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Victor Cousin écrivait, de Cannes, le 3 janvier 1865, à Salomon Munk, nommé, par décret impérial du 24 décembre 1864, à la chaire de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque au Collège de France, dont Ernest Renan était et demeurait le seul titulaire :
« Je suis bien sensible à votre souvenir. Oui, je m'honore d'avoir pris Tinitiative de votre nomination à la chaire de la langue et de la littérature hébraïques au Collège de France, car je ne connais personne qui convienne mieux que vous à cette chaire importante, non seulement par votre profond savoir, mais aussi par votre excellent esprit qui vous fera éviter aisément des écueils qtion ne rencontre que lorsqu'on les cherche. Votre nomination fait honneur à M. le ministre, etj^ose dire aussi à l'Empereur, dont elle atteste \^ judicieux libéralisme,
« Si j'étais plus jeune, je me ferais votre disciple, car je suis bien curieux de mieux connaître votre grande philosophie^ surtout votre philosophie hétérodoxe, à laquelle, d'après les courtes notices que vous en avez données, je suis convaincu que Spinoza doit beaucoup, en bien et en ^Tia^. J'espère que notre ami M. Franck jettera de précieuses lumières sur ce point qui intéresse si fort l'histoire de
la philosophie. Rappelez-moi, s*il vous plait, à son souvenir, et croyez-moi bien, cher et savant confrère, votre tout dévoué et affectionné. »
Rien de plus instructif qu'un pareil document pour l'histoire naturelle de l'esprit universitaire. Ce qui caractérise cet esprit, c'est l'inintelligence absolue de la science et de la critique. Pour l'enseignement d'arcanes tels que la langue et la littérature hébraïques,ua Munk vaut un Renan. Il vaut même mieux, puisque, grâce à son excellent esprit de juif bien pensant, Munk évitera les écueils que le seul respect humain aurait dû faire éviter à Renan.
Il y a des sujets qu'un homme entendu, et qui sait son monde, évite avec soin. La part des peuples sémitiques dans l'histoire de la civilisation! Quel jargon est-ce là ?Parle-t-on de Juifs sous un régime dont Fould fut un des fondateurs?N'était-ce point faire injure au « judicieux libéralisme » de l'empereur? Pour se former une idée de Jésus, l'éloquent auteur du Vicaire Smoyard s'était- il plongé dans l'étude de lacomposition des Évangiles synoptiques et dans celle de l'exégèse biblique? Cette science allemande, avec ses éternels brouillards, ne rebute-t-elle point tout esprit clair et bien français? Le dédain d'un Victor Cousin pour Renan se devine plus qu'il ne se mesure. Au fond, Salomon Munk
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n'était sans doute, lui aussi, ainsi qu'Adolphe Franck, qu'unpédant de synagogue,un orientaliste, un exégète juif. De telles gens soiït nécessaires : ils fournissent des (( notices » aux rédacteurs deThistoirede la philosophie. Cousin s'avouait tout bas qu'il faut apparemment dans le monde de ces savants-là. Au moins Munk était-il à cent piques au-dessus de Renan : il se contentait d'être un érudit, un (( excellent esprit » ; il ne prétendait pas être « un philosophe ».
Cette lettre de Victor Cousin est telle que, seuls, les pires coquins de ce temps, et de tous les temps, un Jules Ferry, auraient pu l'écrire. Ce document restera, pour le père de l'éclectisme et de la philosophie spiritualiste de l'Université, une marque d'infamie. Quel dreyfusard aurait fait le vieux Victor Cousin! Quelles flagorneries à l'adresse du pouvoir, quel cynisme, quelle hideur morale! Cousin ne consacre pas seulement une spoliation : il fait l'apologie du vol et serre le voleur sur son cœur! Le monstrueux attentat contre la liberté de penser et d'enseigner ne lui est rien. Comme le juif Salomon Munk (1), il
(1) Le 2i février 1865, quelques jours après l'ouvertare de son cours au Collège de France, Munk écrivait à sa sœur, dans une lettre publiée par M. Moïse Schwab (S. Munk, Savieei aesœuvrea^ p. 176>7; :
« Très chère aœur. — Ta lettre du 3 février, qoi répond... à mes lignes du l«'^,me laisse voir quelle vive part
Les ravisseurs ont donc couru dans tous les sens la belle patrie de notre art; ils en ont fauché et recueilli le plus beau. Dès le seuil, j'ai dû reconnaître dans la foule de ces captifs et de ces captives un compatriote enchaîné. Je veux parler du jeune athlète qui se tient à l'entrée du « first greco-roman saloon » et qui porte le numéro 600. C'est un jeune homme de marbre, nu, de corps ferme et robuste, qui passe pour une réplique (en ce cas excellente) de Tathlète de Polyclète: il i été découvert en Provence, près de Vaison, dans le département de Vaucluse. Quel dieu méchant ou quel concours de destinées ont conduit jusque-là, sous le ciel gris, dans Tair humide, cet éphèbe de notre sang?
