DE LA RÉVOCATION DE L ÉDIT DE NANTES
Quand vous pensez aux dragonnades, aux exils, aux galères, cela vous parait stupéGant? Devant ce mystère des âmes du temps passé, l'histoire impartiale se récuse et renonce à porter un jugement.
Mais, direz-vous, le droit, la liberté, la justice?
La justice absolue n'existe pas : ses formes varient suivant les époques et c'est même une erreur de croire que l'humanité s'en rapproche en quoi que ce soit, car elle est un facteur de la moralité qui ne semble pas avoir jamais changé beaucoup sur celte planète. Autrefois ou brûlait les chrétiens, puis on a exilé les protestants ; aujourd'hui on met certains catholiques à la porte. Ce qui prouve simplement que la justice de Néron, celle de Louis XIV et celle de Waldeck- Rousseau,sont trois espèces de justices différentes mais qui ressemblent aussi peu l'une que l'autre à la justice absolue.
Le conventionnel Baràre s'écriait à la tribune : « Vous êtes appelés à recommencer l'histoire. » Fidèles au précepte, les disciples de la Révolution se sont attelés à récrire l'histoire de France : agrémentée de mille légendes, elle n'est plus aujourd'hui destinée qu'à fournir à la Révolution des motifs, des ancêtres, une préface. Il y faudrait un nouveau Strauss, ou un nouveau Renan, pour nous débarrasser de toute cette mythologie jacobine.
C'est ainsi qu'il y a aujourd'hui en France un certain nombre d'accusations avec lesquelles un catholique nail maintenant, pour ainsi dire;
662 I 'action française
sorlede péché origiael, contre lequel il se croit, pauvre diable, obligé de se débattre toute sa vie. La révocation de Tédit de Nantes, la Saint- Barthélémy, le jugement de Galilée, etc., hantent les nuits et font le remords, de beaucoup de bonnes gens, à qui il serait utile d^apprendre enfin la vérité : la vérité est que tous les partis ont pris dans l'histoire de ces a mesures de police un peu rudes », et dont il nous est d'autant plus impossible dédire la justice, qu'aujourd'hui même nous sommes souvent bien empêchés d'apprécier des actes contemporains que les uns condamnent et les autres louent, par passion politique. Quanta l'appareil d'exils, ou de prisons, ou de massacres qui, dans ces événements historiques, nous choque aujourd'hui, nous y sommes victimes d'une sorte d'impression physique, comme en entendant parler une langue que nous ne comprenons plus. C'est ainsi qu'on « s'exprimait » alors. Et nos manièreis de faire scandaliseront sans doute tout autant nos petits-fils et les moralistes patentés des siècles futurs.
Car, seul, le motif de l'acte constitue sa moralité et nos mobiles ne me semblent pas différer beaucoup aujourd'hui de ceux qui faisaient courir ou s'agiter les Grecs ou les Romains.
Mme Arvède Barine, qui, outre qu'elle est un délicieux écrivain, possède en la matière quelque autorité, appartenant à la religion réformée , vient de publier une curieuse étude appelée : Un réfugié protestant. Elle y
ne LA RÉVOC\TÎON DE l'ÉDIT DE NANTES 6Ô3
raconte les tribalations du pasteur Jacques Fontaine obligé^eD 178o,dequitlerlaFraDceavec sa fiancée et... vingt pistoles, pour aller chercher en Angleterre un pays où « d'être un huguenot on ait la liberté ». Cette étude est faite d'après les « Mémoires d'une famille huguenote ». Elle apporte avec elle une saveur de vérité et de franchise historique exceptionnelfe :
Au début, les héros de Tavenlùre sont reçus par leurs coreligionnaires anglais d'une façon touchante. On les loge, on les nourrit, on se lea arrache dans la petite ville de Barnstaple où ils ont débarqué. Mais bientôt, intelligents, actifs, enragés travailleurs, le succès dépasse leurs prévisions : une prospérité insolente, leur suscite mille jalousies (1). Et alors les tribulations du ménage huguenot recommencent pour ne plus finir. Indomptables, mais ne sachant ni plier ni se limiter en rien, tantôt riches, tantôt ruinés, ils finissent en Irlande à la tète d'une pêcherie. Les tt papistes » les tourmentaient.
c Les corsaires français tiraient sur sa maison. « Fontaine s'était fortifié. 11 avait des armes
(1) Mme Arvède Barine raconte qu'après un temp^ trt^s court le comité fondé à Londres pour secoui-ir les réfugiés, commença d'exiger d'eux l'adhésion au luihérianisme, car les Anglais aussi voulaient la fameuse uniié morale !
