RIGOLEZ
Pour le malheur de notre espèce tout entière, cela n'était qu'un rêve, le perpétuel espoir de la vieille République errante. En attendant qu'il se réalise,, les membres s'accommodent assez bien
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de leur dispersion, anémiant à leur avantage les Etats trop hospitaliers. Très habiles à dissimuler le réseau qui les relie, eux, enfants adoplifs des Patries les plus opposées, ils s'attribuent une égale affection pour tous les bimanes, un cosmopolitisme qui n'est en réalité que leur communion. Bien à couvert, ils observent la Loi qui leur prescrit d'abominer et de ruiner les Gentils. Dès que, pour vivre, ceux-ci font mine de chercher à les secouer, à s'en nettoyer, la passion humanitaire des exotiques s'envenime et leur ingéniosité travaille à la perte de qui prétend contre eux s'assurer l'existence.
Nul ne s'acharna plus que Heine contre cette réaction de fierté, ce qu'il appelait « la balourdise idéale ». Il ne mentait pas quand il disait l'avoir combattue toute sa vie. L'ennemi se lève de plus en plus redoutable, il le sent bien. Il a beau répéter que la civilisation européenne efface peu à peu les singularités des peuples, il n'est évidemment pas si rassuré. Une fois même il le manifeste : « Si jamais l'esprit de nationalité est vainqueur, — que les Saints de l'Ancien et du Nouveau Testaments, que ceux même du Coran nous en préservent ! — alors éclatera sur la tête des pauvres Juifs un orage de persécutions qui surpassera de beaucoup tout ce qu'ils ont souffert dans le passé. » Aussi que d'injures, et d'injures grossières,à l'adresse des Philistins! Par ressentiment, il s'avoue capable de se prendre d'amour pour les communistes, leurs naturels adversaires de l'avenir. Lorsqu'à la fin ses forces l'abandonnaient, il se prétendait consolé par sa confiance en l'issue du duel futur.
HENRI UEINE 59
Par exemple, qu'on y prenne garde, il s'en faut de beaucoup que Taccord soit parfait entre les alliés. Si Tinternationalisme des partageux séduit risraélite, c*est bien tout ce qu'il trouve à son goût dans leur système. Non qu'il sympathise avec la classe riche (i), non qu'il ait intérêt à ce que demeure aussi lamentable la condition des pauvres gens. Mais, comme il tient sérieusement à sa liberté, la tyrannie de la foule ne lui sourit pas. Il souhaite un gouvernement sous lequel l'indépendance relative soit possible, c'est-à-dire la monarchie sans contrôle. Il revient souvent à la louange du régime impérial : « La meilleure démocratie sera toujours celle où un seul individu, incarnation de la volonté populaire,seraàla tête de l'Ëtat comme Dieu est à la tète du monde. » Résultante des aspirations de tous, ce maître choisi parle plus grand nombre aura nécessairement le souci du bien public. C'est ce qu'il remarque chez les Césars. Que Tacite le patricien exagère à son gré leurs vices et leurs fautes, ils n'en ont pas moins nourri la plèbe. Que ne les louait-il de l'avoir amusée ! Car le plaisir, voilà pour lui Tessenliel. A cet égard encore le communisme, tel qu'il s'annonce alors, ne saurait beaucoup lui agréer. La frugalité que préconisent les chefs le rebute. Pas décela! s'écrie-t-il ; vous prétendez nous
(1) Il avait réellement le mépris de Targent et de quiconque se préoccupe d*én gagner. Nullement doué pour le négoce, il dut cependant y débuter comme employé, mais fat congédié pour sa négligence. Son oncle lui ayant ensuite monté une maison de commerce, il la laissa déchoir en moins de deux ans jusqu'à la liquidation.
astreindre tous, géants et nains, à nous satisfaire de la même pitance; or, si les hommes sont égaux, il n'est pas vrai que les estomacs aussi le soient; « il y en a qui préfèrent la truffe aux pommes de terre les plus vertueuses».
