ET LES DÉMOCRATES CHRÉTIENS
Une tt conférence-controverse » a eu lieu le mercredi 19 février àl'Hôte] des Sociétés savantes sur r« Idée de Patrie ». Pendant deux heures, devantcinq cents étudiants, lettrés, professeurs... de toutes sorfes, nous avons eu le chagrin d'entendre (sans talent) : admettre à regret, puis mettre en doute, discuter, nier enfin la Patrie. Dans un autre pays, pareille discussion n'aurait sans doute pas été possible, car il n'y a qu'en France que le métier d' « anti-Français » nourrit son homme.
M. dePressensé, qui a été verbeux, facile, sophistique à son habitude, a pourtant eu l'honneur de dire une conclusion, celle dont il est coutumier, sur « la douloureuse nécessité qu*est aujourd'hui une armée ».
H. Marc Sangnier, ancien officier, qui a pris ensuite la parole pour exposer ses idées, qu'on nous a dit être celles des <c démocrates chrétiens», n'a pas trouvé un mot pour défendre l'armée, ni ses anciens camarades accusés des atrocités habituelles en Chine et, ailleurs, pas une parole non plus pour protester contre les injurieuses accusations de M. de Pressensé à propos de TafiEaire Dreyfus.
Et nous avons eu le regret de lui voir préférer
io6 l'action française
à la défense de la vérité de vagues déclamalions humanitaires et pseudo-démôcratiques, où il est toujours facile- en France de se tailler un facile succès, comme : « Le petit soldat qui balaye la cour rend autant de services à la Patrie que le général en chef I » ou encore : « Ces frontières de la France qu'il faut élargir et épanouir dans un immense amour de Thumanité (?) », etc.
Quanta envisager aucune des difficultés réelles de la question militariste ou à y proposer quelque solution raisonnable, on s'en est bien gardé.
Car ces messieurs sont de furieux, mais inoffensifs amants de V « Humanité », et ces séances d'internationalisme en chambre donnent un spectacle dont on ne peut dire s'il est plus triste ou plus ridicule.
Essai de décentralisation politique et administratif de la France, par Henry Le Brun (H. Didier ^ édit.),
ff C'est la première fois, disait Bnrke, après la nouvelle division de la France en ^90, qu'on voit des hommes mettre en morceaux leur patrie d'une manière aussi barbare. » Tant de voix ne se seront pas vainement levées, au siècle dernier, contre les absurdes mutilations de nos provinces : à la suite de Bourget, de Barrés, de Maurras, un fort mouvement de réaction se dessine aujourd'hui contre le système révolutionnaire. On trouve dans la brochure de M. Le Brun quelques saines idées, encore qu'il faille protester quand il fait si bon marché de l'arrondissement au bénéfice du canton. L'admirable petit livre de M. P. Foncin, les Pays de France (qu'on ne voit pas cité par M. Le Brun) lui eût montré que les arrondissements restent les seules circonscriptions à peu près naturelles de la France. Mais l'auteur prend-il au sérieux tous ses arf^uments en faveur du canton, par exemple celui-ci, que c'est au chef-lieu de canton qu'on fait le tirage au sort? II faut pourtant lui savoir gré de se distinguer de tant d'autres décentralisateurs, en ce qu'il ne méconnaît pas le caractère politique de la question, purement administrative au jugement de quelquesuns. M. Le Brun, qui n'est pas éloigné d'un certain fédéralisme, ne le conçoit que soutenu par une puissante institution. Par quel vertige parlementaire va* t-il la placer dans le Sénat ? On lui laisse le soin de chercher s'il n'en connaît pas une autre, de qui l'unité, l'indépendance et la perpétuité assurent le bien général.
La Voie sans retour, par Henry Bordeaux
(Plon-Nonrritj édit.).