« D ailleurs on peut se demander si devenus vainqueurs a en France, les réformés auraient accordé la liberté à « leur tour, et on a toute raison d en douter. Ni Calvin à « Genève, ni Knox en Ecosse n*ont reconnu aux catho- « liqaes la liberté de leur culte. Théodore de Bèze a pro- « fessé jusqu'au bout que Thérétique devait cire puni par « le glaive. » (Pasteur Bërsirk Discours sur Coligny.)
P»64 l'action fbançaîsb
u et avait appris à sa femme et à ses enfants « à s'en servir. Les jours de siège, toute la fa- <r mille tirait par les fenêtres et lestement. 11 « eut même du canon, ce qui ne l'empêcha pas de u finir par être pris et incendié par un coru saire de Sainl-Malo. C'est au milieu de Tassant « qu'il convient de prendre congé de Jacques c Fontaine. Il était là dans son élément, enviai ronné de flammes, tirant comme un enragé, à « travers la fumée, joyeux lorsqu'il entendait « un cri de douleur et invoquant avec entraio nement le Dieu des armées, le redoutable Je* < hovah,qui faisait une bouillie savoureuse des (« Amalécites et des impurs Madianites. Quels a hommes que ces chrétiens de TAncien Testa- « ment ! C'était l'ossature de notre pays et Ton (( s'aperçoit aujourd'hui combien elle nous ic manque. »
Ce regret qu'exprime Mme Arvède Barine, qui est naturel et que je partage jusqu'à un certain point, ne l'aveugle pourtant pas sur le (c pour et le contre » delà question. Écoulez ce curieux et beau jugement :
n Ils s'étaient montrés l'un et l'autre égale- << ment dignes des vieux ancêtres huguenots que « les guerres de religion n'avaient jamais pu « abattre. En les observant à Vœuvre, on comprend € ijué Louis XIV devait éprouver une sorte d'effaré- « ment devant ses sujets protestante. Ils étaient trop « différents y du reste, trop particuliers ^soit 2)ar leurs c« défauts^ soit jjar leurs qualités. Ih faisaient au roi « l'effet de monstres, de sorte que peu à peu il fut « comme hante par Vidée et le désir de rendre à la « France san unité morale. Ceux qui lui reprochent
DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES Ô65
« aujourcThui le plus sévèrement d'avoir révoqué l 'Edii « de Nantes tombent sans s'en apercevoir dans une tf erreur analogue à la sienne : quel est donc, actuel- « lememt^le parti qui^ ne rêve pas lui aussi ^ de rendre *i V unité morale à la France? »
Je ne pense pas qu*on écrive jamais rien de plus autorisé, de plus impartial, ni de plus juste sur la question (1).
Les protestants les plus convaincus se sont toujours montrés les plus indulgents pour Louis XIV. C'est ce qu'a fait voir M. Gaston Mercier dans son livre si opportun: V Esprit protestant^ oïl il signale d'une part la distinction à faire entre les protestants d'importation récente, généralement dreyfusards, et les protestants aborigènes, presque tous nationalistes, comme leurs ancêtres, restés loyalistes malgré les persécutions ; d'autre part aussi la nécessité de ne pas confondre avec les protestants véritables, la phalange des Buisson, Sabattier, etc., qui n'en portentplus même le nom. Et l'auteur fait, avec mille documents, victorieusement la preuve que les protestants se mon-
(1) Gambetta disait que, pour avoir laissé au catholicisme français la victoire sur la Réforme, Je xvi« siècle avait bien mérité de la France.
A rencontre de cette opinion pourtant peu suspecte, on a soutenu qu'un succès même partiel des protestants, avec les réformes politiques inévitables qui en seraient résultées, nous eût sans doute économisé la Révolution.
C'est peut-être attribuer à la religion un plus grand pouvoir qu'elle n'a, de changer les dispositions et l'avenir d'un peuple.
trèrent en touiR occasioD, soas i'ancieo régime, aussi attachés que les catholiques à la personne du roi.
C'est pourquoi nous nous refuserons toujours à justifier trop facilement la Révocation de TEdit de Nantes par Tattitude de quelques protestants pendant raffaire Dreyfus. Jadis détachée de l'arbre national, la branche réformée a sans doute affaibli l'arbre dont elle a pourtant toujours gardé la sève et le feuillage peu semblable à ce gui meurtrier qu'est la race Juive, venue on ne sait d'où, envahissante et tenace, et qui tue là où elle s'attache.
