NÉCROLOGIE
en avant. Le 3 novembre le capitaine Millot prenait de l'avance avec deux cents fusils. Le 9, il se heurtait, au nord de Mao, à2.000 hommes, Ouled- Sliman, Touaregs, Arabes et noirs. 11 faisait former le carré à sa petite troupe et ouvrait le feu sur cette mu'litude de guerriers qui s'éparpilla aussitôt de toutes parts pour chercher abri derrière tous les buissons et tous les arbustes de la brousse. Dans cette situation particulièrement avantageuse pour eux, nos feux de salves restant inefUcaces, il dirigèrent un feu nourri et bientôt meurtrier sur notre détachement.
Le capitaine Millot demeurait impassible et froid sous la pluie de projectiles, donnant ses ordres, encourageant ses hommes. Mais une balle Tatteignit, perfora le poumon, en dix minutes il était mort.
Ses tirailleurs luttèrent avec acharnement sous la conduite du capitaine Bablon. Ils tuèrent plus de 150 de leurs adversaires, Ritt, le grand chef desOuled-Sliman, deux chefs Rouaregs, et le scheik de Bir-Hallali. Us rentrèrent à Mao, le soir, rapportant le corps de leur capitaine avec 5 des leurs, tués et 15 blessés.
Notre collaborateur Lucien Corpechot nous dira quelque jour quel haut enseignement nous pouvons tirer de la biographie du capitaine Millot. Il est tombé au champ d'honneur. H n'y pas un soldat Français qui ne doive envier sa fin glorieuse! Mais la mort de cet offîcierd'élile est une perte pour l'armée et un deuil pour nous tous.
Adhésion de M. Octave Tauxier à la Monarchie.
M. Octave Tauxier adresse à l^auteur de VEnquête sur la monarchie une fort belle lettre de ralliement.
M. Tauxier est, de nous tous, celui qui aie mieux formule deux sentiments essentiels, l'hostilité aux juifs et riiostilité à l'empire. On a retenu comme classique sa définition : L'empire est une réaction contre Vanarchie, il n'est pas un/? réaction contre les causes de V anarchie, La méthode sévère qu'il tient de M. de Tourville et des écrivains de la Science sociale, l'oblige maintenant À nommer par son nom la véritable réaction contre Tanarchie, c'est-à-dire la monarchie.
Il est donc obligé de se séparer en un point de ses maîtres et de ses amis : déchirure pénible mais indispensable.
Leur dédain navrant de la politique, leur ignorance des fonctions de l'État, leur indifférence insensée à ce qu'ils osent appeler la forme du Gouvernement vouaient les chefs de cette école à être abandonnés par un esprit scientifique.
Certes, TÉtat moderne, les administrations et les bureaucraties ont muUiplié les empiétements. Mais en reprochant à l'État d'avoir empiété sur le domaine privé, il fallait lui reprocher simultanément d'avoir abandonné les fonctions propres, les hautes fonctions d'État : politique étrangère, police générale, armées et justice suprême. En quittant ces messieurs, Tauxier pourra remplir cette lacune immense au'ils laissaient ouverte au centre de leur système. Ils auront, avant peu, à le remercier.
Remercions-le tout de suite. Pour ses débuis, Tauxier perfectionne et mûrit une de nos plus importantes formules : la formule de l'identité des intérêts d'une dynastie nationale avec les intérêts mêmes, de la nation. Entrevue par Montesquieu, sentie par Renan,cette vérité qui passe aujourd'hui aux doctes mains d'Octave Tauxier, a été indiquée
en ces termes dans VEnquête sur la monarchie (!•' fascicule) :
(( André BuFFirr — Une république dépend de Pespr it on du cœur des républicains. Mais un souverain héréditaire esl trop directement intéressé au bien public pour gouverner uniquement diaprés son humeur ju d'après son système. Il est le cerveau, le système nerveux central de la nation. Il frémit du danger commun, il aspire à la commune prospérité Sa nature profonde, sa fonction nécessaire et naturelle, ou, si vous préférez user de la langue des géomètres, sa position Tobli^ent à se régler sur les nécessités du salut public. Il peut se tromper sans doute dans la vue de ces nécessités, mais il les cherche, il est forcé de les chercher et, Terreur à peine aperçue, il est induit par son intérH à la corriger. »
Dans le second fascicule de VEnquête^ où revient souvent ce propos, je disais notamment à Barrés que tel était le privilège du gouvernement héréditaire, unique ou collectif, aristocratique ou monarchique. Les dynasties « cherchent sans doute, comme tout ce qui est humain, leur intérêt particulier, mais en le trouvant, elles trouvent, en outre et en même temps, Vintérêt général ».
£n systématisant ces idées, j'indiquais qu'elles sont subtiles. Il me fallut les développer mille fois dans la Gazette de France, le Soleil et te Figaro, Les a-t- on bien comprises?
M. Georges Fonsegrive, dont personne ne saurait contester l'intelligence, les a discutées dans son livre la Crise sociale sans paraître les pénétrer bien exactement. Je l'invite à approfondir les explications de M. Tauxier, car celles-ci sont lumineuses. Il n'y a pas de comparaison entre nos ébauches et la forme parfaite que aonne notre ami à la grande vérité politique qu'il veut servir avec nous.
Nos lecteurs verront dans le mênie numéro d'importantes notes de M. Richard Gosse sur Louis XY, qui feront des vignettes aux formules de M. Octave Tauxier. Les « maîtresses » et a Timpéritie » de Louis XV fournissent en efTet le principal des objec-
lions dirigées contre cette théorie de la monarchie. Tel de nos amis, Maurice Spronck, par exemple, qai pardonne aisément l'unité italienne, Tunité allemande, sans parler de Sedan et de Metz, à Napoléon HI n'a pas encore digéré Rosbach et la perte des colonies! Qu'il nous permette de le dire : 1814, 1815, 1848, 1859, 18G6, 1870, 1871 Pt 1« plan général de l'histoire de France au xix« siècle devraient inspirer au moins de la modestie aux censeurs de Choiseul et de la Pompadour. De 1715 à 177i, les étrangers ne sont pas entrés troisfois dans Paris. Del7l5àl774, la carte de l'Europe n'a pas été remaniée de fond en comble contre nous.
Charles Maurras .
Mon cher Maurras,
Lors de l'enquête sur la monarchie, je n*étais pas royaliste, mais seulement, aussi fortement qu'on peut l'être, anti-républicain.
Alors, suivant assidûment les travaux de la revue « la Science Sociale », je me désintéressais, comme elle, de la question de TEtat. Les rédacteurs de cette revue, à la suite de M. de Tourville, professent une sorte de méfiance pour l'institution de l'Etat; partisans et propagandistes de V action jrrivée^ ils l'opposent à Vacfûm publique comme Ton peut opposer le bien au mal; entraînés par leur système, ils ne font mention de l'action des pouvoirs publics que pour en dénoncer les abus ou l'impuissance.
D'une constatation vraie : l'excellence de l'action privée, ils font un point de dé^)arl pour aboutir au mépris de Faction des pouvoirs publics et de l'institution de l'Etat.
Devenus, de cette sorte, libéraux, ils semblent souhaiter un Etat impuissant, et je crois que ces disciples de Le Play, abusés par un système mal fondé ont quelque sympathie pour notre anarchisme présent.
N'est-il pas, d'ailleurs, singulier que Texamen de la Nomenclature (1) soit awètée depuis neuf ans, et justement au premier échelon des groupements de la vie publique, la Commune? Les rédacteurs de « la Science Sociale », — je fais exception pour M . de Rousiers, — restés aux groupements de la vie privée, considèrent- ils comme non avenus les groupements de la vie publique ? Un assidu de « la Science Sociale » a le droit de penser que SI M. de Tourville avait poussé ses études jusqu'aux groupements de la vie publique et appliqué son puissant esprit à cette partie indispensable de son œuvre, lui-même et ses collaborateurs auraient estimé TEtat comme une institution justifiée et, Tayant étudié, l'auraient considéré comme un organisme nécessaire de la vie présente des sociétés, tel dans le corps deThomme, le cerveau, et auraient pensé que son bon fonctionnement est d'un intérêt capital pour la santé du corps social.
Il y a quelque excuse à avoir peine à rejeter même en partie les directions qu'indique « la Science Sociale »; ses insignes travaux ont non seulement agrandi et renouvelé, pour ceux qui les connaissent, leur conception des
(1) La Nomenclature est le tableau des phénomènes sociaux dans l'ordre où ils se déterminent les uns le% ^ autres.
ACTION rHANÇ. — T. VI. 38
sociétés, mais encore leur intelligence générale des idées et des hommes.
Mais les événements dont la France est la victime, et voire enseignement, mon cher Maurras, ont montré à quelques lecteurs de « la Science Sociale », dont je suis, qu'on aurait tort de s'en tenir entièrement à ses directions pour la solution des questions qui nous pressent. Peut-être Tinstilution de l'Etat pouvait-elle être indifférente aux paysans-côtiers de la Scandinavie du XI* siècle ou même aux compagnons de Gédric? Mais son existence et sa manière d*ètre ne peuvent être indifférents aux Français de 1902.
L*un de vos mérites, mon cher Maurras, aura été de restaurer la notion, de l'Etat dans les intelligences françaises, en un temps où, à côté d'influences secondaires, le républicanisme et le libéralisme l'avaient ruinée.
Vous avez fait envisager l'Etal en lui-même, comme organe propre, indépendant, tandis qu'on le croyait conditionné à des conceptions de basse métaphysique héritée du xviir siècle.
Pourmoi, l'espritaujourd'hui mûri, pressé par un de nos amis (1), et stimulé par une formule répétée par Yaugeois ces derniers temps, je vous donne à mon tour mon adhésion à l'institution royale.
Ce n'est pas que la raison de mon royalisme ait été encore informulée, elle vous est familière, mais elle a pour elle d'être la plus forte
(1) Il n*y a pas d'indiscrétion à nommer cet ami : M. Jacques Bainville N. D. Li Ri
de toutes, de les dominer ; et je me sens porté, à l'exposer, car elle n*a été qu'indiquée tant dans V Enquête^ par M. Buffet et vous, que dans Y Action Française^ parVaugeois.
Je reprends les termes de l'enquête : t Qu'estcê çuê la monarchie ? »
Une institution qui fait des intérêts publics des Français les intérêts personnels et privés d'un homme.
Ou mieux encore :
Uoe institution qui fait des intérêts publics des Français, le patrimoine d'une famille.
C'est-à-dire :
Une institution qui met la chose publique française sous la sauvegarde (fun égoïsme.
N'est-ce là qu'un système de gouvernement d'une admirable simplicité? C'est plus encore :
Le moyen voulu par la nature.
Voilà ce qui me frappe essentiellement dans le système monarchique :
Il êst le mot/en naturel.
Je m'explique :
La nature a confié à chaque être les soins de sa propre conservation, et pour cela l'a doué d'un sentiment, principe de ses actions, qui est l'égoïsme. L'être doué d'intelligence, l'homme, pourra passer des transactions avec ses semblables, former des ententes, les ériger même en absolu, et par là donnerrillusiondel'altruisme, mais tout cela sera en raison même de son I égoïsme.
L'égoïsme est pour l'individu le moyen de pouvoir à son existence, et le principe de la stabilité de cette existence.
