs convertis du nationalisme ou de la royauté nous entretiennent volontiers de la crise où l'agitation dreyfussique les jeta tout à coup, et des voies extraordinaires par où des événements que personne n'avait prévus, les retirèrent les uns du parti de la défense républicaine, les autres du parti républicain. Savent-ils qu'une crise non moins profonde et dont l'intérêt ne le cède point à celleci, a remué il y a dix ans le monde ignoré des catholiques de France ? C'est de cette crise-là qu'il faut d'abord les entretenir.

Il y a dix ans, le pape, chef de l'Ëglise romaine, dépositaire de ce que les catholiques reconnaissent et adorent comme la vérité éternelle, ordonnait aux catholiques français de s^abstenir dorénavant de combattre la constitution repu-

caîne française et d'ajourner indéfînimenl leurs espérances et leurs désirs de retour à la royauté. L'opposition de la part de quelques catholiques fut assez vive pour être remarquée, et ce n'est un mystère pour personne que, si les directions politiques du pape n'ont point rendu les catholiques plus forts contre leurs ennemis, elles n'ont pas davantage engendré chez eux la paix, la concorde et la tranquillité. Je laisse la question de savoir s'il en faut accuser le Saint- Père, ses commentateurs, ou les réfracta ires; c'est un fait et cela suffit. Ce qu'il importe de définir, c'est la sorte de trouble que ces directions ont causé aux catholiques eux-mêmes ; et c'est ce qui se rend facile par les remarques suivantes. Avant que l'ordre de se rallier à la République ne vînt de Rome, plus des trois quarts des catholiques de France ignoraient s'ils étaient républicains ou royalistes. Hors un petit nom* bre, que leur situation politique obligeait à savoir cela et qui se déclaraient pour ce dernier parti, le reste vivait dans une paix profonde et dans une incuriosité mutuelle de leurs sentiments là-dessus. Tous se savaient ennemis du parti qui détenait la république, tous en ce sens étaient ennemis de la république. S'ils l'étaient avec cela en quelque autre sens, était une question qu'on ne se posait pas, qui proprement n'était pas née, non plus qu'entre républicains celle de l'innocence de Dreyfus il y a cinq ans. Je n'affirme ici rien qui ne soit vrai, rien que ceux qui connaissent le monde dont je parle ne sachent comme moi, rien dont je ne puisse apporter d'assez bonnes preuves s*il le fallait.

SCHISME ET RALUEMENT 137

L*ordre de se rallier donc parvient du pape en France, d'abord par le toast d'Alger, puis par les encycliques qu'on sait. Aussitôt une résistance que rien ne faisait prévoir,se déclare. Une guerre d'une violence inouïe, plus cruelle et plus implacable que toutes celles de ce genre qu'on ait vues en ce siècle, tourne les catholiques les uns contre les uutres. Je n'en rappellerai pas les épisodes, me contentant de ren- Toyer mon lecteur à ce qui fut dans le temps assez public.

Comment expliquer ce résultat? On a dit que ce n'était de la part du pape que des directions politiques. Y avait-il chez les catholiques tant de loyalisme caché, tant de fidélité inconsciente à leurs princes dépossédés, pour que, venant de leur pasteur suprême, par des voies que |pas un théologien n'osait déclarer publiquement indifférentes au dogme et à la conscience,de simples directions politiques rencontrassent tant d'hostilité et entraînassent de telles violences? Qui le croira? Non sans doute ; et sous la république il y avait autre chose que la république, comme nous avons vu plus récemment que sous Dreyfus il y avait autre chose que Dreyfus.

Sous le ralliement à la république, ne craignons pas de le dire et de le prononcer, il y avait le libéralisme. J'entends ce qu'on a nommé ainsi dans lalangue des théologiens.

Un catholique m'arrête et me dit : Quoil le pape est-il libéral? Un fidèle de TEglise peut-il dire et croire cela? A ceci je réponds : Du pape je ne dis rien. Le cardinal Pecci, archevêque de Pérouse, était un libéral notoire. Le parti qui se

réjouit en France, en Italie et ailleurs de son élection à la tiare, était le même qui, sous Pie IX, avait porté le nom de libéral, et que le Syllabus eut mission de réduire. Enûn, ceux qui de nos jours interprètent, avec Taveu du Vatican, les documents pontificaux, et qui, toujours avec cet aveu, empruntent contre leurs adversaires l'autorité de ces documents pour imposer leurs commentaires, n*ont cessé depuis dix ans de reprendre Tun après Tautre tous les faux dogmes du libéralisme. Il est vrai que tous n*en conviennent pas ; même il faut avouer que quelques-uns au moins ont vu et pris les choses de sorte que ce nom de libéraux ne saurait leur convenir. Une conception théorique des aifaires, une philosophie très rigoureuse, un sentiment de conservation sociale qui leur a fait trouver de ce côté le point de vue d'exhortations excellentes et parfaites à la soumission et à la paix, exige qu'on les mette hors des présentes réflexions et qu'on prenne ici l*occasion de reconnaître tout ce qu'on leur doit, parmi les catholiques, de réflexions sages et d'utile liberté. Je parle ici, non d'une élite ni d'un homme, mais de la commune posture d'un parti et d'une foule. Or, à moins de se crever les yeux et de renoncer à faire en ces matières les rapprochements les plus légitimes, et les plus pleins d'une instruction nécessaire, on est bien obligé de conclure que, si les intentions de ceux-là ne sont pas précisément d'être des libéraux, ils n'en sont pas moins libéraux.

Par là s'expliquent ces résistances et ces polémiques et cette guerre. En voyant reparaître

en France, sous le visage de conseils politiques et couverts de l'autorité des documents les plus augustes avec lesquels des commentaires et des pratiques émanées de Rome môme s'efforçaient de les faire confondre, les traits les moins équivoques des doctrines naguère condamnées, toute la vieille école ultramontaine prit feu. Les catholiques instruits par Pie IX et Yeuillot sentirent dans ce qu*on présentait sous le nom de politique pontificale, Tennemi qu'ils détestaient d'in5tinct et dont la constante conduite de TËglise à Tégard des idées de la Révolution les avait appris à se garder.

Comment ce mot de république fut-il le pavillon qui couvrit cette détestable marchandise? Pourquoi, après deux ou trois monarchies qui n'ont pas laissé elles-mêmes d'être les alliées peu déguisées des doctrines catholiques libérales, l'abandon que faisait le Pape des rejetons de ces monarchies, n'en prit-il pas moins la figure d'un encouragement au libéralisme? Qu'un historien nous le dise. Je me contente du fait, qui n'est pas contestable.

Tout ce qu'il y avait de libéraux en France, soit en dehors, soit au dedans de l'Ëglisc, porta la tète plus haut que jamais à ce coup. Tout ce qui s'est jamais débité de plus fâcheux sur la nécessité où l'Ëglise se trouve de se plier au siècle, reprit cours, cette fois avec l'approbation tacite et plusieurs fois officieuse de Rome. On entendit nommer la république un gouvernement que la France s'est librement donné. Des catholiques purent tenir ce langage, et rendre au suffrage universel, jadis traité de mensonge, ce

définitif hommage, en étant assuré de faire plaisir au pape, et pour une fois d'être du côté non pas de l'autorité doctrinale de l'Eglise, mais de son gouvernement du jour. En peu de temps ce qu'on avait représenté comme une simple adhésion de fait à la constitution républicaine, prit le caractère déclaré d'une évolution vers les centres, tant il est vrai que sous cette adhésion de fait s'enveloppaient des points de doctrine, et que de plausibles dehors de tactique polir tique couvraient la revanche longtemps attendue, patiemment préparée, du libéralisme.

