D'APRÈS VON DER GOLTZ
Il faul se garder de prédire l'avenir des Etats sur dos analogies historiques. C*est un exercice de rhétorique absolument dépourvu de critique et de sérieux. Les combinaisons que nous présente la vie des peuples ne demeurent jam.iis complètement identiques et de cequ*une époque nous paraît beaucoup ressembler à telle autre, nous ne sommes nullement autorisés à induire qu'elle se terminera dans une même apothéose ou dans une même catastrophe.
Pourtant je me refuse à considérer l'histoire comme un vain catalogue de faits accomplis et il faut avouer qu'elle resterait un passe-temps bien futile si elle ne possédait le pouvoir de nous éclairer sur nous-mêmes et sur les intérêts de notre pays, si elle n'était capable denousdonner des leçons de politique, de nous aider à prévoir et à éviter des fautesoù tombèrent nos ancêtres. L'histoire est l'expérience des nations. Avec un peu de méthode nous y découvrons un enseignement solide et d'utiles indications de conduite. Nous y apprenons le déterminisme des phénomènes sociaux et si nous savons nous défendre de prendre nos préférences pour des réalités, nous pouvons y trouver les premiers éléments d'une saine physique politique, a Vous
LA PRUSSE EN 1806 d'aPRÈS VON DER GOLTZ 1051
verrez dans Thisloire universelle, disailBossuet aa Dauphin, renchaînement des affaires humaines, et par là vous connaîtrez avec combien de réflexion et de prévoyance elles doivent être gouvernées. »
Je ne sais guère, dans la période moderne, d'annales plus fécondes en révélations excellentes que celles de la Prusse vers 1806. On y distingue comment au milieu d'une prospérité apparente s'écroule un Etat, comment unpeuple se ressaisit dans le malheur et se relève à force d'énergie patriotique. Maurice Barrés, dans la première conférence qu'il fît à la Patrie française, nous invita à appliquer notre attention suri'œuvre de reconstitution nationale entreprise par la reine Louise et ses sujets pendant les dures années qui suivirent léna. Je crois que nouspouvons tirerun égal profit d'une méditation attentive des erreurs qui préparèrent cette défaite. J.es Prussiens d'alors cultivaient avec tendresse quelques-uns des vices intellectuels où nous nous complaisons et s'abandonnaient volontiers à ces dérèglements politiques où se laissent aller les Français de nos jours. Leur grand écrivain militaire, le baron Colmar von der Goltz,montrfc d'une façon claire comment toute cette métaphysique faillit amener la ruine de son pays. On est frappé, en lisant « Roshach et léna » (1), du caractère éclatant dont l'auteur a su revêtir certaines vérités biologiques et de la sagacité avec laquelle il enchaîne les effets aux causes. Sans
(1) Un volume, traduit par le commandant Chabert, W. Hinrinchseo, éditeur.
105â l'action française
me livrer au jeu facile et suspect des rapprochements, je voudrais essayer de dégager de l'analyse abondante de Técrivain allemand, quelques lois historiques dont la défaite d'Iéna a fait la vérification expérimentale et qui me semblent applicables à tous les temps, toutes choses demeurant égales d'ailleurs.
Evidemment von derGoltz se place à un point de vue particulier, il rapporte tout à l'armée, mais il fait remarquer, avec un grand sens des réalités, que les catastrophes militaires sont intimement liées, non seulement à la direction des affaires de l'Etat, mais encore au développement de la vie publique, a Ecrire l'histoire d'une défaite, dit-il, c'estécrire en même temps l'histoire de la politique qui l'a précédée, du gouvernement et de l'esprit du peuple. » Et tel est bien le concept général de son œuvre.
Examinant d'abord les « causes apparentes » qui ont amené le désastre d'iéna, von der Goltz aflirme qu'il faut citer en première ligne a une politique malheuieuse qui conduisit d'une manière irrémédiable le vieil État prussien à sa perte ». L'idée de Hardenberg et de Haugwitz qui dirigeaient alors la Prusse, était d'exploiter la crise européenne suscitée par Napoléon, sans tirer l'épée, en louvoyant et en ménageant les uns et les autres, (c Chercher à obtenir une part de butin, écrit von der Goltz, sans avoir la résolution formelle de la conquérir sur l'adversaire n'est ni honorable ni prudent. Uns poUtique qui pèche volontiers en eau trouble est dangereuse^ elle n'est tonne que lorsqu'elle est intimement liée à beau^ coup (f audace et deforce^ car il n'est pas de puis-
LA PRUSSE EN 1806 d' APRÈS VON DER QOLTZ 1053
sance qui nous permettra de la jouer impunément si nous ne lui inspirons de la crainte, »
Mettre rarmée sur le pied de paix, en janvier i 806, c'était se livrer à la merci de Tennemi; se montrer agressif en août an milieu de circonstances défavorables et sans être préparé à la guerre, était une folie.
Fatalement une .politique ainsi décousue exerce une influence néfaste sur l'armée qui va entrer en campagne. On manque de confiance dans la direction supérieure qui a laissé échapper Tinstant favorable, pour s'engager dans un moment inopportun. Le regret de Toccasion manquée et par suite une hâte fiévreuse de rattraper à tout prix le temps perdu met les troupes dans une disposition maladive. « Une telle disposition engendre toujours Vindécision unie à la précipitation. »
a La Prusse, résume von der Goltz, entreprenait dans les conditions les plus dangereuses un duel contre un adversaire supérieur ; d'où résulta la timidité dans la conduite de l'armée, qui ne voulait s'avancer qu'à coup sûr, et revenait toujours sur des pas à moitié faits. »
Mais les tergiversations de la politique et du haut commandement, la composition malheureuse du quartier général, l'infériorité numérique des troupes ne sont que les causes extérieures du désastre, et il est plus intéressant, dit notre auteur, de pénétrer les raisons profondes, organiques, qui ont amené la faiblesse intérieure de l'armée prussienne.