Car « la plupart des Français protestants « dont les ancêtres ont lutté et souffert pour la « défense de leur foi religieuse, sont, restés « nationalistes, conformes en cela à leurs tract ditionsdefamilleetà lafoi patriotique de leurs « pères : eux dont les familles ont le plus souf- » fert des persécutions religieuses en France, « ils auraient peut-être le droit de [ne pas « oublier les souffrances et les tortures de leurs « martyrs, pour en garder rancune à la France, u ils n'y songent même pas, sachant bien que u les malheurs venaient moins des hommes que n des temps, et des idées en cours à cette « époque, et d'ailleurs si les pères ont non seuleu ment pardonné au gouvernement royal de la c France, mais l'ont encore aimé, de quel droit a leurs descendants pourraient-ils reprocher à fi la France des maux qu'eux-mêmes n'ont pas « souffert? El dire qu'il est encore de nos jours « des sectaires qui n'ont pas désarmé I » (G. Mercier. UEsjmf protestant^ 1900.)
DE LA RÉVOCATION DE l'ÉDIT DE NANTES 667
Voilà ce que pensent à Theure présente les protestants de bonne foi.
Enfin, je voudrais qu'on me montre, cent ans après, cette fameuse Révolution qui devait tout changer quelle amélioration des consciences, quel progrès de la politique, quelle rénovation des mœurs,nous autorisent donc àétre si sévères pour le passé? A coup sûr les luttes et persécutions religieuses d'anlan empruntaient des motifs plus désintéres.«és et d'un ordre plus haut que les guerres modernes, dont Tunique raison semble être maintenant la recherche peu glorieuse de Tord'un pays ou... du pays de l'or.
Dans la révocation de TEdit de Nantes, la brutalité de l'acte (dans un siècle brutal] était éclairée à la lueur d'une noble idée : le désir de fonder Tunité d'un pays alors en formation et que l'avenir sollicitait encore à de grandes actions. On ne peut plus invoquer pareille raison dans notre vieille société,déchirée des querelles de Byzance. On Tinvoque pourtant plus que Jamais,mais ce n'est plus qu'une vieille défroque sous laquelle se cachent mal les gestes étriqués et les pensers courts des Homais qui nous gouvernent.
A manier avec adresse la révocation de TEdit deNanles,rEmigration,leSylIabus,etc.,onpeut encore produire de l'effet dans une Université populaire. Le temps viendra vite où on ne le pourra plus. Les esprits libres et non prévenus ont renoncé déjà depuis longtemps à se servir
r)68 l'action française
de ces armes défraîchies, tirées de TarseDal jacobin. Ils rêvent du temps où Ton écrira vraiment une histoire impartiale : une histoire où les faits passés seront éclairés à la lueur des idées du temps et non plus accompagnés de jugements pédantesques que Ton motive à Taide de sentimentalismes et de préjugés modernes. Les esprits de bonne foi veulent respecter chez nos aïeux la part de leurs sentiments que nous ne comprenons plus. Ils répugnent décidément à employer ces exemples tout faits, empruntés à une histoire toujours si difficile à approfondir, et qui n*ont plus avec notre époque aucun point commun : car ces fameux exemples m'ont toujours semblé, quant à moi, pareils à ces témoins naïfs que de trop zélés avocats font parfois venir du fond de la province et qui, tout dépaysés dans le prétoire parisien, paraissent aussi étonnés de s*y voir, qu'ignorants de ce qu'on leur veut.
J. DU Breuil de S*-Grrmain.
^M[^MMA^«^/\/^^/^^^^^^M*
RÉPOifSJ':s
Pourquoi ot comment, aux termes de ses pérégrinations, M. de Montesquieu se trouvet-il transporté en pleine mo< narchie comme en un pays de rêve ? C'est ce qu'il aurait été bien embarrassé de nousdire.
{Journal des Débats,)
Le pouvoir absolu.
Monarchie tradilionnelle ! Vous voulez dire Monarchie antiparlementaire? Monarchie absolue ? — Et voici le grand mot de lâché, et c'est une objection qui veut être forte et qui n'a guère de sens.