Les rédacteurs de la science sociale aiment à parler, après Le Play, du Plan Providentiel; ils conçoivent sous ce vocable ou plutôt ils constatent que Tharmonie totale d'une société lient uniquement à Texercice de Tégoïsme des unilés qui la composent, c'est-à-dire qu'elle est agrégée et prospère, non du fait des qualités altruistes, mais par la seule recherche pour chacun de son intérêt propre, exclusif. Ce n'est que lorsque l'homme est tourné à la recherche de son intérêt à lui, que cet homme sert la société. Que résulte-t-il de ceci, sinon que rien de grand, de général, n'est viable qui repose seulement sur l'amour d'aulrui (exceptons, comme hors de discussion, les groupements religieux}, sur le dévouement, la vertu, la conscience, forces infimes, rares, fragiles: fantômes! Que valentelles, ces apparences, en présence de l'égoïsme, expression totale de l'être qui « veut vivre »?
Or, à qui allez-vous remettre nos intérêts publics, l'Etat?
4 la vertu d'un ou de plusieurs centaines d'hommes ayant excellé au métier de candidat? ou bien à l'égoïsme d'une famille?
Le sage pensera suivre le moyen constant que lui offre la nature, il ne pensera pas vouloir la forcer. Il sait que le moyen qu'elle lui offre est le seul efficace et qu'à vouloir lui en substituer un autre, il n'empêchera pas son action toutepuissante, mais qu'alors elle agira contre son vœu.
Nemo natunv^ nùd parendo^ imperat. En effet, la recherche de leur seul intérêt se constate chez les parlementaires.
UNE LETTfiE DE RALLIEMENT 57S
Ajouterais-je ceci qu'il est vain de se demander si un héritier sera plus « capable » qu'un èlu^ lorsque nous savons que Tinstitution royale a pour elle seule la pleine connaissance? Car elle possède tout ce qui la supporte et la permet, les forces essentielles de Tinconscient, la sensibilité et les mouvements réflexes.
— Et maintenant, pourrai-je entendre parler à propos de monarchie et république de Fourme (1) du gouvernement^ de Vindifférenre de la question de forme!
La seconde et dernière question de l'enquête est celle-ci :
— Oui ou non ^ V institution d'une monarchie traditionnelle^ héréditaire, antiparlementaire et décentralisée est-elle de salut public ?
La première question était d'ordre théorique, la deuxième est d'ordre pratique; elle la complète en ce qu*elle ramène aux faits la justification de l'excellence de la théorie royaliste, justification indirecte, mais pleine, et suffisante. Il n'y a qu'un oui à répondre.
Amicalement à vous.
Octave Tauxier.
RÉPONSES iSuiU)
Pourquoi et comment, aux termes de ses pérégrinations, M. de Montesquiou se trouvet-il transporté en pleine monarchie comme en un pays de rêve ? C'est ce qu'il aurait été embarrassé de nous dire, i (Journal des Débats.)
Les Oligarchies
Eh bien î si toute liberté est QUe de quelque organisation, mettons-nous donc à la tâche : organisons. — Cela est vite dit; mais est-ce possible? Est-il possible à la République, plus gêné paiement à tout gouvernement démocratique, d'organiser? Non, faut-il répondre ; non, cela ne lui est pas posr^ible, et c'est pourquoi nous disons : ni république, ni gouvernement démocratique quel qu'il soit, mais la monarchie, la monarchie seul gouvernement qui puisse présider à rorganisation, à la réorganisation du
RÉPONSES oll
pays, et aiosi lui rendre les libertés nécessaires à sa vie.
On ne peut organiser sans créer des forces. Organisez par exemple le monde ouvrier, formez des syndicats, et voici une force, force ouvrière, de créée. Etde toute organisation il en est ainsi, car qui dit organisation dit force.
Or toute force humaine — et pour qu'il en fût aatrement, il faudrait changer la nature de Thomme — a tendance à dominer. Toute force a donc tendance, pour dominer, à devenir pouvoir, à s'emparer du gouvernement.
En temps de République, de devenir ainsi pouvoir, par qui s'en trouvera-t-elle empêchée? Mais parle pouvoir lui-même, me répondra- t-on. Le pouvoir n'est-il pas déjà représenté par une force, et cette force ne saurait-elle empêcher qu'on ne la supplante?
Quelle estcelteforcequiest déjà pouvoir, je le demande? Est-ce le parlement? Mais; le parlement, comme tout gouvernement démocratique n'est point force en lui-même; il n'est point force indépendante, il n'est donc point pouvoir. C'est une roue qui tourne mais actionnée par une machine. Cette machine, voilà seulement le pouvoir. Cette machine, c'est le « Nombre ».
Nous n'avons du reste qu'à prendre la définition : la démocratie est le pouvoir du Nombre.
La volonté du Nombre, voilà donc le pouvoir.
Que veut celte volonté? A- 1- elle quelque fermeté, une direction quelconque, quelque suite? existe-t-elle seulement? Je pense qu'il est permis de répondre qu'elle est sans aucune fermeté, sans aucune direction, sans aucune suite,
bref, si désordonnée et si anarchique qu'elle en est comme inexistante. Je pense qu'il est permis de la répondre sans craint» d'être contredit, car encore à Theure actuelle et après tant de temps d'expérience Jes plus fervents démocrates en sont encore à nous avouer que, cette volonté du Nombre, il serait bien nécessaire de l'ordonner.
Prenons, par exemple, M. Charles Benoist. Depuis longtemps il nous parle, comme de sa suprême espérance, de « l'organisation de la démocratie par l'organisation du sufTrage universel ». Or dans une récente brochure il nous répèle, il est vrai, qu'il croit plus fermement que jamais que le remède est là ; mais remarquons qu'il emploie le futur et qu'il dit : « le remède sera quelque jour », el qu'U ajoute : « mais laissons à l'avenir les solutions de l'avenir », ce qui semble bien marquer qu'à lui-même, pour le présent, cette organisation paraît impossible (1).
Pour le présent donc, et même pour l'avenir malgré ce qu'en espère M. Charles Benoist, nous dirons : la volonté « anarchique » du Nombre. Or en face de cette volonté anarchique supposez une volonté admirablement ordonnée,
(1) Dans cette brochure intitulée : « Un Programme », je souligne une concession importante que fait M. Charles Benoist. a Si démocrate que Ton soit, dit-il, on ne saurait tolérer que la démocratie emporte la nation, puisque ayant que la nation soit démocratique, et pour qu'elle le soit, il faut premièrement qu'elle soit. » — M. Charles Benoist mot donc le salut public au-dessus de la démocratie. Voilà une position do la question qui est bien dangereuse pour la démocratie.
HKPONSES oTO
ferme, constante, qui a la possibilité de se manifester non une seule fois tous les quatre ans, mais sans discontinuer. Je demande laquelle do ces deux volontés, volonté anarchique ou volonté ordonnée, doit l'emporter sur Tautre. 11 me semble que la réponse se fait sans hésiter.
« Une seule personne qui sait ce qu'elle veut, où elle va, dit Barres, brise le désordre de cinq cents énergumènes. n Et, d'autre part, Maurras, dans « les Monod peints par eux-mêmes »,nous fait une démonstration bien suggestive qu'une seule famille qui sait (même d'une façon bien plutôt instinctive que raisonnée) ce qu'elle veut, où elle va, briser le désordre d'une nation.
Qu'on lise le livre de Maurras, et, en voyant combien une seule famille qui se tient bien peut être forte dans une nation désorganisée, Ton ne s'étonnera plus que, non plus alors une famille, mais tout un groupe de familles formant une minorité admirablement cohérente, liée qu'elle est par la race, par les intérêts, par de fortes raisons historiques, recevant de plus uneaide puissantede la complicité consciente ou inconsciente des uns, de l'indifférence des autres, Ton ne s'étonnera plus que cette minorité ait pu s'installer au pouvoir. L'on ne s'étonnera plus, volonté du Nombre et volonté juive se trouvant opposées, que la volonté juive l'ait emporté.
De cette victoire de la volonté juive nous en percevons la cause — la démocratie, — nous en voyons les résultats. Que pour l'instant cela nous sufTise. Car l'histoire de cette conquête serait certes actuellement difficile à analyser, et il
faudra probablement bien du recul pour que cette histoire sorte seulement un peu de l'ombre. Âlorsméme, en effet, que celte volonté qui nous domine se voit forcée de se manifester plus ouvertement comme dans l'affaire Dreyfus, comme dans le Panama, que de choses et des plus importantes nous restent encore inexpliquées ! Que de suppositions nous sommes obligés de faire ! Au commencement de « Leurs Figures i», cet admirable livre où Barrés nous évoque si puissamment le Panama, nous lisons : « Dans cette époque de liberté de la presse, de liberté de la tribune et d'enquête permanente, il y a des secrets d'Etat et des mystères. S'il ne fut pas donné à Suret- Lefort, non plus qu'à la France, de contempler face à face ces forces de ténèbres, du moins il prit conscience de leurs puissants mouvemenis, dont le rythme, pour l'ordinaire, est insaississable, parce qu'il se confond avec la respiration de ce gouvernement. »
Bien que ces forces de ténèbres, représentant la sauvegarde d'intérêts particuliers qui concordent rarement avec l'intérêt général, aient donc rarement à s'employer pour le bien du pays, pourtant comme le rythme de leurs mouvements, comme dit Barrés, nous est pour l'ordinaire insaisissable, pour l'ordinaire nous nous taisons. Mais que, par hasard, ainsi qu'il vient de nous arriver à nouveau dans l'affaire Dreyfus, nous prenions conscience de ces puissants mouvements, alors nous crions.
Que crions-nous ? A bas les Juifs ! Est-ce là ce qu'il faudrait crier? Pour ma part ce cri me semble peu significatif.
J'ai VU parfois des gens qui, perdant au jeu sans discontinuer, de colère jetaient leurs cartes à terre. N'eût-il pas mieux valu qu'ils se mettent en colère contre eux-mêmes et qu'ils changent leur manière de jouer. Car ce n'est pas de jeter les caries à terre qui peut, en rien, modifier le résultat du jeu.
Criez : A bas les Juifs! Si vous ne changez pas votre manière de jouer, si vous ne changez pas le régime qui leur a permis de s'installer au pouvoir et qui leur permet d'y rester, si vous ne changez pas ce régime, vous ne modifierez rien au résultat.
Mais enfin ce cri révèle du moins que vous vous apercevez que vous perdez, et c'est déjà quelque chose Car peut-être qu'un jour, las de perdre, vous pousserez enfin le vrai cri: A bas la République! A bas le pouvoir du Nombre! A bas tout gouvernement démocratique !
Pourtant on pourra m'objecler: Oui, le cri de: A bas les Juifs ! est significatif ; car il y aune manière certaine de l'emporter sur son adversaire : c'est de l'étrangler et de lui vider ses poches. Nous admettons que, si le Nombre et les Juifs jouent ensemble, les Juifs l'emporteront toujours. Mais le Nombre peut étrangler les Juifs car si la volonté du Nombre est anarchique, anarchie n'exclut pas violence, loin de là. Comme dit Montesquieu, « le peuple qui a toujours trop ou trop peu d'action, avec cent mille bras quelquefois renverse tout, et avec cent mille pieds ne va que comme un insecte ». Or, si pour l'ordinaire en face des Juifs le peuple avec cent mille pieds ne va que comme un insecte.
ne peut-on supposer qu'un jour il agite ses cent mille bras?
