L'ÉDUCATION CATHOLIQUE
La Chambre nous a offert ce qu'il lui plaît d'appeler « un grand débat parlementaire », sur l'article 14 de la loi contre\ç^^ associations. On sait que cet article 14 n'est autre que le fameux article 7,conçu et défendu par Jules Ferry, et dans lequel se symbolisa toute la politique religieuse de la troisième République naissante : ils'agissait, disait-on, de « neutraliser » l'éducation populaire.En fait,(( neutraliser » ou « laïciser » signifiait alors, pour les apôtres piétistes dont M. Buisson, directeur de l'enseignement primaire, était le mandataire favori, protestantiser.
Hier, la question s'est posée à nouveau, et tout à fait de môme, entre les mômes adversaires qu'il y a vingt ans. 11 ne s'est agi encore, à parler exactement, que de savoir si
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Ton interdira aux ordres religieux Tœuvre très délicate à laquelle beaucoup d'entre eux se consacrent, en France comme chez les autres nations européennes et civilisées : l'éducation des enfants.
Les ordres religieux sont composés de personnes qu'une vocation particulière a jetées, dès leur jeunesse, hors de ce qui nous semble, à nous profanes^ être beau et bon à connaître, à comprendre, à suivre et à épuiser : je veux dire la vie en ce monde, sur cette terre difficile et accidentée, parmi des hommes épais et des femmes ingénieuses.
Beaucoup d'êtres bien nés, en tous temps et en tous pays, se sont irrésistiblement détournés de ce que l'Eglise appelle le siècle, et ont rejeté toutes leurs ardeurs vers le Ciel, c'est-à-dire vers un monde qu'elles rêvent soustrait aux vicissitudes. Et c'est à des personnes ainsi détachées de nos préoccupations humaines que Ton a souvent jusqu'ici confié le soin de préparer les jeunes volontés à la lutte ou aux jeux de Texistence. Le résultat semble avoir été généralement bon. L'éducation catholique, — qu'elle s'adresse à des enfants pauvres, obligés de travailler de bonne heure pour s'adapter à un métier manuel, ou à des enfants riches, encadrés d'avance dans des a mondes » ou dans des « situations » qui demandent plus de souplesse que d'énergie, — cette éducation
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moralise et « élève », en somme, les natures qu'on lui soumet. Aux riches, plus exposés à rester mous et atones, rÉvangile, sévère pour leur richesse, souffle quelque ambition de valoir et quelque générosité : ils iront à Saint-Cyr, aux colonies, ils s'occuperont; — aux pauvres, dont Télan n'a pas besoin d'être accrUjl'Église enseigne une certaine douceur, elle tempère leur force et leur appétit; — à tous, le prêtre, au nom de ce mystique « détachement » de la terre qui est sa passion propre, parle de façon à imposer quelquesunes de ces doses d'idéalisme qui constituent sans doute la meilleure philosophie pratique, et le grain de stoïcisme dont les hommes ont besoin comme d'un sel.
Le christianisme catholique donne une discipline. C'est pourquoi il convient, pour l'éducation de leurs enfants, aux familles françaises contemporaines, qui sont, pour la plupart, des familles de mœurs chrétiennes de par leur constitution, fondées qu'elles sont sur l'idéal accepté d'une union indissoluble entre le père et la mère, et sur le respect de toutes les obligations, fonctions et hiérarchies conservatrices de cette petite société domestique. Mais je sais que M. Léon Bourgeois et les auteurs dont il s'est nourri — (cela va de Michelet à Tolstoï, en passant peut-être par le triste Paul Desjardins, catholique troublé et protestant arrêté à mi-
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chemin par un invincible reste de tact moral), — je sais que ces messieurs ont rêvé une autre religion pour l'école républicaine. S*ils luttent contre Téducation catholique, c'est qu'ils essaient sincèrement de la remplacer. Quand M. Bourgeois signale avec indignation les'^leçons d' « intolérance » données par les Frères de la Doctrine chrétienne, leur reprochant de le représenter à leurs élèves, lui et ses associés en Maçonnerie et en a: libre-pensée » anti-catholique, comme des monstres de perversité, M. Bourgeois se sent victime d'une appréciation trop sommaire. 11 songe à un certain idéal religieux, quoique « laïque n, dont se réclament les éducateurs universitaires qu'il a fréquentés, et dont ils attendent tous — depuis le très délicat et généreux moraliste Séailles, jusqu'au dernier des valets d'inspeclion primaire, — une excellente action sur les jeunes âmes à eux confiées par la République.
