‹ L'action française (volume 2)Chapitre 38 sur 180 · L'ESTHÉTIQUE ET LA FOI · texte numérisé non relu

L'ESTHÉTIQUE ET LA FOI

A Charles Maurras.

L'admiratiou sincère et la profonde sympathie que je ressens pour Charles Maurras m'incitent à lui dédier ces lignes auxquelles il a collaboré. En effet, à la lecture à'Anthinea^ j'ai senti vibrer en moi, pour s'y condenser avec plus de force et de précision que jamais, les éléments d'une philosophie religieuse qui demeure ma consolation après avoir été ma sauvegarde.

Sensible et intelligent, l'homme ne peut goûter la beauté sans s'élever jusqu'à ses lois et à l'ordre de la nature. Maurras Ta magnifiquement exprimé à propos d'une colonne des Propylées : « La volupté qui me pénétrait d'une onde puissante, je l'honorais presque autant que je la goûtais, bien certain que jamais tressaillement plus yt/s/g ne se ferait dans mes entrailles. Un exercice ordinaire de la pensée montre souvent comme il est triste ou honteux d'être un homme sujet au mal et à la mort, mais j'éprouvais ici la noblesse de notre essence; toutes les plus hautes disciplines de la raison rapprochaient de moi la beauté (1). »

Cette réflexion proprement athénienne, où le

(S) AnlhineOy p. 87.

sociologue de Y « Enquête sur la monarchie » se retrouve sous l'artiste en extase, est un commentaire de la définition de Platon : le Beau, c'est la splendeur du Vrai. Tout le livre donne la même note; il fait par les yeux l'éducation de l'esprit, avec un goût subtil, une logique puissante, un charme irrésistible. Impossible de ne pas conclure comme l'auteur après avoir senti par lui.

Quelques lignes, çà et là, me rappelèrent toutefois le titre abandonné « Promenades païennes >», et firent glisser mes pensées de l'esthétique à la morale.

Sentir et comprendre ne constituent pas tout l'homme, agir est encore une de ses fonctions, mais pour relier celle-ci aux deux autres, de telle sorte que Tunité de son àme ne soit point atteinte, il faut un code de principes philosophiques ou religieux. Qu'est-ce que le devoir et de quel droit oblige-t-il? Les philosophes grecs avaient fixé sa source en Dieu, et tandis que le monde païen végétait dans l'idolâtrie, pour eux l'entendement humain s'élevait à des hauteurs qu'il n'a point dépassées.

Mais l'œuvre des sages fut platonique, non moins que platonicienne, leurs grandes âmes étaient infécondes.

11 est par le monde deux sœurs également sacrées et presque jumelles, la beauté et la douleur. L'antiquité divinisa Tune et demeura sage tant qu'elle la sut discerner, mais elle dédaigna toujours l'autre par superbe ou par égoïsme. Que si l'on est tenté de gémir sur le culte disparu, devant les ruines mélancoliques

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qui furent ses harmonieux autels, il faut songer aux larmes qu'il fit verser sans les essuyer jamais! Les consolations philosophiques n*étaient point faites pour tous ceux que le paganisme a broyés...

Pour le « réaliste », croyant ou non, l'apparition du Christianisme est le nœud de Thistoire sociale. Alors fut proclamé le dogme de la fratei*nité humaine et la charité devint une vertu.

il serait puéril autant qu'odieux pour nous dont la tradition chrétienne a fait la force et la grandeur (la conjuration qui la menace ne le prbuve,hélasî que trop bien) de défendre la civilisation antique contre celle de l'Evangile. Nul ne l'a tenté parmi les bons esprits, mais quelques-uns qu'une sensibilité ardente fait revivre amoureusement les beaux jours de l'Hellade, opposent volontiers à l'ancien monde la barbarie baptisée qui fut le berceau du nouveau, barbarie dans les mœurs indépendantes de la religion nouvelle, et qui triompha sur les ruines de Rome des voluptés en délire.

Ils ne soudent pas indissolublement la transformation morale à la transformation sociale qui en fut la conséquence ; prêts à défendre celle-ci contre sa honteuse parodie de 1789, ils déplorent que celle-là ait combiné le culte de la beauté avec celui de la douleur.

Et pourtant, en apportant aux hommes les trésors de Tamour infini, le Christianisme ne bouleversait rien dans leur intelligence et ne contraignait que leurs passions. La révélation ajoute à la raison mais n'y contredit point. Par l'entremise de TEglise se réalisa, pour la pre

mière fois, ralliance de la philosophie et de la religion; ce n'esl pas un mince sujet d'admiralion que l'enthousiasme des Pères pour Aristote et Platon.

Que « la douceur de vivre » ait disparu, que l'art ait subi des éclipses aux premiers âges de foi, il y a peut-être là de quoi froisser un poète, gentis irritabile^ mais non de quoi retenir un philosophe. La loi des réactions s'applique aux sociétés, comme aux individus, sans entamer leurs principes.