C'est possible, mais il me semble qu'on est bien plus dans le vrai en ne le supposant pas. Il n'y a qu'à voir ce qui s'est passé à propos de l'affaire Dreyfus. Jamais il ne s'est présenté, il ne se présentera peut-être motifs plus puissants d'agiter les cent mille bras. Or qu'est-il résulté dé celte affaire pour les Juifs ? Quelques salons se sont fermés, quelques relations ont été interrompues; et puis? Et puis c'est à peu près tout. Et lorsque arrive peu de temps après le jour de ce qu'on est convenu d'appeler la « Consultation nationale », d'antisémitisme il n'estpresque plus question.
Mais enlin supposons quand même — jerépèle que c'est une supposition plus que risquée — qu'un jour une majorité soit envoyée au Parlement, chargée de faire contre les Juifs ce qui est fait actuellenàent contre les congrégations. Les Juifs repassent donc la frontière, leurs biens sont confisqués ; qu'en advient-il ? Que le pouvoir est rendu au IS'ombre, ce qui veut dire que le pouvoir est vacant, qu'il est à prendre. Et qui le prendra? La force qui se trouvera alors la mieux organisée. Et je pense qu'on ne me contredira pas si j'avance que cette force est l'Eglise. Où trouverez-vous ailleurs, en effet, discipline plus forte, plus grande unité de vues, force morale plus puissante, force physique aussi, grâce à l'argent des fidèles? Certes il n'y aura pas au Parlement une majorité d'ecclésiastiques ; mais il n'y a pas non plus pour l'heure une majorité de Juifs. Mais en place
d'un personnel aux ordres des Juifs, vous aurez un personnel aux ordres de TEglise. La francmaçonnerie juive sera remplacée par une francmaçonnerie cléricale.
L'Eglise devenue pouvoir, est-ce à souhaiter? Interrogez le plus excellent des catholiques, le plus attaché à l'Eglise, Bonald (1), il vous répondra que non; non, ce n*est pas à souhaiter, ni pour le pays, ni pour l'Eglise ellemême.
Mais peut-être en est-il qui le souhaitent. Et je me demande ce qu'attendent de la Ré-
(1) Peut-être qa*en entendant ce nom quelques-uns auront prononcé le mot de « mystique ». Je veux relever cette épithéte qui est parfois appliquée à Bonald. Certes il y a certaines parties de son œuvre, comme par exemple son <t Origine du langage », qui sont empreintes fortement de mysticisme. Mais remarquons que ce sont les parties de son œuvre qui traitent de choses échappant à notre entendement. Bonald ne fait intervenir Dieu que lorsque la raison ne suffît plus. Et dans tout ce qui est du domaine de la raison, il reste toujours profondément réaliste. Ce qui peut, à ce propos, induire en erreur au premier abord, c'est qu'on voit chez lui souvent revenir dos expressions comme ceUe-ci : >« la volonté de Dieu est que... ». Mais Bonald nous donne lui-même la traduction de cette expression en langage positiviste au commencement de la « Théorie du pouvoir » : « La nature des êtres en société, dit-il, la volonté de Dieu, veulent la même chose ou sont conformes... aussi nature des êtres sociaux ou de la société, volonté sociale, volonté de Dieu môme, sont des expressions synonymes dans cet ouvrage, a
— C'est donc avoir lu bien superficiellement ctf livie que de prétendre qu'il est d'un mystique. Bismarck disait, raconte-t-on, en parlant de cette œuvre : « Si j'avais en Allemagne un homme capable d'écrire un tel ouvrage, je 1« supplierais de prendre la chancellerie de l'Empire. »
publique les catholiques, si ce n'est cela. Et attendant cela, ils montrent peu de clairvoyance. Ce n'est pas d'hier que la lutte est engagée, et ce n'est pas d'hier que TEglise a le dessous. Et rien ne fait prévoir que les conditions de la lutte puissent changer.
Mais il est probable que bon nombre me répondront : non, ce n'est pas cela que nous attendons. Ce que nous attendons de la République, c'est la « Liberté ». Ni pouvoir des Juifs, ni pouvoir de TEglise, ni tout autre pouvoir particulier, mais le « pouvoir de tous ».
Mais le « pouvoir de tous », n'étant pas organisé, n'étantpas organisable, est et sera toujours anarchique. Sur cette anarchie, toute force particulière organisée l'emportera donc toujours. Alors, comment faire? Saint-Just nous donne la solution : « Ce qui constitue une République, dit-il, c'est la destruction totale de ce qui lui est opposé. » Ce qui est opposé k la République libérale, à la République de tous, étaot toute force particulière, toute organisation, ce qui constituera la République de tous, c'est donc la destruction totale de toute force particulière, de toute organisation. Que les libéraux donnent la main aux anarchistes.
Rousseau semble bien avoir entrevu celte nécessité lorsqu'il dit : « H importe, pour bien avoir l'énoncé de la volonté générale, qu'il n'y ait pas de société partielle dans lEtat. »
Je sais qu'on parle d'équilibre, d'équilibre des forces. Mais il ne peut y avoir d'équilibre des forces que si les forces sont égales. Et vous savez ce que donnent des forces égales tirant
en sens contraire ; elles donnent 0. Est-ce ce 0 que vous cherchez? Mais ce 0 est un point mathématique que vous n'atteindrez pas. £t en réalité il y aura toujours une force plus puissante que les autres, et qui les dominera donc et qui sera pouvoir.
Vous sentez qu'il est nécessaire d'organiser le monde du travail et vous laissez liberté à des syndicats de se former. Mais de quelles craintes n'êtes- vous pas agité! Et combien peu vous êtes pressé de pousser pette œuvre d'organisation ! Car cette œuvre d'organisation crée une nouvelle force, une force ouvrière. Et cette force ouvrière dit immédiatement : « la conquête du pouvoir ». Et en poursuivant votre œuvre d'organisation, voici que vous allez lui faciliter cette conquête ; voici que vous allezrendre plus impossible encore la réalisation de votre rêve, la République de tous. Car il y avaii d'opposé à la République de tous, la République juive qui est. Il y avait la République cléricale qui pourrait être. Et maintenant, en organisant le monde du travail, vous rendez possible en plus la République socialiste.
Il est nécessaire d'organiser; il est dangereux d'organiser. Comment sortir de cette impasse?
Un seul moyen : au-dessus des forces particulières qui toutes se combattent, disant : « la conquête du pouvoir », mettez un pouvoir qui les domine de tant quMl n'ait rien à craindre d'elles, qu'il n'ait donc point intérêt à les détruire, mais intérêt au contraire à les conserver, à les protéger, à en créer de nouvelles autant
qa*il en peut être nécessaire pourrorganisation du pays.
Or, un seul pouvoir domine assez les forces particulières pour n'avoir pas à les craindre, et c'est le pouvoir qui est indépendant de la volonté du Nombre. Et un seul pouvoir est indépendant de cette volonté, et c*esl le pouvoir de la monarchie héréditaire, traditionnelle.
(^1 suivre.)
LÉON DE MONTESOUIOU.
JS'OTESSUR LOUIS XV ET CHOISEUL
La Revue des Deux Mondes est une mine inépuisable de peliles pierres à l'adresse de noire passé monarchique. Il ne s*ag:it point ici de violentes attaques, fi ! ces Messieurs sont gens de bonne compagnie, mais d'insinuations aussi désagréables que possible. Rappelez-vous les articles de M. de Vogué sur Versailles^ des derniers mois de 1901. C'est maintenant M. Pierre Calmettes qui reprend la lyre.
Il s'agit (n° du 15 janvier 1902j de la très curieuse correspondance échangée entre le duc de Choiseul et Voltaire. Remercions M. Calmettes de nous offrir ce précieux document. Quel dommage que M. le duc de Broglie n*ait pas eu connaissance des lettres de Choiseul, quand il écrivitson Voltaire pendant laguerrede Sept ans (1)! On croyait perdues les lettres de Choiseul. Elles sont retrouvées. C'est une aubaine pour l'histoire.
M. Calmettes ne manque pas d'appliquer le
{{) Revue des Deux Mondes^ 15 janvier 1902. Article Calmettes p. 406 : Choiseul et Voltaire. Le Correspondant a donné quelques parties charmantes de l'ou* ▼rage du duc de Broglie : Voltaire et Frédéric. Ah! c'est là du travail d'homme d'Etat
ACTION rn.\fi9> -~ T. vt. 3J
jugement austère de la démocratie aux relations de ces deux éminents personnages.
Pourquoi se sont-ils mis en relation? « Affaire « purement fortuite, d'abord, puis leur souci de a réclame, et leurs ambitions simultanées les <r avaient entraînés à continuer. Le souci der^clamê de Voltaire âgé de plus de soixante ans ! Il n'en avait plus besoin, et M. de Choiseul, duc et pair de France, secrétaire d*Etat aux affaires étrangères, aux soins desquelles il devait bientôt joindre les portefeuilles de la marine et de la guerre, dégoûté d'ailleurs des grandeurs, pouvait-il, lui, si dédaigneux, avoir quelque souci de la réclame et chercher à satisfaire une ambition quelconque, alors qu'il était à peu près roi de France ?
La France, grâce à son faible gouvernement, n'avait pas su profiter des avantages que lui assuraient ses victoires dans la guerre de la succession d'Autriche. La paix qui avait suivi le traité d'Aix-la-Chapelle assura à notre pays une prospérité intérieure et coloniale qui excita la jalousie de l'Angleterre. Celle-ci avait alors un grand ministre, William Pitt, qui portait dans la politique, avec les plus grands talents, les plus violentes passions. Son plan politique consistait à assurer à la Grande-Bretagne l'empire des mers, et pour le réaliser il complotait la ruine de nos flottes et la conquête de nos colonies. A ce plan, où s'accusait déjà Vimpéna- /t87n« anglais, le ministre Machault prétendait opposer une alliance maritime avec l'Espagne, afin d'arrêter sur mer les progrès de l'Angleterre. Cette politique était sage, mais un peu
coarte, comme nous le verrons tout à l'heure.
Les Anglais commencèrent (1755) par secourir dans l Indoustan les princes indigènes contre la France, brillamment représentée par Dupleix ; ils réussirent à le détruire dans le faible esprit de nos gouvernants et le rappel de Dupleix leur livra rindoustan.
En Amérique/ aux Antilles, au Canada, à Tembouchure de Saint- Laurent, l'Angleterre suscitaîtmille difficultés; elle réclamait indûment la vallée de TOhio, laissait assassiner par ses soldats (1] un officier envoyé comme parlementaire.Elle capturait trois cents vaisseaux de commerce et déployait en tous lieux contre la France une activité formidable jointe à la violence et à la déloyauté poussée aux dernières limites. La France se défendit mieux par terre que par mer. D'abord au Canada où une division anglaise périt tout entière, puis à Minorque où Richelieu prit Port-Mahon, où le fort Saint-Philippe fut enlevé par nos troupes, où l'amiral delà Galissonnière battit complètement l'escadre anglaise commandée par Byng.