Critique littéraire, M. Henry Bordeanx a constamment travaillé à faire reconnaître le prix de ce qai est ksÀUj raisonnable et normal. Légèrement atteint pendant un temps de tolstoïsme, et participant de la « religion de la souffrance humaine », un ferme jugement rectifia bientôt cette erreur de sa sensibilité. On croit bien que M. Henry Bordeaux a re nonce à cette Pitié des êtres et des choses qu'il promettait au début de sa carrière. L'autre année, il commençait une série de romans, qui s^annonce vivante et variée, par le Pays natal, où il a traduit avec des traits originaux la thèse nationaliste de la Terre et des Morts. Aujourd'hui, dans la Voie sans retouTy il s'est proposé de peindre une « tendresse que le sentiment de sa propre fin rend enivrante, et cruelle ». Le sujet, la condition des personnages, quelques menus détails et anecdotes feront sans doute que beaucoup de personnes joindront à ce livre le souvenir de M. Pierre Loti, La Voie sans re» tour n'appartient pourtant pas au genre auquel est dû Mon Frère Yves. La maîtrise que M. Bordeaux exerce sur ses émotions, les limites qu'il sait leur fixer, la possession de soi-même qu'il n'abdique à aucun moment, le choix et l'ordre qu'il fait parmi ses sensations, sont d'un art différent et supérieur. M. Henry Bordeaux a réussi une œuvre originale et difficile : il a traité avec intelligence et réflexion une matière où tant d'autres se fussent abandonnés au flux et au reflux de leurs impressions. C'est un art qui, pour n'être pas complètement oublié, se savait pourtant de moins en moins. Remercions M. Bordeaux de travailler à le remettre en honneur.
La Genèse de Napoléon, par J. -B. Marcaggi
{Librairie académique Perrin et C**").
On trouvera dans cette histoire de « la formation
iatellecluelle et morale » de Bonaparte, des détails assez neufs, notamment sur la Révolution en Corse. L'auteur a systématisé d'une manière intéressante tout ce qu*on sait des études, des lectures et des travaux de Técolier de Brienne et du lieutenant d^artillerie. Nous ne pouvons manquer de noter ici le parallèle entre Rousseau et Bonaparte qu'a établi M. Marcaggi, et qui se trouve en conformité avec une opinion souvent émise dans cette revue :
eux élection d'affinités ? Les majestueuses montagnes suisses de Rousseau n'avaient-elles pas une parenté avec ses montagnes corses ? Gomme Rousseau n'avait-il pas palpité, son âme ne s'était-elle pas éclose à lisi lecture de Plutarque? N'avait-il pas aussi, comme lui, « cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de servitude », que Rousseau indique dans ses Confessions... Avec Rousseau, il pensait que la société était mauvaise, corrompue, par excessive civilisation. Pour retrouver le boobeur perdu, il fallait que Thumanité revînt en arrière, à l'aurore des premiers âges.
Donnez leur sens véritable à quelques mots, tirez les conséquences de cette idée : Napoléon a été le vicaire de Jean- Jacques, propagateur des « idées suisses », défenseur de la foi révolutionnaire.
Etudes socialistes, par Jean Jaurès (librairie OUendorff).
Dira-t-on des choses neuves sur M. Jaurès, quand lui-même ne s*est pas mis en peine d'en dire de telles sur le socialisme? Car le collectivisme mitigé dont il expose dans ce volume le programme et les moyens d'action, ce n'est autre chose que le système des « socialistes petits-bourgeois ». Et ce qu'il relève contre le marxisme, c'est à peu près
réquivalent de ce que Marx avait déjà combattu chez Sisrnondi. L'opportunisme de M. Jaurès ne recouvre un peu d'originalité que dans les endroits où il prétend, par des essais exégétiques sur quelques textes sacrés de la Sociale, justifier l'accession de M. Millerand à un gouvernement bourgeois. En somme, ces Etudes sont un parfait formulaire de a la Révolution dans deux mille ans ». Et c'est sans doute cette rassurante perspective qui vaut à M. Jaurès sa clientèle bourgeoise, attirée déjà par un goût naturel de la déclamation. Il est certain que M. Charles Péguy, cet apôtre, et tous ses petits saints d'amis tiennent pour trouvaille de poète certaines « floraisons silencieuses » et autres images que Ton cueille dans ce volume. Mais ces prétentions à une littérature déjà surannée font un peu trop oublier à M. Jaurès le véritable sens du collectivisme. A couvrir de semblables fleurs le « désordre économique », il finit par se retrouver libéral. Quand ou voit les gens du Temps ou du Siècle accabler M. Jaurès, on songe d'ordinaire à l'erreur de ces chrétiens qui massacrèrent leur demi-sœur Hypathie.
Jacoues Bainville.
Mémento. — La vie arlibtique de Inhumanités par A. Roux (Schleicher frères^ édit.), — Nos Paysans, étude de physiologie sociale par Louis dk la Garde. L'auteur qui connaît bien les ruraux, fait un commentaire approbateur aux romans de Balzac et de Zola et propose des conclusions nettement antidémocratiques. Quelques bonnes pointes contre les socialistes chrétiens, comme on devait en attendre d'un homme qui a le courage, singulier en ce temps, de citer Aristote et saint Thomas (à Aix-en^ Provence),
Le Oérant : A Jacquin. Paris. — Imprimoi-ie F. Levé, rue Cassette, 17.
A la Librairie JUVEN