,Les plus clairvoyants s'en aperçurent, et d'emblée se reconnurent monarchistes. Le ralliement opéra comme Dreyfus. On fut contre 1b République, parce qu'on tenait au Syllabus. Et c'est ici le premier point. Mais pour haïssable que le ralliement, tel qu'il parut, fût aux catholiques de ce bord. Tordre semblait en émaner de trop haut pour que la logique des idées opérât toute seule en celte affaire. Le poids des clefs de saint Pierre jeté dans la balance renversa le jeu naturel des choses. La crise n'eut tout son cours qu'au fond des âmes ; au dehors l'événement, quoique bruyant, parut mesquin et négligeable. Gomme la question passait pour n'être que politique, elle parut peu digne d'intérêl. On sut que quelques prêtres en Bretagne avaient refusé l'absolution à quelques fidèles là-dessus, et, comme peu de gens se confessent maintenant en France, on ne parla un instant de ces choses que pour les oublier toujours. Du côté des catholiques, l'autorité du pape devait avoir l'eiTet qu'elle eut. Beaucoup se contraigni-

SCHISME ET RALLIEMENT l4i

rent, quelques-uns se persuadèrent, ce qui résistait dut se cacher et Texemple de ceux-là futperdu. Le parti monarchique y perdit denou- Telies forces, et cessa politiquement d'exister.

J'ai dit ce qui se passa de la part des catholiques libéraux et des catholiques monarchistes. Il faut venir à un tiers parti, que je tiens pour le plus important, et qu'on pourrait justement appeler les syliabistes républicains.

(lar il y en eut de cette espèce^ que je distingue aussi bien des ralliés. Pour faire court et les définir simplement par leurs origines, disons quMls sont issus de l'indifférentisme politique tel que le professa Veuillot. Tel fut en eiTet le principe de ce grand catholique, de se rendre l'ami de tous les gouvernements qui favoriseraient l'Eglise, de souffrir ceux qui la souffriraient, de faire une guerre sans trêve à ceux qui oseraient la persécuter. C'est proprement ne vouloir point connaître de mauvais gouvernement en soi, et en principe n'en refuser aucun. Ue là à se contenter de celui qu'on a, par la seule raison qu'il existe, la conséquence est naturelle. Car à quoi bon changer, si tous se valent? et, si la République persécute l'Eglise, gardons de tomber dans une erreur si grande que de combattre la République, c'est assez et c'est mieux de faire que la République cesse de la persécuter.

11 y a dans ce raisonnement une erreur de fond que peu de catholiques encore ont décou-

142 L'ACTION FRANÇAISB

verte, mais qu'il est aisé de mettre au jour. En effet, s*ilest juste de tenir cette posture ou plus exactement de s*en remettre aux termes que Veuillot lui-même a tenus, c'est à la condition de déclarer avant tout qu'on se renferme dans le seul point de vue religieux, qu'on ne parle qu'en catholique, qu'on ne fait profession que de défendre l'Eglise, qui fut le cas de cet admirable écrivain. Mais de prendre une telle déclaration pourjune proposition proprement politique, qui ne voit quelle absurdité c'est? Qu'un commerçant dise qu'il ne sait de bonnes douanes que celles qui font prospérer le négoce, et que les douanes en soi lui sont indifférentes, rien de mieux, et on pourra le louer, n'assumant de compétence que celle de son métier, de ne vouloir juger l'arbre qu'à ses fruits. Mais, s'il s'avisait tout à coup de prétendre qu'en proclamant l'indifférence des douanes, il vient d'établir le vrai principe de la législation douanière, est-ce qu'on ne se moquerai t pas de lui ? Et si , muni d'un si fameux principe, il s'allait moquer de quelques autres négociants, qui, pour avoir étudié cette matière, déclareraient des préférences pour un certain régime de frontières, et si, non content de rire, il les combattait, et si, non content de les combattre, il les appelait hérétiques, cet homme-là ne mériterait-il pas le cabanon? Voilà le cas d'assez de nos catholiques, dont l'indifférentisme fit des républicains. Aussi bien ceux de celte sorte que le libéralisme n'avait d'ailleurs point entamés, n'ont point tenu cette ridicule conduite. Ils ont souffert que d'autres fussent monarchistes; mais ils ont cru pouvoir se dis-»

penser de Tètre, et, se reposant dans le fait coDstilulionnel, faire avec fruit non pas seulement de la défense religieuse, mais de la polUi^ que au profit de TEglis''. Dans cette nuance est toute leur erreur.

Encore une fois je ne veux pas discuter ici si la constitution républicaine française peut ou ne peut pas subsister sans le détriment de TEglise. Qu'il suffise d'avoir remarqué combien il est absurde de croire qu'une pareille question ne se pose pas, et que tout gouvernement est bon aux catholiques, parce que l'Eglise n'en réprouve d'autres que ceux qui la persécutent. Autant vaudrait dire qu'en principe tous les aliments nous sont bon8,et que l'estomac, n'exige autre chose de chacun que de n'en point être empoisonné.

Ce qui nous intéresse est en fait de savoir comment, en face des libéraux, qui se rapprochaient des centres, les catholiques dont je parle déclarèrent leur attachement à la République. Si je dis que leur agrégation se fit par les partis d'extréme-gauche, je ne doute pas que la chose ne semble si étonnante que quelques-unscessent ici de me suivre. Cela pourtant est indubitable, et pour n'en pas chercher de plus longues explications, je me contenterai d'une preuve défait, tirée de l'existence de la Libre Parole,

Laissons l'antisémitisme, qui n'est pas de ce sujet-ci; l'attitude purement politique de ce journal montre précisément l'alliance dont il s'agit. Drumonl figure tout l'envers d'un rallié, et tout l'envers d'un libéral. Ce n'est rien avancer qui ne se sente et ne se puisse victo-

ACnON PRANÇ. — T. VI. 10

144 L*AGTION FRANÇAISE

rieusement prouver, que dans l'histoire de la défense des calholiques contre Tesprit de la Révolution, ce nouveau champion a recueilli la succession de Yeuillot. Il est vrai que Veuillot, cantonné strictement sur le terrain de la défense religieuse, n*eutde doctrine politique que juste autant qu'il en faut à tout le monde, et, sans cesse citant M. de Maistre en celte matière,s'en remettait, si Ton peut dire, à ce grand maître d'en avoir pour lui. Au contraire Drumont prit position de son propre chef à cet égard;et cette position est connue. Républicain et socialiste

sont les termes de son programme. Gomment cela put s'accorder avec ^intran^igeance en matière religieuse, c'est ce que servira peut-être à débrouiller, quant à républicain ce que j*ai dit plus haut, quanta socialiste l'horreur même de ces compromissions bourgeoises et doctrinaires d'où le libéralisme est issu.