C'est bientôt fait dédire que nous n'avions qu'à continuer, comme le voulait Machault, à faire avec TEspagne la guerre maritime à l'Angle* terre. Il n'est pas malaisé non plus d'accuser Mme de Pompadour et sa vanité (2) d'avoir en-
(1) Commandés par le vertueux Qeorges Washington, s'il vous plaît. (La vallée, Histoire des Français^ IIl",voluine, page 444.
(l)C'est comme pour le chapitre des dépenses. Les historiens ont-ils assez daubé contre le « Th^tre des Petits- Cabinets » de Mme de Pompadour et le fameux « Paro
gagé la France dans la guerre continentale (guerre de Sep tans). Marie-Thérèse avait llallé la favorite, en la qualifiant de « chère amie » et de « belle cousine ». Frédéric Tavait blessée en la surnommant Cotillon II. De là une guerre européenne. Est-ce bien sérieux?
La vérité est que nous avions affaire au terrible Pitt à la lète de TambiLieuse et conquérante aristocratie anglaise. Il avait vile compris, après nos succès de 1755-1706, qu'il lui fallait sur le continent un allié capable de le seconder, et. pour notre malheur, Pitt fut merveilleusement servi. Frédéric II rêvait pour la Prusse l'empire
aux Cerfs », lequel aurait coûté plus de cent millions. (Le chilTro est gros pour une petite maison perdue dans l'ombre d'un bois, où se succédaient quelques bergères sans innocence.) — On oublie que tout cet argent se dépensait en France; que nos ouvriers, nos artistes en profitaient jusques au dernier sol — il rentrait d'ailleurs par Timpôt; — que ces folies suscitèrent un mouTement d*art merveilleux dont nous adorons encore les débris au point d'en payer le pwds en billets de banque. Goncoukt, XVI II* siècle. — Discours de Franqiietot dans Monique de Paul BouHGET. Action du l" février.) Ce fut cette efiroyabie guerre européenne soulevée par la double ambition conquérante de Pitt et de Frédéric, guerre de terre guerre de mer, qui nous ruina. La lutte soutenue par Louis XVI contre l'Angleterre, lutte acharnée qui dura dix ans et dout l'Angleterre se vengea en laissant assassiner Louis XVI par la Convention, coûta à la France un milliard (Henri Martin, Règne de Louis XVI). C'étaientdôpenses nationales, nullement dépenses de Cour. Les historiens démocrates ont trouvé commode de faire de Louis XVI un nigaud et de s*en prendre à Marie-Antoinette à propos de dépenses de toilette et des plantations de son Pctit- Trianon Notre République n'a plus ni roi, ni reine, ni favorites, et elle coûte beaucoup p!us cher; elle n'est pas Tictorîeuse à Foutenoy et n'annexe plus la Lorraine^
NOTES SUR LOUIS XV ET CUOISEUL 59l
du conlinent comme Pilt L'empire des mers pour la Graude-Brelagne. Le traité d'Utrecht avait fait du petit électorat de Brandebourg le récent royaume de Prusse. Il fallait prendre rang parmi les grands Etats : Frédéric y mit tout son génie et une forle dose du sang de son peuple.
Marie-Thérèse avait en Frédéric un ennemi de la première heure. Elle ne pouvait se consoler de la perte de la Silésie. Elle chercha une alliance là. où son intérêt pouvait se rencontrer avec un intérêt du même ordre ; elle se tourna donc vers la France. Elisabeth de Russie, fille de Pierre le Grand, entourée de la vieille noblesse russe, entra dans la ligue, à laquelle se joignirent la Suède et Auguste II, roi de Pologne.
Il n'entre pas dans le cadre de ces courtes notes de narrer la longue et désastreuse guerre de Sept ans. Je voulais montrer seulement que Cotillon I", Cotillon II et Cotillon III (on sait que Frédéric désignait ainsi les deux impératrices et Mme de Pompadour j ne furent pas si mal inspirées quand elles s'acharnèrent contre Frédéric et contre l'État naissant qu'elles tentèrent d'étouffer au berceau. Les historiens qui ont tous blâmé Mme de Pompadour n avaient pas vu ce que nous avons eu sous les yeux. Elle et ses ministres^ MachauUet Bernis^ ont eu le sentiment très juste quil ne faut pas favoriser la formation d'Etats nouveaux dans un cadre serré comme Vest le cadre européen ; quil faut tout tenter plutôt que de laisser grandir cstu qui annoncent de hautes ambitions, La marquise, conseillée certainement par des têtes plus fortes que la sienne, avait compris que l'Autriche était beaucoup moins redoutable que cetle jeune
nation, commandée par un prince jeune, grand politique et déjà militaire consommé, appuyée et soudoyée par l'irréductible ennemie, l'Angleterre, ôur qui régnait un des plus grands hommes d*Ktat qui aient gouverné une nation. Ce qui manqua, de notre côté, ce fut Texécution. Cette quantité de généraux qui commandaient les Russes, les cercles allemands, les Autrichiens, les Français ne s'entendirent pas toujours (on le vit à Rosbach), et même vaincu ce roitelet, qui n'eut au-dessus de lui comme homme de guerre que Napoléon, était encore supérieur à Daun tout vainqueur qu'était celuici. On a beaucoup reproché àjMme de Pompadour ses choix. Les généraux désignés par la marquise avaient déjà servi dans la guerre de la succession d'Autriche, et tous n'étaient pas sans talents militaires; mais le commandement suprême manqua, les divers commandants nes*entendirent pas et on avait en face de soi Frédéric. On ne sut pas profiter des victoires. En outre, la France obérée payait pour tous ses alliés, alors que le roi de Prusse puisait largement dans les coffres de la riche Angleterre. De ce côté, l'alliance était simple et serrée entre deux grands hommes d*Etat dont l'un était en même temps le premier capitaine du siècle. De l'autre, confusions, intérêts nombreux et divers, troupes éparpillées, offîciers braves, mais pour qui le métier de soldat n'était plus l'unique souci. Et puis, la France vivait encore sur la gloire de Louis XIV, comme sous Napoléon la Prusse vivait sur la gloire de Frédéric II l L'erreur de Mme de Pompadour fut de n'avoir pas
le senliment de cette siiualion. Maisla France était encore si puissante, et la Prusse était si peu de chose (1). Mme de Pompadour avait néanmoins flairé l'ennemi. Et pouvons-nous la blâmer trop sévèrement d avoir poursuivi avec acharnement, jusqu'à vouloir les anéantir, la Prusse et le Prussien ? Elle n'a eu, hélas! que le tort de n'avoir pas réussi.
Le duc de Choiseul n'arriva aux affaires qu'à la fin de Tannée 1758, un an après Rosbach et Crevell. Il trouvait la guerre allumée depuisprès de deux ans et Talliance conclue dès longtemps avec Marie-ThérèseElisabeth de Russie. Il accepta les faits accomplis, non pour plaire à Mme de Pompadour, comme on Ta dit, mais parce qu'il étaitd'avis « qu'il ne faut pas craindre les choses faites »,et qu'il partageait contre l'Angleterre et le roi de Prusse les passions de la favorite. Il pensa qu'il n'y avait guère usage à ce moment de changer de politique. Il confirma l'alliance autrichienne parle second traité de Versailles. 30 Décmbre'iloS.
Il n'y avait point là de courtisanerie. Choiseul haïssait Frédéric qui ne se privait pas, d'ailleurs, de se rendre haïssable. Voltaire ayant sollicité l'appui du ministre pour ses affaires person-
(1) Cette pensée transpire dans toutes les lettres de Choiseul à Voltaire.
nelles, Choiseulne pouvait manquer, le sachant en relations avec ]e roi de Prusse, de ménager le châtelain de Ferney en lui accordant tout ce qu'il demandait. Et puis le duc aimait les plaisirs de Tesprit : quel plaisir plus relevé qu'une correspondance avec Voltaire?
Dès le mois de mai 1759,roccasion se présenta d'entrer sur le terrain de la politique. Cédant à sa métromanie Frédéric accoucha d'une ode où il raillait le roi de France sur ses maîtresses, et il consulta Voltaire sur ce chef-d'œuvre. La pièce fut communiquée àChoiseul,quise garda bien de la montrer au Roi, et écrivit à Voltaire que dans le cas où cette ode serait publiée, la réponse en vers qu'il avait fait préparer par Palissot le serait aussitôt. Voltaire, peu soucieux d'envenimer la guerre entre les puissances, écrivit au roi de Prusse que Mme Denis effrayée avait brûlé celte trop « belle » poésie et les deux odes, qui probablement coururent sous le manteau ne furent point publiées.
Choiseul voyait avec le plus vif dépit la médiocre opinion qu'affectait d'avoir de lui Frédéric. Or, Frédéric à qui toutes armes étaient bonnes, même la calomnie et rinjure,lâchait par tous les moyens de discréditer Louis XV et son ministre auprès de toutes les cours européennes. Il ne les méprisait donc pas tant I Choiseul de son côté, dans ses lettres, traitait avec un dédain de grand seigneur ce prince qu'on avait, cru un héros a changé en polisson », et sa « mauvaise éducation germanique ».
Cependant Choiseul négociait pour obtenir la paix. Frédéric ne la voulait nullement; le roi
de Prusse rappelait ses succès et ceux de son alliée, TAngleterre. Le ministre de Louis XV répondaità Voltaire que « Luc » (1) s'abusait ; qu'il était bien vrai qu'il avait affaire à des bêtes, mais que ces bêles « suffiraient pour abattre une <( une puissance qui n'avait point de consis- « tance ». El c'était la vérité! L'Etat prussien était en soi fort peu de choses, mais il avait pour lui l'Angleterre, Frédéric et le Destin.
Solidement battu par la Russie et les Autrichiens en 1759, Frédéric au fond eût désiré la paix que Choiseul souhaitait également, voyant le peu d'avantages de cette lutte sans fin et ce qu'elle avait coûté. Pilt, qui avait poussé de toutes ses forces à la guerre, consentit à des négociations pour la paix. Mais, sous prétexte que le roi d'Angleterre et Frédéric étaient « pacifiques », tous deux montraient d'excessives exigences et accusaient des horreurs de la guerre la France et TAutriche. Frédéric, pourtant,ne rêvait rien moins que la restitution de la Lorraine. (Déjà !)
Choiseul se fâcha. M. Calmettes qui parle toujours delà « légèreté )),de« Tinsouciance » du duc-ministre, n'a peut-être pas assez senti ce qu'il entrait de hauteur et d'orgueil dans cette apparenté « insouciance », note obligée alors dans la 1res haute compagnie. Le duc écrivit à Voltaire [ÎO décembre 1759).
Après avoir exprimé son désir de voir finir celte interminable et désastreuse guerre d'Alle-
(1) Od sait que c'était le sobriquet donné par Voltaire à Frédéric.
magne où la France n'avait rien à gagner, Ghoiseiil ajoutait de son ton le plus dédaigneux :
« Luc a trop d'esprit pour nous parler de res- « titution de la Lorraine et pour continuer ses
V sarcasmes contre nous. Mandez-lui que mai- « gré nos échecs et d'après les siens, le Roi « pourra perdre pour un temps toutes ses pos- (( sessions d'Amérique, mais qu'il est encore le « maître d'anéantir s'il le voulait la puissance « prussienne. Si la paix ne se fait pas cet hiver, u il ne nous restera plus que ce parti à prendre, « et faudra bien s'y soumettre, quelque dange- « reux qu'il soit. »
Ghoiseul désirait très vivement la paix et la faisait négocier par Voltaire, auprès de Frédéric. Celui-ci, répondait par des fins de non-recevoir, dans des lettres où l'insolence et Tégoïsme se mêlaient à la duplicité (i).