Le Socialisme aura-t-il jamais conscience de l'affaiblissement moral que lui causa cette intrusion? Ses premiers apôtres, malgré eux, pro* cédaient de Jésus. Ils n'imaginaient pas que la vie de voluptés fût le but à proposer aux multitudes, puisque l'existence ne leur semblait pouvoir être qu'exceptionnellement fortunée. Pour garantira tous la même somme decommodités, ils voulaient qu'à tous on octroyât une même mesure de subsides. Cependant Israël considérait les foules chaque jour grandissantes conquises par les idéologues. Il supputa la force que lui vaudraient ces auxiliaires. En échange de votre amitié, leur déclama-t-il, j'embellis encore votre optimisme et vous apporte la richesse de mes utopies. Vous avez droit à la félicité, braves gens, et par félicité j'entends la joie libre des sens. Nous fondons une République d'où seront exclus la gêne, les délassements à bon marché. Ce qu'il nous faut, c'est le nectar et l'ambroisie, les parfums, la pourpre, les courtisanes de luxe. On vous vante la noblesse du labeur, l'agrément d'une piètre aisance. Riez du peu, soyez intransigeants : tout ou rien. « Il y a quelque chose de pluseflicace que le travail, c'est le bonheur. »
L'Orient et sa luxure s'insurgeaient en lui contre l'énergie de l'Occident chrétien: antagonisme de deux morales plutôt que de deux
coites, car s'il revendiquait tapageusement les droits des Séinites,il daubaitleur théocratie avec assez d'éclat pour encourir ranathème des rabbins.
Ce qu'il attaque sans cesse dans la doctrine adverse, c'est le mépris de la matière au profit de Tàme. Dans le baptême le prêtre versant l'eau sur la tète de l'enfant prononce les mots qui le convient à l'éveil spirituel; à la synagogue le chirurgien sacré fait sur le jeune corps Topération qui le prépare aux futures distractions. Ne respecter que la supériorité de notre être, c'est, suivant Heine, s'opposer à nos tendances réelles et c'est à quoi s'efforça toujours le christianisme qui, se piquant d'utiliser tous les arts, négligea celui de la danse aussi bien que la comédie (1) ! 11 faut, au lieu de continence et de rigorisme, revenir à la joyeuse licence,instituer des Saturnales, « revêtir nos femmes de chemises neuves el de sentiments neufs b, pratiquer par l'hymen libre l'amélioration esthétique de l'animal raisonnable.
D'autres s'émerveilleront de ce prétendu retour à la pure religion du Beau. Sourds et têtus, jamais ils ne se laisseront persuader qu'au cœur de tout Hébreu gite un Youddi qui sommeille. Qu'ils lisent donc \sl Correspondance et les Reisêàilder, He'me souvent nous fait part de ses feux pour la Vénus de Milo; plus vraie fut sa tendre admiration pour la cuisinière du conseiller Bauer. Il convient de reconnaître que ce savou-
(1) Naguère, un Joif conyerti derena curé de Paris fit dani son temple même une tenUtîTe de ce genre.
reux objet resta lui-même de marbre à ses supplications. Parfois, au cours de ses voyages, il était plus heureux. Puis, quand le hasard ne le favorisait pas, il savait si bien en imagination se satisfaire! Tout était un excitant pour ses folies malpropres et plus que tout la grâce très douce de la Vierge, « la Venus dolorosa ». Voilà, pourquoi, si nous Ten croyons, il entrait dans les cathédrales. « On est bien, étendu sur les bancs, et Ton pèche en pensée; les madones dans leurs niches ont pour vous des regards miséricordieux, leur cœur de femmes vous pardonne même quand on a mêlé leurs traits divins à des rêveries pécheresses. » L'examen des peintures lui suggérait des méditations non moins suaves. Ici c'est une Samaritaine qui lui semble, dans la contemplation de Jésus,manifester un crapuleux souci; là c'est un tête-à-téte de Marie-Madeleine et du Maître où sa fantaisie n'aperçoit qu'une scène de gaudrioles.
Nous scandaliserions-nous de ces vomissements sur les sublimes légendes? Approuvons seulement la prudence de la législation mosaïque et reconnaissons, qu'en Israël se nourrir de certaine chair serait bien en effet le crime contre nature.