Ilfaut joindre un ton de polémique, nouveau en ce temps-là parmi les catholiques, par où la défense religieuse, appuyée d'une logique palpable et populaire, se donnait Tair et jusqu'aux apparences de succès- d'une agitation démagogique. Ainsi s'exprimèrent, dans le même temps que le ralliement se consommait, sous leur forifle du moins la plus retentissante, les sentiments des catholiques qui, refusant de se dire monarchistes, n'en souhaitaient pas moins de se distinguer des ralliés par libéralisme. Aussi bien dans ce mélange imprévu, les partis se reconnaissaientencore. Républicain comme les ralliés, Drumont ne fut point aimé de ceux-ci; au contraire toutes les sympathies des monarchistes

réfractaires lui demeuraient invinciblement : une fidélité de fond à l'esprit de Pie IX et du Syllabus ne cessant de les rassurer jusque dans ses plus extrêmes audaces.

Ainsi parutquelque temps s*esquisser, en face d'une union libérale des centres, une coalition des partis extrêmes, sous le vocable de l'antisémitisme, et grâce aux garanties d*une tolérance de fait, qui laissait intactes les doctrines. Un journal que lisaient des prêtres put, sans perdre cette clientèle, se faire le défenseur des grèves, vanter la liberté de la presse, réclamer la séparation de l'Eglise et de l'Etat, dire en un mot tout ce qu'il semblait qu'il fallût pour rallier les intransigeants des partis lesplus avancés, et mettre en fuite tous les timides et tous les amis des tiers partis.

A vrai dire, ce langage même et l'excès de cette attitude ne laissait pas d'imiter quelque retour au libéralisme qu'on fuyait, mais l'intention était si différente que personne jamais ne s'y méprit. La confusion ne put venir que d'un point, qu'on ne peut omettre tout à fait dans une étude comme celle-ci, et que je marquerai en deux mots. Il s'agit du parti des démocrates chrétiens.

Issu des mêmes directions romaines, libérales partant, que le ralliement, l'attitude de ce parti dans la question sociale ne laissa pas de le faire ressembler à celui que tenaient, en haine des centres, les catholiques de l'antre bord. El quoique de grandes différences encore fussent au fond, cependant les altitudes avaient trop de ressemblance pour que des confusions

enfin ne s'établissent, et ne tendissent à brouiller les camps. Par là des équivoques purent naître, qu^on n'aurait jamais cru possibles entre des principes si contraires. Ce fut comme un canal creusé de main papale, à défaut du cours naturel qui ne se fût jamais établi, entre les deux partis extrêmes du catholicisme français, et par oii depuis lors n'a cessé de se faire, au grand dam deTEglise de France, non un mutuel échange de Tun à l'autre, mais un afflux constant des forces premièrement engagées dans la résistance aux idées que la politique romaine et l'erreur des temps favorisaient.

Ceci dit et considéré, venons maintenant aux efTets que les passions soulevées par l'affaire Dreyfus ont opéré dans des esprits tournés ainsi qu'on vient de dire.

Le principal de ces eff'ets fut la banqueroute irréparable d'une des deux politiques que les catholiques pensaient tenir : celle de la coalition des extrêmes.

Il convient d'imprimer ceci dans sa mémoire. L'affaire a mis pour toujours un terme aux projets d'alliance qu'on faisait de catholiques à socialistes. La concentration contre Dreyfus, opérée d'elle-même irrésistiblement, et dont à cause décelâtes enseignements ont tant de force, s'est faite non pas selon ces desseins, mais très exactement de la droite aux centres. Par là se trouve condamnée sans appel la politique de ceux qui recherchaient le concours de i'ex-

SCniSME ET RALLIEMENT i47

tréme-gauche contre les centres doctrinaires, et un terrain d'entente entre gens à principes contre le parti des compromis. Ainsi se trouve formellement démontré que les catholiques ne peuvent être républicains qu'à la façon dont les ralliés le furent, en assumant la politique des centres, qui est, comme j'ai remarqué plus haut, la propre voie du libéralisme.

Encore un coup je n'examine pas si la chose est mélaphysiquement nécessaire. Nous cherchons ici l'enseignement des faits et l'état réel des idées. Le catholique français qui hait le libéralisme, ne sait plus comment faire pour être républicain. Voilà qui est hors de doute. L'affaire Dreyfus a fait cela, et ne l'a pu faire que parce que premièrement la politique du ralliement avait eu les etïets que j'ai dit. Et ces conséquences valent qu'on les retienne. En voici tout de suite lapplication.

Qu'est-ce que le nationalisme pour les catholiques? Précisément un moyen de faire face aux nouvelles conditions engendrées de l'affaire Dreyfus, sans se rallier encore à la monarchie. Chose remarquable en cette rencontre, tout le programme de coalition jadis préconisé a péri, mais l'attitude qu'il inspirait demeure. Sans extrême-gauche à conquérir, sans masses populaires à remuer désormais, puisque les meneurs socialistes les ont gagnées au dreyfussisme, on continue de tenir le langage inventé pour leur plaire. Les mêmes propos de liberté, d'égalité, d anticléricalisme, s'échangent entre gens à qui ne sont suspectes, ni l'autorité, ni la hiérarchie, ni la religion. Des membres des congrès de pro-

priétaires chrétiens parlant devant un auditoire de conférences de Saint- Vincent-de-Paul, ont d'abord recours aux droits de l'homme pour authentiquer les libertés deTEglise. Des prêtres haraaguant des gens qui se sont confessés la veille, s'essoufflent et se mettent en sueur à protester de leurs intentions sincères de ne pas rétablir l'Inquisition. Les convenances d'une clientèle perdue continuent de dicter des lois à cette singulière éloquence. C'est comme un boulangisme, mais sans gauche boulangiste, une démagogie sans démos. Chose assurément risible en soi, maisdigne d'intérêt en ceci qu'elle représente la nécessaire quoique insoutenable attitude de tout un parti catholique qui, ne voulant pas être monarchiste, a l'horreur de se sentir rallié.

Les ralliés proprement dits, qu'on remarque ce point, ne sont pas nalionalistes. Ils n'aiment ni le nom ni la chose. C'est qu'en effet le nationalisme procède d'un état d'esprit qui n'est pas le leur. Les catholiques monarchistes au contraire sympathisent extrêmement avec ceux de ce bord, dont ils sentent assez qu'ils ne manqueraient pas d'être, si la monarchie ne leur suffisait.

Un autre effet de l'affaire Dreyfus et qui n'est pas le moins important, est d'avoir travaillé le parti rallié lui-même précisément à l'envers de la politique pontificale. Dans tous les partis aussi bien, la haine de Dreyfus a agi comme antidote au libéralisme politique, frère et cousin du libéralisme religieux. Les catholiques, même ralliés, l'ont senti. Le nationalisme n'aura pas été seulement, comme j'ai dit, une ressource su-

prème pour les ennemis des centres, mais encore le parti naturel de ceux des républicains de droite que Taffaire aie plus yiolemment remués. Encore qu'elle ne les ait pas tout d'un coup convertis à la monarchie, elle n'en a pas moins jeté le plus gros dans une attitude politique très différente du ralliement, et qui précisément les rejoint, dans une appellation commune et dans une attitude pareille, aux catholiques venus du parti contraire.