M. Calmettes conclut de ces débats que l'idée maîtresse de Ghoiseul depuis son entrée au ministère tenait en ces deux lignes : a Combattre TAn- « gle terre et la vaincre: garder l'indépendance « de la Prusse et se garantir ainsi des visées « ambitieuses des cours autrichienne et russe.
V L'orgueil de la Pompadour, le désir de plaire « à cette véritable reine, avaient engagé le mi- (( nistre dans ce courant contraire à ces idées et 0 funeste à la France (2). »
Faut-il rappeler une fois de plus que Ghoiseul, àla fin de 1758, avait trouvé la guerre engagée depuis plus d'un an, et qu'iientrait au ministère
(1) Lettre datée de Radobonrg, 21 juin 1760.
(2) Revue des Deux Mondes, lo janvier 1902 — 4>5.
NOTES SUR LOUIS' XV BT GHOISEUt 597
après les dé faites de Rosbach de Munden et de Crevelt! De tels désastres et le désir de la paix avaient porté le nouveau ministre à conclure avec l'Autriche ce second traité de Versailles tant critiqué comme unacte de servilité envers la toute-puissante favorite. On voit ce qu'une telle appréciation a de mesquin. Le ministre français ne pouvait pas séparer la cause de Frédéric de celle de l'Angleterre, puisqu'ils étaient étroitement alliés ; et si le désir de la paix portait Ghoiseul à souhaiter de conserver la Prusse, la juste haine que lui inspirait Frédéric ne le portait pas moins à souhaiter oue Luc fût anéanti. Les deux sentiments sont parfaitement . conciliables sans l'intervention de c la Pompadour ». C'est juger les grandes choses d'après l'événement que de blâmer le prévoyant ministre acharné contre le vainqueur de Rosbach et l'Etat naissant qu'il représentait avec tant d'éclat. — C'est même, h mon humble avis, une assez basse manière de penser. M. Jules Soury (1) a grandement raison quand il raille ces prétendus philosophes qui se lamentent en faisant le récit d'une guerre malheureuse accusant tantôt celuici et tantôt celui-là, et pensent qu'un grand peuple peut fort bien dormir sans gloire. — Le bon Lavallée n'a pas échappé à cette platitude et il n'est pas le seul. Comme si la France eût été libre de ne pas lutter sept ans contre le Prussien, et comme si c'était Mme de Pompadour qui eût inventé l'Angleterre et Frédéric !
(1) Action française, l"" janvier 1902.
598 l'action françatsk
Eh ! Français, ne rougissons point tant de la bravoure d'Epicharis !
Mais écoutons Ghoiseul expliquer sa politique (Lettre à Voltaire, du 13 juillet 1860).
« Si Luc était un autre homme et qu'avec ses « talons, il eût quelque vertus, par exemple les « plus communes^ je crois que la poUtique devrait « désirer qu'il ne fut pas anéanti^ non seulement a pour Téquilibre d'Allemagne, mais même u pour celui du Nord; et je pense que lapuis- « sance prussienne, bien conduite^ était très (( bien imaginée pour un système pacifique, tt sage et juste, je pense qu'il était plus avanla- « geux à la France que la Prusse tint la balance ft de religion que l'Angleterre dans l'Empire <i depuis que la faiblesse des Suédois a conte trainte (1) la Suède à abandonner efficaa cernent le rùle qu'elle s'était acquise en Alle- <r magne par le traité de Westphalie; car u l'alliance de la France et de la Prusse était « une pièce mise, selon les circonstances, au « traité de Westphalie qui était très bien ima- <c ginée, et je vous avoue que j'étais partisan du u système que nous suivions avant cette guerre, « parce que je le trouvais conséquent, au lieu (( qu'actuellement, l'on ne peut pas dire que « nous ayons une base solide, et qu'il sera né- •( cessaire de créer, après cette guerre, un nou- « veau système, position toujours délicate pour tt les grands Etats. 11 est peu important pour un
(1) J'ai respecté l'orthographe. Peu importe. On voit que Choisoul était un véritable homme d'Etat, et « Luc d le savait si bien, qu'il calomniait' le ministre français auprès de toutes les cours européennes.
« royaume et son histoire que Pierre ou Paul « soient ministres et Jeajine ou Marguerite, a maîtresses ; mais, quand on n'est pas un fol ou « le plus étourdi des hommes, on doit trembler < de contribuer à déranger ce que les cardinaux « de Richelieu et de Mazarin avec M. d'Avaux € ont édiOé, ce qui a soutenu pendant soixante c ans Louis XIV et qui a contribué au succès de a son règne et au lustre de sa nation. Il faut « être présomptueux à Texcès pour imaginer « que l'on substituera au système de ces grands tt hommes un système équivalent. Voilà cepenu dunt la position où nous sommes : cinquante a lieues de Canada, la Silésie ou la Prusse, de « plus oude moins, ne sontpasce qui m'inquiète, « douleur aux vaincus, mais la création d'un tt système nouveau m'eflraye et me fait penser « jour et nuit. Vous trouvères, à ce que j'espère, a mon cher solitaire, que je suis prudent, et « que j'ai raison de réfléchir beaucoup sur la « situation de l'Europe après la paix, car cest VL delà d'où dépend le bonheur ou V infortune de l'unia vers pendant un siècle.
a Quant à Luc, c'est un fol (i), tout est dit: a voilà en quoi consiste le malheur actuel. Si « vous lui écrives jamais de nous et lui mandés « que vous m'avez fail part de sa décision de <r ne jamais nous parler de paix, répondes lui
(1) Hélas non : « Luc n ne voulait pas d'une alliée? (la France) qui lui aurait fait sa part et n'aurait toléré la Prusse qui pour faire échec à l'Autriche. Il aimait bien mieux TAngleterre qu'il ne gênait pas et qui ne le gênait pas sur le continent et l'eût laissé s'agrandir au préjudice même de la France «
< que j'ai répliqué qu'il n'était pas nécessaire « qu'il en jurât et qu'il peut être sôr qu'il « n'a qu'à se taire; nous ne lui en parte lerons pas les premiers, nous ne lui avons jatt mais parlé, et nous sommes bien éloignés a d'en avoir le moindre désir. Quant au mo- « ment présent, c'est notre gloire que les Ance glais s'acharnent à soutenir Luc, plus ils se « ruineront pour lui et plus j'en rirai, la paix « ne se fera pas. Si Luc n'existait plus, nous « serions trop heureux d'avoir la guerre tête c à tête avec les Anglais : ils seraient bientôt tf à la raison malgré leurs 400 vaisseaux. // « est incroyable combien leur commerce a perdu par « 710S annateurs^or l'Angleterre doit choisir d'être mie (( puissance commerçante ou une puissance militaire : a Von ne petit être l'un et l'autre à la fois] si Lm la a rmd militaire^ V Europe sera heureuse^ car le corn- « merceserapartagè[\)\ si elle abandonne les armes « pour le commerce, elle aura de l'avantage et « nous aurons la paix. Luc est un chien en- « ragé... »
Eh ! oui, Luc était un terrible jouteur. Ce fut le malheur de la France au moment où déclinaient en elle les forces dirigeantes, d'avoir afifaire à Tun des génies les plus complets des temps modernes, sans oublier ce terrible Pitt, de qui Marie-Antoinette disait que ce nom seul lui donnait a la petite mort! »
Choiseul, devenu tout-puissant, avait joint à son ministère la guerre et la marine; il essayait
(1) L'Angleterre moderne a dû éprouver la vérité de cette prophétie de Choiseul depuis la guerre sud-africaine.
toujours de négocier la paix. Pilt la rendit impossible par son insolente intransigeance. C'est alors que Choiseul, inspiré par la politique de Louis XIV, conclut (15 août 1761) le beau traité que l'histoire a appelé le Pacts dé famille qui unissait entre elles toutes les branches de la maison de Bourbon et leur assurait la souveraineté du Midi. Cette politique fut constamment soutenue par nos rois jusques et après la Révolution. Les deux branches de la maison de Bourbon, de 1815 à 1848, y restèrent toujours fidèles, malgré l'Angleterre, et la Méditerranée fut bien, à ce moment, un lac français.
Ce rCa pas été un des moindres crimes du second Empire que d'avoir brisé ce lien qui rattachait à la France tous les Etats méditerranéens.
Les affaires de Frédéric n'étaient pas alors prospères. Son Etat était complètement épuisé ; à peine pouvait-il trouver des soldats, et Thabile Choiseul avait bien pu espérer que la guerre prolongée serait encore plus funeste à la Prusse qu*à la France. Mais il était dit que le génie serait jusqu'au bout servi par la Fortune. Moins de cinq mois après la conclusion du Pacte de famille, la mort débarrassait Frédéric d'un de ces « Cotillons » qui lui avaient fait payer cher ses victoires : l'Impératrice Elisabeth mourait, laissant la couronne à Timbécile Pierre III. (En voilà un qui a bien mérité son sort!) (1) Pierre III, d'ailleurs Allemand par son père, s'empressa d*abandonner la sage politique de
(1) Si « cette mort fut un crime, a dit Sainte-Beuve, il <t faut bien avouer qu'elle ne fut pas une faute ». Lundis ^ Cat henné II.
sa laale. Adorateur passionoé du génie de Frédéric, il coQclut avec lui une étroite alliance et lui envoya des troupes. Pierre III, il est vrai, ne dura guère; mais Catherine II, après le retrait de ses soldats, se déclara neutre. La diplomatie secrète de Louis XV n'eut pas d'action sur la nouvelle impératrice.
H fallut bien faire la paix et signer les douloureux traités de Paris et de Hubertsbourg (janvier- février 1763). L'Angleterre recueillit tous les fruits de la guerre qui nous coûta presque toutes nos colonies. Mais la Prus.se était épuisée. Frédéric garda la Silésie. Il avait sacrifié au moins le tiers de son peuple à la future grandeur de la Prusse qui, saic^née à blanc par vingt années de guerre, dut s'effacer jusqu'en 1792.
M. Calmettes a parlé d'un ton assez sec du chef-d'œuvre de Choiseul, Is Pacte de Famille. Il est cerlain que cetle politique parle peu au cœur des partisans de la République. Il est trop clair que de telles combinaisons ne sont possibles que sous un régime monarchique.
Cetle politique de Choiseul est encore, à rheure actuelle, celle que les événements indiquent à la France. Mais il faudrait pour la réaliser, l'instrument unique et nécessaire, le roi.
