RÉPONSE A M. A. B
Permettez-moi de vous dire que je suis absolument de votre avis : la Révocation de TEdit de Nantes est une abomination, elle esl contraire au droit des K^ns, au droit de Tindividu, à la liberté de conscience, etc. Et vous ne trouveriez pas dix hommes en France, en cette an* née 1902, pour vous dire qu'ils approuvent la Révocation de TEdit de Nantes. Et puis après?
Cela prouve-t-il quoi que ce soit, pour ou contre Louis XIV? Je ne le pense pas. Ces opinions sont les plus platoniques du monde, et s'il y eût jamais des juges incompétents, c'est bien nous en la matière. Quel intérêt subsiste pour vous en TafTaire ? Aucun. Soyons donc grand et généreux à peu de frais. Et voilà une condamnation passée sur un roi qui eut quelque sens politique, et condamnation dont le plus
(1) Nous sommes très heareux de publier sur le fameux problème de 1685, le témoignage de noire nouveau collaborateur, M. du Breuii de Saint-Germain, d'autant plus précieux qu'il présente une image complète de tous les sentiments divers dont les patriotes français se trouvent agités à ce propos.
M. du Breuii a fait un tableau fidèle de \ opinion, l^Aclion française n'a k rejeter aucune des louches vives, dinérentos et parfois même un peu heurtées, qui se juxtaposent dans ce tableau : comme toujours, l'œuvre propre de VAclion, œuvre de critique politique, ne consisterait qu'à les disposer dans un ordre hiérarchisé, plus simple, et, par là même, plus satisfaisant peut-être pour les intérêts en présence, à commencer par Yinlérél national qui est le véritable souverain. (N. D. L. R.)
DE LA RÉVOCATFOV HE l'ÉDÎT DR NANTES 659
grand tortn'est pas taot d'attaquer sa mémoire, mais bien plutôt de fausser un peu davantage Tesprit public contemporain.
En effet, j'ai souvent admiré la fausseté du précepte qui veut que Thistoire ne devienne élevée et impartiale qu à distance et bon juge des événements que lorsqu'un long temps s'est écoulé. Pour moi, je pense au contraire, qu'à tarder trop longtemps à se mettre à Tœuvre, l'historien risque d'égarer la plupart des éléments du procès. Si Ton parle fait, il perd en attendant trop longtemps sinon des documents au moins mille impressions vivantes et précieuses. Si l'on parie droit, quelle sera la portée de son jugement sorti d*un cerveau qui n'est plus en rien contemporain ni sympathique de ceux des hommes qu'il veut décrire? Pour juger un tableau il ne faut tant de recul qu'on le prétend souvent, et c'est probablement tout près de la place d'où le peintre l'exécuta, qu'on l'appréciera mieux; comme sans doute il ne faut pas avoir vécu trop loin de l'époque où l'œuvre fut composée pour en raconter la genèse, en dire le difficile achèvement, les motifs secrets et les effets utiles.
Voilà pourquoi delà Révocation de l'Edit de Nantes, comme d'autres actes fameux de l'histoire qui excitent fort Tindignation jplatonique des Français d'aujourd'hui, je dirai non que tt j'en suis partisan », ce qui serait une simple bêtise, mais que je soupçonne qu'ils durent en leur temps porter le caractère qui les justifie, a d'une nécessité politique » .
Gela, je le dirai surtout toutes les fois qu'il me
semblera apercevoir une trop grande divergence (et c'est fréquent) entre les vues de Thistoire et celles des contemporains. Je n'ai pas le cœur aussi dur que Mme de Se vigne qui se divertissait fort à voir « rouer un huguenot : mais je vous avoue que je m'étonne fort du silence, en un pareil événement d'esprits aussi libres, aussi larges, je dirai presque aussi tendres que Racine, Fénelon ou Vauban, qui, en d'autres circonstances, ne craignirent pas de protester contre les actes du roi lui-même avec un courage qui ne se démentit jamais.
Il est curieux, en effet,de noter que tandis que TEdit de Nantes proclamé par Henri IV et jugé aujourd'hui si pacificateur et libéral, fut mal accueilli de son temps et enregistré avec grande difficulté par le Parlement, la Révocation que nous condamnons si fort rencontra une approbation unanime chez les contemporains. Pour trop d'indulgence, Richelieu avait été appelé « le pape des huguenots et le patriarche des athées ». Le peuple applaudit à Tacte de Louis XIV. Agé de quatre-vingt-trois ans et dangereusement malade, Michel Le Tellier demanda au roi la consolation de signer avant de mourir l'Edit portant révocation de TEdit de Nautes. Après y avoir apposé sa signature, le 18 octobre i68r>, Le Tellier recita ces paroles du cantique de Siméen : « Maintenant tu laisses (c aller ton serviteur en paix ; car mes yeux c ont vu ton salut. » Telle était en face de la mort, l'opinion de Michel Le Tellier, ni clerc, ni grand seigneur, et sans doute un des meilleurs serviteurs qu'ait eus Louis XIV.