LA' NATIONALITÉ JUIVE
Henri Heine fut par le hasard gratifié d'une nationalité officielle. Son père Samson, venu l'on ne sait trop d'où, s'étant pour son trafic établi à Dusseldorf, la Juive Hollandaise sa compagne lui donna quatre ou cinq petits Westphaliens ; puis la progéniture, ainsi qu'il arrive assez souvent en Israël, s'éparpilla dans toutes les régions d'Europe. Parmi les mâles Tun, trouvant son compte en Autriche, y devint officier de dragons, un autre préféra la Russie et put y acquérir le brevet de médecin militaire. D'an troisième rejeton descendit une fille qui sous le nom de princesse délia Rocca pénétra dans la noblesse italienne. Quant au poète, peu s'en fallut qu'il ne se fît Français.
Qu'est-ce qui le retenait à la Prusse? Tout gamin, il avait vu le triomphe de notre Gésar,le défilé superbe de nos aigles par les avenues de sa ville natale ; quand plus tard il se rappelait
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Taprès-midi si lugubre à l'orgueil des vrais Allemands, Tartiste n'y trouvait qu'un sujet de développements emphatiques sur le grand Napoléon. Le spectacle de Tinvasion, le commerce forcé des conquérants n'avaient suscité chez lui que le culte de notre Empereur et l'amour de nos grenadiers. C'est ce qu'il eut le front d'affirmer en son essai de biographie personnelle. « Je suis né, dit-il, l'an 1800, à Dusseldorf, ville sur le Rhin occupée depuis 1806 jusqu'en 1814 par les Français, DE SORTE QUE dans mon enfance j'ai respiré l'air de la France. »
Genèse intéressante d'une sympathie! Combien devons-nous regretter que dans les Etats de la reine Louise cette aisance à chérir notre joug ait été exceptionnelle! L'indignation, puis le désespoir causés par l'extension de notre suzeraineté provoquèrent dans le vieux pays teuton un soulèvement, une fièvre qui sur la littérature même eut son influence. Heine, appréciant le généreux mouvement et la part qu'y avaient prise les Jahn, les Ârndt, les Schlegel, raillait cette opposition a teigneuse et'rustique » contre le sentiment le plus beau qu'eût produit la philosophie, la fraternité universelle, le cosmopolitisme.
Les autres, qui n'entendaient pas cette conception, le reniaient pour compatriote. 11 en riait : n'avait-il pas écrit Dos Buch der Lieder, et celui-là n'est-il pas le meilleur citoyen qui par ses œuvres répand le plus largement dans le monde la connaissance de sa langue?
Cette idée, renouvelée chez nous avec succès par certain romancier, ne fut pas comprise des
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conlemporains de notre Hébreu qui persistèrent à le rejeter. Ce dédain parfois leur coûtait cher. D'ailleurs, il n*en accusait pas moins son bonapartisme, bien que cette religion guerrière s'accordât mal avec sa tendresse pour Tespèce humaine. Il semble toutefois que parmi tant de transports et d'enthousiasmes affectés cette vénération fut sincère.
Récemment l*on a découvert Tantisémitisme de Napoléon. Ne snfBt-il pas pour y croire d'admirer le génie constructeur du prodigieux- Latin? Mais alors quel fait déconcertant que la fidélité fervente des Juifs à son égard, même après sa ruine I Nous ne sachons pas que la gent finassière se soit jamais égarée quand il s.*agit de démêler son intérêt. Avec raison Ton peut répondre que le nom de la dynastie nouvelle, résultante de la Révolution, resta longtemps comme le mot de ralliement de tou9 ceux qu'avaient favorisés les excès de la force populaire. Les disciples de Rousseau furent niaisement prodigues envers le peuple Israélite; Témancipalion lui fut offerte même à l'extérieur, dans toutes les contrées oii passaientnos armées victorieuses. Trop habitués encore à Tobéissance, les parasites ne laissèrent pas prévoir au Maître quelle franc-maçonnerie dangereuse ils allaient constituer dans son empire, de sorte» qu'il disparut sans les avoir presque jamais contrariés.