On ne saurait trop méditer l'histoire de cette désastreuse époque. Elle montre assez ce qu'un prince de génie peut faire d'une petite nation ; elle prouve aussi, ce qu'il y a de force, de résistance, dans un peuple qui s'appuie encore sur l'institution monarchique^môme amoindrie;
les airs dédaigneux des rédacteurs de la Retmê des Deux Mondes ne prévaudront pas même contre ce que les moins bonnes époques de notre monarchie gardent encore de grandeurs. Leshistoriensqui se sont montrés les plus sévères pour les fautes de Louis XV, ont rendu hommage à sa diplomatie secrète. La correspondance de Louis XV témoigne que ce prince avait, comme par instinct roy al ^ et par tradition de famille^ le sentie ment de la grandeur ?iationale; elle est pleine de sens ^ de dignitéj de loyauté (Ij. Quant à Choiseul, un mot du maître qui le disgracia, suffi ta son éloge: lors du premier partage de la Pologne, Louis XV s*écna : a Ah ! si Ghoiseul eût été là. ! »
Et, à rheure actuelle, avons nous-une diplomatie?
Voilà des notes terriblement longues, mais c*est qu'il n'y a rien de plus insupportable que les grand» airs et le ton rogue que prennent certains universitaires quand ils parlent de notre passé monarchique. Malgré soi,'on est induit à relire, à s'informer plus complètement et l'on se laisse aller à écrire des pages. D'après ces messieurs, inspirés par Michelet, toute notre véritable histoire n'aurait commencé qu'à la Révolution I
Cela est insoutenable, et il me semble qu'il serait utile de combattre à outrance cet absurde et dangereux préjugé.
D. Richard Cosse.
(1) LavaUée Hlstoie des Français, III, 432. C'est le meiUeur résamé de notre histoire (on ne peut dire abrégé) qu'on puisse consulter*
(Nous avons le plaisir de pouvoir mettre sous les yeux de nos lecteurs un des brillants passages du beau lÎTrc que Tient de publier notre ami M. Louis de Joantho.)
Le deuxième acte de Cannen, — La Venta de Eritana. — Chez mon ami Lilias Pastia. — Ode à la lune. — Les ruines d'ftalica. — La loge de César.
Le lendemaiD de la SaînI-Philippe, Monseigneur nous dii à déjeuner :
— Que diriez-vous d'un deuxième acte de Carmen^ pas à TOpéra-Comique ou à la salle San-Fernando, mais bien chez Lilias Pastia luimême ou chez le cabaretier célèbre qui inspira sûrement aux librettistes de Bizet leurs descriptions pittoresques... à la Veniude Eritana?
Sous les remparts de Sévillc, Chez mon ami Lilias Pastia J'irai danser la séguidille, etc..
Nos physionomies s'illuminèrent... Quel est TEspagnol d'Espagne ou le Français espagnolisantle moins du monde qui ignore la Venta de Eritana de Séville? Ces jardins des Mille et une Nuits situés à Textrémité de las Delicias^ où des pavillons encadrés de lataniers se perdent sous les jasmins envahisseurs... où les dattiers qui bordent les allées centrales croisent leurs palmes au-dessus des passants, tandis que des champs d'oeillets et de roses vous apportent, avec la griserie de leur coloration, la pénétrante suavilé de leur parfum discret... et ses allées
étroites, bordées de myrte, qui vous amènent à risolement et au mystère, tandis que, perdus dans des amoncellements de verdure, des orchestres folâtres ici, tristes plus loin, vous offrent ce que votre état d'àme attend d'eux, la mélancolie sombre ou les rythmes joyeux.
Nous n'avions, ni les uns ni les autres, vu la Venta de Eritana; mais nous en avions entendu parler, nous en avions lu des descriptions. Donc l'acclamation fut complète, unanime.
A 2 h. 1/2, le cheval de selle du Prince piaffait sur le quai. Monseigneur partit au galop et revint 3 heures après. Nous nous rendîmes compte, plus avant dans la nuit, du tour de force qu'il avait accompli, quand nous considérâmes la multiplicité des courses effectuées et l'étendue du chemin parcouru.
A 7 h. 1/2 des voitures attendaient à la Torre del OrOy en face de la passerelle qui conduisait au quai de las Delicias.
Mme la duchesse d'Orléans, Mme la vicomtesse de Gaigneron, le commandant de Baichis, M. de Tuite, M. Emery, le D'' Pied et votre serviteur y prirent place.
— Cocher, chez Lilias Past... non, à la Venfa de Eritana !
Le Prince suivait ou précédait à cheval. Trois quarts d'heure après, nous étions à la Venta de Eritana.
C'était bien ce que nous pensions, ce que nous savions, ce que nous avait vaguement offert notre imagination.
Des constructions qui ne ressemblaient à aucune autre construction, des jardins qui ne ressemblaient à aucun autre jardin.
Des réflecteurs électriques puissants, des lampes à arc eussent partout ailleurs été indiqués pour une telle mise en scène ; mais ici la lune insolente, la lune indiscrète tient à jouer son rôle.
0 lune andalouse, 6 lune de Séville, A lune de la Venta de Eritana! Tu n'es pas la lune éreintée, fourbue, anémique de chez nous; lune aux regards éteints, épuisée sans doute par Tabus des veilles et les excès du noctambulisme... Tu n*es pas Tastre blafard, vagabondant à travers l'espace, au milieu des étoiles qui ne se retournent même plus, traînant ta lumière affaiblie et discrète... Tun'espasTastre pâle aux reflets expirants...
Tu es, ô lune de Séville, Tastre aux viriles clartés, cœur de feu, ardent foyer; Tare flamboyant qui décoche 9ur les champs de roses et les bois d'oliviers les flèches d'or, rayons de flammes. De tes flancs arrondis jaillissent des lueurs éblouissantes, ô lune andalouse, lune de Séville, ô lune de la Venta de Eritana!
Les serviteurs empressés nous amènent au grand pavillon que le Prince s'était fait réserver. Nous passions sous des arcades surchargées de plantes grimpantes, entre des haies de myrte, et nous pouvions entrevoir Tintérieur d'élégantes charmilles où les heureux du siècle banquetaient gaiement aux sons des guitares et des mandolines.
Nous fûmes reçus par el sefior don José
Otero, imprésario de la partie artistique de la petite fête. Don José Otero était professeur de danse et maître de ballet. Derrière lui se tenaient deux chanteurs andalous, gardiens fidèles des vieilles traditions. L'orchestre était composé de quatre guitaristes et de deux mandolinistes ; le corps de ballet de quatre sefioritas de l'académie de danse de Séville, élèves de don José Otero, charmantes enfants d'ailleurs dans leur costume à la Rosine, le peigne classique, la mantille blanche, la fleur de grenadier perdue dans les cheveux. Et avec tout cela de si parfaite tenue que la maman la plus rigoriste en aurait permis le spectacle à sa fille. Mon récit sera complet quand j'aurai ajouté que ces baylerinas étaient escortées d'une remarquable collection de mères et de tantes d'actrices, pénétrées du plus pur esprit de famille et qui, en somme, faisaient fort bien dans le paysage, complétant un ensemble éminemment pittoresque et coloré.
Par tous les saints de Castille et d'Aragon, il n'eût pas été téméraire de prédire à partir de ce moment que la fête, soit dans sa partie artistique, soit dans sa partie culinaire, ne s'effondrerait pas dans les banalités des menus et programmes aux éternelles formules 1
La table était inondée de fleurs et de fruits ; des guirlandes d'oeillets se détachaient des voûtes de bambous et de palmes pour rejoindre des hottes regorgeant de lys et de roses.
Potage aux œufs et au jambon des Asturies; tout simplement exquis !
Un arroz, riz à la Valenciennc, décoré à
l'extérieur d'une mosaïque de piments rouges, d'Espagne naturellement, contenant, dans &es flancs, foies de poulets et poulet lui-même. On en redemanda. Le reste à l'avenant, arrosé d'un manzanilla de Barrameda authentique.
Bien avant que les garçons n'eussent fait circuler les soupières énormes, des profondeurs desquelles nous extrayions, armés d'une louche, les objets les plus extraordinaires comme goût, forme et couleur, les musiciens, frappant le bois, pinçant la corde, attaquaient une joyeuse jotu que les petites danseuses enlevaient avec un entrain endiablé. L'imprésario venait de temps en temps consulter Monseigneur qui lui exposait son programme.
Les danses cessaient par moments. Les chants leur succédaient ; chants andalous, mais plutôt mélopées imprégnées de cet art mauresque tout fait de rêveries sauvages et de perpétuelles désolations d'âme.
Le duc d'Orléans aime beaucoup celte musique. J'ai remarqué, chaque fois que j'ai eu le bonheur de me trouver avec lui en Espagne, qu'il recherchait les artistes qui savaient l'interpréter dans le caractère qui convient à ses traditions et à son origine. Mais le prince ne voulait cependant pas nous vouer aux sombres manifestations de mélancolies orientales et crépusculaires, et les castagnettes de nos danseusesnous arrachaient bien vite à nos rêveries.
Des malaguenus dans le grand style, des calchî4cha8y des Sevillanas provoquèrent vile parmi nous les balancements significatifs qui sonttoujours l'indice d'une satisfaction intime.
LE YACUT ROYAL C MAROUSSIA )> 609
Ollé ! Ollè ! disait le Prince en donnant le signal des applaudissements. Ollè! répétait la Princesse. Ollè! disions-nous tous en chœur, en acclamant en toute jnstice; car, c*étaitde Tart grand et vrai, qu'on chercherait en vain ailleurs que sur ce sul classique de la danse.
Tous ces artistes, musiciens, chanteurs, danseurs et danseuses, y mettaient un tel entrain qu^ils avaient Tair d'être là uniquement pour leur plaisir. Et après tout, pourquoi pas?
Les témoignages de la grande bonté du Prince se manifestaient là comme ailleurs, là comme en toutes circonstances où il se préoccupe du bonheur et du plaisir des autres.
Il nous interpellait à tour de rôle et il nous disait : a Eh bien, commandant, vous amusezvous ? Eh bien, Georges (de Tuite), comment trouvez- vous ça ? Eh bien, don Luis (moi), vous n'avez pas l'air de vous ennuyer? »
Je ne m'ennuyais pas du tout, en effet ; j'assistais à un débordement d'art, d'adorables fantaisies, de pittoresque et de couleur.
Notre petit corps de ballet faisait encore consciencieusement son devoir, quand Monseigneur donna le signal du départ. Il était minuit et demi.
Vous allez vous imaginer que c'était pour rentrer chacun chez soi, nos artistes en leur logis, nous à la Jfaroussia? Allons donc ! Ce serait ne pas soupçonner notre Prince, son âme d'artiste, Fon goût pour les choses extraordinaires, son horreur instinctive pour les désolantes et éternelles banalités du convenu, du déjà vu...
A 18 kilomètres de Séville se trouvent les ruines grandioses de ce qui fut Italica.
Italica, colonie romaine fondée par Scipion l'Africain, vit naître plusieurs empereurs. On y aperçoit encore des vestiges de palais impériaux, de temples, du forum, d'un aqueduc long de 40 kilomètres et d'un amphithéâtre. Les voûtes immenses construiles sous le cirque étaient réservées aux fosses des bêtes féroces, e'. on en distingue fort bien les aménagements.
Les Maures enlevèrent à ce municipe romain tout ce qui en faisait la splendeur, la richesse et le décor. Les colonnes de marbre d'Afrique des amphithéâtres servirent à l'embellissement des mosquées qui furent transformées plus tard en cathédrales. Au moyen âge, Séville tout entière fut construite avec les pierres d'Italica, qu'on appelle aussi « Séville l'ancienne n.
