TESQUIOU - FEZENSAC. — LUCIEN MOREAU
Octave Tauxier. ^— Maurice Pujo. — Jacques Baïnville. — Albert Jacquin. — Robert Launay. — 0. de Barral. — R. Jacquot.
— Georges Grappe.
FONDATEUR
Le Colonel de Villebois-Mareuil
Uort au champ d'honneur
Tout a été dit et redit sur le grand poète dont la France célèbre en ce moment le premier centenaire, depuis les lointaines années du début de la Restauration où Chateaubriand le baptisait du surnom précocement glorieux d'enfant sublime jusqu'au jour où nous sommes et où Ton ne peut plus trouver de l'inédit sur lui qu'en publiant les livres de comptes de sa cuisinière. 11 semble pourtant que cette persistance de la renommée de Victor Hugo dans un siècle qui aura fait une telle consommation d'hommes célèbres n'ait pas assez étonné la critique. Les plus beaux génies littéraires de cette époque, qu'ils se soient appelés Chateaubriand ou Lamartine, Alfred de Musset ou Balzac, ouStendhal ou George Sand, ont tous connu
(l; Le Times publie an carieux et éloquent article de notre éminent ami et collaborateur M. Paul Bourget, sur Victor Hogo.
No9 lecteurs nous sauront gré do leur proposer ce jugement si autorisé et si sage sur le célèbre poète du siècle passé. Noua on empruntons la traduction au journal le Malin, dont les lecteurs en ont eu la primeur en môme temps que le public d'Oatre-M anche.
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des alternatives dans leur réputation. Les uns, passionnément vantés à leur apparition , ont été décriés ensuite avec une partialité dlnjustice égale à la partialité de faveur dont ils avaient été l'objet. Les autres, méconnus d'abord, ont été louanges sur le tard de leur vie ou après leur mort avec un excessif engouement. Hugo est le seul écrivain français de notre â^e qui ait gardé soixante ans durant le prestige d'une illustration ininterrompue, pour retrouver dix-sept ans après ses funérailles une vogue* pareille à celle dont il jouissait de son vivant. Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt d'indiquer ici quelques-unes des raisons qui expliquent cette évidente anomalie. Ce sera une occasion de dégager quelques traits essentiels de la physionomie du poète et aussi quelques caractéristiques particulières de l'âme française contemporaine.
La première de ces raisons paraît bien résider dans une faculté d'adaptation que le poète lui-même reconnaissait chez lui quand il parlait dans les Feuilles dautomnt de :
Son âme aux mille Toix que le Dieu que j*adore Mit au centre de t«ut comme un écho sonore.
Quand on cherche, en effet, où réside l'originalité propre du génie de Victor Hugo, on trouve qu'elle a consisté surtout dans un pouvoir d'expressions inégalé. Il avait reçu .de la nature un don du verbe qu'aucun ar-
VICTOR nUGO JUGÉ PAR PAUL BOURGET 367<.
liste littéraire de notre race n*a jamais sur > passé. La faculté d'invention était, au con^' traire, d'un ordre un peu inférieur. Si ron en excepte le Gavroche des Misérables, on ne trouve pas qu'il se dégage, parmi les innombraoles personnages de ses romans et de ses drames, une seule individualité vraiment neuve et typique. Il n'avait pas la faculté d'inventer des caractères, il n'a pas ev davantage celle d'inventer des sujets. Quanrf^ il a composé/ avec une supériorité qui lais* "sait de bien loin le modèle, les Odes et BalladeSy Casimir Delavigae avait déjà publié les Messéniennes. Les Orientales sont venues après les poèmes de Byron. Cromwell a été imaginé d après les grandes chroniques historiques de Shakespeare. Notre-Dame de Paris procède de Scott, Hemani dérive du théâtre espagnol, \d^ Légende des Siècles prenA sa source dans la Chanson de Roland, comme les Chansons des Rues et des Bois, Yeuillot l'a finement remarqué, imitent les lieder de Henri Heine. Les Misérables n'auraient sans doute jamais été conçus sans les Mystères de Paris , et Quatre - Vingt - Treize sans les Chouans. Ces simples rapprochements font bien saisir ce qui fait le domaine propre de > Victor Hugo, cette magie du style, au sens le plus profond de ce mot. La moindre phrase sortie de sa plume, prend aussitôt un ' relief d'eau-forte. Saisi, par sa puissante main, le sujet le plus banal devient intense ' et se magnifie. Il en est de ses moindres pages de prose et de vers comme des moindres
Sns l'action fiiancaîse
morceaux de pierre touchés du ciseau de Michel-Ange.
