ANARCHIE OU MONARCHIE
Les conférences contradictoires sont un mode d'apologétique religieuse qu'ont inauguré dans leurs églises catholiques^ voici quelques années^ d'excellents curés désireux de donner à leurs ouailles des « mûtsians » qu'ils destinaient surtout à coyivertir les hommes, lesquels^ comme on sait^ sonten ce pays-ci bien moins dévots que leurs femmes.
On peut discuter sur la valeur de cette méthode^ sur la possibilité de V appliquer^ sérieusement^ à la démonstration des Dogmes ou à V éclaircissement de la Morale de V Eglise : q71 peut rester sceptiqtie^ en ce qui concerne son efficacité^ en des matières si délicates.
Mais il ei^t certain que, pour qui viserait seulement le succès apparent, immédiat, lequel cojisiste à fixer la curiosité du public sur certaines controverses, à la passioniier sur certaines grosses questions plus ou moins philosophiques que tout le monde se pose une fois en sa vie et que personne ne résout, le procédé est excellent.
Voilà pourquoi il devait tenter, et il a tenté^ en effets
ACTION FRAKÇ. — T. VI, 37
hs apôtres de la « libre-pensée », ds la Justice et de la Vérité, après csux de la simple foi et de la chanté évnngéliques. Le^ prêtres du culte des Droits de l'homme réunissent^ cet hiver, leurs fidèles, mêlés de quelques incrédules, dans une salle de V Hôtel des Sociétés savantes, pour entendre attaquer par l'avocat du diable {dans V espèce, c'est le nationaliste), puis défendre, victorieusement bien entendu, par Vun des leurs, la foi dret/f mienne, révolutionnaire et
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Frappés de la netteté que nous essayons, à TAction française, de mettre dans nos affirmations^ contraires à leur chère utopie, ces bons prêtres nous ont demandé à plusieurs reprises de venir dmut^r avec eux devant leur public.
Je nav pu jusquici, pour ma part, accepter ces imitations bien qu'elles n'eussent rien que de très flatteur. J'ai donné les raisons de œ refus, le vendredi 28 mars, dans un article du Soleil, adressé à if. Urbain Gohisr, et que je crois devoir mettre sous les yeux de nos amis de Z' Action française.
Réponse à M. Urbain Gohler.
M. Urbain Gohier m'a mis en cause, d'une façon fort correcte, d'ailleurs, dans un article de V Aurore. Il m'a fait l'honneur de regretter que je n'aie point accueilli la proposition qui me fut faite en son nom, par l'Union des Etudiants républicains, d'une
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conférence contradictoire où nous eussions discuté, lui et moi, sur le Principe dC autorité, dans cette môme salle du quartier Latin où dissertaient, cet hiver, MM. de Pressensé et Fonsegrive, ^wv Vidée de Patrie,
M. Urbain Gohier veut bien écrire qu'il aurait eu plaisir à rencontrer en moi un adversaire « d'une franchise égale » à la sienne propre ; il me loue d'avoir, comme lui-même, l'habitude « d'aller jusqu'au bout de mes idées » et de « me soucier de la logique beau- « coup plus que des combinaisons -politi- « ciennes ». — Je suis confus !
Toutefois, comme M. Gohier, dans le même article, est beaucoup moins aimable pour mes amis et anciens chefs de la Patrie française^ il trouvera naturel que je les défende ici — avant môme de lui expliquer (car je le dois à sa courtoisie) les raisons que j'ai eues de refuser la discussion publique où il me conviait.
M. Urbain Gohier suppose que ce refus n'a été de ma part qu'une complaisance pour mes amis les nationalistes-républicains de la Patrie française: ceux-ci m'auraient demandé de me taire, « à la veille de la grande foire aux mensonges » ; ils auraient craint que, par des paroles compromettantes en raison même de leur trop entière netteté, jene fisse tomber mal à proposée qu'il nomme le <K masque républicain de la Liguer. M. Ur^
bain Gohier ajouleque la précaution est inutile, venant trop tard, attendu que, dès le mois de décembre 1900, devant le Conseil supérieur de l'Instruction publique, j'aurais, moi, l'un des fondateurs de la Patrie francaise, dévoilé tout son programme, en soulignant combien le sentiment nationaliste est ennemi de Vâme même de la République, nécessairement dreyfusienne à mes yeux. Et M. Urbain Gohier reproduit, en lui attribuant le caractère d'une déclaration officielle de la P. F., une interview dans laquelle on me fait dire que je suis u partisan » des guerres de religion, de races, et même de l'arbitraire ! — Horreur !
