‹ L'action française (volume 2)Chapitre 54 sur 180 · CONFÉRENCE FAITE · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE FAITE

A L'APPEL AU SOLDAT, le 18 février 1902.

Messieurs,

La chaleur lourde qui accompagne le steamer tout le long des côtes d'Afrique, le spectacle des

. rives désolées d abord, couvertes ensuite de la trompeuse végétation où Ton devine se cacher la fièvre, la visite des villes qu'on dit d'avenir comme Beira, enfouie dans le sable et brûlée de soleil, de Lourenço même, appelée à de brillantes destinées mais où des fondateurs de la mission prolestante il survit un seul missionnaire, tout cela aide sans doute au soupir de soula-

. gement qui gonfle la poitrine du voyageur, quand, à la frontière du Transvaal, le train commence à s'élever dans les détours de laKrokodil river et Tair pur des montagnes. C'est en effet un ravissant coup d'oeil que celui des gorges profondes du Drakenberg, où court le torrent, tandis que le train contourne les flancs du

rocher en des courbes multiples pour monter à 2,000 mètres. L'impression causée par ce court passage à travers une petite Suisse n'est guère diminuée par l'aspect du vrai Transvaal. Sur les bauts plateaux s'étendent d'immenses prairies où les chariots suivent lentement la trace rougeàtre des treks et où les grands troupeaux et quelques mamelons rocheux,les fameux kopjes, interrompent seuls l'unité du paysage. C'est qu'ici le sentiment de la monotonie, fréquent sous d'autres cieux, ne vient pas à lapen» sée, tant le soleil est clair, l'air radieusement pur, vif et léger, partout frappant l'aspect de la santé universelle dans ce nouveau monde du vieux continent.

On dit qu'à ces hauteurs le cœur bat plus vite et que plus vite qu'en notre vieille Europe la vie s'écoule. Pourtant le climat est admirablement propre à élever une race de gens robustes, sains et vivant vieux : les Boers en sont le témoignage. Le premier effet produit par ces derniers est, je crois, aux yeux même les plus prévenus en leur faveur et décidés à l'enthousiasme, celui, pour parler franc, d'une assez grande saleté. Les populations arabes entrevues k Suez et à Aden sont propres, les nègres de toutes nuances sont très propres, les Boers sont moins soigneux de leur personne. Aussi est-on un peu gêné, quand ces grands flandrins avec leurs vestes qui flottent, leurs pantalons trop courts et leurs gestes d'enfants, viennent tout près examiner telle partie de votre costume ou tel objet porté par vous; tranquille est leur curiosité, placides sont leurs étonnements k l'aspect de cette civilisation

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quittée il y a si longtemps qu'ils ne peuvent la reconnaître quand elle revient à eux.Ck)mme ces gens sont doux et paisibles, c'est auvsi avec crainte et modération qu'il faut former sur eux ses premiers jugements. Beaucoup ont cru, en Europe, qu'il y avait en ce moment dans l'Afrique du Sud une population belliqueuse d'hommes résolus à tout; si vous voulez, de héros, quelque chose comme les gens de Sagonte ou de Missoionghi. Or rien ne ressemble plus au contraire d'un héros, qu'un Boer. C'est à cette découverte que de nombreux étrangerSjdësappointés et furieux, ont trouvé, si j'ose m'exprimer ainsi, qu'ils n'en avaient pas pour leur argent. La race boer mérite mieux que des observations dépitées et superficielles. Elle a dans son passé de si grandes choses qu'elles doivent toujours inspirer le respect à qui parlera du présent, elle a une origine sacrée puisqu'elle descend en grande partie d'hommes proscrits pour leur foi politique ou religieuse (i), elle a une histoire sacrée pnfsqne c'est celle d'un peuple pourchassé sans trêve et sans repos, reprenant son bâton à la poursuite des lieux, si lointains soient-ils, où Ton ait le droit d'être libre.

Ce sont presque de grands enfants, timides, naïfs, paresseux, impressionnables à Texcès, tantôt confiants et tantôt renfermés, si complexes enfin qu'il faut, pour les comprendre, se souvent rappeler l'étrange assemblage qu'ils

(1) Ceci n'implique aucune discussion de Tacte de Louis XIV que je soupçonne avoir été vraiment une nécessité politique.

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sont des trois races : française, hollandaise et germanique.

