LE « TOLSTOISME » ET LA FRANCE
Il ne devrait pas m'être permis de parler de Tolstoï, à cette place, réservée à la politique. Tolstoï, qui vient d'écrire au tsar sur des affaires d'Etat, n'est, à aucun degré, un homme d'Etat. Quoi qu'en puissent penser les jeunes étudiantes russes qu'exalte le rôve anarchiste, quoi qu'en puisse espérer, à leur exemple, le bon vieil étudiant de 1848 qui signe a Pressensé » dans V Aurore, l'œuvre du grand psychologue et du grand poète de la Guerre et ta Paix et A^ Anna Karénine ne présente pas une page où soit vraiment étudiée la question politique, ni même la question sociale, telle que la posent les faits et les hommes dans la Russie actuelle, dans l'empire de Nicolas II. En matière de politique et de sociologie, Tolstoï est demeuré dans
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l'état d'ignorance et d'innocence absolue où vivent la plupart de nos « libéraux » français : c'est-à-dire que, de très bonne foi, il s'imagine que le gouvernement d'un grand pays est affaire de bonne volonté, de vertu, de « charité » envers les humbles, ou d' c amour », comme disent les mystiques. Il croit, avec la plupart des membres de notre Académie des sciences morales et politiques» que (( la question sociale est une question morale » .
Il se trompe. Nous sommes plusieurs, en France, qui avons partagé son erreur, — jusqu'au jour où l'immense et intolérable mystification du martyre de Dreyfus nous a fait toucher du doigt cette vérité : que la paix et la dignité d'un peuple ne sauraient être assurées par ses sentiments seuls, alors même,et surtout, que ces sentiments sont généreux et nobles. L'œuvre du politique est de celles qui ne s'improvisent pas, et qui, à plus forte raison, ne se font pas toutes seules: il y faut, avec une matière plus ou moins riche,pl us ou moins rare, beaucoup de prudence, de science, de force; il y faut desoutils adaptésou, mieux, des artisans adroits. Car toujours il s'agit de faire de Perdre^ et un ordre intelligible, acceptable non seulement par ceux à qui il profite immédiatement et qui en jouissent par euxmêmes, mais acceptable aussi par ceux-là qui n'en pourront point être sensiblement
soulagés, ni même grandis à leurs propres yeux. Voilà ce dont Tolstoï ne semble pas se douter, et voilà pourquoi, aujourd'hui, nous sommes obligés de lui donner tort, nous qui serions, comme Français, si heureux de saluer dans le grand écrivain russe l'un des amis et des admirateurs les plus décidés et les plus courageux qu'ait rencontrés en Europe la littérature et la philosophie fran< çaise de xix^ siècle.
C'est qu'elle fut bien mêlée, cette « philosophie » du XIX* siècle !...
^Mais, heureusement, il va bientôt être possible, pour les Français, de l'embrasser, de la dominer, et finalement de la mieux comprendre et de la mieux mettre à sa place dans l'histoire de leur civilisation nationale. Il serait donc fort utile, pour leur propre gloire, qu'ils se chargeassent eux-mêmes de faire discerner aux étrangers ce qui subsiste et ce qui est tombé, ce qui est solide et ce qui s'est effrité, — ce qui peut être repris, traduit, développé, et ce qui ne mérite que l'oubli, dans cette masse énorme de pensées, presque toutes éloquentes et vives à leur naissance, que nos écrivains ont jetées devant eux, si facilement.
Ce travail de critique n'étant pas commencé, sur le XIX* siècle, et Tintelligence ou plutôt le jtigement de la France n'ayant pas encore eu le temps de se formuler avec
netteté, avec éclat, en ce qui concerne les plus récentes de ses aventures et de ses fantaisies, les braves gens du dehors ne peuvent pas manquer de tout admirer. Il suffit que nos passions, généralement désintéressées, et par conséquent aimables, se drapent du joli vêtement que l'on connaît depuis longtemps : — notre merveilleuse langue, qui n'a point perdu grand chose, — pour que Von soit obligé de les prendre en amitié.
Nos passions donc, nos illusions, bien mieux que nos ce idées » ou nos expériences, ont passé la frontière. Quoi d'étonnant, dès lors, à ce que Tolstoï ait été touché, ravi de ce qui chez nous lui a semblé le plus semblable à sa propre passion de néo-chrétien : le démocratisme, l'aspiration vers l'égalité et la liberté, l'espoir en la « société future » toute fraternelle ?
Il semble bien, en effet, que le a Tolstoïsme >, qui nous revient en ce moment en France avec des livres comme Résurrec^ tien (que le Radical donne, après VAvrore^ en feuilleton à ses lecteurs), soit, en une certaine mesure, parti de la France, et que nous soyons donc responsables... Il ne faut pas oublier quelle sorte de prestige exercèrent sur Tolstoï, dès le début de sa carrière, les livres français. Taine, Renan, Littré et... Mau passant (!) sont des noms qui re-^ viennent à chaque instant dans les couvert
salions de ceux de ses héros (qu'on songe an Lévine, d*Annà) qui lui servent à se représenter lui- même dans les naïves démarches de sa philosophie morale et religieuse. Le culte de la Science, à l'époque (voici 40 ans) où il régnait en France, le frappa.
Que, en ces dernières années, le culte de la Justice et de la Vérité l'impressionne ; que la profonde disposition mystique qu'il tient de sa race, cette mollesse et cette tendresse diffuse, aient été comme autorisées, à ses yeux, par l'exemple qui lui semblait venir de l'Occident, du pays civilisé, de la France de Voltaire, c'est fort probable.
N'est-il pas triste que, au psychologue aigu, à l'analyste attachant, au moraliste infiniment délicat que nous offrirent les romans de Tolstoï, nous n'ayions pas su dire, ces jours-ci, un mot d'intelligence vraie où il se fût retrouvé lui-même, — nous qu'il écoutait de loin avec une si charmante docilité?
Henhi Vaugeois.
696 l'action fbançaise
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