‹ L'action française (volume 2)Chapitre 17 sur 180 · A PROPOS · texte numérisé non relu

A PROPOS

DE

a L'AFFAIRE BRIERRE » (1)

Il parait qu'elle n*est pas lerminée par l'arrêt de la cour d'assises d'Eure-et-Loir : et même en cas de cassation, un nouvel arrêt de condamnation ne fermerait pas le débat. S'il faut en croire les reporters, le procès de l'assassin de Corancez va être promu au rang d'Affaire. Brierre est innocent, comme Dreyfus, le vrai coupable est connu de quelques initiés, comme Esterhazy; la Ligue pour la défense de lu liberté indiv^iduelle va intervenir, comme la Ligue des droits de f Homme ; et M. Henri Coulon, dont le talent ferme et précis semble voué à d'autres tâches, se prépare à jouer les Trarieux. M. Zola n'a pas encore donné, mais M. Alexandre Hepp s'attendrit quotidiennement dans le Figaro. L'âme de nos grands intellectuels reprend le deuil : Texccllent M. Séailles en oublie le martyr Hervé, le pieux M. Buisson en néglige son prêche... Seuls, MM. Joseph Reinach et Bernard Lazare ne bougent pas.

Ëh bien: non I il ne faut pas que les sottises

(1^ Ce n*est pas seulement parmi les philosophes et théoriciens sociologues, c*est aussi chez les juristes, chez les techniciens rompus au maniement des intérêts positifs, des affaires^ que V Action française Toit peu à peu s'introduire sa doctrine politique et sociale toute monarchique et traditionnelle.

Un exemple de ce rayonnement de nos idées nous est donné dans la fine chronique que Ton ya lire, et que nous trouvons, sous la signature de M. lienry Lassorre, avocat* dans l'excellent journal VAVDIESCE^ organe spécial de la Magisiraturcy du Barreau et du Notarial.

recommencent Ceux d'entre nous — quorum pars varva fui — qu'une sentimentalité exacerbée, je ne sais quelle obsession mystique d'une humanité irréelle (il n'y a pas une humanité^ il y a des hommes) avaient entraînés dans la cohue dreyfusienne et qui ont su, en s'avouant à euxmêmes leur niaiserie, se remettre dans la droite ligne du sens commun, sont stupéfaits d'entendre aujourd'hui certains adversaires déclarés de la conspiration faire chorus, à propos de Brierre, avec les pleurards de la presse boulevardière, et les anarchistes de Sorbonne. Serait-il donc vrai que la crise dreyfusienne fût dans les deux camps une crise d'inintelligence?

Il n'y avait qu'une raison de combattre le Dreyfusisme : ce n'était pas le souci de l'honneur de « notre chère armée » qui était bien de taille à défendre sa vertu, ce n'était pas la haine des Juifs, un mysticisme de cathédrale à opposer au mysticisme de loge, de temple ou de synagogue : c'était — et hors de là tout était vain — la notion de l'Etat, de l'Ordre public, du Salut public, loi suprême. Cette idée, ou mieux cette réalité, mon maître et ami Charles Maurras fut — de 1897 à 1900, — presque le seul, sinon le seul, à l'opposer systémaliquement. dégagée de toute scorie sentimentale, aux vagues entités dreyfusiennes. Son clair génie a dissipé les obscures nuées qui pendant la tempête nous cachaient la vérité nationale : il ne faut pas que les nuées se reforment sur d'autres esprits, il ne faut pas, à propos de Brierre, recommencer l'afiTaire Dreyfus.

Or, l'affaire Dreyfus recommence, c'est-à-dire l'Ordre est violé, l'Etat, dont la force soutient notre vie, est ébranlé chaque fois qu'un arrêt sonveraia de Justice est arraché aux autorités qui seules ont mission de l'Etat pour le contrô-

1er et le casser et livré aux bétes, à TOpinion. Les sept membres du Conseil de guerre avaient seuls charge légale de dire la vérité légale sur le point de savoir si Dreyfus avait vendu à l'ennemi le sol où sa tribu avait planté sa tente. Les douze jurés de Chartres avaient seuls charge légale de dire la vérité légale sur le point de savoir si Brierre avait tué ses cinq enfants. Si la Cour suprême décide qu'ils n*ont pas dit légalement cette vérité, d'autres jurés, désignés par elle, auront charge de la dire à nouveau. Leur verdict seul peut être la vérité. Nous ne voyons pas dans l'affaire la place des reporters, des professeurs en Sorbonne et de la Ligue de la Uherii individuelle.

Voulons-nous prétendre que les juges du Conseil de guerre, que les jurés sont infaillibles? Non.

Mais si les sociétés humaines, les nations estiment qu'il est nécessaire au bon ordre, à la sécurité publique que certains faits soient réputés crimes et punis comme tels, et puisque, l'homme étant faillible de sa nature, il ne peut pas y avoir sur ces faits de vérité absolue, il a fallu créer une vérité légale. Quand les conditions de cette vérité sont remplies, elle s'impose au respect de tous : elle n'est qu'une fiction sans doute, mais la Nation, l'Ëtat, sans lesquels nous serions une poussière inerte, dispersée à tous les vents, ne sont-ils pas aussi des fictions?