Eh bien ! M. Gohier se trompe, en fait, sur mes rapports avec la Patrie française. Il est bien vrai que je fus l'un de ses fondateurs et de ses premiers organisateurs, avec le titre de secrétaire adjoint ; que je fus élu membre du comité directeur dans l'assemblée générale où M. Jules Lemaitre inaugura cette Ligue, le 19 janvier 1899; que j'ai été, à ce titre, poursuivi en police correctionnelle et condamné avec mes collègues Dausset et Syvelon à 16 francs d'amende, puis suspendu de mes fonctions universitaires, puis envoyé en disgrâce loin de Paris, puis finalement révoqué par M. Leygues. Mais voici plus de deux ans que, sans avoir donné ma démission, j'ai cessé de suivre les séan-
ces du Comité. L'évolution logique de ma pensée m'a conduit à me désintéresser de ToBuvre électorale de la Ligue, précisément en tant que celte œuvre est conçue, à tort suivant moi, mais très sincèrement, par M. Jules Lemaîlre, comme pouvant et devant rester républicaine. Je me suis séparé de lui, en fait, du jour où, dans l'Action française,je me suis reconnu et déclaré royaliste. Je ne saurais, ni par mes écrits, ni par mes paroles, le compromettre, puisque je ne les lui soumets pas. Il n'avait donc pas à me demander mon silence, l'autre jour ; et c'est de mon propre mouvement que j'ai refusé l'offre de M. Gohier.
J'avais, pour renoncer à cette joute oratoire, des motifs plus durables, sinon plus sérieux, que la grippe (nullement diplomatique, hélas!) qui me tenait chez moi l'autre quinzaine. Ces raisons tiennent toutes en une seule, qui subsiste encore aujourd'hui, etla voici : c'est que je n'ai pas aperçu l'utilité, ni surtout la possibilité d'une discussion de pure politique avec M. Urbain Gohier,
M. Gohier, en eff'et, si je considère la qualité de ses idées, (dont nul plus que moi ne goûte l'originale vigueur), ne s'intéresse pas à la politique proprement dite : c'est un moraliste, ou plutôt un prophète et un apôtre. Il poursuit, il flagelle le mal, le vice, infatigablement, là où il le surprend et
aussitôt qu'il l'aperçoit; il stigmatise les coupables, un par un. Et voilà tout.
Mais jamais il ne se plaira à considérer le Mal comme un fait naturel, ayant des causes que Ton peut analyser froidement; jamais il ne le verra comme un désordre social, auquel seuls pourraient remédier l'établissement et le maintien, au besoin par la contrainte, d'un certain ordre extérieur et pour ainsi dire physique. En d'autres termes, M. Urbain Gohier est exclusivement une sensibilité : il agit, réagit, mais ne théorise point. Il n'a jamais, j'en suis certain, conçu, d'une façon générale, ce qu'il appelle le Principe d'autorité : en ancien libéral, en anarchiste qu'il est devenu (car d'un certain libéralisme à l'anarchisme il n'y a qu'une différence d'intensité, d'ardeur dans le sentiment, et M. Gohier est jeune et ardent, Dieu merci!), en bon anarchiste donc, il ne voit pas l'Autorité, mais une certaine autorité, chaque matin, qui se lève pour opprimer les hommes : un Tsar quelconque, avec un knout ; — et, de tout son cœur il le brave !
C'est admirable ! Mais que voulez-vous que je puisse opposer à ces mouvements de pur instinct? Ils sont légitimes, dans bien des cas — comme le sont les colères généreuses, spontanées d'un enfant. Us peuvent bouleverser une société, comme la colère de
Jésus chassant les vendeurs du Temple.
Reste à savoir sur quel plan telle ou telle société, la nôtre par exemple, pourra être reconstruite une fois que nous Taurons bouleversée. Or, c'est là le problème politique — celui que M. Gohier me semble destiné à ignorer toujours.