Que veut dire pouvoir absolu? Je ne pense pas que lorsqu'on prétend que la Monarchie antiparlementaire ne peut être qu'absolue c'est parce que sous une telle Monarchie le pouvoir législatif ne dépend pas de la volonté du Nombre. Je
ne pense pas que Ton veuille faire du mot « absolu » le synonyme d' « indépendant ». Car dans ce cas il n*est pas de pouvoir qui ne devrait être qualifié d'absolu. Une force qui dépend d'une autre force, en effet, n'est pas pouvoir. Tout au plus est-elle un agent du pouvoir; tel le parlement, en théorie, agent du pouvoir du Nombre. Comme dit Hobbes, « être le premier et le plus haut, et être soumis à quelque autre, implique contradiction ».
Cherchons donc une autre définition. J'ouvre le Dictionnaire deLittré et je trouve: a Pouvoir absolu : celui qui n'est pas limité par une Constitution. » Voici qui est radicalement faux. La Monarchie de Henri IV n'était pas constitutionnelle, il me semble, et on n'a pourtant jamais prétendu que ce fut là une Monarchie absolue.
On dit : la Monarchie de Henri IV était tempérée, ou si vous voulez limitée, celle de Louis XIV était absolue, ce qu'il ne faut pas traduire par « illimitée » — car de pouvoir illimité il ne peut exister — mais simplement par « moins limitée. »
. Le pouvoir est plus ou moins absolu selon qu'il est plus ou moins limité, tempéré, voilà la seule définition satisfaisante que l'on puisse donner.
Et ayant ainsi défini le mot absolu, — je ne pense pas que l'on ait à redire à cette définition — nous trouverons étrange qu'on vienne à propos de la Monarchie antiparlementaire nous objecter l'absolu de son pouvoir. Ceux qui nous feraient cette objection, en effet, les démocrates, de quel pouvoir sont-ils partisans ? Du pouvoir
du Nombre. Et ce pouvoir n'est-il pas le moins limité, le plus absolu qui soit, et tel qu'aucune Monarchie ne pooira jamais être.
Avec Rousseau les démocrates nous disent : « Le peuple a toujours le droit de changer ses lois même les meilleures. » En effet qui l'en empêcherait? Mais ce pouvoir n'est-il pas le plus absolu que Ton puisse rêver, et a-t-OQ jamais pensé reconnaître à n'importe quel roi un tel droit, un tel pouvoir ?
Et en réalité, — puisque le pouvoir du nom* bre. en dehors des périodes d'anarchie reste à l'état théorique, — quel est le pouvoir du parti gui nous domine ? Entre les mains d^un tel parti le pouvoir étant occulte, anonyme, irresponsable, voilà de bonnes raisons pour qu'il soit plus absolu que n'importe quel pouvoir visible, personnel, responsable.
Interrogez du reste les faits. Jamais un roi aurait-il osé négliger plus dédaigneusement les c remontrances » de son peuple que ne Fa fait le pouvoir pendant l'affaire Dreyfus et depuis? Jamais un roi oserait-il avec plus de désinvolture accabler son peuple de plus en plus d'impôts, comme il est fait depuis des années ? Il en est beaucoup, parmi ceux mêmes qui ne sont pas monarchistes, qui avoueront que non. Et ainsi ils avoueront que la Monarchie, par son essence même et en dehors de toute autre considération, est plus limitée, moins absolue que le pouvoir actuel.
Mais il est d'autres considérations et même bien plus importantes. La Monarchie réorganiserait le pays, et ainsi elle se limiterait ellemême. Organiser c'est créer des forces, créer des forces indépendantes du pouvoir c'est mettre des limites au pouvoir.
La Monarchie était limitée autrefois « par des contrepoids, comme dit Balzac, qu'on a si sottement définis des privilèges » : privilèges des provinces, des villes, des corps, prérogatives de la noblesse, immunités du clergé, attributions des cours souveraines, inamovibilité des charges de magistratures...
Mais arrive la Révolution avec ses principes égalitaires. Et voici ce que la logique de Tégalité vous force à déclarer :
« Sitôt qu'on fait partie éCun ordre ou d'un corps ^ an reçoit de lui un appui distinct^ et toute dietinctùm est contraire à V égalité civile. C'est pourquoi si Von veut que Jps hommes restent égaux, il faut leur ôter tout centre de ralliement qui ferait concurrence à VEtat, et donnerait aux uns quelque avantage sur les autres, »
Donc, au nom de l'égalité, plus d'ordres, plus de corps, plus de privilèges, plus de distinctions, plus de centres de ralliement; et c'est comme si on avait dit : plus de contrepoids au pouvoir.