Si le procès Brierre, régulièrement jugé, terminé par un arrêt définitif, peut être instruit à nouveau par les particuliers, tous les procès criminels, correctionnels, civils, commerciaux pourront l'être aussi. Autant de degrés de juridiction que d'individus! Nous tombons dans l'anarchie.

Les leçons de l'affaire Dreyfus sont-elles déjà

oubliées? De ce qu'à voir ses représentant conlemporainSj nous avions méconnu la grandeur de l'Etat, nous n'en fûmes pas moins coupables — consciemment ou inconsciemment — au cours de Taffaire Dreyfus, de n'avoir pas compris que la rébellion contre la chose jugée mettait son existence en péril. Que si certaines attitudes fâcheuses et de trop patentes insuffisances dans le procès Brierre ont pu nous choquer, nous troubler peut-être, elles ne diminuent en rien la valeur légale de la sentence.

Diminuent- elles même — quoique ceci, au pand scandale des mystiques de l'anarchie, importe peu — sa valeur morale?

Le procès de Chartres est-il un procès extraordinaire ?

Nous ne parlons pas de Thorreur de ce crime en soi. Nous ne croyons pas avoir à prouver notre sensibilité en pleurant ici sur ces malheureux enfants.

Qu'est-ce qui trouble les consciences vacillantes ?

Brierre n'a pas avoué! Brierre n'a pas été vu au moment où il tuait! Brierre s'est déclaré innocent après le verdict ! Le président a été violent et agressif! Les témoins n'étaient pas impartiaux ! Le défenseur a été médiocre !

Et après?

Les grands criminels — ceux dont la pensée a dirigé le bras — n'avouent jamais. Les assassins dangereux savent s*assurer le huis-clos. Les coupables les plus avérés protestent de leur innocence. Les magistrats bien équilibrés ne pullulent pas et les bons avocats sont rares. Faut-il donc renoncer à juger?

Les conditions du procès Brierre sont celles de la plupart des procès criminels. Non d'un

aveu, non d'un témoignage direct, mais d'un ensemble de faits, de circonstances, les jurés ont dû se demander s'il se déduisait pour eux une certitude de culpabilité.

Faut il décider que la certitude déductive ne peut pas servir de base à une condamnation?

Les jurés ont eu cette certitude. Elle est devenue la vérité, tant que leur arrêt n'est pas cassé, mais cassé par la juridiction compétente et non par l'opinion.

Ceux d'ailleurs qui, du dehors, avec leurs impressions de public plus ou moins bien renseigné, critiquent le verdict, sont-ils certains que, jurés, ils n'auraient pas prononcé comme les douze inconnus de Chartres?

Que des publiciste.'z, condamnés par vocation ou nécessité, à faire pleurer leurs lecteurs, commencent une campagne contre l'arrêt de Chartres, c'est leur rùle : plus d'un a du talent, nous lirons de la bonne copie.

Mais les juristes, les chefs de Ligues d'intérêt public, qui les suivraient, donneraient, s'ils persistaient dans leur dessein, une bien misérable idée de la qualité de leur intelligence.

Nous avons tenu à dire hautement notre pensée sur la campagne qui commence. Brierre va rester d'actualité : nous pourrons donc à un autre point de vue vous en parler encore dans notre prochain numéro.

Henry Lasserre.

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Le dernier bienfait de la Monarchie, par

le DUC DE Broglib {Calmann'Lévyy éditeur,)

Oq s'était souvent demandé par quelle singularité le duc de Rroglie persistait à se déclarer royaliste. Libéral, parlementaire, toutes les métaphores auxquelles il avait sacrifié dès sa jeunesse étaient mille fois mieux servies par la République que par toute monarchie constitutionnelle. Le dernier livre — livre posthume — de ce grand seigneur historien, montre cependant combien il avait compris la fonction essentielle de la royauté. Il écrivait au début de cette belle étude d'histoire diplomatique où il a exposé Tinstitution de la neutralité de la Belgique:

J'intitulerai lo récit que je vaia faire : Le dernier bien^ fait de la Monarchie. A Peiemplodo M. le Duc ri'Aumale, je sois très loin do vouloir rendre ici au roi Louis-Philippe un hommage dont il ne soit juste de faire une part à ses royaux prédécesseurs. Ce jour-là comme tout autre, dans le soin de la grandeur et de la sécurité de la France, il n'a fait que suivre leurs tradition«, et poursuivre le but qu'ils avaient toujours eu en vue. Depuis qu*il y a eu un royaume de France, tous ceux qui ont porté dignement la couronne ont regardé d'un œil inqaiet cette frontière septentrionale dénuée de toute défense naturelle, laissant à découvert avec le chemin de la capitale le coeur même de la patrie, et leur souci constant a toujours été de la reculer et de la défendre. Le roi Louis-Philippe tenait cette préoccupation patriotique aussi bien de Théritage de sa race que du souvenir des combats auxquels il avait pris

part lui-même dans la résistance de la France à la coalition de 1792. C'était le soldat de Valmy qui voulait assurer, contre la menace d'un péril toujours à craindre, l'œuvre de Philippe-Auguste, de Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV.