Je n'hésite pas à avouer à M. Gohier que j'eusse accepté, plus volontiers, la discussion qui m'avait été offerte, par son ami M. de Pressensé. Sa polémique, partie d'un sentiment violent, certes, tend à justifier.ee sentiment en Téclaircissant jusqu'à en faire un principe. C'est ainsi que, parti d'une sympathie humanitaire pour Dreyfus, M. de Pressensé — jadis libéral et modéré — s'est élevé jusqu'à cette conception, d'ailleurs utopique, du règne de la justice absolue dans la société — qui s'appelle le Socialisme. Mais dès que l'on songe à la société, même à la M société future », on commence à reconnaître la nécessité de l'organisation et de l'ordre; on est sorti de l'anarchisme pur. On peut « causer », comme dit le peuple. Je ne sais si l'occasion me sera donnée un jour de « causer », moi royaliste, avec M. de Pressensé socialiste. Mais ce que je sais, c'est qu'il n'aurait pas, pour venir à la Monarchie, une autre besogne de critique à faire sur ses propres idées, que la besogne que noug proposons, à V Action française^ à nos amis
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eux-mêmes : les nationalistes républicains. Il ne s'agit que d'éliminer l'illusion démocratique héritée de nos parents et de tout le XIX* siècle : c'est elle qui affaiblit trop de conservateurs, en les empêchant de concevoir et de vouloir la Restauration de l'ordre politique; mais c'est cette même illusion qui affaiblit les socialistes, en les empêchant de demander au Roi, l'instauration de l'équilibre des forces économiques de son royaume au XX® siècle. Et les uns et les autres, faute d'aller jusqu'à la Monarchie, s'acclimatent dans l'anarchie grandissante autour d'eux. Il faudra « causer » avec les uns, comme avec les autres, infatigablement.
C'est toutefois avec nos alliés nationalistes qu'il me paraît le plus urgent, le plus facile aussi, de m'entretenir en ce moment. Et voilà pourquoi je n'ai pas mis avec plus d'empressement mon temps et mes forces au service de l'Union des Etudiants républicains.
J'ai essayé d'expliquer déjà, ici et ailleurs, pourquoi le mouvement nationaliste me paraît devoir, chez ceux de ses partisans qui osent le comprendre, et le suivre jusque dans ses conséquences, aboutir nécessairement à combattre la République et à préparer la restauration de la Monarchie. J'ai indiqué surtout, comment le véritable et profond « esprit républicain » est fait en
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France (notamment chez les universitaires qui en sont parmi nous les apôtres convaincus) d'une ardente et inextinguible flamme de myslicisme protestant, individualiste, et, en fin de compte, anarchiste ; et j'ai soutenu que, dès lors, accepter la République, se dire « républicain modéré » et se croire, même, républicain-patriote, c'est, pour im catholique et pour un Français d'aujourd'hui, en face de ces vrais républicains que je connais bien et qui nous gouvernent, un enfantillage, un pauvre jeu d'innocents. Il n'y a plus de place pour les ralliés. Anarchie ou Monarchie : c'est entre ces deux solutions qu'il nous faudra bientôt choisir, si nous laissons vivre, croître et embellir cette mauvaise herbe : la religion des Droits de l'homme.
J'ai choisi, parce que j'aimais les idées claires, de par mon métier qui me fait logicien. D'autres, et d'abord ce vaillant chef de la Patrie française^ dont j'ai gardé un aimable souvenir, M. Jules Lemaître, n'ont pas voulu choisir : c'est que M. Jules Lemaître, ami des nuances plus que des couleurs, était sans doute, de par les occupations et les plaisirs littéraires de sa vie, plutôt qu'un logicien, un artiste et un observateur patient des contradictions humaines, II a, bien vraiment, encore beaucoup de poison ce libéral » dans le sang. Il n'est pas guéri de
la République « tolérante ». Ce n'est pas un crime.
Mais nous sommes séparés. Je devais le dire à M. Gohier.
La Patrie frariçaise n'est nullement royaliste.
Me permettra-t-il de le déplorer... avec lui?
Ui:>Ki Vaigeois.