<( Des sociétés particulières, dit Mirabeau, placées dans la société générale, rompent lunité de ses principes et l'équilibre de ses forces.
Les grands corps politiques sont dangereux dans un Etat par la force qui résulte de leur coalition, par la résistance qui nait de leurs intérêts. »
Voici la thèse démocratique. De cette thèse que conclurons-nous?» Qu entre les individus, il ne doit subsister qu'un lien, celui qui les attache au corps social ; tous les autres, nous les brisons ; nous ne souffrons pas d'agrégat particulier. » Et qu'en résulte-t-il ? Que, comme dit Taine, « Topération faite, il ne reste que des individus, 26 millions d'atomes égaux et disjoints. Jamais matière plus désagrégée et plus incapable de résistance ne fut offerte aux mains qui voudront la pétrir ».
Matière « désagrégée, incapable de résistance », ou matière « désorganisée ». Réorganisez celte matière, et voici qu'elle redevient capable de résistance, qu'elle ne se laisse plus pétrir aussi aisément de n'importe quelle manière et en n'importe quelles mains. Et ceci signifie que, pour se rendre compte si le pouvoir est absolu ou non, c'est bien plus la nation que le pouvoir qu'il faut considérer. La nation estelle désorganisée, en anarchie, le pouvoir est forcément absolu. La nation est-elle organisée, le pouvoir se trouve naturellement limité.
Nous avons montré dans un précédent article qu'il était contraire aux intérêts de la démocratie d'organiser. En démocratie le pouvoir ne pourra donc être limité.
Et la Monarchie? La Monarchie, elle, a intérêt à organiser la nation, donc à se limiter. C'est,
eu effet, ce qui fait la limite du pouvoir qui se trouve être en même temps son soutien. Les distinctions héréditaires, limites du pouvoir, sont pour lui une garantie de stabilité. Tous les corps indépendants, toutes les associations particulières, limites du pouvoir, ayant dans le monarque leur protecteur, et même leur seul protecteur possible, se trouvent ainsi avoir intérêt à Tappuyer et le défendre.
La Monarchie pour se consolider doit donc se limiter. La Monarchie, au contraire de la démocratie, a donc intérêt à se limiter. N'est-ce pas du reste pour avoir brisé des limites nécessaires, pour s'être faite ce qu'on a appelé absolue, que la Monarchie ne trouve plus de soutiens au moment opportun et qu'elle croule.
Certes qu'un monarque peut ne pas comprendre son intérêt; et certes que tous ue l'ont pas toujours compris. Ainsi il a pu arriver que fussent approuvées à certaine époque sous l'ancien régime ces théories de. Quesnay : « Dans un gouvernement le système des contre-forces est une idée funeste... Les spéculations d'après lesquelles on a imaginé le système des contrepoids sontchimériques. » Mais je répète que cette théorie du pouvoir absolu ne pouvantpas ne pas être celle de la démocratie, vous n'avez aucune chance que la démocratie la rejette ; tandis que cette théorie étant contraire, néfaste à la Monarchie, vous avez chance qu'un monarque comprenne son intérêt. Vous avez chance qu'il dise comme Mgr le Comte de Paris : « Un gouvernement sûr de lui-même, ferme et prévoyant, doit être le partisan le plus convaincu de la
liberté d'association. Il sait, en effet, quil ne peut s'appuyer avec sécurité que sur ce qui résiste. Les associations qui se produisent au grand jour, qui assurent à leurs membres des avantages incontestables, ne sauraient être des éléments de révolution. Elles s'intéressent de plus en plus au maintien de l'ordre de choses existant et forment peu à peu autour de ses fondations de solides assises (1). »
Vous avez chance qu'il dise comme Mgr le duc d'Orléans : « Nous défendrons la grande cause du droit d'association qui avait trouvé dans M. le comte de Chambord et mon père ses défenseurs les plus énergiques (2). »
Parlant ainsi ils comprennent l'intérêt de leur dynastie qui se trouve être l'intérêt du pays même.
On ne contestera pas que Bonaparte, de son côté, connaissait admirablement son intérêt. Mais cet intérêt se trouvait-il être celui du pays? Qu*on en juge. Je prends dans les « Monod peints par eux-mêmes » l'excellent résumé que Maurras nous donne des institutions de l'an VIII.