Cependant que font les ralliés demeures fidèles aux directions de la politique pontificale ? La plupart de ceux-là n'ont point aimé Dreyfus, mais ils se refusent à suivre le mouvement politique issu du procès de ce dernier. Abandonnés du grosi de l'opinion catholique, ne trouvant plus parmi leurs coreligionnaires, avec qui se dire républicains, que les gens désormais engagés dans la démagogie nationaliste, qu'ils réprouvent, obligés au contraire de reconnaître leurs véritables frères en politique dans le vieux parti républicain, la fausseté de leur position risque de leur devenir chaque jour plus fâcheuse. Et voici ce que je voudrais qu'on remarque. Le plus grand dégoût qu'ils aient à subir,ne leur vient pas de progressistes, gens de compagnie honorable pour la plupart. Insensiblement leur parti les entraîne à refuser de combattre trop directement le gouvernement quel qu'il soit. Enperdanttout ce qui les a quittés pour passer au nationalisme et faire cause commune avec les catholiques antilibéraux d'origine, les ralliés ont perdu plus que du nombre, je veux dire un certain sel d'intransigeance dernière, qui ne laissait pas de

les retenir sur le chemin des complaisances. La répugnance qu'ils sentent pour le nationalisme agissant maintenant tout au contraire, ne pouvait manquer de les rapprocher de la défense républicaine, suprême ennui que le sort leur réservait. Et c'est ici que je veux parler du schisme, et que mon titre se iustifie.

Que la défense républicaine aimât en France une Eglise séparée, voilà qui n'est pas du tout douteux, encore qu'elle ne songe sans doute pas encore positivement à rétablir. Qu'il y ait présentement dans le haut clergé français,évéques, vicaires généraux et doyens, de quoi en jeter au moins les premiers fondements et en former les premiers cadres, ceux-là seuls le contesteront, ou qui ignorent le vrai des choses, ou qui souhaitent de le dissimuler. Je suis assuré qu à la nouvelle Église les fidèles manqueraient presque absolument, mais non pas au moins les pasteurs, ceux-ci étant fournis, comme il est naturel, par les complaisants du pouvoir, dont il semble déjà que plusieurs aient pris soin de se désigner eux-mêmes. Dès à présent et quand même un schisme ne serait jamais essayé, ces hommes-là constituent le schisme en puissance et une première réalité de schisme. Ils sont en secret pour Dreyfus, et partisans peu déguisés de la défense républicaine. A cause de ce dernier point, et parce qu'après tout ils sont de profession catholique, il est arrivé que les ralliés, désormais engagés plus ou moins dans le parti du pouvoir, ont été comme heureux d'y rencontrer au moins cette sorte de coreligionnaires.On les a vus se jeter dans leurs bras par

SCBISME ET RALLIEMENT 151

un efTel de la force des choses. Ici je ne distingue pi esque pas ralliés de démocrates chrétiens. Des évéques connus pour incrédules, pour secrètement ennemis du peuple catholique, en qui se réalise parfaitement le type dupréret en soutane violette, sont devenus, à la fin de l'évolution qui s'achève, un centre important du parti resté fidèle au ralliement.

La défiance du nationalisme brochant sur une résolution de ue retourner jamais A la monarchie, a produit chez lez ralliés ce résultat. Des chrétiens sincères, jaloux de l'honneur et des droits de rÉfçlise, dont le passé est plein d'éclatants témoignages de dévouement à elle et à ses intérêts sont exposés maintenant à devenir les amis de prélats qui n*ont de leur profession que le nom. Déjà on les voit prendre à tâche de défendre ceux-ci devant l'opinion catholique, qui ne peut que les délester.

Un tel aboutissement se doit d*autant plus remarquer, qu'il est précisément contraire à ce qui semblait leur point de départ. Quel fut en effet le mot de la politique de ralliement? Rome et le papeavant tout.On trailaitde gallicans, c'està-dire de schismatiques, ceux qui ne voulaient pas se rallier, sans songer qu'après tout rien n'empêche que les opinions particulières d'un pape soientjustementce qui constitue des germes de schisme dans l'Eglise. Rigoureusement parlaûl, qu'est-ce qui défend d admetlre que quelqu'un résistât au pape par Teifet d'un plus grand attachement à TÊglise et au Saint-Siège quMl n'y en a dans quelque pape ? Plus catholique que le pape est mal dit. Il y a eu des âges dans l'his-

toire où tout catholique fut tenu d'être plus catholique que le pape, qui ne Tétait point. Imposer des doctrines libérales dans le fond, c'est-à-dire contraires aux droits de Rome, au nom des droits de Rome, est une illusion. Les plus voisins du schisme en celle affaire n'étaient pas ceux qu'on voulait bien dire. Voici que tout doucement les événements le déclarent, et que ceux qui partirent en guerre sous le drapeau d'un ultramontanisme qui n'allait pas sans générosité, aboutissent à ce léte-à-téte, qui peut-être n'était pas dans leurs intentions, de quelques évêques serviles, mûrs pour une constitution civile du clergé.

Bornons ici cet exposé, et marquons-en les conclusions. Depuis dix ans, seuls n'ont pas eu à changer d'avis, en matière politique, sociale ni religieuse, seuls sont sortis des années de la période dreyfussienne en même posture qu'ils y étaient entrés, les catholiques qui lors du ralliement, se sont déclarés monarchistes. C'est un fait et il faut le reconnaître, quelque conclusion qu'on en tire. Ceux qui se rallièrent et ne se sont point dédits, dégoûtés désormais de la politique, mécontents d'eux-mêmes et des autres, poursuivent sans foi le combat commencé, en proie à des compromissions que leur enthousiasme n'avait pas prévues. Des ralliés dédits enfin, et des aotilibéraux d'autrefois s'est composé le parti des nationalistes catholiques, gens désormais sans doctrine politique, qui ne se définissent que par une attitude, mais qui, plus que jamais ennemis

de la polilique des centres, ne risquent d'être reclassés un jour que sous le nom de monarchistes. On pourrait les appeler royalistes de demain, qui peut-être jugent inutiles de se rendre tels tant qu'il n'y a pas de roi, mais qui, s'il en revenait jamais, n'attendraient pas un instant pour le saluer et le reconnaître.

Si l'esquisse que j'ai tentée est conforme à la vérité, il faudra donc convenir que de nos jours en France et dans l'hypothèse des événements, le dernier terme du ralliement, présentement réalisé dans quelques ralliés du clergé, est le schisme,ce qui s'explique par ce que j'ai marqué, que les catholiques ne sont entrés dans la politique du ralliement que par la voie du libéralisme. Au contraire l'attachement à la monarchie a tenu dans ces dernières années, chez ceux des catholiques qui l'ont gardé, le rôle de garantie de conservation de l'antique esprit du Syllabus. Et, si d'autres que ceux-là encore n'ont pas laissé de conserver cet esprit, ce n'est qu'au milieu des plus grandes tempêtes qui, tour à tour les jetant d'un parti dans l'autre et ne leur laissant à la On qu'une altitude de circonstance, risque de les obliger quelque jour à chercher un port où de plus avisés qu'eux s'étaient d'abord mis en sûreté.

{Suite}

s il nous parut difiîcile de suivre et de comprendre, avec les seuls renseignements donnés à l'Etat-major, les opérations militaires dans le Sud-Ouest, où nous n'eûmes guère devant nous que deux corps d'armée, la lâche devint impossible dans TEst où opéraient quatre corps d'armée, et le guide-âne offlciel bien, qu'augmenté de la communication de quelqutjsordresdemeura tout à fait insulfisant. Je livre donc simplement des conjectures sur ces manœuvres.

