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Ni la crilique, ni le public n'auront fait aux Complaisances de M. Gaston Dévore, à la Renaissance, l'accueil réfléchi et, en somme, favorable qu*une telle œuvre méritait.
Cependant que je formule mon sentiment sur cette œuvre, on nous en annonce les dernières représentations. Et, quand on lira cet article, elle sera remplacée, sur raffiche, par une comédie nouvelle de MM. Jules Case et Morel, Stella. Comme nous nous préoccupons moins, ici, de Tactualité théâtrale, que des contributions du théâtre à notre réforme intellectuelle, nous n'éprouvons aucune confusion à étudier une œuvre dramatique, après même que sa carrière est venue à son terme.
M. Gaston Dévore a fait représenter les Demi- Sœurs et la .Conscience de VEnfanit avant les Comvlaisances. Il s'est signalé, dans ces œuvres, par une pénétration subtile des âmes attentives aux mouvements profonds et secrets do leur vie intérieure. Et il y a peu d'auteurs qui réussissent à émouvoir aussi fortement, au théâtre, par la seule vertu dramatique des conflits delà conscience. Ou, au moins, il est un de ceux qui manifestent une prédilection notable pour les ressorts dramatiques tirés de la seule psychologie.
Les Complaisances se rattachent à la tradition de la grande comédie de mœurs, dont le Misan-
thrope est le plus haut modèle. Elle se propose de nous corriger de nos travers, comme Tilluslre chef-d'œuvre classique, en nous mettant sous les yeux les torts qu'ils peuvent nous causer et à autrui. L'obsession de l'œuvre maîtresse de Molière y est même presque trop sensible. L'objet que l'auteur paraît s'y être proposé, semble précisément le triomphe de Phiiinle sur Alceste, de Tindulgence sur l'austérité.
Il y a, en effet, une empreinte évidente, et qui était inévitable, d'Alceste sur Kargès, intellectuel farouche et véhéfnent, en révolte contre les conventions sociales et contre toutes les atténuations de la vérité, dans les relations humaines, même contre celles qui sont de simple politesse et de courtoisie.
Ce provincial intolérant, desséché par la flamme aride de l'esprit scientifique, s'est mis à part de l'humanité, à un tel point que, fanatique de ridée en soi, il ne tolère pas, autour de lui, la plus innocente illusion, pas môme celle qu'avait, en son talent d'aquarelliste, la charmante Julia, sa filleule, qui lui garde une gentille tendresse, intimidée par ses habituelles rudesses.
11 n'est pas plus ménager des arrangements du député Nartol, beau-frère de Julia, ni des contraintes douloureuses que s'impose M^^^Nar* toi, pour entretenir son mari, depuis dix ans, dans l'illusion d'un amour qu'elle n'a jamais éprouvé. Il abuse de son amitié pour cet homme politi(iue jusqu'à vouloir lui imposer une interpellation au gouvernement, dont il est le soutien, et qui va l'appeler à une grande am-
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bassade, sur un abus de pouvoir de son préfet contre un médecin, qui a été hostile à ses combinaisons électorales. Sur le refus de Nartol, il confie le dossier de son interpellation à un dé- Duté de l'opposition, ambitieux sans scrupules, oui use de son intransigeancefougueuse, comme du meilleur moyen d'agir sur ses adversaires et de les réduire à sa merci. r.xj„„.
Comme Nartol a besoin de la neutralité de ce redoutable corsaire politique, il est amené, par l'obstination de Kargès à poursuivre la réparation de l'injustice de son préfet, à lui laisser croire qu'il appuiera ses prétentions à la main de .a belle-sœur. Juliaest riche. Le jeune député ne lui inspire que de la terreur. Mais elle seresi- Ruerait, au besoin, aie préférer au secrétaire de son beau-frère, quoiqu'elle se sente, pour celuici une inclination assez prononcée. Et voici, déià une pauvre créature charmante, vouée au malheur, par l'aveugle passion de Kargès pour la justice et la vérité.
S'il n'y avait que cela I Mais pendant que Nartol va travailler à déjouer les manœuvres de l'opposition contre le ministère et contre sa propre situation politique, Kargès est resté seul avec M»" Nartol. Cette femme de trente ans, riche, intelligente, nous a laissé entendre, par des attitudes lasses et détachées, par des airs absents de son milieu, par des malaises nerveux, à la pensée et en la présence de Kargès, qu'elle faiblit sous le poids de quelque mal secret.