Le premier fait qui frappe à leur aspect est la grande influence qu*a eue sur eux le sol. Aussi quand Mommsen dit que nous assistons à la lutte du XVI* siècle contre le xx', il ne dit qu à moitié vrai, car c'est bien le xvi« siècle qui a débarqué jadis au Gap, mais à se battre aujourd'hui, c^est un XVI' siècle transformé et comme adouci par la nature. Bien morts sont les vainqueurs du duc d*Albe ou les hommes de Jarnac et de Moncontour. Loin sont les Huguenots ou les Puritains. Les soldats de Gustave-Adolphe se mettaient à genoux avant de marcher au combat, ceux de Cromwell chantaient un verset de la Bible avant de charger, les Musulmans crient encore maintenant leurs farouches « il Allah » en grimpant à l'assaut, le bras plié devant la tête : ce sont les fanatiques, (ci sur cette race habituée au malheur, la nature et la solitude ont exercé leur action calmante et religieuse : elles ont adouci le cœur de pierre du proscrit; le bonheur retrouvé a eu enfin raison de « Tesprit indomptable ». Les Boers, eux, chantent leurs psaumes le soir autour des feux, psaumes qui ne sont pas guerriers, mais bien plutôt le souvenir du foyer et Tappel au Dieu pacifique. Aussi bien la religion revêt chez eux quelque chose de ce terre-à-terre que le contact du sol, du vent et de Teau a imposé aux anciens c sectateurs de ridée ». « Ce sont des matérialistes religieux », me disait Michel Davitt. La « religion » mettait à leurs pères le mousquet à la main . Contre les fils le vieux Joubert devait

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s*indigner, criant : a Dieu ne peut pas tenir vos Mausers I » On connaît le fameux dialogue des béliographes, celui de Cronje et celui de l'armée de secours ; Cronje : « Faites hâte ! » — L'autre: tt Ne pourriez- vous tourner Tennemi?» — « Comment voulez- vous! Je suis entouré moi-môme. » — « Alors nous allons faire diligence pour vous secourir. En attendant, chantez donc le psaume 27. » Conseil édifiant, mais insuffisant peut-être pour forcer un blocus.

Pourtant, pour tenir de Thabitude, leur religion repose sur de profondes racines, et le calvinisme a gardé chez eux (unique exemple} dans toute leur pureté ses formes primitives.

Le soir même de mon arrivée d'Europe, je me promenais dans Pretoria obscure et silencieuse par la fermeture de tous les bars en temps de guerre, quand je fus attiré par le seul édifice éclairé, le temple protestant, une vraio église calvioiste, aux murs nus, sans images, sans même un autel. Seules des chaises tournées en tout sens, car Dieu est partout. Des femmes agenouillées remplissaient la nef d'où une sourde lamentation montait. Des prières étaient dites pour Cronje etses hommes dont le désastre à Paardeberg avait été connu le matin seulement.

Un pasteur perdu dans la foule parlait à haute voix, sur un ton de douleur passionnée, moitié lamentation, moitié prière. Une des femmes au hasard le reprenait ensuite et seuls des sanglots ponctuaient les phrases du lamenlo populaire.

Là vraiment nul apprêt, nulle convention. Le

cœur d'un peuple à nu criait vers le ciel. Rien ne peut dire la solennité du spectacle, ni son intensité religieuse.

. Les lois d'ailleurs du Transvaal empruntent les règles de la morale la plus sévère. C'est la seule nation du monde, où Ton ne rencontre ni prostitution, ni mémeadullôre, ni aucuns croisements; il n'y a là-bas aucuns métis noirs.

Si Ton pense encore que, dans l'espace d'un siècle, les fils de cette race boer, vraiment marquée, semble-t-il, pour le malheur, ont dû trekker trois et quatre fois, abandonnant champs et maisons qu'ils ne pouvaient défendre; toujours rejoints et toujours relevés, menés par le farouche instinct de l'indépendance, on leur pardonnera facilement leur rusticité, leur manque d'invention (ils n'ont trouvé ni une maison, ni un costume, ni une selle !), leur paresse môme. Ils sont comme des gens qui ont beaucoup souffert et sont très fatigués de cœur. Leurs besoins sont faibles: la terre prodigue du Transvaal les satisfaisait plus qu'au double. Leur bienveillance, leur hospitalité sont encore aujourd'hui telles qu'on n'en trouve de pareilles nulle part ailleurs.

Comprend-on que peu de peuples au monde furent jamais aussi mal préparés à la crise terrible qui suit toujours daur^ une contrée la découverte de Tor l Aussi cette dernière, bien

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