La fantaisie prudhommesque des Droits de' IHomme, qui si bêtement assimilait aux autochtones les nomades, assurant à tous la même condition civile, était bien propre à nous attirer
l'écume des continents. Quelle fortune pour des gueux astreints partout à la vie basse et cachée d'être admis au plein jour et pourvus des mêmes avantages que les représentants des plus an^ ciennes souches locales ; quels éloges de notre magnanimité, quel attacliement pour cette Chaûaan de la tolérance I
Il y avait beaucoup de cette gratitude dans la prédilection de Heioe. Il faut y joindre son goût pour les amusements parisiens, la blague spirituelle des boulevards, les magasins coquets, les minois éveillés des demoiselles de modes. C'est là, selon lui, toute notre supériorité ; hormis ces glaces, et quoique la société des Français soit bien la plus plaisante du globe, ils Talent fort peu de chose intellectuellement. Leur caractère primesautier, agité, babillard, les rend impropres aux spéculations philosophiques. Si l'on excepte Edgar Quinet, lequel est d'ailleurs plutôt Allemand par la profondeur, la douleur de penser, la faculté d'émotion et l'ennui, quel écrivain pourrait-on citer qui honore leur littérature? Non seulement il leur est défendu de rien créer, mais ils sont même incapables de savourer le sublime. Devant les beautés de la comédie Shakespearienne, ils ne savent que railler, ^raisonnant à froid sur l'idéal, le disséquant^ l'analysant. Et quelle platitude chez les dénommés « classiques » 1 Combien doit-on louer Lessing d'avoir démoli les baraques de leur théâtre 1 Là, ni doux propos de chevaliers et de grandes dames à l'ombre des hauts arbres, ni licorne effarouchée venant poser sa tête sur le sein d'une jolie jeune fille, ni ondines à che-
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fêlure verle, ni clairs de lune enchaotés par les sanglots durossignol. Pour les poètes nouveaux, ils sont tout à fait négligeables : Victor Hugo n'est qu'afféterie et déclamation bigarrée» sans imagination ni abondance ni harmonie, sans vie même ni liberté. Alfred de Vigny n*a de talent que pour la miniature. Alfred de Musset n*est heureux que dans ses imitations de Shakespeare. « Quand je considère cette soi-disant poésie Lyrique, celte caille-botte parfumée, concluait Heine, c'est alors que je reconnais 'toute la splendeur de la poésie allemande. »
Et voilà ce qui i'empéchade se faire Français, Il est vrai qu'il pouvait se passer de cette inscription sur nos registres municipaux. Le gouvernement de Guizot, favorisant certains journalistes d'outre-Rhin, lui faisait une pen^ sioa annuelle de cinq mille francs environ (1)» n se contenta de ce privilège et ne poursuivit pas jusqu*au bout les formalités déjà commen^i* cées pour obtenir sa naturalisation.
« Le plus petit cochon de mon pays, déclarait-il ensuite, ne saurait se plaindre de moi. Parmi les élégants et spirituels pourceaux du Périgord qui ont découvert les truffes et s'en engraissent, je ne reniai jamais ces mo-^ desles porcs qui chez nous, dans la forêt de Teutobourg, se gorgent en de simples auges de bois des fruits du chêne paternel, comme autre*
(i) Un Jaif, Weil, rédacteur à la Gazelle de StuUgard, touchait 1.500 francs par mois au ministère des Affaires Ëirangëres. On se demande quel servie» il pouvait bien vendra.
fois leurs pieux ancêtres au temps où Arminius battit Varus. »
Du reste, Tapostasie lui était impossible. Son Buch der Lieder l'obligeait à se comporter de telle sorte que le graveur du cimetière inscrlTît sur sa tombe : Gi-git un poète allemand.
Insisterions-nous pour établir que Heine fut aussi peu Français que Prussien ? Ne convientil pas simplement de poser ce principe que le cœur ne peut avoir deux nationalités ? Or Thomme était -Juif.
C'est là le point capital. Des politiciens ont prétendu voir dans l'antisémitisme une hostilité de race, d*autres un fanatisme de religion. Quelle ignoran«*.e ou quelle roublardise ! H y a des rivalités et des guerres entre les peuples, mais non pas entre les races. Chez les dernières le groupement, l'unité ont disparu : les rapports physiologiques entre les individus sont plus ou moins manifestes, et si leur origine fut commune, seul le classificateur s'en soucie ; pour eux, ils demeurent inconscients de leur parenté, nulle voix intime qui la leurfasse soupçonner, aucune tradition, aucun nom sacré dont leur nature s'émeuve et qui les rassemble. Leurs langages même offrent souvent si peu d'analogies que le pédantismedes grammairiens s'enorgueillit de les découvrir. Le peuple au contraire est un élre bien déterminé, bien vivant, désireux de se maintenir, et, s'il est vigoureux, de prévaloir; ses membres savent leur identité d'extraction et d'intérêt; il a ses héros ou ses saints; un idiome lui est propre, exprimant des souvenirs, des idéçs, des tendances à lui particulières.