Elle veut fuir Kargès. Sans qu'il l'attaque de la moindre galanterie, il exerce sur elle, cependant une certaine fascination. Et le mauvais
procédé dont vient d'user Kargès envers son mari, ce retrait de son dossier, qu*il confie à un adversaire, loin de lui inspirer de Taversion pour lui, achève de faire éclater Tadmiration qu'elle couvait, en elle, pour cet homme, qu'elle a aimé, qu'elle aime encore, qu'elle a uniquement aimé. Elle a toujours simulé pour son mari, un amour qu'elle n'a jamais éprouvé. Elle ne s'«st mariée que par dépit d'avoir été refusée par Kargès, à qui elle s'était d'abord bravement offerte. Elle dit tout cela, dont elle étouffe depuis dix ans, à Kargès, qui s'ébahit de ne l'avoir pas compris à temps. Il a toujours professé une aversion orgueilleuse pour les exaltations sentimentales. Il a voulu se préserver des illusions de Tamour, de ses mirages, de ses mensonges. Il a banni, des avenues de son entendement et de sa conscience, tout ce qui n'est pas la vérité nue, aride, froide et douloureuse. Ne vient-il pas de se vanter, le misérable 1 de travailler à émonder l'histoire de France, de ses légendes.
Mais, sous l'effusion douloureuse des confidences de son amie d'enfance, le stoïcisme de notre philosophe se dégèle et se fond. Toutes les forces étouffées de sa jeunesse rompent leurs digues, chavirent sa raison et le jettent dans lès bras de la jeune femme. Et leurs bouches s'effleurent, au moment précis où les pas de Nartol, de loin, annoncent sa venue.
Il est tout naturel qu'à la vue de leur trouble profond, Nartol ait des soupçons. Il l'est non moins que M°^^ Nartol, pressée de questions anxieuses par son mari, lui confesse la vérité> toute la vérité. Il y a assez longtemps qu'elle se
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contraint au mensonge et qu'elle a honte d'ellemême. Mais puisque Kargès a reparu dans sa vie, et Ta délivrée enfin des vilenies et dos servitudes du mensonge social, elle se conforme à son exemple. Elle dit tout sans ménagements à son mari : qu'elle l'a épousé par dépit des sarcasmes et du refus de Kargès, qu'elle s'est prêtée à son amour, dix ans, par pure complaisance, et qu'elle n'en peut plus des duplicités, des perfidies, des comédies de la vie mondaine qu'elle s'est imposées à ses côtés pour servir ses ambitions. Dans son fanatisme pour la vérité, elle ne s'aperçoit pas qu'elle martyrise son mari. Et cela lui importe peu, pourvu qu'elle libère sa conscience et qu'elle atteigne à des sublimités dignes de l'estime de Kargès.
Mais Kargès ne plane plus dans les nuées où son orgueil l'avait isolé. Il souffre très réellement, dans ses sentiments et même dans sa chair, de ses bouderies naïves devant le bonheur. Il souffre aussi du malheur qu'il vient d'attirer à son ami Nartol, par sa manie aveugle de justice et de vérité. Et il est tout prêt de s'avouer qu'il a été dupe, toute sa vie, de cette àprelé et de cette hauteur intellectuelles aussi funestes aux autres qu'à lui-même.
A mesure que se déroulaient les scènes de la comédie de M. Gaston Dévore, il nous devenait impossible de nous dérober à une sensation qu'il n'a pas voulu produire, sans doute, mais qui nous obsédait. Il ne résulte pas des Complaisances que M. Dévore ait voulu y unir l'apologie et la satire de l'esprit dreyfusien. 11 est, au moins, évident que son œuvre a été imprégnée
de l'ambiance dreyfusienne. Et c'est de ce point de vue surtout que cette œuvre était intéressante à considérer.
Ce Kargès est un dreyfusien de l'espèce la plus dure, la plus fermée à toute r.onception hostile à sa vision personnelle des choses, la plus étroite d'idées, puisqu'elle confond son opinion personnelle avec l'absolu. Il est aussi de l'espèce intolérante, puisqu'il n'admet pas d'accommodements, de transactions, de concessions, sur son litige avec son préfet. Il est dans la disposition habituelle de tout sacrifier à son opinion, ses amitiés, le bonheur de ses amis et le sien propre, par une obstination forcenée à * tout rapporter à sa conception personnelle de la vérité.
En dehors de la tourbe des ambitieux qui se sont rués sur l'afifaire Dreyfus, comme sur un véhicule gigantesque offert à l'impatience de leurs appétits, il y a eu des savants, en effet, des esprits aveuglés par le fanatisme des nouvelles idoles, nées des idées révolutionnaires en combinaison avec certains principes de philosophie scientifique, qui ont cru se dévouer à la justice et à la vérité, avec la même ardeur farouche que ce Kargès. Et l'affaire Dreyfus nous a rendu le service de nous révéler l'étal d'esprit féroce de ces fanatiques d'absolu.
