‹ L'action française (volume 2)Chapitre 99 sur 180 · DE MACHIAVEL · texte numérisé non relu

DE MACHIAVEL

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tt La Mandragore » au théâtre des Latins.

La destinée ou pour mieux dire révolution d'une nation, vaste organisme soumis aux mêmes exigences que le n()tre, ne serait que désordre et chaos sans le grand régulateur de la Tradition^ qui est à l'Etat ce qu'est à l'individu la mémoire; mémoire consciente ou inconsciente comprenant à côté des habitudes réfléchies, Tensemble infini des fidélités machinales et réflexes à un passé dont les étapes furent des siècles.

Mais de même que dans la hiérarchie qualitative des êtres vivants, celui-là prédomine dont les actes réfléchis l'emportent sur ses simples réflexes, de même une nation doit-elle prédominer sur les autres par la conscience qu'elle a de sa tradition.

Bienfaisants sont donc les efTorts de tous ceux qui, sur les liens du passé au présent, réveillent la conscience nationale. Nationalisme, tel est le nom désormais accrédité de ce réveil 1 Mais ce serait une erreur de rappliquer aux seules institutions politiques! Le réveil, pour être complet, doit porter sur toutes les mani-

festations de Tesprit de la race : sur la litlérature, sur l'art aussi bien que sur la politique.

Il y a un nationalisme esthétique, dont le besoin se fait d'autant plus sentir que Tinvasion étrangère à ce point de vue a redoublé d^efiforts, empruntant pour passer les frontières les moyens les plus multiformes et les plus insaisissables, depuis les chevaux aériens et dirigeables des Walkyries, jusqu'aux brumes flottantes du Nord qui importèrent en fraude, à mille mètres au-dessus d'une douane impuissante, les œuvres vigoureuses mais antinationales des Richard Wagner, des Mœterlinck et des Ibsen I

Réveiller en France la conscience de ses origines littéraires et théâtrales, tel a donc été le but éminemment louable du groupe de jeunes hommes qui se sont rangés en bataille sons cette oriflamme traditionnaliste : Les Latins.

Ils ont pensé qu'une littérature nationale ne grandit et ne fleurit bien que dans la terre o(i elle est née, à l'exemple des plantes elles-mêmes pour qui rien ne vaut comme l'humus natal ! Et rejetant à pleines pelletées de notre jardin littéraire les terres rapportées de la Belgique ou de la Norvège, les Latins^ en bons agronomes, s'en ont été chercher en Italie et en Espagne les sucs maternels et les engrais familiaux où notre littérature retrouvera sa sève, et, comme le tournesol, s'orientera insensiblement vers la source d'où elle est née : le soleil.

Sous l'intelligente direction de M. Van Bever, ils ont déjà sur la scène du Nouveau Théâtre, représenté Alléluia^ de Marco Praga, une étude

poignante de caractère où, sous le masque d'une apparente gaîté, croît et grandit chez un individu la plus cruelle des douleurs humaines, laquelle, à l'heure de la mort, trouve le moyen de venir crever à fleur de masque, en la bulle d'air d'un sourire.

Mais voilà que, samedi dernier, à la Bodinière les Latins nous ont gratifié d'une pièce qui, par la signature historique qu'elle porte et par l'époque où elle fut écrite, est un véritable document de paléographie théâtrale.

Je veux parler d'une pièce de Machiavel, intitulée la Mandragare !

Machiavel, auteur dramatique, et, ce qui est plus, auteur comique, digne émule transalpin des Bazochiens et des Enfants SansrSoucy, «c joyeux galants, bien plaisants en faits et en dits » (comme les appelait Villon) qui égayèrent de leurs farces, de leurs montres et de leurs sotties^ la fin du xv® siècle et le commencement du XVI*, — c'est là un côté piquant et inattendu de la complexe personnalité de l'auteur du Prince et du traité de VArt de la guerre.

Est-ce de sa mère, Bartholomé Nelli, qui fut un tant soit peu lettrée et poète, que Machiavel se souvint quand,dansson exilde San-Casciano, il composa ses histoires légères de Y Ane d'orei de Belphégar, et sa comédie la Mandragore ?

C'est peu probable, car cette comédie, burlesque, dont les scènes dialoguées et grivoises pivotent autour de ce thème que la Maodrogore rend fécondes les femmes stériles, ne doit avoir rien de commun avec l'austère et benoîte mère de famille que fut Bartholomé Nelli 1

Et d'un autre côté, où trouver une commune mesure avec le prudent apologiste de la Raison d'Etat, avec le pondéré diplomate, officiel interlocuteur de Louis XII, des César Borgia et des Maximilien que fut Machiavel dans le signataire dévergondé et jovial de cette comédie où les désirs d'un jeune libertin, les astuces d*un valet, les complaisances d'un moine, l'ingénuité d'une jeune femme s'unissent pour planter direclement une paire de cornes au front déjà chauve d'un vieux mari trompé.