Le profll du « Nazaréen », aperçu par .Maurras parmi les dieux d'Athènes, attrista son rêve esthétique, car lui-même, sous l'empire d'une réaction violente, il ne vit pas en la personne du Dieu crucifié le centre de Tordre supérieur.

Ce qui met Jésus au-dessus de l'humanité, ce qui le divinise dans notre conviction, ce n'est pas seulement son sublime sacrifice, mais d'abord la beauté, la sérénité, Tunique harmonie de sa figure. La « lumière du monde » n'est pas la foudre qui éclate, mais le soleil qui réchauffe, réjouit, caresse et n'aveugle que l'insensé. Chacun trouve place à son foyer d où rayonne la vie la plus diverse et la plus intense à la fois.

L'harmonie surnaturelle de Jésus, elle éclate dans son enseignement et dans sa personne, au milieu des « contradictions » qu'il suscite et des hypocrisies qui le jalousent-Venu « pour accomplir les temps », il n'innove pas, il perfectionne et achève, respectueux des hiérarchies sociales comme des traditions des aïeux. 11 n'agite pas le peuple contre César et ne leurre point ses disci* pies de brillantes promesses : la persécution,

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déclare-t-il, sera leur partage, mais il est luimême « la vérité » et sa doctrine fécondera le monde. Ceux qui ont travesti le Christ en socialiste sont précisément aux antipodes de cette doctrine. Contre la liberté ils prêchent Tindividualisme et, sous couleur d*émancipalion, font peser sur la personnalité humaine, libérée par l'Évangile, l'exécrable tyrannie de l'Élat.

Jésus offre le type accompli de la beauté morale par son incomparable maîtrise de luimême, la douceur et la fermeté de son àme, d'où le pardon descend sur tous les repentirs, dont la trempe résiste à toutes les épreuves. Il amène ceux qui se fient à lui du désir à Tadoration et de l'adoration à l'amour, il fixe les esprits et les cœurs sans les violenter pourvu qu'ils s'abandonnent, ce qui est juste et raisonnable.

Aussi, en réconciliant par l'expiation ou, pour mieux dire, par la grâce, la douleur et la beauté, les dogmes catholiques poussent-ils des racines puissantes dans les « réalités » de notre nature, et seuls offrent-ils au philosophe les éléments d'une synthèse morale absolue, qui lui permet de reconnaître tour à tour, en l'Unité divine, le Vrai, le Beau et le Bien. Hors de la foi point de salut, c'est-à-dire point de conviction, puisque la certitude n'est que le fruit de l'expérience. Le théisme tout nu, lui, n'est ni la science, ni la religion : seulement le sens commun.

A moins d'être tout à fait dénué de goût, on ne se représente guère aujourd'hui le catholique comme un faible d'esprit ou un retardataire, notre siècle a fait justice des calomnies de son devancier; mais en face des aspirations moder-

nés, du renouveau des pensées et des arts, il apparaît quelquefois comme un être nécessairement maussade et réfractaire à la beauté. On le sait gardien fidèle de la tradition, c'est-à-dire de Tordre social, mais on se défie de Taustérité de ses mœurs, on s'imagine volontiers que les nuages du Golgotha restent amoncelés sur son front.

C'est faire injure au soleil el méconnaître notre foi. Des catholiques peuvent, comme tant d'autres, par passion ou par tempérament, rompre, dans la sainteté même, les lignes de la plastique humaine. Des élans vertigineux leur font parfois dépasser la mesure ou mieux la moyenne, comme les flèches des cathédrales, malgré leur sveltesse admirable, dépassent les lois de l'ordre architectural et contredisent le pur génie classique.

Jésus, le Dieu-homme, maître et modèle du chrétien, n'en demeure pas moins toute harmonie. L'unique difficulté c'est de concevoir son type; à cela le sceptique ne parvient point, car il faut croire ou non, mais la claire notion de Tamour peut, à elle seule, servir de base à la foi, tenir lieu des commentaires d'un Bossuet sur les nécessités morales et les raisons profondes du dogme.

Lafoi, d'ailleurs, n'est que laconséquencepour qui cherche Dieu par induction ; et pour celui-là TËvangile et l'histoire placent Jésus au premier rang dans l'éclat d'une beauté suprême, incomparable.

Lui qui domine la nature, il ne l'a jamais violentée, lui qui puriOe le monde, il en a béni

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toutes les lois. Les enfants et les vierges sont ses délices mais nul n'ignore ses préférences pour la «brebis égarée », ses miséricordes pour les pécheurs. Sa parole même n'est pas moins douce qu'elle est forte et s'enveloppe de poésie.

Le chrétien peut donc étreindre sans scrupule toutes les vraies douceurs de la vie : son épouse et son foyer, ses horizons et sa pairie. Bien plus, ses joies lui deviendront à certaines heures comme des sacrements : les signes sensibles de la Divinité.

En tout cela, que peut bien perdre l'esthétique? Nous le cherchons en vain. L'éternelle beauté demeure l'éternelle amie. Dans le Christianisme, la vie spirituelle est un chef-d'œuvre, et la formule de la perfection n'est autre que celle de l'art : l'harmonie par la volonté.

C** DE Lantivy.

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