C'était aux ruines dltalica que nous menait le Prince. C'était aussi vers les ruines d'Italica que se dirigeaient les voitures contenant notre imprésario, ses chanteurs, ses musiciens et son corps de ballet.
Monseigneur suivait toujours ou précédait à cheval.
— La lune est superbe, nous avait-il dit ; les ruines du cirque nous offriront un fort beau spectacle. Notre musique rompra la monotonie des choses et le silence des lieux, et je croisaussi
LE YACUT ROYAL C MAROUSSIA » 611
que quelques malaguenas et quelques jotas^ sur la plate-forme de ce qui fut la loge des Césars, ne feront pas mal du tout.
Nous arrivâmes à 2 heures. Les gardes prévenus nous attendaient et c'est ici que j'ouvre la parenthèse. Le Prince lui-même, qui nous ménageait cette surprise^ était venu à cheval dans Taprès-midi pour donner des ordres et faire tout disposer. (Le duc d'Orléans avait fait plus de 80 kilomètres depuis 2 heures de l'aprèsmidi. )
Le programme fut rempli. — On voulait des contrastes, on les trouva.
Nous traversâmes les galeries souterraines et quelque? douces havaneras furent soupirées là où les rugissements des lions et des panthères — ô poussière des siècles ! fatale succession des choses ! — faisaient vibrer les voûtes de granit.
Nous escaladâmes les gradins du cirque. La lune était incandescente. Ce n'était pas Vaslro ^argents des poètes napolitains ; c'était l'astre d'or qui jetait, sur les aspérités des grands murs, sur les tronçons de colonnes, des colorations superbes ; l'astre d'or qui répandait la vie et la lumière au milieu de ces écroulements et de ces ruines.
Ce n'était pas le jour, ce n'était pas la nuit. C'était tout ce qu*il vous plaira d'imaginer : des phénomènes étranges et fantasmagoriques des visions de rêve, des impressions de féerie se dérobant à l'analyse. 11 est des spectacles qu'on sait d'avance ne devoir contempler qu*une fois dans la vie ; celui-là était du nombre. Je
m'efTorçais de m'imprégner de son âpre beauté, d'en graver le souvenir dans ma mémoire.
Des groupes d'oiseaux, dont nous troublions le sommeil, s'échappaient des cavités de ce qui fut les loges des tribuns militaires, des patriciens, favoris de César, et protestaient, enfuyant, contre cette violation de ruines avec accompagnement de mandolines.
Des serviteurs avaient dressé des tables. Pendant que nous mangions des viandes froides et des fruits, les danses recommençaient avec entrain sous nos yeux, et le changement de lumière et de mise en scène en faisait un spectacle une attraction inédite.
On avait expliqué à une mère de danseuse — car nous avions mené au complet noire personnel de la Venia de Eriiana — ce qu^étaient les ruines d'Italica dont elle avait entendu parler, mais qu'elle n'avait jamais vues. On lui avait dit la vérité et narré que là, dans cette arène, des lions se battaient jadis contre d'autres lions, des tigres ou des panthères, ou bien des hommes nommés gladiateurs. L'imagination de la pauvre femme en avait été frappée et, le manzanilla de Barrameda aidant, elle fut soudain prise d'hallucination: — Los leonesUosleones! s'écria-t-elle à propos de rien; les lions, les lions, je les entends rugir!!...
Et, les yeux hagards, dans des attitudes tragiques, elle considérait le cirque avec effroi.
C'était impressionnant et amusant A la fois.
Ce fut au bruit des castagnettes et des tambours de basque, avec acccompagnement de guitares et de mandolines, que la brave femme
continua à manifester des terreurs shakespea-* riennes et à entrevoir des fauves lâchés par des b/dluaires, se ruant dans Tarène en rugissant... puis, ça lui passa, comme tout passe ici-bas.
Une sevillana ou une jota quelconque lui répondit.
Encore une fois, la lune éclaira la cadence harmonieuse des danses d'Andalousie, d'Aragon et de Malaga. Il était 3 heures et demie. Nous reprîmes le chemin de Séville, le prince toujours à cheval ; et 5 heures sonnaient aux horloges du yacht Maroiissia quand nous réinlégrâmes nos cabines.
Pour une nuit banale, il n'était vraiment pas possible de prétendre que la nuit du lendemain de la Saint-Philippe avait été une nuit banale.
Louis de Joantho.
{A suivre,)
[SuUe,]
La journée s*est passée à emballer mes bardes et tous les objets hétéroclites dont je me suis encombré. Samba et moi, depuis le malin, nous décrochons les gris-gris, les armes, les peaux d'oiseaux et tout ce que j*avais cloué au mur de ma chambre. Maintenant la grande pièce est toute nue et les caisses, les cantines s'entassent dans un coin en attendant la voiture qui viendra les prendre. Des caftnarades sont entrés me dire adieu, tandis que je bouclais mes malles. Les négresses du rez-de-chaussée sont grimpées jusque sur mon balcon pour me faire une belle révérence. De temps en temps Samba s'essuyait les yeux avec un pan de son boubou. 11 m'a demandé de remmener en France avec moi, le pauvre boy! Et comme je lui ai dit que cela était tout à fait impossible, il montre un gros chagrin. Je l'ai recommandé aux Pères qui en prendront soin et trouveront à le placer près de quelque officier montant au Soudan. Mais ces petits Bambaras s'attachent à vous comme des chiens fidèles. Moi-même ce départ que j'ai dû
brusquer me bouleverse. La nuit tombe, envahit la chambre, et je me sens pris d'une grande mélancolie. Dans TaiTreuse auberge, un capitaine d'infanterie de marine avec qui je me suis lié m'offre à diner. Nous avons beau demander du Champagne : c'est lamentable, ce repas d'adieu. Alors bien vite nous sortons, nous gagnons N'DarToute, les dunes. La lune met une lumière veloutée sur Técume des brisantS) sur les milliers de huttes liliputiennes, enveloppe de sa voluptueuse caresse ce paysage que je ne contemplerai plus jamais. Mes pieds s'enfoncent dans ce sable où je commençais à savoir marcher. Alors il me prend un désir fiévreux de revoir tous ces coins dont la tristesse m'était devenue familière. Nous remontons la plage jusqu'au camp des tirailleurs, puis nous longeons les baraquements jusqu'au fleuve. Une petite vague clapote le long des baleinières, un bœuf du troupeau mugit, un cri de chameau répond lugubrement. Nous revenons par l'avenue Dodds sous les cocotiers immobiles. Des lumières brillent à l'étage d'une maison qui me fut hospitalière, puis c'est le marché avec des silhouettes imprécises de gens couchés, avec des feux allumés par-ci par-là. L'un d'eux, tout près de la berge, flambe jaune et se refléchit dans l'eau lourde. Des Maures sont accroupis tout autour. Un instant nous nous asseyons au Cercle, presque désert. Et puis nous repartons un peu au hasard et nous nous arrêtons sur le pont de bateaux. Des phosphorescences flottent sur le fleuve. Le courant claque sur les pontons. Un bruit assourdi de
lam-lain vient de Sor. Nous restons là très longtemps sans parler. Et je me souviens des pages tragiques de ce roman du Spahi que je sais presque par cœur. La relève est arrivée, Jean doit rentrer en France, et Loti écrit :
« Hélas ! il aimait son Sénégal, le malheureux ; il s'en apercevait bien maintenant; il y était attaché par une foule de liens intimes et mystérieux. Il était comme fou de joie à l'idée de ce retour, mais tenait au pays de sable, à la maison de Samba-Hamet; même à toute cette grande tristesse morne, même à ces excès de chaleur et de lumière...
(( Des effluves de tout ce qui l'entoure se sont infiltrés peu à peu dans le sang de ses veines, il se sent retenu, enlacé, par toute sorte de fils invisibles, d'entraves ténébreuses, d'amulettes noires.
(( Les idées s^embrouillent à la fin dans sa tête troublée, la délivrance inattendue lui fait peur. Dans l'accablement de cette nuit chaude qu'on sent pleine d'émanations d'orage, des influences étranges et mystérieuses sont en lutte autour de lui : on dirait les puissances du sommeil et de la mort se débattant contre celles du réveil et de la nuit... »
Et il cède I le grand spahi, il s'abandonne aux charmes de la terre tragique, il n'a point le courage de s'arracher aux puissances ténébreuses, il demeure pour accomplir en hâte son destin, — pour mourir!
Ce soir, mon compagnon et moi, nous sentons combien tout cela est vrai, est vécu 1 Et, devant ma porte vermoulue, nous nous embrassons, ce
camarade de rencontre et moi, les larmes aux yeux!
Je me glisse sous ma moustiquaire, mais le sommeil ne vient point. J!ai beau songer aux êtres bîen-aimés qui m'attendent et que je vais revoir, je ne puis vaincre ma mélancolie. C'est vers le Soudan, vers Kayes, Ségou, Tombouctou, que je voudrais partir ! Je rêve d'aller retrouTcr les amis abandonnés. Je sais que des colonnes s'organisent, qui vont descendre vers Sikasso, vers Kong, dans la vallée de la Voila ; d'autres vont gagner Say, sur le Niger! Là- bas, c'est la véritable brousse et je n'en ai vu que les abords. Vers cet inconnu mystérieux, je me sens attiré si fortement! Hélas! je dois rentrer en France !
Mais je sens que je ne pourrai désormais entendre, sans fièvre, le son aigre des flûtes d'Afrique, ni ces notes « grêles et plaintives comme des bruit!) de gouttes d'eau » que les griots tirent de leur petite guitare sourde. Une fleur de tulipier, un parfum de soumaré me plongeront dans celte extase, — dont parle si bien Loti, — où apparaissent, devant les yeux hallucinés, les grandes plaines de sable, les marigots endormis, les horizons sans limites...
Dès le jour, je suis sur pieds. Les malles, les cantines, les petites caisses de bois s'en vont vers la gare, bientôt je suis moi-môme dans le grand omnibus. Le pont branle sous les roues, les chaînes grincent, La buée monte au-dessus du fleuve. Deux mouettes se poursuivent silencieuses. Sor s'éveille. On entend le bruit, que mon oreille n'oubliera point, des pilons écra-
sant le mil dans les mortiers de caïlcédrats.
A la gare, on s*empresse autour de mes bagages et me voilà dans le petit wagon. Des camarades accourent qui viennent aimablement me serrer la main une derrière fois. Le train part avec ces coups de sifilet, ces halètements qu'imite si bien la musique des tirailleurs, le dimanche, sur la grande place. Je reste sur la plate-forme. L'avenue de Sor, avec ses villas, ses jardins, la grande plaine avec les cactus, le champ de course, le baobab solitaire, tout cela passe, passe comme dans un rêve, et puis c'est le pont de Leybar, le marigot, avec sa brume matinale, montant entre les palétuviers, la petite pirogue dans laquelle je me suis tant promené; un vol de bécassines s'égrène sur le ciel d'un bleu laiteux.