Or, il ne s'agit pas de savoir si les intentions de M. Bourgeois sont pures, puisque ce que l'on a à apprécier en cette circonstance, ce n'est point le caractère privé de tel ou tel apôtre des Droits de l'Homme, mais la valeur sociale de l'éducation qu'on essaie, comparée à celle que donnent les religieux catholiques.
Il faut, avant de blâmer les rudes simpli-
(ications historiques enseignées par les Frères aux fils du peuple, avant de s'étonner qu'ils flétrissent comme immorales, ou, comme ils disent, « sataniques », -; ce qui signifie exactement : perverses^ — les doctrines de l'école laïque, il faut voir s'ils pourraient faire autrement.*:.
Car c'est une par trop forte niaiserie, et dont il serait temps qu'on cessât de nous rebattre les oreilles, que cette fameuse vertu de Tolérance^ invoquée encore hier, à la tribune, par les deux camps. Ce mot hypocrite non seulement ne résout rien, mais encore permet de ne jamais rien résoudre des difficultés tout à fait redoutables que soulève, en ce pays gouverné par l'opinion, ou du moins administré au nom d'une opinion officielle, l'instruction publique centralisée en un ministère.
Demander à des prêtres, qui parlent à des enfants, de leur enseigner ce que les philosophes de l'espèce de M. Léon Bourgeois appellent la tolérance, c'est leur demander de développer chez ces enfants, — avides d'absolu comme tous les êtres d'instinct jeune et intact, — un sens des vérités relatives, une aptitude à la critique et à l'analyse, un esprit historique, en un mot, qui ne saurait orienter ni nourrir leur caractère. Quelle qu'elle soit, la morale et surtout la religion que l'on présente à une âme de douze ans doit se
dresser devant elle comme seule vraie, comme exclusive et destructive de toutes les autres. Ne l'oublions point, c'est au cœur qu'il faut frapper à cet âge, et il ne s'agit de rien moins que d'y enraciner des règles de vie, des lois sociales dont toute la complexe et lourde armature ne sera supportée qu'à deux conditions : qu'elle apparaisse nécessaire, inéluctable, et ensuite qu'elle puisse être aimée. Elle ne le sera volontiers que si la main qui l'impose a quelque chose de souverain, et par conséquent de divin.
Voilà pourquoi, — si l'on a compris une fois l'admirable économie de la discipline catholique, et comment toute son efficacité pédagogique tient à ce que la Morale (c'està-dire ce qui doit être) y est révélée comme ce qui est ; comment, en d'autres termes, l'Idéal n'est alors autre chose que Dieu vivant et incarné, se définissant lui-même parla bouchedeceux qu'il a instituésunefois ses truchements, — voilà pourquoi, si l'on a compris tout cela, il est enfantin de prescrire à l'Eglise, enseignant dans l'école, une tolérance quelconque à l'égard du « siècle » et de ses fantaisies.
L'Eglise ne coupera point d'eau le vin qu'elle a coutume de verser à ses fidèles. Si donc nous avions quelque sérieux sujet d'en craindre les effets dans notre société présente, il faudrait nous décider à en interdire l'usage,
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sans chercher de subterfuges. Et si c'était Teau fade du philosophisme protestant et libéral que nous prétendissions offrir aux Français de demain pour réconfort,, il serait utile d*en noter les effets, avant de nous y habituer.
Admettre comme désirable la disparition de la morale catholique dans l'éducation française, — (et c'est bien là le désir de M. Bourgeois et de ses amis), — c'est se tromper du tout au tout sur les conditions non seulement de notre force, mais encore de notre conscience, de notre pensée nationale : c'est ignorer les fibres réelles, profondes, par lesquelles nous communiquons avec le reste de l'Europe cultivée, et parlésquelles nous empruntons et nous rendons ensuite aux autres peuples de l'énergie spirituelle.