... // est impossible de ne pas remarquer que des devr dynasties à qui la France a remis ses destinées, il en est une qui a consacré huit cents ans d'efforts et de gloire à défendre et à étendre notre unité nationale sans un jour d*arrêt ni îm pas en arrière, tandis quHl a suffi à l'autre de peu d'années pour la laisser^ après une atteinte qui aurait pu être mortelle, mutilée et toujours vulnérable.

Dans ce traité de haute politique, c'est à peine si l'on trouve çà et là quelque souvenir des phantasmes qui avaient si longtemps égaré la lucide intelligence du duc de Broglie. L'idée de la patrie, du bien public a réussi à chasser de son esprit les chimères libérales. Que n'est-il toujours demeuré diplomate! 11 eût favorisé d'une autre ardeur et par des moyens moins languissants la restauration monarchique. Et il n'eût pas figuré ensuite parmi les moindres des prédécesseurs de M. Delcassé.

Il serait sans doute exagéré de considérer le Dernier bienfait de ta Monarchie comme l'expression d'un « repentir d. On aime beaucoup mieux mettre ce livre à sa place dans le courant des idées contemporaines. Il marque un progrès vers l'ordre et vers l'autorité. Nous sautons que le duc de Broglie, mort avec son siècle, n'en avait pas gardé toutes les illusions.

' Le Tombeau de Louis Ménard, par Edouard Champion (Honoré Champion, éditeur).

Plaindra-t-on davantage les méconnus? Il n'y a qu'eux pour être célébrés avec tant de zèle et pour se voir consacrer des volumes aussi élégants. M. Edouard Champion a élevé, avec de pieux con-

cours, et à la mode des humanistes, un di^ne tombeau à Louis Ménard. Des Paul Bourget, des Maurice Barrés, des Berthelot, des Alfred Groisetont apporté leur hommage à cet helléniste qui, nous apprendon, fournissait d'idées Leconle de Lisle. Mais M. Edouard Champion prépare sur a l'œuvre et Tinfluence de Louis Ménard » un livre qui élucidera beaucoup de semblables questions littéraires. Ce tombeau, ce recueil d'opinions, dont quelques-unes ne manquent pas de critique, sera précieux à toutes les personnes qui ont du goût ou seulement de la curiosité pour Pauteur des Rêveries d'un paierimystique. Ne manquons pas de dire enfin tout le plaisir que nous avons pris à l'introduction de M. Edouard Champion, sorte d'Apologie pour les Méconnus, d'nn ton à la fois ému et ironique, et nourrie de la meilleure littérature.

Antour d'une vie, mémoires de Pierre Kropotkine

(Stock, éditeur).

Ces mémoires, d'une lecture bien longue (et ce n'estpas en cela seulement qu'ils participent des romans russes) présentent deux parties dont Tune pourrait avoir pour litre : Comment on devient anarchiste^ et la seconde : Vart d'être anarchiste. On y voit comment un jeune prince russe, d'une sensibilité maladive, et, par surcroît, à demi autodidacte, ne pouvait manquer de finir par être l'auteur des Paroles d'un révolté. Déjà Tourguéneff, dans Père et fils, nous avait montré de pareils caractères. 11 y a certainement dans l'histoire de cet aristocrate russe, d'abord favori d'un tzar, puis agitateur révolutionnaire, des éléments de romanesque qui plairont à beaucoup de personnes, même sensées. Il serait vain de vouloir faire comprendre ce qu'il y a de niais et de dégoûtant dans Panarchisme — celui de Kro-

potkine comme les aatres — à tous les lecteurs que n'auront pas rebuté, dès la vingtième page, une abjecte sensiblerie et ce qu'un Allemand appelait « Topimisme sans vergogne ».

Molière moraliste, par Jean Ganora (à la Société positiviste).

Il faut signaler celte brochure, non pas sans doute pour sa valeur propre : on pouvait marquer avec plus d'originalité les rapports de la morale positiviste et du bon sens traditionnel français. Mais c'est une trop favorable . nouveauté que l'accession d'un jeune homme au positivisme pour qu'on puisse la passer sous silence. Incomparables bienfaits de la doctrine d'Auguàte Comte ! Lorsqu'on songe à la quantité d'innomables choses que la métaphysique révolutionnaire n'eût pas manqué de faire dire en un pareil sujet à M. Ganora demeuré dreyfusien, on lit avec plus de faveur les pages, même médiocres, de son Molière moraliste. On a d'ailleurs une garantie que M. Ganora écrira un jour des ouvrages plus solides :et c'est la doctrine même qu'il a adoptée. Il semble bien qu'il y soit venu par « religion de l'Humanité ». 11 n'est certes pas commun de voir si heureusement aboutir un mouvement en lui-même anarchique et détestable.

Jacques Bainvillb.

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