Kargès se sauve de l'odieux, cependant, par un reste de bonne foi. Quand il a senti que son culte de la justice et de la vérité est meurtrier du bonheur des autres, comme il l'a été du sien, il ne s'y obstine plus. Il s'avoue qu'il ne sait plus, que tout s'est écroulé, que sa vie ira à la
dérive désormais. Mais il fera grâce à ses contemporains, de son dogmatisme orgueilleux. Et c'est en quoi réside la grande beauté de la comédie de M. Gaston Dévore, dans cet effondrement d'une conscience qui devra s'arracher à une fausse voie.
Félicien Pascal.
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« Ulith », par Remy de Goubmont. — Paris, Société du Mercure de France.
Nous étions fort intrigués par Lilith. C'est un des premiers ouvrages de M. de Gourmont. Il ne se trouvait plus en librairie. Lorsqu'un écrivain s'est manifesté par une production abondante, a non pas fait école (rien n'attristerait plus M. de G.) mais recruté une clientèle intellectuelle d'élite tout acquise à son tour d'esprit et toujours curieuse d'en recevoir d'aigus plaisirs, la réédition d'un ouvrage de début est une épreuve assez redoutable et que guette la malice des amis mêmes. Combien, dans cette foire aux idées qu'est l'époque, restent fidèles à leur direction première, à leur parti pris et résistent aux appels furieux des boutiques ? Combien, conservateurs soucieux de l'ordre aujourd'hui, ont fait un premier livre, un premier article anarchiste? Ou plutôt nous avons tous été anarchistes : car c'est l'être que d'avoir la tête ingénument ou sottement hospitalière à tout ce qui se dit, à tout ce qui se rêve dans tons les livres à 7 fr. 50 et dans toutes les revues jeunes. Excusable à l'âge de la puberté, cette bohème cérébrale doit cesser à l'époque de la vie où il est recommandable de quitter le quartier Latin, de louer un appartement et de s'assurer quelque revenu fixe.
M. de Gourmont n'avait rien à craindre de Lilith, Il
n'a besoin d'aucun sophisme pour accorder la philosophie de i888 et sa philosophie de 1900. C'est qu'en 1888 il avait eu le bon esprit de tirer sa philosophie de son humeur. Et si son humeur a changé selon l'âge comme il advient à tous les hommes, c'est là changement naturel agréable et précieux, comme celui des vins. Quant aux « idées », nous dirait M. de Gourmont, elles n*ont peut-être pas beaucoup d'importance. « Veritas in dicto, non in re, » inscrivaitil, d'après Ilobbes, sur ses chevaux de Diomède. Mais il nous a rappelé avec quelle fine vigueur ! dans sa culture des idées, dans mainte page semée ici et là, de combien de choses essentielles il y va dans le dictum, dans la façon de dire.
L'esprit de M. de G. a deux domaines : l'un d'imagination excitée et amusée, inquiétante, et qui, sous l'ingénieux couvert d'un style délicat et sûr, se divertit à bien des excès, l'autre de raison, de sagesse mûrie, sans être déçue : car M. de G. n'a jamais cru que les raisins soient bons en avril, ni les hommes raisonnables en aucune saison. Mais il ne leur en a pas "voulu pour cela. Je fais allusion aux romans et fantaisies de M. de G. d'une part, de l'autre à ses Epilogues mensueisda Mercure de France, un genre qu'il a créé et où, je crois, tous ceux-là le suivent qui n'estiment rien de supérieur au mouvement d'une pensée se mouvant en pleine liberté dans tous les sujets, renouvelés au jour le jour, de psychologie individuelle et sociale, d'éthique et d'art. Dans ses ouvrages d'imagination, M. de G. nous tend des pièges. On lit, charmé ingénument par cette langue qui est savoureuse, sans tomber jamais dans d'excessives délices, par ce ton souple qui va de l'ironie mesurée et polie à de vraies élévations d'émotion naturaliste et philosophique, par ce peu d'épisode et d'intrigue dont a encore besoin l'auteur le plus dédaigneux du « sujet ». Puis, arrivé
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au bout, on se demande si l'on n'a pas été dupe de l'écrivain, s'il ne s'est pas un peu joué de nous sans qu'on sache bien comment. Et cette ambiguïté est de haut goût.
Lilith, dont il ne me reste plus la place de parler, appartient à l'un et l'autre genre. Ce petit drame sur la création du monde et les « gaffes » du créateur me parait un des meilleurs ouvrages de M. de Gourmont, le plus serré et le plus dépouillé à ma connaissance. Lisez-le. C'est délicieux et c'est fait à ravir. Je le recommande surtout aux chrétiens.
Le Gérant : A Jacquin.
Paris.— Imprimerie F. Levé, rue Cassette, 17.
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