Dans cet ordre d'idées, von der Goltz cite d'abord l'influence de Tesprit de l'époque.
<c Cet esprit, écrit-il, se manifesta d*uDe manière effrayante après la défaite : au lieu de Texplosion du sentiment national exaspéré, qui appelle aux armes pour venger la défaite de Tarmée, nous trouvons de l'indifférence, quelquefois même une joie maligne pour les malheurs survenus; souvent et avant tout,une soumission à la force des faits accomplis qui blesse le sentiment de Thonneur. » Dans les campagnes le propriétaire terrien, les paysans, se montrèrent encore assez bien, mais dans les villes « le grand nombre des gens instruits se laissa aller au nouvel état de choses avec une facilité attristante ». Napoléon, il est vrai, sut déployer une adresse incroyable pour travailler Topinion publique à son profit. Mais il n'y eut guère traces de résistance. Lapresse prussienne s*empressa d'encenser le ^vainqueur et Tadministration se mit à la disposition de Tennemi partout où il se présenta. Les preuves de l'aberration du sentiment national, chez ceux que nous pourrions nommer les intellectuels allemands de cette époque, abondent. A Leipzig la population a bien pensante » demandait qu'on reçut l'ennemi avec « prévenance et corâÀalité ^. A Berlin, le général Hulin fut obligé de modérer le zèle du bourgmestre et du conseil de la ville. Un journaliste prussien écrivait en parlant du gouverneur français : « Voir cet homme méfait du bien. » Quant à l'empereur il était communément appela par les vaincus « le héros », « le grand », n Va fable ». « La magnanimité de Napoléon, la perfection de son armée, la bonne humeur des oiliciers français, la no-
LA PRUSSE EN 1806 d'aPRÈS VON DER GOLTZ 1055
blesse des senlimenls de la grande nation étaient célébréos sur lous les tons, i II est curieux de constater la part que prirent les juifs dans toutes ces manifestations. Von der Goltz ne s'exprime sur leur compte qu*à mots couverts, mais leur rôle nous est connu par ailleurs, et n'est-ce pas les Israélites que lui-même désigne en parlant de « cette race vile qui, non contente d'avoir été vaincue, cherchait encore le mépris de l'ennemi et s'en montrait reconnaissante ». Ces « libres adorateurs du succès » entraînèrent à leur suite les Allemands les plus cultivés, les plus civilisés comme on disait. « La maladie, fut courte, mais on ne peut nier qu'elle aitexisté », déclare von der Goltz^ et il se demande « comment on avait pu en arriver là »?
Âhl l'écrivain allemand n'hésite pas, il marche droit au mal et le découvre sans ambages.
Il y a bien, reconnaît-il, un peu de la faute de la centralisation que s'était efforcée d'établir le grand roi. Le peuple et les fonctionnaires,habitués à recevoir en toutes choses une direction du pouvoir central , se trouvèrent pris au dépourvu quand cette direction qui s'étendait à tout vint à manquer. Mais le vrai dissolvant des forces prussiennes, ne vous y trompez pas, c'est . « le libéralùme » triomphant.
tt Plus encore que celui de Frédéric-Guillaume II, le règne de Frédéric-Guillaume III fut franchement libéral, suivant les idées de l'époque... Le gouvernement était autocratique quant à la forme, mais au fond il était démocratique. »
« Ce gouvernement, disait Clause^itz, se dis-
1056 l'action prançaisk
tÎDgue surtout par une certaine tendance au libéralisme. Les différents conseillers de cabinet qui se succédèrent aux affaires de Tintérieur semblent avoir eu pour principale préoccupation d'arriver à la liberté et au progrès dans le sens qu'on avait coutume d'attribuer à ces mots à cette époque. Ils se considéraient, en quelque sorte, comme des tribuns du peuple qui, placés à côté du trône, devaient mettre un frein à l'esprit aristocratique du ministère noble et de diriger le gouvernement selon l'esprit du temps. Ce rôle ne leur fut pas difficile, car d'un côté ils étaient eux-mêmes gens n'appartenant pas à de grandes familles, n*ayant pas par suite d'idées aristocratiques innées, et ne devant attendre du progrès que des avantages sans aucun inconvénient; d'autre part, ils pensaient que nager avec le courant était le meilleur moyen d'échapper à sa violence. C'est ainsi qu'ils espéraient conjurer Forage qui s'accumulait à Paris depuis 1789(1). »
« Cette direction donnée par le gouvernement porta ses fruits : on s'inclina devant les mouvements révolutionnaires du pays ; les paysans et les bourgeois furent satisfaits. »...
Un Maurras admirera von der Goltz d'indiquer si nettement l'influence du système politique sur la mentalité générale et de comprendre que le libéralisme de l'Etat doit nécessairement
(1) Il parait iotéressant de remarquer qu'en dissociant ot en décérébrant peu à peu les nations europôennest les principes de 89 firent la faiblesse de ces royaumes et préparèrent les yictoires de Napoléon.