Errant une fois au café-concert ou sur les boulevards, Heine vit quelque prostituée dont la location le tenta pour la nuit. C'était une rustaude assez versée déjà dans le métier. Après un essai qui l'enthousiasma, l'idée lui vint-elle d'employer cet « ange folâtre » à la reproduction embellie de son propre type ? Il l'admit à son
foyer, et, fier de sa fécondîlé, Téleva plus tard au rang d' « épouse et déesse ».
Le mariage put se célébrer à Téglise, la demoiselle étant une catholique des plus chau* des et lui, depuis quelque temps, se trouvant inscrit sur les registres de la communion luthérienne. Toute sa conversion d'ailleurs se réduisait au fait d'être différemment catalogué. Fort embarrassé dans ses affaires, repoussé de toute fonction, gênant ses amis par ses continuels emprunts, il avait fini par en croire ceux qui lui conseillaient le déguisement confessionnel, considérant ses attaches comme la cause de son discrédit. L'abjuration lui coûta d'autant plus cependant qu'il n'avait jamais cessé, même en ses tragédies,de malmener les transfuges. «Si les lois, expliquait-il, avaient permis de voler des cuillers d'argent, je ne me serais pas fait baptiser. »
Pourtant à quoi s'était-il engagé? Que sont certaines chapelles protestantes, sinon une sorte d'écoles de philosophie ou de morale, où la divinité de Jésus n'est même pas en question? Dans celles-ci du moins l'on est logique : dès lors qu'on se juge libre d'alléger une religion de ses dogmes, autant jeter tout par dessus bord et ne pas s'amuser à choisir dans le bagage surnaturel. Heine avait de bons motifs pour ne pas hésiter. Sous son masque il pouvaità présent plus à son aise insulter le catholicisme, en qui pour lui persistait la tradition chrétienne.
{A suivre.) Robert Laukay.
Lettre à M. Finot^ direcieurdê la Rev ae des Revues .
Monsieur le Directeur,
Je suis nationaliste, je le proclame et je m*en vante ; mais ce n'est pas en cette qualité que je m'adresse à vous aujourd'hui, c'est en qualité d'abonné à la Revue des Revues et en vertu du droit qu*a tout lecteur habituel d'un journal ou d'une revue de correspondre avec celui qui le dirige, puisqu'aussi bien ces périodiques n'ont leur raison intelligente et haute d'exister qu'autant qu'ils sont un échange constant d'idées entre eux et leurs lecteurs.
Non seulement je suis un de vos abonnés, Monsieur, mais j'en suis l'un des plus anciens. Je me souviens du premier bureau de la Revue, rue de Verneuil ; vous receviez vous-même le montant des abonnements, à cette époque, et l'on causait de la Revue que vous veniez de fonder, pendant que vous rédigiez la quittance. Ayant eu le plaisir et l'honneur de vous connaître personnellement, ayant assisté aux débuts de votre entreprise qui a pris depuis un si beau
développement, j*ai conservé pour la Revue des Revues une sorte d'attachement particulier. C'est pour cette raison que je m'afflige de la voir glisser sur une mauvaise pente.
Primitivement la Revue s'est occupée des ques*tions philosophiques, politiques, religieuses, sociales, scientifiques et littéraires, avec l'éclectisme conforme à son titre de Revue des Revues* Elle aurait pu mettre à la fin de ses articles le post-scriptum qu'elle ajoute toujours au bas de la page où elle reproduit les caricatures de la quinzaine: « Les caricatures n'étant publiées qu'à titre documentaire, cette rubrique ne saurait nullement engager la responsabilité de la Revue, b
Puis la Revue se fit plus originale; de bonne heure libre-penseuse, elle ne tarda pas à accu*** ser ses tendances socialistes. Je n'en fais aucun reproche à la Revue. C'était son droit. Se trouvant en pleine prospérité, ayant pris consistance, s' adressant à un public toujours plus nombreux, et dans le monde entier, il était tout naturel qu'elle fit acte d'indépendance, qu'elle ne restreignit pas son rôle à présenter, à résu* mer ou à commenter les idées des autres, mais qu'elle l'élargit et prit une part active dans la grande lutte des partis et des opinions. La Revue devint donc un organe des idées qu'on est convenu d'appeler ae^ark^. Je ne prends pas le mot dans le mauvais sens où l'entendent les réactionnaires aveugles et endurcis, mais dans le bon, s'il signifie les idées qui sont en avance, c'est-à-dire celles qui marchent en éclaireur, qui défrayent le chemin de l'humanité et triom<'
AcnoR PRAI19. — T. IV. s
pheroût demain en marquant un progrès dans une nouvelle étape.