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Mieux que personne, Heine nous prouve qu'il existe encore un peuple Juif, actif ennemi de tous les autres, et que l'horreur permanente de THébreu c'est Tinstinct de conservation des corps sociaux, leur résistance à l'élément étranger le plus fluide, le plus capable de les pénétrer et de les détruire.
On abien souvent étudié l'œuvre poétique de Heine. S'il fut adroit au jeu des syllabes et des sentiments, cet art ne lui était pourtant, selon son aveu, qu'une jolie distraction. Avant tout, il se révéla citoyen-soldat de Palestine, a Je suis un poète juif, écrit-il, et je me sers volontiers de métaphores nationales. » Et ailleurs : a Que ma droite se dessèche, si je t'oublie, Jéruscholayim ! » « Pour la cause juive j'ai fait les plus grands sacrifices ; mon cœur en saignera toute ma vie durant. »
Ce n'est pas une exagération. Son zèle était trop compromettant pour certains. Cet agitateur violentait ses frères en Jacob, les exhortant à toujours élever le vieil étendard safran, voulant pour lui dans la lutte le rôle d'un Judas Mâchabée. Il se préoccupe de tout ce qui concerne « la grande famille » ; membre de la Société pour la Guiture ^ la Saence juives^ il collabore à la Revue, conseille même le Directeur sur la tenue littéraire du périodique. Personnellement il ambitionne de connaître les tribulations successives d'israel, lit dans ce but des récits de voyages de Benjamin de Tudèle et quantité d'autres ouvrages, voire des publications antisémiliques comme celle de Schudt sur les ghettos de Francfort. L'esprit de l'histoire juivQ se manifeste à
luideplasenplus ; au cours des siècles modernes trois génies lui paraissent honorer le monde : Jésus, Spinoza et lui Heine, tous trois appartenant à « ce peuple infortuné que la Providence pour des raisons mystérieuses a chargé de l'inimitié de la haute et basse populace », tous trois malheureux, haïs même des leurs.
Exalté par cette haute idée de soi-même, il s'institue censeur officiel et se charge de donner aux fîdèles de Moïse des leçons de patriotisme. Quand éclate le scandale de Damas, des Juifs étant convaincus du meurtre d'un prêtre chrétien, une Ligue des Droitsdes Circoncis seforme faaturellement pour faire annuler le verdict. Des quêtes sont entreprises par les consistoires des cinq continents. Heine prêche la générosité, surveille les listes des souscripteurs, vilipende ceux dont les offrandes ne lui suffisent pas. Le richissime baron Delmar s*étant en Toccasion signalé par sa ladrerie est tout particulièrement houspillé, tandis que Grémieux, l'avocat volontaire des « opprimés », se fait décerner un certiticat de civisme.
n ne fouaillait pas que les seigneurs (1) et — de loin — maltraitait la racaille, principalement les « fripons de Hambourg >. Ce grouille-
(i) Il fut toujours plein d'égards pour Rothschild, « le généralissime des millionnaires »,qui d'ailleurs Taida constamment depuis 1830. Il le comparait à Louis XIV p«ur aToir su, nouveau Roi-Soleil, susciter et utiliser les génies : le musicien Rossini, le peintre Ary Scheffer, le cuisinier Carême, Tavocat Crémieux,ringénieur Pereire. Surtout il s'extasiait de voir en ce puissant le suzerain financier du Pape.
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ment de mercantis, cette « misérable clique y> lui répugnait, a Si Ton veut s'intéresser à eux, confessait-il, qu'on ne les voie pas de près»» Sa correspondance abonde en telles critiques, justiûcation du mot de Drumont : n Les Juifs se soutiennent tous, mais ils se détestent, se dégoûtent. »
Il fit une nuit ce beau songe : Toute la postérité d*Abraham, lassée décidément du gohles (exil), se réunissait et repartait vers les bords du Jourdain. C'était une sorte de marche triomphale où les places d*honneur,comme on pense, n'étaient pas refusées à Heine ni à ses relations, les Moser, les Zunz, les Gans, les Michel Béer, etc... Cette multitude,qui d'un pas si allègre délaissait ses retraites, ne se rendait pas compte assurément dubîen-élre des pays enfin épurés. Toute « la société ^ se reconnaissait : rabbins, écrivains, savants, musiciens, éditeurs, banquiers et menus usuriers. On parlait sans gêne la langue maternelle, l'aimable ramage des Judenstrassen que nous voyons fleurir dans les Lettres de Heine comme aujourd'hui dans les Archives Israélites. Aux haltes, on se bourrait de mazzeSy on buvait ànjonteftigj en célébrant la preonière aristocratie du monde.