Tout seul, je refais en sens inverse la route que j'avais parcourue avec les beaux spahis. Je songe à ces vaillants amis avec une mélancolie infinie. Ils se sont éparpillés aux quatre coins du Soudan pour de rudes besognes. Combien d'eux reviendront au rendez-vous que nous nous sommes donné à Paris ? Il me semble que je les abandonne dans ce pays sombre, que je les trahis un peu...
Le soleil brûle le toit du wagon. Le train court dans la brousse desséchée que dominent les baobabs et les faux gommiers semblables à des silhouettes de madrépores géants I
A N' Dande, à il heures, on déjeune, puis on se remet en route sous l'accablante chaleur. Cette végétation tropicale, ces oiseaux multicolores, et tout ce qui m'avait surpris à l'arrivée
m'est maintenant familier et presque cher. J'ai peiné, souffert au milieu de tout cela, et je m'y Buis attaché. À Thiès, j'appelle un noir, en ouolof, pour lui demander des bananes et une de ces noix de kola à Tamerlume desquelles je suis arrivé à prendre goût. On s'arrête à Rufisque vers 5 heures moins le quart, comme la chaleur commence à tomber. On respire l'air salin et bientôt on longe !a baie magnifique. Des goélands entre-croisent leur vol courbe écorchant la vague d'un coup d'aile. Deux stations encore et puis Dakar, avec sa gare en contre-bas, dans un fourré de verdure. A l'hôtel presque vide je trouve facilement une chambre cette fois.
Le lendemain je me réveille tôt, et tout de suite j'ai sous les yeux l'immense rade toute bleue entre la côte à peine indiquée de Rufisque et nie de Gorée.
Cette silencieuse Gorée qu'on voit sortir rouge et blanche de la mer au soleil levant est l'ancêtre épuisée de Saint-Louis, de Dakar et de toutes les villes françaises du Sénégal.
Commandant l'unique rade de la côte occidentale d'Afrique, ce roc de basalte qui s'élève à sa partie méridionale en une falaise abrupte — solide assise pour une forteresse — et s'infléchit au nord en une plage entourant un port d'accès facile, exdla jadis la convoitise de tous les navigateurs désireux de commercer avec les noirs de Sénégambie.
Les Hollandais l'occupèrent les premiers. Les Français les chassèrent en 1667. Les Anglais nous disputèrent àprement la possession de cette
île dont nous devînmes déûnîtivemenl les ma!très en 1814.
Mise à Tabri d'un coup de main des indigènes par sa situation même, Gorée fut l'entrepôt sur où s'entassèrent les produits de la traite, la gomme que les Maures récoltent aux forêts de la rive droite du Sénégal, lesplaquesde sel des marais de Gandiole et de la côte, les paillettes d'or de la Falemé et de ses affluents, que de hardis commerçants allaient acheter au lointain pays de Galam, dans le Bondou et Bambouck. Des Rivières du Sud venaient les grains de maïs, ri voire, les défenses d'éléphants, les dents d'hippopotames, les plumes d'autruche et de marabout. Du Cayor on tira bientôt lés arachides.
Mais le grand commerce d'exportation jus* qu*en 1848 fut le noir.
C'était rinépuisable fortune des compagnies. Les traitants achetaient un nègre dix livres aux marchands d'esclaves et le revendait cent écus en Amérique. Les Maures comme les chefs toucouleurs faisaient des razzias dans les contrées peuplées. On brûlait des villages, on enchaînait des prisonniers, on allait les échanger dans les comptoirs européens contre ces pièces de guinée, qui sont en cotonnade bleue ou blanche de Pondichéry, de Belgique et d'Angleterre. Les captifs s'entassaient dans les « gallos » de Saint-Louis et de Gorée. Des navires les emmenaient aux ports du Nouveau-Monde. Ils avaient l'œil vitreux et l'âme apathique des bêtes...
C'était l'époque où, sur la baie bleue de Gorée, les voiles faisaient des multitudes de taches blanches. De petits cotres habiles à la naviga-
lion des estuaires voguaient vers la Casamance. De longues pirogues creusées dans des troncs d'arbres, montées par des Lébous athlétiques et nus, bondissaient sur la lame ; et les laptots SETaient d'un coup de leurs grands avirons les lancer dans le chenal. Des bricks et des goélettes de tous les pays du monde dormaient en rade. Une frégate stationnaire, tous les matins, hissait le pavillon de France. Sur le continent, Dakar n'était qu'un village aux cases de chaume élevées sous les tamariniers, et le cap Vert, en avant des Mammelles, projetait sa pointe de verdure sombre au-dessus de la falaise basaltique d'où l'Ile semblait avoir été détachée par un furieux coup de mer.
Sur Tétroit rocher dont la surface n*atteint pas 40 hectares, au pied de la citadelle, les longues maisons se pressaient les unes contre les autres. L'espace était précieux, on le ménageait. Les rues étaient étroites, les balcons qui se faisaient vis-à-vis à Tétage se touchaient presque. A peine» entre le port et le palais du gouverneur avait-on laissé une place ombragée de palmiers. La population noire s'était trouvée rejetée sur le continent. Il n'existait pas de village indigène; aucune de ces huttes de paille et de roseaux, comme on en voit autour de Dakar et de Saint-Louis, ne subsistait. Des terrasses se dressaient au bord de la mer et le flot venait battre les fortifications. Il y avait de grandes casernes, un bel hôpital. Des entrepôts considérables ouvraient leurs portes sur les quais. Des marchandises s'amoncelaient, répandant autour d'elles cette odeur étrange qu'ont
l^s choses d'Afrique. Aux heures fraîches de la journée, les rues étaient encombrées de commis affairés. Un bourdonnement montait au-dessus de la cité prospère.
Aujourd'hui j*ai trouvé cette ville morte. Les palais et ses maisons se lézardent sous le soleil des tropiques. Les volets demeurent éternellement clos autour des balcons. Les magasins conservent leurs grandes portes obstinément fermées. L'hôpital, inutile, s'écroule. Les casernes sont abandonnées. Dans les rues, de gros canards aux plumes vertes à reflet d'or boitaillent en criant. Des porcs noirs paissent les plantes sauvages le long des contreforts de la citadelle. Sur le bord de la mer, les terrasses croulent, mêlant leurs briques aux roches que polit la vague.
Le port n'abrite plus que quelques pirogues de pêcheurs, quelques rares cotres et la petite chaloupe à vapeur qui fait le service de Dakar. Sur la place, quelques nègres paresseux guettent son arrivée. Un très petit marché offre le matin de la viande, du poisson, quelques légumes venus d'Europe, aux rares consommateurs.
La ville reste habitée par les officiers et les soldats de la citadelle, par quelques vieilles famille du pays, par de petits traitants noirs qui commercent encore avec les Anglais de Sierra- Léone ou avec notre colonie des Rivières du Sud.
Gorée représente un instant de la civilisation désormais dépassé. Quand le Cayor fut pacifié et tout le Sénégal derrière lui, au point d'être aussi sûr aux voyageurs que les plaines de
Beauce ou de Champagne, il devint inutile aux commerçants blancs d'abriter leurs marchandises dans cette île. La diliiculté de deux kilomètres en mer ne fut plus qu'une gêne coûteuse. Les entrepôts s'élevèrent sur le continent, k Dakar et à Rnfisque, où convergent les routes du Cayor, du Baol et du pays des Sérers.
La rade de Gorée, excellente pendant -la saison sèche, est agitée par la houle durant Vhivernage. Dakar, au contraire, possède un merveilleux port en eau profonde où l'eau dort en tout temps. Les gros navires, les vaisseaux de guerre mouillèrent à Dakar.
Le commerce se transformant, s'étendant par suite de Textension qui prit la culture des ara* chides, Gorée, qui ne pouvait s'agrandir, mourut entre les murailles.
Les traitants s'installèrent sur la côte. Le gouvernement et les administrations les suivirent.
La vie peu à peu se retirait de l'île. Une à une les maisons se fermaient.
Sauf la citadelle, où des canons se dissimulent derrière des rochers, Gorée me semble entièrement abandonnée. Toute la matinée je parcours les rues de la ville sans rencontrer un passant. Je demeure des heures dans le jardin de l'hôpital où croissent des brousses au pied des lauriers-roses, d'où Ton découvre la mer azurée entre les arceaux blancs du cloître, sans entendre d'autre bruit que le gémissement du flot déferlant sur le roc.
Alors je ressens une impression tout à fait identique à celle que j'ai éprouvée dans les cimetières de Sor. Ici je touche de nouveau la
destinée de tous nos efforts sur le sol d'Afrique. Aucune chose humaine n'y saurait subsister. Sous ce ciel dévorant, les villes comme les hommes passent et meurent avec une rapidité effrayante. Gorée n*a pas duré deux siècles 1 Uue sont maintenant ces cités portugaises jadis florissantes, Saint-Paul et Saint-Philippe de Benguela? Saint-Louis se meurt derrière ses dunes. Combien vivront Dakar et Ruûsque, déjà épuisées par le soleil ?
À Gorée pourtant, balayée par les vents du large, Tair était plus sain. Les miasmes paludéens n'arrivaient pas jusqu'à elle, et les rayons du soleil s'adoucissaient un peu à travers la vapeur d'eau qui l'enveloppait de fraîcheur. Mais comme tout doit succomber, comme la mort ici est l'impérieuse maîtresse, Gorée portait en elle le mal qui Ta tuée !
Peuples septentrionaux, nous ignorons Tinii- BÎe détresse des horizons éternellement ensoleillés. Les choses tristes se voilent pour nous de grisailles. Nous encadrons la mort d'un décor sombre de brumes. Le soleil chasse nos mélancolies en même temps que les nuages et la grande lumière des ciels d'azur est pour nous l'épanouissement de la joie et de la vie! Chez nous, on s'enveloppe frileusement d'un rayon de soleil comme d'une tiède caresse.
Ici le soleil tue, sa lumière aveugle, sa chakur consume. Le ciel ne reste pas toujours bleu, certes, mais ce soleil de feu perce les nuages les plus compacts. La chaleur s'immobilise dans Tair lourd. On croit voir planer la mort dans cette atmosphère inclémente. Et ce
n*est plus le sentiment du déclin qui nous préoccupe, mais Timplacable s^rre du destin qu'on sent peser sur soi.
Contempler la mort, en plein jour, au miroitement du soleil surles sables blanchis devient une perspective autrement terrible que de méditer sur le trépas dans le recueillement d*un oratoire. Et cependant ce sont, là les images uniques que nous offrent ces contrées depuis la morte Gorée baignée par l'Océan jusqu'à Djenné dont les palais s'écroulent au bord du Niger.
Quelles richesses matérielles la France pourra-t-elle tirer un jour de l'Afrique occidentale, je ne sais guère! Mais quelle merveilleuse école d'héroïsme offre ce Soudan aux Français de nos jours!
Le poète antique, pour tremper l'âme de ses héros ne manquait point de les conduire aux enfers. Là iis ûxaient Perséphone, ils voyaient les Parques filer la destinée, ils s'entretenaient avec les ombres. Des bords du Styx ils découvraient l'envers des choses et concevaient l'ordre du monde. De ce séjour ils revenaient fortifiés contre les accidents de la vie, armés pour les dominer. C'est un bénéfice analogue que nos contemporains peuvent tirer de quelques mois de Soudan...
Lucien Corpechot.
[A suivre.)