Le socialisme, nous en sommes tous plus ou moins entachés. Que dis-je? il est devenu une mode, un sport, chez les gens du monde et du bel air.
La libre-pensée n'a contre elle que d'être prise trop souvent dans le sens opposé de ce qu*elle signifie, et de vouloir opposer une affirmation à une affirmation contraire. La libre-pensée, tant qu'elle conserve l'esprit de liberté qui est son essence même, ne me fait point peur; elle est fort respectable et fort bonne* Et si, cependant, naguère, je n'adoptais pas toujours la manière de voir de ma Revue, je me plaisais toujours à reconnaître son libéralisme, la bonne qualité de ses armes de combat, ainsi que la belle tenue de sa rédaction.
Vint, hélas! la lamentable Affaire.
La Revue a versé du côté du dreyfusisme. Elle aurait pu, il me semble, rester au-dessus de cette querelle et continuer à évoluer dans le domaine plus élevé et plus serein des idées pures. Je l'eusse préféré. Cependant, elle a pris parti; d'autres Font fait; c'était son droit. Je le reconnais et je ne le discute pas. Je suis resté votre abonné. Je sais, Monsieur, le Directeur, que votre parti étant celui des « intellectuels », je me trouve vis-à-vis de vous dans la position humiliante et fâcheuse des pauvres d'esprit ; toutefois, permettez-moi de vous dire, avec toute la modestie et l'humilité qui sied à mon ^*iste sort, que la Rm^tte^ cette dernière année, a véritablement abusé de sa supériorité. Elle rem-*
MILITARISME ET INTERNATIONAUSME 67
porte des victoires trop faciles avec des feulHetons comme celui de M. Gustave Téry : Un Intelkdusl à la caserne{u^* des 15 mars, i" et 15 avril), ou des articles comme celui de M. Paul Mieille: FatrwHsme et mtemationalisme (n° du 15 juin).
Ou plutôt, puisque, j'y songe, la R&vue s'adresse aujourd'huiau parti desintellectuels, je me demande quel est donc ce nouveau public de mon ancienne Revue j qui accepte maintenant de pareilles pauvretés dont moi-môme, qui ne suis qu'un simple nationaliste, j'aperçois très clairement la fragile inconsistance.
M. Téry nous raconte l'histoire d'un jeune normalien chargé, pendant son temps de service, d'instruire les enfants de son colonel. Il va sans dire que ce colonel est une vieille baderne, bouffi d'orgueil, gonflé de sottise, injuste, grossier, brutal, inepte. Ses deux fils sont deux incorrigibles polissons, remplis de mauvais instincts, deux ânes bâtés, dont toute la science du normalien ne pourra rien tirer de bon. Dénués d'intelligence comme leur père, ils n'ont môme pas hérité de ses qualités physiques. Voici le portrait de l'un : « Une tète minuscule, à la fois puérile et vieillotte, une tête aux yeux minces (?) clignotants, à la bouche grimaçante. » L'autre, au contraire, et par une bizarrerie de la nature qui s'acharne décidément sur la famille des colonels, l'autre est hydrocéphale. — Je n'insiste pas.