J'arrivai à Rethel, résidence du généralissime, le il septembre. Une pluie froide tombait abondamment d'un ciel noir sur la ville grise. Je me sentis bien loin des Charentes ensoleillées. Le grand quartier général était au collège, dans le haut de la ville, derrière une église dissymétrique et barbare. Des voitures automobiles de toutes les formes et de toutes les tailles dormaient sous un préau. Les difTérenIs bureaux étaient installés dans des classes ou dans des salles d'étude.

La lecture de u Tordre de bataille » me révèle dans le haut commandement la méprise consta-

lée dans le Sud-Ouest à propos du général Mourlan. L'armée B est commandée par le général Kessler, qui doit quitter en novembre le conseil supérieur de laguerr-e. Le général Kessler, tout le monde le proclame, est un ofticier remarquable. On le met hors de pair. Fort bien, mais quel bénéfice va-t il tirer de son commandement? Il n'a plus à aller à l'école. Un jeune divisionnaire s'instruirait de celle suite d'expériences avec plus de profit pour la communauté militaire.

La limite d'âge touche le général Kessler en pleine force, en pleine possession de tous ses moyens. C'est une autre question. Il faut regretter qu'un commandement d'armée soit donné à un officier louché par la limite d'âge. Il faut d'autre part déplorerque la limite d'âge atteigne le' général Kessler.

La limite d'âge est, en soi, quelque chose d* excellent. Il n'est pas besoin d'être grand psychologue pour distinguer que l'homme s'use et qu'au bout d'un certain nombre d*années Tindividule mieux doué se meurt progressivement. Mais selon les tempéraments et les circonstances Tâge de la décadence peut varier de dix ans et plus d'un sujet à un autre. Un arbitraire intelligent devrait seul décider en semblable matière. Mais voilà bien l'inconvénient de notre gouvernement démocratique : il se montre incapable d'un acte d'arbitraire intelligent. En république, la loi est égale pour tous, ou tout est perdu. Notez combien est antiphysicienne une loi qui proclame que tous les hommes sont vieux au même âge! Un prince saurait choisir, il aurait trop de souci des intérêts du pays, c'est-à-dire des

siens propres, pour se priver aussi vile des services du général Kessler et il n*altendrait pas pour se débarrasser des généraux beaucoup plus jeunes, mais se montrant insuiTisamment doués du sens de la guerre, de les voir arriver à la limite d*âge.

J'entendis à Relhel, à la lin d'une manœuvre, un journaliste militaire de grande expérience s'écrier : « Quand on voit le général Kessler quitter le service actif, on comprend tous les. inconvénients de la limite d'âge. » J'abondai dans son sens pour ce cas particulier. Mais je sens tellement, et j'ai essayé de l'exprimer à propos du général Brugère, l'urgence et la nécessité de tenir à la tête de nos troupes des chefs jeunes, bien portants, vigoureux et énergiques en qui l'âge n'ait émoussé ; ni l'intelligence, ni la volonté, que je pardonne plus volontiers à cette loi sa stupide uniformité que je n'en souhaite l'abrogation. La jeunesse est une force incomparable parce qu'elle conditionne toutes les autres.

Voyez le commandant de l'armée A, le général Duchesne. Lui n'est pas touché par la limite d'âge. Il a commandé devant l'ennemi à Madagascar. Mais il relève d'une grave et pénible maladie. Il est convalescent, il ne monte pas à cheval et le plus souvent dirige ses troupes de l'intérieur de son coupé. Quelle que soit la valeur habituelle du général Duchesne, son état momentané constitue une cause certaine d'infériorité pour son armée.

Voir par soi-même^ j'aime à le répéter, est un des premiers devoirs réservés au général en

chef. Si Tàge ou la maladie le tient calfeutré dans unevoilure que peut-il voir par lui-même? Pour nous, un général en chef doit pouvoir de sa personne reconnaître Tennemi s'il ne veut pas renoncer à la direction du combat. Evidemment Claude Bernard, Pasteur avaient des préparateurs, mais cela ne les empêchait pas d'expérimenter eux-mêmes. Qu'un général d'armée doive opérer des reconnaissances, vous trouverez une foule de militaires pour le nier,mais pas un physicien. Fritz Hœnig écrit très justement : u Quand un général reçoit des nouvelles du domaine de la stratégie, ce n'est certes pas alors son affaire de reconnaître par lui-même. Mais quand il se présente un cas comme celui du 17 août 1870, alors que par deux batailles précédentes on avait le contact avec l'ennemi, alors que le 17 il était possible d'observer à l'œil nu une grande partie de ses mouvements et de le suivre jusqu'à la fin, alors que. malgré tout, on était dans l'incertitude sur ses intentions, ignorant s'il resterait en entier ou seulement en partie à Metz, le général doit reconnaître par lui-même... La position de Gravelotte-Saint- Privat, — ajoute Fritz Hœnigquelques lignes plus bas, — était préparée d'avance et dans toutes circonstances semblables le général doit ^faire des reconnaissances personnelles, même quand il a de bons renseignements. » Fritz Hœnig démontrant que lesbatailles de l'avenir auront grandes chances de se rapprocher du type de celle de Gravelolte, il faut conclure qu'un chef d'armée aura fréquemment le devoir de faire personnellement des reconnaissances. Jeune, Napoléon

IttS L* ACTION FRANÇAISE

n*y manquait pas elFritz Hœnig rappelant Taclivilé de l'empereur avant léna, affirme «que si de Moltke et son royal maître avait eu trente ans de moins ils se seraient comportés avant la bataille comme le fit Napeléon l"* ». Si les Allemands ont été vainqueurs àGravelotte, ce n*est pas un argument, et la faute du grand Etal-major ne s'en fit pas moins sentir. Ce Fut l'âge également qui empêcha le roi de Prusse et de Moltke d'établir le grand quartier général durant les journées du 17 et 18 août aux avant-postes où sa place était tout indiquée. L'histoire des guerres napoléoniennes établit en effet que la position du grand quartier général près de l'ennemi offre toutes sortes d'avantages. « Mais, — dit encore Fritz Ilœnig, — la question d'un cantonnement confortable est importante pour les personnes âgées, si le directeur du combat veut lui-même être relativement frais et dispos pour le jour de la bataille. Un général de 35 à 45 ans n'hésitera pas à ne prendre aucun repos de toute la nuit, ou à se contenter d'une tente au milieu de ses troupes : on ne peut pas en demander autant à un général de 70 ans et même davantage, ce serait déraisonnable. >> Le désir de maintenir le quartier général à Pont-â-Mousson faillit coûter cher aux Prussiens le 18 août. « Les considérations relatives, au grand quartier général, sont l'origine véritable, affirme l'auteur allemand, d'une grande partie des omissions, des erreurs et des fautes commises à ce moment. • N'est-ce pas le meilleur exemple du danger que peut faire courir à une armée l'âge avancé de son chef ou sa santé chancelante. Certes ni lé roi de

Prusse, ni de Moltke ne peuvent être qualiûés de ramollis. Leur âge cependant les mettait dans un état d'infériorité marquée. Au moins moniaient-ils à cheval ! Enfermez -les dans une voiture ce sera pis !

Aux manœuvres il me semble inutile de confier une armée à un général près de quitter le service actifcomme le général Kessler,et on reconnaîtra qu*en temps de guerre il serait peu logique de donner un commandement en chef à un général comme le général Duchesne que sa santé immobilise dans un coupé.

