DE LA JUSTICE
Des esprits chagrins me diront : « Seiait-ce donc qu'il est impossible de fonder le monde des vivants, la société sur la Justice? — C'est
là renverser du tout au tout la proposition. Comment parler de fonder la société sur la justice, alors que c'est à la justice à être fondée sur la société. ÛefTet ne devance jamais la cause. Or, la justice n'est qu'un effet d'une cause qui ne peut être autre que la société.
Vous voulez élever une statue, la Justice? Mais à cette statue il faut un socle. Et la statue ne sera solide que si le socle est solide. Or, pour votre statue, il n'est point d'autre socle que la société.
Mais voici que vous prétendez mettre le monument sens dessus dessous, en plaçant le socle sur la statue. Et comme rien ne tient, vous vous vous chagrinez, disant: « Serait-ce donc qu'il est impossible de faire que la justice soit la base de la société ?» En effet, c'est un exercice d'équilibre malaisé.
Mais il ne suiïit pas de mettre chaque chose à sa place, socle dessous, statue dessus; il faut encore que socle et statue soient en harmonie. Chaque socle ne peut supporter, en effet, qu'un certain poids, ce qui veut dire que chaque société ne comporte qu'une certaine somme de justice. La première préoccupation doit donc être d'examiner la solidité du socle. Or, c'est ce que Ton fait rarement. Plus habituellement on procède ainsi : on regarde en soi et l'on s'écrie : « Voici mon modèle trouvé. En moi je vois la statue de la Justice. Elle a telle forme, tel visage, telle grandeur, tel poids. D'après cette image, modelons donc, w — Et comme on auranégligé d'examinerlesfondements qui doivent supporter le chef-d'œuvre, il pourra se trouver que
cechef-d*œuvre soit trop lourd ou trop grand et qu*il fasse tout crouler. Et ainsi, ayant prétendu travailler pour la justice, on se trouve avoir travaillé contre toute justice.
A ceux donc qui me disent : Nous voulons la République, nous voulons l'Empire, nous voulons tel autre gouvernement, parce que ce gouvernement satisfait notre besoin d'égalité, correspond à notre idéal de justice, je répondrai : Avant tout, pensez à cette harmonie nécessaire entre le socle et la statue. Pensez que tout ce qui affermit la société rend plus de justice possible; que tout ce qui mine la société rend la justice plus chancelante. Au nom de la justice, vous me dites : Empire ou République. Avant de parler de justice, cherchez quel gouvernement conserve et affermit le mieux la société. Ne parlez de justice qu'ensuite et qu'à son propos. Car si vous avez vraiment quelque goût pour lajustice,votre première pensée doit être pour la société.
{A suipre.) Léon db Montesquiou.