L'on comprend assez la moralité que l'auteur a voulu dégager de ce froid morceau. Que cela * €81 donc ridicule, puéril et mesquin, et quel dommage de voir une Revm comme la vôtre,
Monsieur le Directeur, descendre à de semblables procédés d*insinuation, à de pareilles faiblesses de démonstration, d'accusation ! Moi. nationaliste, Monsieur le Directeur, j'aurais pu écrire une autre histoire de colonel ou de général. J'aurais pu le doter de quatre enfants, par exemple, trois fils et une fille ; j'aurais pu imaginer cette fille ni hydrocéphale ni les yeux minces (?j, mais très jolie et charmante, et ces trois fils trois beaux gaillards bien découplés, tous trois fort intelligents, dont j'aurais fait, si vous y consentez, trois excellents serviteurs de leur pays. Deux seraient entrés à Saint- Gyr et fussent partis pour les colonies ; le troisième aurait pris le burnous et la chçchia des Pères blancs d*Âfrique : il ne faut pas oublier l'alliance du sabre et du goupillon. Tous trois auraient pu être des africains^ c'est-à-dire de ces Français énergiques, comme il nous en manque trop, qui vont là-bas dans nos lointaines colonies poires, pour les reconnaître, les agrandir, les défendre contre leurs voisins avides et dangereux, et y répandre les idées et la civilisation de leur pays, qui vont là-bas, non pas en trafiquants et à la recherche de l'or, mais en explorateurs, en soldats et en missionnaires, sûrs de n'y point trouver la fortune, mais d'y rencontrer des balles et des fièvres.
Voilà, j'espère, Monsieur, une belle famille. Eh bien, j'avoue que si je l'avais racontée, cette histoire, je n'aurais pas cru prouver par elle le contraire de ce que votre rédacteur a prétendu démontrer par la sienne. Et pourtant mon récit aurait eu sur le sien un certain avantage :
c'est qu'il eût été en tout point véritable, et que je puis citer le nom du général qui fut le père de ces enfants : c'est le général Mangin. Le commandant Mangin fut le compagnon de Marchand.
Oh! Monsieur, je le répète, qu'il est donc pitoyable de voir une publication comme la vôtre, d'une si belle tenue jusqu'à V Affaire qui nous divise, de la voir, dis-je, par esprit de secte et de haine, consentir à imprimer, sous couleur de nouvelles, d'aussi misérables libelles, d'aussi piètres factums !
Pour répondre point par point à l'article où M. Paul Mieilïe fait, en phrases d'autant plus sonores que creuses, l'apologie de l'internationalisme, il faudrait trop allonger cette lettre, et ce serait d'ailleurs paraître attribuer à un simple échafaudage de phrases en Tair une importance et un intérêt dont elles sont totalement dépourvues.
Il me suffira de marquer le ton de cet article qui s'accorde mieux avec celui des journaux à un sou qu'avec celui des Revues sérieuses, et auquel la Revue des Revues ne nous avait pas encore habitués; je relèverai ensuite la confusion très grande des idées de l'auteur, nous pourrions dire le gâchis, pour parler comme lui, confusion qui ne va pas sans faire grand tort soit à la bonne foi soit à l'intellectualité de son auteur, et qui, dans l'un et l'autre cas, enlève toute importance et tout intérêt à ses assertions, en engageant d'une manière fâcheuse la responsabilité de la Revue qui les insère.
Une certaine presse avait déjà comparé les Boxers chinois aux nationalistes. Il était réservé à la Revue des Revues de renchérir sur ces accusations que, dans ma modération habituelle, j'appellerai seulement/cTT^^éas. «Il y a toute apparence, écrit M. Paul Mieille, que le poignard de Ravaillac fut un poignard nationaliste. » Ceci se trouve à la première page. Assassins I pour commencer. Sans insister sur le peu de valeur intellectuelle de cet argument dans un article de Revue, j'ajouterai que — dans Tespèce — il est dangereux, car s'il estde notoriété publique que les nationalistes n'ont jamais assassiné personne, pas même un roi de France, on pourrait faire observer que si tous les internationalistes ne sont pas des anarchistes, tous les anarchistes sont internationalistes, et l'on pourrait tirer de là certaine conséquence à la confusion de nos calomniateurs.
Mais passons.