L'ordre de bataille indique que l'armée A se compose du P' corps, général Jeannerod, du IP corps, général Lanes, de la 4'* division de cavalerie, général Treymuller, et de la 5*, général Poulleau. L'armée B comprend le VI« corps, général Hagron, le XX* corps, général Langlois, la 2" division de cavalerie, général Farny et la 3% général de Benoist.

Ce 11 septembre et le lendemain, 12,1er ' corps manœuvre contre le W en Thiérache, le VI'' contre le XX" dans l'Argonne. Les deux armées seront constituées le 12 au soir et entreront en action le 15.

LeiSJ'allai du côté de Bozoy-sur-Serre, désireux de me renseigner sur Tétat des troupes qui allaient former Tarmée A. Le I" et II* corps ne passent pas pourdes corps d'élite comme ce Vr et ce XX% d*une réputation exceptionnelle. J*étais avant tout curieux de savoir si les désordres que j'avais constatés dans les régiments du Sud-Ouest, se renouvelaient dans ceux du Nord.

ACTION FRANC. — T. TI. Il

Un train m'emmena de grandmatin el sous la pluie à Amagne, un autre d'Amagne à Liart, et un troisième de Liartà la petite station de Magny au-dessus de Rozoy. C'était un grand détour qui me fit voir le pays montagneux et boisé. La pluie cessa mais le ciel resta couvert et le temps triste. Je fis quelques pas en dehors deMagny et je tombai sur les avant-gardes du II* corps. Le 51* occupait Renneval. Les colonnes se dirigeaient sur Vigneux, le Hocquet et Nampcellela-Cour. Je gagnai la cote 202 sur la roule de Vigneux d'où Ton embrassait assez bien le champ des opérations. La manœuvre ne me parut point offrir grand intérêt tactique. 11 me sembla que le général Jeannerod étendait sa ligne d'une façon bien extraordinaire et je n'aperçus pas que le général Lanes tirât tout le parti possible de cette disposition de son adversaire. Mais je me réjouis de constater l'allure des hommes: ils ont fait pour gagner ce pays de rudes étapes de 30, 35 et 40 kilomètres par un temps exécrable, sous la pluie et dans la boue. Maintenant ils ne rechignent pas quand sonne la charge, ni ne tombent à la halte, comme on faisait du côté de Surgères et d'Auinay. Plus de ces traînards, de ces charrettes chargées d'hommes débraillés, d'un si désastreux effet sur les routes de la Charente. Ici les régiments se sont débarrassés normalement de l'élément médiocre, fort restreint, et marchent avec un effectif régulier d'hommes entraînés et disciplinés. La différence de tenue est éclatante et ilme fut facile de saisir la différence d'esprit. La manœuvre finie, des sous-ofiiciers et des hommes

qui m'avaient vu causer à des officiers du général Duchesne m'abordèrent pour me demander si Je savais quel corps d'armée avait le dessus! Comme c'est loin du « ce qu'on s'en fout » des Méridionaux ! J'ai suivi le 51'' jusqu'à Morgny en Thiérache. Je vis chaque compagnie prendre ses cantonnements dans cet infime village pas beaucoup plus important que Fontenille. Ce ne fut point aisé que de loger tout le monde, mais cette opération difficile se passa sans la confusion et le tumulte auxquels m'avaient accoutumé les soldats du XVllI'' corps.

Nos gens du Nord ont subi la même éducation démoralisante, sont soumis aux mêmes lois débilitantes que les Français du Sud-Ouest ; mais ils sont autrement trempés, mais ils sont autrement influençables,moins vite grisés d'éloquence politique, plus réalistes, plus solides de tempéramment. craignant moins la fatigue et plus habitués k peiner. La discipline aassi demeure plus rigoureuse dans nos régiments. Les officiers y montrent plus d'énergie et d'esprit militaire. Il y a eu pendant les marches des faits regrettables. Des bandes de réservistes, le soir, chantaient la «Carmagnole ».Danscertainesdivisions les pelotons des dispensés, composés en majeure partie de maîtres d'école et de bas intellectuels, sespnt mal montrés. Mais ce sont des désordres particuliers, qui se produisirent clandestinement, aux heures oîi les soldats sont livrés à eux-mêmes, en dehors du service. Evidemment voilà de mauvais symptômes que nous ne devons pas négliger et c^ixi doivent nous inquiéter pour l'avenir, mais ils n'ontnullement la signification

de cette indiscipline générale, de celte absence de tenue notées daws les troupes du Sud-Ouest. Dans le Nord, dans l'Est, la crainte d'un voisin redoutable de l'autre côié delà fronlière,à deux pas, maintient, malgré les propagandes anarchistes, un esprit militaire sur lequel on peut tabler.Sous le ciel inclément des Flandres ou des Ardennes,en Lorraine comme enPicardie, on sent plus fortement la nécessité de la lutte et de se défendre chaque jour contre tant d'ennemis. Les provinces envahies ont moins vite oublié les blessures de la guerre de 1870-1871. On y croit moins facilement à la fraternité des peuples.Les Lorrains n'ont pas perdu l'espoir de reconquérir un jour les villes perdues.

Je ne sais rien comme ces expériences de manœuvres dans nos diverses provinces pour nous faire saisir la psychologie des différentes races françaises. Mais qu*on y prenne garde, l'œuvre de démilitarisation aisément accomplie dans la vallée de la Garonne gagne de proche en proche, et, si l'on ne s'y oppose énergiquement, triomphera bientôt dans le Nord comme dans le Sud-Ouest.

De Morgny-en-Thiérache à Rozoy-sur-Serre je traversai un plateau où de nombreuxvillages se dressent près les uns des autres. Les régiments les traversaient musique en tête. Les fanfares semblaient se répondre aux quatre coins du pays. Sur les routes les hommes en marche chantaient. Tout le ciel gris de la Thiérache s'égayait de ce déploiement militaire.

Le soir, à Rethel,ou nous communiqua les cantonnements.

Le quartier général de l'armée A esta Rozoysur-Serre. Elle a sa première division en avantgarde dans la zone Logny-lesChaximont, Adon, Givron, Pagan, Chaumont-Porcien. Le gros de Tarmée occupe la zone Résigny, Mainbresson, ApremontjDohis ([•' corps), Nampcelle-la-Cour, Chaourse, Lislet (II* corps). La cavalerie est à Nizy-le-Compte, Blanzy, Asfeld et Villers, en avant et à droite du rassemblement principal.

L'armée BjdeTautre côté de Rethel,a ses deux divisions de cavalerie entre Amagne, Sorcy, Charbogne et Attigny, en avant d'elle, tandis que son gros cantonne, le YI* corps dans la zone le Chesne, Tannay, Verrières, Belleville et Falaise, rive gauche du canal des Ardennes, le XX* corps dans la zone Savigny, Saint-Morel, Mont-Saint-Martin, Bourcq et Vouziers. Le quartier général est à Vouziers.

D'après le thème, l'armée A a pour mission de se porter sur l'Aisne, vers Rethel, à la rencontre d'une armée ennemie B, dont la réunion lui a été signalée vers Vouziers. Celte armée B doit marcher par Rethel et Rozoy-sur-Serre à la rencontre d'une armée ennemie A signalée dans la haute vallée de l'Oise; en cas d'échec elle s'appuiera sur la place de Reims qui est supposée lui appartenir.

Comme on voit ces thèmes ont le mérite d'être très généraux et de laisser une grande latitude à l'initiative des commandants d'armée. Mais notre lâche de critique ne s'en trouve pas facilitée!