Un signe bien visible devrait cependant nous avertir : c'est à Paris qu'il faut regarder. Qui donc ne voit que ce foyer, où l'intelligence humaine brille de ses lumières les plus pénétrantes et les plus douces, les plus sensibles, on dirait presque les plus sensuelles, est une ville radieusement catholique ? Comme la vie même de l'un de ses habitants, généralement transplanté de quelque province, dont il vint soumettre le visage, accentué, à la patine des jours parisiens, la Ville s'est arrangée au fil des siècles et com-
posée de charmantes diversités, d'accidents pleins d'une grâce obéissante. Et n'est-ce point là aussi toute la merveille du catholicisme, que d'ordonner l'homme réel en le laissant vivre, et de ne le contraindre que pour l'exalter savamment jusqu'à un point de maturité enflammée, où les êtres ramassent toute leur volupté dans le regard qu'ils jettent aux choses étreintes, les sachant absorber, telles qu'elles sont, jusqu'en leur source?
Accroître l'énergie de l'individu, cultiver la plante humaine pour qu'elle fleurisse et fructifie, voilà ce que le protestantisme, avec ses prétentions à TafFranchissement, ne réussit jamais à faire chez nous. Trompés par le spectacle que nos voisins anglais ou allemands nous donnent, en ce siècle, d'une belle moisson d'hommes libres et maîtres victorieux de leur destinée privée, certains pédants français ont cru devoir attribuer au catholicisme, à la contrainte intellectuelle un peu minutieuse que ses dogmes imposent à ce que les jeunes gens prennent pour leur tt raison », l'énervement constaté de notre race. On a cru que prêcher la «libre-pensée», c'est-à-dire la libre rêverie métaphysique et religieuse, pourrait équivaloir à vivifier les volontés. De même, dans la famille, on a cru que diminuer la sévère distance, la noble subordination mise par nos grands -pères
entre eux et leurs fils, au foyer, équivaudrait à donner aux nôtres l'initiative qui distingue les jeunes Anglo-Saxons. On a renoncé au respect, à l'obéissance; et l'on a constaté avec stupeur que le sans-gène du gamin de quinze ans n'est point cette initiative que l'on rêvait, et que le débraillé n'est point l'audace. D'une façon tout à fait générale, enfin, nous en sommes à découvrir que l'absence de règle ne crée point la liberté, et que la chute du pouvoir aux mains du peuple n'a point rendu au peuple la disposition de ses destinées, de son avenir. Soyons donc un peu durs aux possédés de cette formidable folie morale et religieuse que nous appelons la Révolulion française (et dont l'Angleterre, un moment menacée, avant nous, par la Bible, eut la force de se tirer).
On devrait comprendre, quand des niais échauffés de fanatisme franc-maçon, comme M. Léon Bourgeois, viennent défendre contre l'Eglise les droits de la raison humaine, ce qu'ils entendent par la raison : ce n'est, à tout prendre, rien, en eux, que la plus obscure et la plus lourde poussée de sensibilité métaphysique, exempte de discernement, et que l'aspiration la plus tristement dénuée d'objets tangibles. La Morale que l'on nous propose d'inculquer aux enfants ne diffère pas, en somme, — pour quiconque prétendrait l'accepter, et la développer dans l'esprit
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même d'où elle procède, — de la morale de Jean-Jacques Rousseau : c'est Panarchisme deV Emile j à moins que Ton ne se résignât à la compléter par le piétisme maussade deKant, et à présenter, à de jeunes sensibilités françaises, comme aliment et comme tonique, l'insupportable viande creuse de Yimpératif catéfforiquey du Devoir divinisé. Mais on sait assez que cette formule fameuse, trop féconde en hypocrisies faciles, ne s'établira jamais dans notre peuple. On ne parle pas en France du Devoir, quand on sait s'acquitter des devoirs qu'implique la vie en société.
Telles étant nos dispositions nationales, historiques, n'est-il pas fort imprudent de détruire, dans Técole, cette heureuse combinaison d'expériences accumulées et de préceptes hautement autorisés, qui constitue l'éducation catholique ?
Henri Vaugeois.
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