V Vingt-cinq millions d'individus, censés tt pareils les uns aux autres, assimilés aux « points de la géométrie, étaient juxtaposés et v numérotés dans TEtat. Nul autre Etat que cet « Etat. Défense expresse aux citoyens de foret mer, en s'associant, de petits Etats dans le « grand. »
« Mais, observera- t-on, il y a des associations
(1) Une liberté nécessaire, 1 893 .
(2) Discours prononcé le 23 janvier 1900.
<r naturelles : la famille, la commune, la pro- « vince. Il y a d'autres associations presque « aussi naturelles que celles-ci : les groupes de a science, de bienfaisance, de religion, de « métier... »
« IjCS institutions consulaires avaient prévenu « de leur mieux ces embi\ches de la nature et a de la société :
(1 1^ Les associations professionnelles avaient (t été interdites expressément.
« 2^ Les associations confessionnelles et reli- (( gieuses avaient été soumises à une vigilante « police de l'Etat, de façon qu'elles dépendissent a en toute chose de son administration.
« 3** La bienfaisance, devenue un service a public, devait èlre gérée et exercée par des M employés de TElat.
« 4° La science, par la main mise sur l'Insti- « tut et rUniversité, avait été réduite à la même 0 domesticité de l'Etat.
(n 5"^ Les provinces, depuis le seclionnement « départemental de 1790, étaient et restaient a abolies.
« ô"" Quant aux communes, la plupart se « trouvaient trop petites pour oser rien être « de distinct de l'Etat. Les grandes, occupées (( militairement, étaient administrées de même « et elles devaient recevoir toute l'impulsion « de l'Etat.
« 7*^ Enfin les familles avaient reçu un statut tt invariable et inflexible, propre à borner leur « existence au temps strict de faire des enfants a et de les nourrir... A chaque partage, l'intérêt M d'un seul put exiger Tentière conversion en
« argent des meubles et immeables : en sorte d que le phénomène de liquidation qui s*était tt produit en 1793 pour l'ensemble de la famille «^française, devait désormais d'âge en âge, à « périodes fixes, se répéter en caractères plus c( petits, mais innombrables, pour chacune des a familles de la nation.
uEn exécution desvolonlésde l'an VIII, ilde- « vint difficile et rare qu'une entreprise se pour- « suivît au delà de la vie de son fondateur. La gétt nération disparue ne léguai tplusàla survivante « des opérations à poursuivre et à compléter. « Faites et défaites sans cesse, formées etdisd soutes presque à la même époque, les associaa lions de pouvoirs, les concentrations de ri- « chesses étaient ainsi mises dans l'impossibi- « lité de donner le moindre ombrage à l'Etat. <t Durant seul^ seul il exerçait une véritable puis- « sance,
« Les instilutions consulaires peuvent exactement « se comparer à un excellent hachoir automatique, à u un diviseur mécanique et réglé (Favance, Elles mainte tenaient le désordre en entravant V œuvre consti- « tuante et politique de la nature, en séparant à in~ « tervatles réguliers, tous les vingt ou trente ans, u ce gui tentait de s'agréger et de s'ordonner, »
Pour avoir aiguisé un tel « hachoir automatique », Bonaparte n'était-il donc pas homme d'État? Que si, mais c'est justement parce qu'il l'était qu'il comprenait admirablement que ce qui n'est pas héréditaire ne peut supporter aucune force héréditaire, que ce qui n'est pas indépendant, — et l'Empire comme tout gouvernement démocratique est dépendant de la volonté
678 l'action FaANÇÀlSU
du Nombre, — ne peut supporter aucune force indépendante.
Nulle limite au pouvoir, au rebours de l'intérêt de la Monarchie, voilà Tintérètde TEmpire, rintérêt de tout gouvernement démocratique.
Le pouvoir absolu. Que l'Etat seul exerce toute puissance, concentre toute force, quitte à crouler sous un tel fardeau, u Mon frère, disait Joseph en 1803, veut que le besoin de son existence soit si bien senti que cette existence soit un si grand bienfait, qu'on ne puisse rien voir au delà sans frémir. Il sait, et il le sent, qu'il rèpjne par celle idée plutôt que parla force ou la reconnaissance. Si demain, si un jour, on pouvait se dire : u Voilà un ordre de a chose établi et franquilîô^ voilà un successeur dési- « gné, Bonaparte peut mourir, il n'y aura ni « trouble, ni innovation à craindre, » mon frère ne se croirait plus en sûreté »
Est-ce un régime offrant de la sécurité au pays que celui où tout dépend d un homme, et non d'un « ordre de choses établi », non de principes?