Il est trop évident que certaines des vertus qui caractérisent le génie français lui ont manqué absolument. Il n*a jamais eu ni le goût comme un La Fontaine ou un Racine, ni la sobriété comme un La Bruyère. 11 n'est
Sas vigoureusement mesuré comme était un [olière, ni léger comme le railleur de Candide. Peut-être ces diverses qualités ne sontelles pas aussi essentielles à notre esprit national que ces trois autres, héritées directetement des Latins : la composition d^abord, la clarté ensuite, enfin Tart du développement oratoire. Ces trois dons-là, pas un des grands écrivains de notre race qui ne les ait possédés au degré le plus haut, et, à travers ses apparentes rébellions contre les antiques ?ègles, Victor Hugo est toujours demeuré fidèle à cette triple discipline; ses moindres poèmes comme ses plus longs romans sont ©rdonnés avec une symétrie qui en rattache et en subordonne les parties les unes aux autres, d'après le plan le plus aisément pereeptible. SamaniedeTantithèse^ qui lui aété tant reprochée, ne lui a jamais servi qu'à fortifier cette impression d'ordre. En outre, même dans ses morceaux les plus apocalyptiques, il demeure parfaitement, continûment intelligible. Il est excessif et il est bizarre ; ses visions aboutissent parfois à des cocasse-
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ries (iéconcerlanles. Qu'on relise dans les Contemplations le déraisonnable poème inlitulé: « Ce que dit la bouche d'ombre », où-il imagine ces fantastiques métempsycoses : les criminels transformés après leur mort, celuici en une bote immonde, celui-là en une plante funeste :
Tibère en un rocher, Séje&n dans un serpent.
et plus loin :
Ce scorpion au fond d'une pierre dormant, C'est Clytemnestre aux bras d*£gislhe son amant.
Rien de plus extravagant qu'un pareil concept, rien qui prêterait davantage au galimatias du symbolisme. Avec Hugo, ces folies métaphysiques restent lucides dans leur transcription. Pareillement, ses plus fougueux élans lyriques se traduisent tou* jours par des tirades éloquentes où l'idée s'élance, se précise, s'enfle, se redouble, s'arrête d'après une rhétorique aussi sévère que celle des sermons de Bourdaloue, ce type accompli du genre. Il procède toujours par exposition et par conclusion, et il n'est jamais plus lui-même que dans les morceaux — la Triêtesse (ÏOlympio par exemplti, les Pauvres gens^ Napoléon II — où il petit se permettre d'êtk'e simplement et libremetit Torateur qui file son couplet, avec un beau trait final pour résumer les faits sur une image frappante. Ses plus beaux vers, ses vers étoiles, si l'on peut dire, sont ceux sur lesquels il clôt de la sorte ces paragraphes par énumération où il excelle.
Ainsi à propos de Philippe II :
fit les peuples d'un bout à l'autre de Tempire ' Tremblaient sentant sur eux ses deux yeux fixes luire.
Ainsi sur les vétérans de la Grande- Armée :
JL\ leur âme chantait dans les clairons d'airain.
Ainsi sur une femme de matelot au bord ie rOcéan :
Maïs hélas ! que veut-on que dise à la pensée Toujours sombre la mer toujours bouleversée?
De telles citations se multiplieraient ^ Finfini. Chaque lecteur peut en trouver de toutes pareilles et par centaines en ouvrant . à une page quelconque un des vingt recueils de poésies où cette inépuisable éloquence lyrique s'est épanchée.
A ces différentes causes qui touchent toutes à l'essence même du génie de Victor Hugo il convient d'en ajouter de plus accidentelles. Dans toute exceptionnelle (réussite il y a une grande part de valeur vraie, il y- a une petite part de hasard. C'est un hasard que Victor Hugo ait vécu si vieux et qu'il ait pu bénéficier de la vénération dont tout aïeul est nécessairement entouré, à l'époque même où la France, à peine échappée à de terribles épreuves, devait être particulièrement reconnaissante à ce survivant
d'une si grande génération du brin de laurier qu'il mettait sur ses blessures encore saignantes ! C'est un hasard que le centenaire de sa naissance tombe dans cette année 1902 oii les principes de discorde sont si nombreux parmi nous, les principes d'union si rares, en 3orte que son génie, déjà entré dans le patrimoine de nos gloires nationales, puisse servir d'instrument à une réconciliation momentanée de tous les citoyens. C'est un hasard que la forme politique régnante se trouve celle qu'il a défendue depuis 1850, en sorte que l'hommage officiel accompagnera tout naturellement l'hommage spontané de la patrie. C'est un hasard enfin, bien petit, mais il a cependant son importance, que ces fêtes tombent précisément dans ce mois de février 1902, à la fin d'une législature et avant que Tardeur des élections ait de nouveau enfiévré tous les esprits. Le vers que sainte Beuve adressait à Lamartine, alors au faite de sa renommée :
0 grand homme! homme heureux!...
c'est à Hugo qu'il aurait dû l'écrire. Il convient d*ajouter que ce bonheur, le poète l'a mérité par un aes plus courageux labeurs auxquels se soit astreint un ouvrier de la plume dans un siècle qui a connu Scott et Balzac. Les temps passeront. L'idéal révolutionnaire auquel Hugo avait dévoué sa muse sera sans doute considéré quelque jour par la France revenue aux éternelles
vérités sociales d'un tout autre regard qu'aujourd'hui* Dans Fénorme amas de ces vers, de ces pièces de théâtre et de ces romans, le départ se sera fait entre Texcellent et le moins bon, et le déchet risque d*être plus considérable que ne veut le prévoir l'enthousiasme exalté d'aujourd'hui. Mais, outre que des chefs-d'œuvre sans une tache, Bvth et BooZy la Rose de V Infante^ A celle qui eàt restée en France, et tant d'autres pièces assurent au poète une place incontestée parmi les tout premiers maîtres de son art, ceux qui ont le culte des lettres lui garderont toujours, à côté de leur admiration, une vraie piété du magnitique exemple de volonté continue qu'il adonné soixante ans durant et qui a fait de lui, au sens oti Carlyle prenait cette formule, un véritable héros littéraire.
Paul Boubget,
de l'Académie Française.