C'est justement en cela et par cette divergence avec sa tournure d'esprithabituelle, que lapièce de Machiavel est instructive! Car elle nous montre qu'en l'écrivant le célèbre secrétaire du Conseil des Dix de Florence a cédé au goiU de son temps, en matière littéraire! Elle nous est une lumineuse échappée sur la façon dont on comprenait le théâtre en Italie au commencement du XVI" siècle! Et il est impossible alors de ne point voir dans les personnages de la Mandragore les ancêtres directs de ceux de \B.Gommedia delVartê^ et, par conséquent , les ancêtres lointains mais authentiques des personnages des comédies de Molière.

Le Commedia départe ^ qui s'introduisit en France de 4570 à 1621, ne fralernisa-t-elle pas avec.les/ar(;^5 de la Bazoche et les sotties, sur la scène non encore transformée de l'hôtel de Bourgogne, sur celle du théâtre de l'Estrapade où rayonnaient Gautier Garguil le etTurlupin, et même sur celle du Pont-Neuf, où se démenait TillustreTabarin?

C'est bien un^ farce du moyen âge que la Man^

dragore^ avec ses grivoiseries à gros sel dont les hardiesses physiologiques s'habillent parfois de latin, par une pruderie purement hypocrite, puisque tout le monde, à l'époque de haute culture des Médicis, comprenait la langue maternelle point encore morte! Nicia, le mari trompé, est le frère aîné de Sganarelle, dont il a, par anticipation, toutes les présomptions et toutes les naïvetés. Son unique désir est d'avoir un héritier que la Nature plus que la Fortune lui refuse ! Et comme il a pour femme la plus belle des Florentines, Madona Lucrezia, il vient à l'esprit d'un jeune séducteur, Gallimaco Guadagni, de se faire passer pour médecin et de conseiller un remède efTlcace au couple en déshérence ?

La jeune femme prendra une potion, un julep à base de mandragore ! Mais comme cette plante miraculeuse est aussi vénéneuse, il faut qu'un tiers de bonne volonté se dévoue pour passer avec la patiente la nuit qui suivra l'absorption du remède. Ce quelqu'un détournera par contact tout le venin de la plante, et mourra à l'aube, victime de son sacrifice ! On devine que notre faux médecin, pour passer une nuit auprès de la dame de ses rêves, accepte le sacrifice... et que s'il meurt, ce n'est que de plaisir!

Voilà la pièce, où, sur un fond de plaisanteries ultra-risquées et de liberté, pages des plus retroussées, courent en menus broderies quelques caractères de l'époque : un parasite, Ligurio, descendant florentin et moyenâgeux des héros de Juvénal ; un valet mauvais conseiller. Sire, qui, par sa facilité à déjouer les intrigues et à résoudre les difficultés, est en avance d'un siè-

de sur les Scapin et les Mascarille de Molière ; et enfin un moine, Fra Timotéo, qui, par ses complaisances intéressées, sa morale élastique et ses théories avouées de la réticence mentale, semble avoir été campé là, par Machiavel, pour figurer la satire vivante d'une partie du clergé de Tépoque : satire que patronna le pape Léon X lui-même, en acceptant que la Mandragore fût représentée sous ses yeux à la Cour du Vatican.

Telle est la pièce de Machiavel ; avec ses imperfections, ses gaucheries dans l'entrée en scène et la sortie des personnages, ses plaisanterie un peu grosses; mais aussi avec Timmense avantage de la vérité et de la vie !

Une véri té dans les caractères et une v ie^ dans les situations que Molière, fidèle continuateur de la comédie italienne, nous retracera de main de maître un siècle plus tard:

Plus encore la pièce de Machiavel, la seconde pièce que nous donnèrent les i^a^tns, samedi dernier, fut la démonstration del'évidente parenté de la comédie italienne avec les farces du moyen âge.

Je veux parler d'un acte d'Angelo Beolco (Ruzzanté), auteur et acteur padouan du xvi' siècle, intitulé J9//^ra.

Celui-là, Angelo Beolco, batteleur, mime et comédien, c'est bien l'ancêtre immédiat de Tabarin I Et c'est bien sa silhouette prolongée que les eaux de la Seine reflétèrent au commencement du XVII* siècle sur le Pont-Neuf.

Son héros, Bilora, ce paysan cupide, poltron, et ivrogne qui, sous prétexte de reprendre sa

jeune femme aux mains d*un vieux ravisseur, accepte de l'infidèle quelques subsides d'indemnité conjugale, c'est le même qui, sous le nom de Jaquinot, avait paru en France dans la fameuse farce du Cuvier, le modèle du genre 1

La comédie de Molière, fille de la comédie italienne; celle-ci, fille à son tour ou tout au moins sœur des farces du moyen âge! Personne, jusqu'à ce jour, n'avait douté de cette vérité incontestable. Mais nous devons aux Latins d'avoir vu vivre sous nos yeux, en le court espace d'un soir, ce fragment de tradition nationale, et d'avoir pu, dans un mirage piquant, entrevoir sous le faciès souriant de Molière Ténigmatique figure de Machiavel, réhabilitée d'un seul coup par cette inédite paternité littéraire !

Léon Prieur.

Le Gérant : A. Jacquin.

Paris. — Imprimerie F. Levé, rue Cassette, 17.

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