On nous prévient que le lendemain de bonne heure une rencontre de cavalerie aura vraisem-

blablement lieu sur le plateau de Perthes et que vers 9 heures les avant-gardes des deux armées seront aux prises entre Rethel et Novy. Ces aimables renseignements pourront réjouir des spectateurs bénévoles curieux du pittoresque d*un combat de cavalerie et aimant à voir marcher des soldats, mais pour nous ils nous semblent tout à fait insuffisants et le compte rendu qu*onnous met sous les yeux après les diff'érents engagements ne comble pas celte insuffisance.

Nous aurions aimé à connaître Tordre de mouvement par lequel chacun des commandants d'armée mit ses troupes en branle le matin du 13, la mission confiée à la cavalerie, les renseignements que chacun des généraux possédait sur son adversaire , les dispositions prises en conséquence.

Comment la rencontre de cavalerie sur le plateau de Perthes a-t-elle été amenée? Déjà nous en sommes réduits à des conjectures. On nous parle de divisions de cavalerie indépendantes opérant sur le front de chaque armée. Ce mot d'indépendant (1) est fait pour choquer un physicien en qui doit être développé le sens de la continuité et de la dépendance. La cavalerie se présente aux yeux des plus ignorants comme une arme d'une souplesse admirable. Les Allemands qui surent en 1870-1871 obtenir de leur infanterie et de leur artillerie des résultats si

(1) Je sais le sens spécial qu'on donne ft ce mot dans le Tocabulaire militaire ; il est impropre, mais je n'ignore pas non plus les tendances particularistes de quelques cavaliers et c'est contre elles qu'il importe de protester.

remarquables furent inhabiles à faire rendre à la cavalerie tous les services qu'elle peut donner. Mais l'histoire de la guerre montre quels partis divers et également excellents un chef comme Napoléon peut tirer de sa cavalerie. Seulement rinsigne exemple de Napoléon prouve que le succès doit être cherché précisément dans l'étroite liaison de la cavalerie avec les deux autres armes.

 elle seule, la cavalerie est également incapable de former une avant-garde, c'est-à-dire d'assurer la liberté d'action d'un gros de troupes, de constituer un rideau impénétrable derrière lequel une armée puisse manœuvrer à sa guise et d'infliger un échec sérieux à des colonnes composées des trois armes, qu'elle attaquerait. Une attaque de cavalerie ne jette dans les rangs entamés qu'un désordre momentané et vite réparable, s'il n'y a derrière les chevaux de l'infanterie prête à les soutenir et à profiler immédiatement du désarroi où la charge a précipité l'adversaire.

Durant la période de rassemblement l'intime combinaison de la cavalerie et de l'infanterie aux avant-postes est nécessaire pour assurer la sécurité des armées. Les cavaliers ne peuvent guère alors prétendre qu'à prolonger dans un rayon donné les investigations et les reconnaissances auxquelles se livrent les troupes d'avantgarde, a Pendant cette phase, on ne doit pas, dit Napoléon lui-même, fatiguer inutilement la cavalerie. »

Les opérations entamées, la cavalerie est suseeptible de jouer heureusement les rôles les plus

divers, mais toujours appuyée par les deux autres armes, Tinfanterie formant en quelque sorte le pivot de la manœuvre. Ce qui ne signifie nullement d'ailleurs que « le morcellement du combat d*infanterie » ait pour concomittant « un fractionnement parallèle de la cavalerie ».

Il y a de nombreuses circonstances où le général en chef trouvera avantage à réunir toute Fa cavalerie en une seule masse, à en former une division provisoire sous le commandement d'un général de cavalerie, et ài la maintenir immédiatement sous sa main de façon à la faire agir à l'instant et au point voulu dans la bataille ou dans la manœuvre. Napoléon procéda fréquemment ainsi. Nous le voyons avant léna grouper tous ses cavaliers pous les ordres de Murât et en inonder la vallée de la Saale. Mais dans ce cas même l'empereur ne considéie pas sa cavalerie comme une âme indépendante.

Donc, si Ton imagine que le matin du 13 la cavalerie opérait pour son propre compte sur le plateau de Perthes en avant des zones de ra.ssemblement des deux armées, comme je l'ai lu dans un journal, on admet une erreur dans l'emploi de la cavalerie, ou bien qu'on faisait là simplement une page de littérature brillante, un horsd'œuvre.

Je préfère supposer que s'avançant en trois

colonnes dans la direction Ilozoy-sur-Serre- Rethel, l'avant-garde générale marchant sur la route la plus à gauche, le général Duchesne, craignant l'arrivée d'un parti ennemi sur son

AUX MANCEUVRES 167

flanc droit, a réuni à Avançon ses deux divisions de cavalerie en une seule division provisoire sous les ordres du général TreymuUer. Soutenue à distance par le II" corps, cette cavalerie a pour mission d'explorer la région au Sud de Relhel, de reconnaître Tennemi et de retarder sa marche s*il fait mine de se porter sur Chateau-Porcien.

Marchant également sur Rethel en trois colonnes partant de Bourcq, de Vouziers et du Ghesne et ayant pour son flanc gauche la même préoccupation que le général Duchesne, pour son flanc droit, le général Kessler devait prendre la même disposition, lancer dans la même région sa cavalerie massée sous les ordres du général Farny, avec une mission identique.

Dans ces conditions, les deux cavaleries se rencontrent au débouché du tunnel du chemin de fer entre Sault-lès-Rethel et Perthes. Chacun des partis s'engage, cherchant à s'assurer si son adversaire précède une armée, ou tente simplement d'opérer une diversion et d'inquiéter Tennemi avec la poussière de ses chevaux. La 5" division s'avance contre une brigade de la 3*. Mais cette brigade n'est qu'une amorce. Elle se replie et la 5" division qui la poursuit se voit chargée sur son flanc par la 2*^ division débouchant à l'Est de Perlhes. La 4" division lance à la rescousse à droite sa brigade de cuirassiers, tandis que les deux autres brigades marchent par la gauche, mais elles arrivent trop tard pour prendre part à l'action.

Une heure après, la cavalerie de l'armée A s'efforcede nouveau de percer lacavalerie de j'ar-

méequise dirige vers Relhel. Les roanchoDS (1) font face à gauche et reçoivent le choc. Après \a mêlée le général Brugère décide que le parti À possède l'avantage du nombre et il le pousse sur les (êtes de colonne du parti B pendant que la 3* division est portée vers Saulces- Mouclin où doit se trouver Tavant-garde de Tarmée et que la 2^ division va rejoindre ses cantonnements.

Peut-on affirmer, comme font Frilz Hœniget certains auteurs allemands, qu'un choc de grandes masses de cavalerie ouvrira fatalement dans l'avenir une campagne importante et qu'un succès pourrait être décisif? La place d^une masse de cavalerie peut différer selon les circonstances et d'autre part il semble difficile d'admettre qu'un engagement de cavaliers puisse emporter rien de décisif avec lui. Je perçais mal Tinfluence des combats de Perthes sur la suite des opérations. Le général Duchesne se sait en sécurité sur son flancdroit. Mais la présence de la cavalerie du parti A devant sa colonne de gauche ne parait guère gêner le général Kess- 1er.