Il est véritablement comique de voir M. Paul Mieille s'essouffîer bon nombre de pages à vanter l'internationalisme du sentiment. Tinternationalisme de la pensée, des arts, de la philosophie, des sciences, de la littérature. Il parait ignorer que, bien longtemps avant son article, M. de Vogtié a écrit un livre qui s'appelle le Roman russe et produisit en France l'effet qu'on sait. Il parait ignorer que toutes les belles idées grandes et généreuses qu'il proclame comme une nouveauté, et qui sont peut-être, en effet, nouvelles pour lui, ces idées sont depuis longtemps dans le courant de la pensée nationaliste et inscrites dans son programme. Les idées dont
M. Paul Mieille vient de faire ingénument la découyerte, ce sont^celles que M. Jules Lemaître a répandues un peu partout depuis vingt ans et davantage, et plus particulièrement ces dernières années.Qui, à Texception de M. P. Mieille,ne se rappelle la fameuse campagne entreprise par notre illustre chef contre le latin, dans renseignement des lycées, en faveur des langues étrangères vivantes? Et quel meilleur véhicule trouver, pour la diffusion des idées internationalistes, que la connaissance à la fois littéraire et pratique des signes que les hommes emploient dans les différents pays pour exprimer leurs pensées?
a Tolstoï et Ibsen sont citoyens du monde ! » dit M. Paul Mieille, en se mettant sur ses ergots. Mais tout le monde en convient et tout le mondé le sait depuis longtemps, au moins dans notre parti — et je reste confondu de découvrir une si profonde ignorance du courant des idées actuelles les plus répandues chez un collaborateur de la Rmme dês Revues. Passe encore pour un Ois de colonel, mais pour un intellectuel I
Je consens donc à apprendre à M. Paul Mieille que les nationalistes avaient découvert cet internationalisme avant lui. Mais ce qu'ils prétendent, c'est qu'il est dangereux et mauvais pour un homme de rester seul et désarmé au milieu d^autres hommes armés jusqu'aux dents.
(Jue la France soit le phare du monde, la grande éducatrice, qu'elle soit la tète et le cœur de toute TEurope civilisée, je ne crois pas qu'il y ait un seul internationaliste qui le souhaite
plus ardemment que nous. Mais comment la France rcstera-t-eile à ce point culminant? Là seulement est la question, et c'est là seulement qu'il faut serrer la discussion. Nous prétendons, nous, les faibles d'esprit, que la France jouera d'autant mieux son rôle qu'elle sera plus forte, et qu'elle sera d'autant plus respectée qu'elle sera plus respectable ; le parti adverse pense que la faiblesse d'un pays désarmé est le meilleur garant de son influence dans le monde.
Maid celte question, qui est la véritable, est escamotée par M. P. Mieille grâce à la confusion qu'il fait d'idées qu'il importe au contraire de distinguer et de préciser.
• De plus, après avoir enfoncé, comme nous avons dit, pas mal de portes ouvertes, M. P. Mieille se contente d'affirmations stupéfiantes que les événements démentent chaque jour. Il faudrait prouver que « l'internationalisation de l'Europe est en train de se faire ». Il concède, un peu plus loin, que a la France est déchue de sa grandeur matérielle par le progrès incessant de ses voisines ». Ces voisines, je pense que c'est l'Allemagne et l'Angleterre. Faut-il apprendre aussi à M. Mieille que le pangermanisme de l'une et l'impérialisme de l'autre y poussentjustement leurs fleurs les plus vigoureuses qu'on y ait jamais vues? Et sonl-ce des pays désarmés? Que si M. Mieille prétend qu*il n'ambitionne pas pour la France les lauriers de l'Angleterre, rêve-t-il donc de lui réserver ceux des fioers? — Tout cela frise de bien prés le ridicule.
Si M. Mieille nourrit encore sur l'internatio-
naiisme universel et son influence pacificatrice les mêmes illusions que ses aines en i870, qu*il lise donc les articles de M. Goyau (Patriotisme et humanitarisme, dans la Revue des Deux Mafides des 15 juillet et 15 octobre 1900). Il y apprendra beaucoup de choses qu'il ne parait pas savoir, et notamment la manière de documenter un article et de mettre de Tordre dans ses idées.
Ce n*est pas à de si pauvres choses, Monsieur le Directeur, que vous nous aviez accoutumés naguère. Il m'a donc paru à deux reprises, cette année, qu'une passion étrangère à celle des lettres et des idées avait fait descendre la Eeviie bien au-dessous d'elle-même.
J*ai pensé qu'à titre d'ancien abonné J'avais le droit de vous soumettre ces observations.
Agréez, Monsieur le Directeur, l'assurance de ma considération distinguée.
E. PlERRET.