Mais comprenant son intérêt, qui se trouvait dans toute limite au pouvoir brisée, dans tout contrepoids détruit, Bonaparte ne voyait^il point que cet intérêt ne concordait pas avec celui du pays? Qui sait? Voici une anecdote, rapportée par Stanislas de Girardin, qui laisse à réfléchir : « Arrivé dans l'île des Peupliers, le Premier Consul s'est arrêté devant le tombeau de J.-J. Rousseau et a dit : 11 eût mieux valu pour le repos de la France que cet homme n'eût jamais existé. — Eh pourquoi, citoyen consul ?
— C'est lui qui a préparé la Révolution française. — Je croyais que ce n'était pas à vous à vous plaindre de la Révolution. — Eh bien! Tavenir apprendra s'il ne valait pas mieux, pour le repos de la terre, que Rousseau ni moi n'eussions jamais existé. }»
Mais limiter le pouvoir ce n'est pas seulement mettre à son « omnipotence » des contrepoids; c'est aussi mettre des bornes à son « omni-ingérenee ».
Voici une formule qui est de Renan : « N'attribuer à la société, je veux dire à la commune, à la province, à l'Etat, que ce que les individus isolés ou associés ne peuvent faire. » J'ajouterai : N'attribuer à l'Etat que ce que ne peuvent faire la commune, la province, livrées à ellesmêmes, et sous une simple surveillance de l'Etat. — Ceci s'appelle d'un mot : décentraliser.
D'autre part,parlant des institutions de l'an YIII
— nous devons y revenir puisque c'est sur elles que nous vivons encere en grande partie.
— Taine dit : « Par chacune de ces contraintes, l'Etat empiète sur le domaine de la personne. Plus il étend ses empiétements, plus il ronge et réduit le cercle d'initiatives spontanées ou d'actions indépendantes qui est la vie propre de l'individu. Si, conformément au programme jacobin, il pousse à bout ses ingérences, il absorbe en soi toutes les vies individuelles :
désormais il n'y a plus dans la communauté que des automates manœuvres dUen haut^ des résidus infiniment petits de Vhomme^ des âmes mutilées^ passives et pour ainsi dire mortes. Institué pour préserver les personnes, TElat les a toutes anéanties. » — Ceci s'appelle : centraliser.
Or, qui ne voit que tout gouvernement dépendant de la volonté du Nombre doit chercher h réduire cette dépendance. Or, on est moins dépendant d' a automates manœuvres d'en haut, d'âmes passives », que Ton n'est dépendant de citoyens libres. On est donc mmns dépendant à mesure qu'on centralise.
L'intérêt immédiat de tout gouvernement démocratique est donc de centraliser, ou pour le moins de ne pas décentraliser. Mais centraliser c'est charger l'Etat de faire ce que les individus ne font plus. La tâche de l'Etat devient alors de plus en plus lourde, et l'Etat sera accablé tôt ou tard sous ce poids. Son intérêt éloigné voudrait donc qu'il allège ce poids, qu'il décentralise.
Pris entre un intérêt immédiat et un intérêt éloigné, le gouvernement démocratique court naturellement au plus pressé.
La Monarchie, elle, n'a pas cet intérêt immédiat. Ne dépendant pas delà volonté du Nombre, elle n'a pas intérêt à ne faire des individus que des « automates manœuvres d'en haut, des âmes passives » . Elle peut donc ne penser qu'à son intérêt éloigné, qui concorde avec l'intérêt du pays : elle peut décentraliser.
Je ferai la même remarque que plus haut. Certes qu'un monarque peut ne pas comprendre
son intérèl, et certes que tous ne Font pas toujours compris. Aussi pourra-t-il arriver que soit faite à nouveau la réponse que faisait le duc d'Angouléme en 1815, lorsque, alors qu*on lui montrait les ponts, les canaux, les chaussées du Languedoc, et qu'on lui rappelait que ces grands travaux avaient été faits jadis par les Etats de la province, il interrompait, disant : a Nous préférons les départements aux provinces. » Mais comme plus haut je ferai remarquer que cette théorie de la centralisation ne pouvant pas ne pas être celle de la démocratie, vous n'avez aucune chance que la démocratie la rejette ; tandis que cette théorie étant contraire, néfaste à la Monarchie, vous avez chance qu'un monarque comprenne son intérêt.