Le général Duchesne a formé avec sa i^^ division d'infanterie appuyée par la V^ brigade de cavalerie une avant-garde générale des trois armes. Elle prend la route Rubigny, Chaumont- Porcien, Adon, Doumely, Herbigny, Justine, Arnicourt, Sorbon. Le reste du 1" corps suit la même route que l'avant-garde générale. La 3°* division s'avance sur la grande route

(l)Lc8 manchons sont portés par les troupesdn parti B.

AUX MANOEUVRES i69

de Retbel par Rozoy, Fraillicourt, Seraincourt, Ecly. La 4® division passe par Montloue, le Thuel, Waleppe, HanDogne,Bannogne, Saiat- Fergeux, Condé-les-Herpy. Vers six heures et demie du matin les colonnes franchissent la ligne le Thuel, Fraillicourt, Rubigny.

Le général Duchesne aen observation sur ses flancs à gauche le 5* régiment de dragons, à droite le 3*" régiment de chasseurs.

Dans Tarmée du général Kessler, la 40* division d'infanterie, appuyée à droite par la 6* brigade de cavalerie, à gauche par la 20^ et renforcée de l'artillerie du VI* corps, forme une avant-garde générale chargée de prendre pied sur les hauteurs de Novy. Vers 9 heures du matin elle atteint les environs d'Amagne. Le reste de Tarmée suit la direction générale d*Altigny à Relhel. Le VP corps passe par la riv*; droite de TAisne, le XX* par la rive gauche. Les têtes de colonnes franchissent à 8 heures du matin la ligne Pauvres, Attigny, Ecordal. Vers 10 heures Tavant-garde des trois armes du général Kessler se présente devant Novy, occupé par un parti de chasseurs à cheval de Tarmée A.

(il suivre.)

Lucien CoRrEcuoT.

NICOLAS POUSSIN Lettres de Rome et de Paris

[Suite) .

A M, de Chantelou.

Paris, lo 6 juin 1642.

Monsieur, si Tor, paradis des avares et enfer des prodigues, avait quelque peu de la sensibilité qu'il ôte à qui plus en a plus en voudrait avoir, il éprouverait un plaisir démesuré, lorsqu'aux yeux de ceux qui le tenaient pour faux, il apparaît au contraire dans tout son éclat, grâce à la vertu de la pierre de touche, qui sur le front de soi-même le découvre parfait en sa finesse. Tel est le sentiment que j'éprouve en apprenant que j'ai réussi à triompher de la mauvaise impression que la bonne âme de Monseigneur avait reçue contre moi, par Teflet des menées d'hommes envieux de la prospérité d'aulrui. Néanmoins, au lieu de répondre par la haine à la haine que me portent mes rivaux,

je sens que je dois me venger d'eux en leur faisant du bien et du plaisir ; d'autant que leur perversité sera cause que son Excellence, qui me trouve si franc et loin de la fraude, non seulement ne prêtera plus Toreille aux persécuteurs de mon honneur, mais au cootraire, se confiant en ma loyauté plus que jamais, voudra bien m'employer en de meilleures occasions que par le passé. Je suis, Monsieur, votre humble serviteur.

Poussin.

A M, le Commandeur del Pozzo.

Paris, le 8 août 4642.

... Je n'ai pu répondre à votre dernière du 27 juin, qu'après mon retour de Fontainebleau où j'étais allé comme je vous l'ai écrit dans ma dernière, M. de Noyers m'ayant ordonné de m'y rendre afin de voir si les peintures du Primatice, altérées par les injures du temps pouvaient être restaurées, et s'il y aurait quelque moyen de conserver celles qui sont restées intactes.

J'ai profité de l'occasion pour lui parler du désir que j'avais de retourner en Italie, afin de pouvoir amener ma femme à Paris. Ayant senti les raisons qui me font désirer ce voyage, il m'a fout de suite accordé ce qui est l'objet de ma plus grande satisfaction^ avec une grâce incomparable, sous la condition cependant de donner

un tel ordre aux choses commencées par moi, qu'elles ne reslassenl point en arrière, et que je fusse de retour à Paris pour le printemps prochain ; de sorte que je vais me disposer à ce voyage, qui, je Tespère, aura lieu au commencement de septembre prochain...

. Au même,

Paris, le 18 septembre 1642.

...J*ai reçu hier votre lettre du IB août, à laquelle celle-ci servira aussi de réponse ; n*ayant pour le présent autre chose à vous dire, sinon que mardi prochain, si Dieu le veut,je me mettrai en voyage. J'écrirai à V. S. do Lyon et des autres lieux où je me trouverai, afin que vous sachiez que partout où je serai vous aurez en moi un très humble et très dévoué serviteur. Je finis en vous baisant les mains.

A M, de Ghantelou,

Paris, le 21 septembre 1642.

Monsieur, vendredi au soir je reçus votre lettre avec les dessins de la chapelle de Dangu. Voici comme je considère lesdits dessins desquels je dirai librement mon opinion, sauf toutefois un meilleur avis. Ceux de M. Le Vau et ceux de M. Adam diffèrent très-peu, ayant été peut-être astreints à la même chose par la si-

tuation de la porte de ladite chapelle. On les peut également estimer, pour ce qui touche la distribution des pilastres ; mais il me semble que les colonnes rondes de Tautel de M. Le Vau ont meilleure grâce que les pilastres qui touchent Taulelet qui enportent le fronton,dansle dessin de M. Adam, marqué B. D*aulre part, la proportion du tableau, dans le dessin de M. Adam, est plus belle et plus commode pour peindre quelque chose,que n'est celle de M. Le Vau. Pour ce qui est des flancs de la chapelle, il me semble difficile de pouvoir faire une meilleure distribution que celle qu'ils ont faite dans leur dessin marqué X. Pour ce qui touche les ornements des enlrepilaslres, il me semble qu'étant cannelés et riches d'eux-mêmes, il se faut bien garder de gâter leur beauté par la confusion des ornements ; car tels incidents ou parties accessoires ne doivent être adaptés aux œuvres dont les parties principales sont déjà belles, si ce n*est avec de la prudence et un bon jugement, afin que par iceux il leur soit apporté de la douceur etde la grâce, les ornements n'ayant été inventés que pour modérer unecertaine sévérité qui constitue l'architecture simple. C'est pourquoi il m'a semblé qu'il suffirait d'orner les|entrepilaslres de la manière que je l'ai enseigné au dessin marqué Z. J'ai communiqué ma pensée au sieur Adam, qui l'a apprpuvée. Pour ce qui est de la frise, un feuillage y conviendra fort bien, pourvu qu'il soit d'assez bas-relief, afin qu'il reçoive moins la poudre et l'ordure. Vous avez. Monsieur, fait apporter des exemples de Rome qui pourront beaucoup servir. Si, puis après, Dieu

me donne la grâce de revenir sain du pays là où je vais, je me ferai un véritable plaisir de faire le^ dessins deTornement de la voûte, avec tout ce qui plaira à Monseigneur et à vous de me commander. Je joindrai à la présente ces deux lignes, pour vous supplier de croire que je pars d'ici avec grand regret de n'avoir pas le bonheur de vous dire adieu personnellement, et de ce qu'il faut qu'une feuille de papier fasse cet office pour moi. Je vous dirai donc adieu : Adieu, mon cher protecteur; adieu, Tunique amateur de la vertu ; adieu, cher Seigneur, tous qui méritez vraiment d'être honoré et admiré ; adieu, jusqu'à tant que Dieu me donne la grâce de revoir votre bégnigne face. Cependant je demeure, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Poussin.

{A smvre,)

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