Vous avez chance qu'il dise comme Mgr le comte de Ghambord : « L'alliance de Taulorité « et de l'ordre avec la liberté, tel est le problème < dont la solution préoccupe constamment la « France. Or, ce n'est que sur la base du droit (c que celte alliance peut être fondée d'une ma- « nière solide et durable. Vos travaux contri- Ki hueront efficacement à remettre en lumière « cette vérité trop longtemps méconnue, mais « que l'on commence maintenant à entrevoir, a comme on voit aussi plus clairement chaque « jour que le despotisme et l'arbitraire corrom- « pent fatalement et finissent par tuer Tautoa rite, qui trouvera au contraire ses garanties « et sa force dans toutes les institutions libres « dont elle doit être entourée. »
a Décentraliser l'administration largement a mais progressivement et avec prudence, sans
« lui enlever Tinitiative et la sécurité qu'elle <t doit à la tutelle de l'Etat, en tenant compte « des éléments qui existent comme de ceux qui « se formeront; la rendre plus expéditive, plus € simple, moins dispendieuse, plus équitable, « parce qu*êlle resterait étrangère à des combinaisons « politiques désormais mutiles^ ce serait déjà un « grand bienfait pour le pays; mais, j'en ai la c ferme conviction, vos études prouveront que, a même sur le terrain social et politique, la c décentralisation ne produirait pas de moins
« précieux avantages Multiplier et mettre à
u la portée de chacun les occasions d'être utile c en se consacrant selon ses facultés à Padmi- (( nistration des intérêts communs, faire que les <c rangs dans la société soient distribués suivant « les capacités et les mérites, entretenir par un (( concours incessant l'émulation du dévoûment, « de l'intelligence et de l'activité dans les car- « rières constamment ouvertes à tous, etarriver « à ce que l'influence et les distinctions se per- « pétuent avec les services rendus : c'est là ce « qu'on peut légitimement se promettre de la u décentralisation. Un tel résultat ne s'obtien- « dra sans doute qu'à l'aide du temps; mais il « est assuré et sera durable, parce qu'il n'aura
« rien de factice )>
« ..«• La décentralisation n'est pas moins in- « dispensable pour asseoir sur de solides fonde- <( ments le régime représentatif. L'essai qui a (( été fait de ce régime à l'époque où la France <i avait voulu confier de nouveau ses destinées « à la famille de ses anciens rois, a échoué pour a une raison trôs simple, c^est qm U payis qt/on
a cherchait à faire représenter n'était organisé que € pour être administré. Gomment des assemblées « formées en quelque sorte au hasard et par des « combinaisons arbitraires autant qu'artificielc les, auraient-elles pu être la véritable et sin- « cère représentation de la France? La décen- « tralisation est seule capable de lui donner, c avec la conscience réfléchie de ses besoins, « une vie pleine, active, régulière, et de périt mettre que le gouvernement représentatif « devienne une vérité. Elle aussi peut créer les « mœurs politiques, sans lesquelles les meila leures institutions se dégradent et tombent en « ruines
« .... Alors les assemblées politiques sorties tt pour ainsi dire des entrailles mêmes de la na* « tion, aideront le gouvernement à remplir sa « haute mission, en lui apportant avec leur « utile concours un contrôle aussi intelligent a que dévoué (ij, qui sera une force de plus, a sans pouvoir jamais être un obstacle ou un « péril (2). »
Vous avez chance que le monarque dise comme Mgr le duc d'Orléans : « La décentrali- « sationi c'est l'économie; cest la liberté. C'est le « meilleur contrepoids comme la plies solide défense « de l'autorité. C'est donc d'elle que dépend Tave- « nir, le salut de la France. Aucun pouvoir fai- « ble ne saurait décentraliser. Appuyé sur l'ar-
(1) Voici, parfaitement défini, le rôle des assemblées: conseil, contrôle. Le roi gouverne ; la nation le conseille, le contrôle*
(2) Lettre sar la décentralisation, 1862.
c( mée nationale, constituant moi-même un « pouvoir central énergique et fort, parce que (( traditionnel, je suis seul en mesure de race mener la vie spontanée dans les villes et les « campagnes et d'arracher la France à la compresa aion administrative qui V étouffe (1). »
{A suivre,]
Léon de Montesquioc
(1) Lettre à Charles Maurras sur « TEnqucte à la Me narchie », 1900.
NOTES AU « RTCHELIEU »