Mais son malheur me touche à peine. 11 y a ici des infortunes plus douloureuses et de plus illustres douleurs. Une Aphrodite de la collection Tornley rappelle par la disposition de son vêtement, le renflement suave des hanches et de la nuque, Tinclination de sa petite tête et la chevelure doucement ondulée la noble Milienne du Louvre. Un discobole lui fait face, assez proche parent de celui de Myron... Dans la salle qui suit, quelques antiquités plus curieuses que belles seraient propres à nous consoler, en nous offrant une occasion nouvelle de railler le penchant des Anglais pour le bizarre, si, au même lieu, d'autres pièces ne montraient le piquant et charmant ^alliage de l'étrange et d*un beau très pur. J*ai longtemps contemplé, moins en curieux qu'en amant, cette jeune Gréco-Romaine à la chevelure ingénieusement travaillée, aux
joues pleines et grasses, au cou voluptueux, à la gorge ronde et profonde, sous une tunique découverte, qui glisse. Son beau buste jaillit d'un calice de fleur dont les pétales se renversent,s'infléchissent et plient de fatigue d'amour. Art sensuel et dégénéré, je m*en doute bien, et qui fait penser à nos pires inventions modernes, mais délicat, mais fin, et noble encore par ses souvenirs.
Pour les salles suivantes, toute critique du goût anglais devient chimérique. Notre petite salle grecque du Louvre contient quelques morceaux exquis dont nos voisins ont cru devoir acquérir les moulages. Nous avons la Vénus, nous avons la Victoire. Mais ici, les morceaux de mattre et les pièces de premier intérêt abondent. Dans la salle archaïque, en particulier, si ennemi que Ton puisse être de l'archaïsme, ou grec ou pseudo-grec, qui resterait indifférent aux vestiges retrouvés et recollés du monument des Harpyes ?
Il forme un bloc carré revêtu sous ses quatre faces de bas-reliefs. Les figures féminines qui y sont inscrites rappellent, avec moins de fini dans la main-d'œuvre, moins de splendeur dans la matière, les prêtresses de marbre du premier Parthénon, découvertes aux substructions de TAcropole : fixe sourire éginétique, yeux longuement fendus en forme d'amande, bridés à
la. mongole, cheveux tressés avec minutie et tombant en Ilots hiéraliques sur le cou et sur leâ épaules, enfin colliers, bijoux, vains ornements de toute sorte... Mais l'action est originale ; elle représenle des théories de suppliantes en marche vers les Divipités infernales. Rigidement assises sur des trônes^ ces dernières jettent les yeux sur les offrandes qui leur sont apportées. Ce sont des Fruits, des fleurs. J'aldislingaé des roses, des pavots, des grenades. Ce sont encore des animaux domestiques, par exemple des coqs, Toiseau cher à Hécate, ou même des casques de guerre et d'autres objets usuels.
Quelle put être l'intention des sculpteurs, je rignore; s'ils ont voulu montrer des démarches propitiatoires, il ne semble pas qu'elles aient eu un grand succès auprès des divinités de L'Ërèbe : en deux bas-reliefs sur quatre, il y a des figures sinistres (des harpyes, disent les uns, et, disent les autres, plus véridiques, ce me semble, des sirènes), qui emportent vers une destinée assez sombre les mortelles palpitantes et désolées. Harpyes ou sirènes, ces monstres, véritables outres à figure de femmes et pourvues d'une paire d'ailes, se saisissent de leurs victimes en éclatant d'un rire qui découvre toutes leurs dents.
On reconnaît à vingt détails de cet étrange monument, d'un sens si profond et si vague, l'imagination de la Vie et de la Mort telle que devait la communiquer un jour à l'Europe et au reste du genre humain le mystique et métaphysique génie de Sem.
De la salle archaïque, on peut entrer direc-
tement dans le dépôt des figures et figurines que lord Elgin a fait descendre des murailles du Parthénon. Mieox yairi faire un détour pour traverser un vestibule où le nerveux et svelte Apollon de la collection Ghoiseul-Gouffier fait face à la plus belle Gérés qui soit au monde. Une Gérés est là, qu'on peut appeler Déméter, car elle est bien la mère grecque des semences et des moissons, la force natale des champs : mais j'éprouve un plaisir particulier à l'invoquer, selon ma coutume, en latin ; sa chaste gravité, son attitude simple, Taustère forme delà coiffure, ce pan de voile ramené au-dessus de sa belle tète, me rappellent les traits des saintes matrones latines et je lui dis tous bas les vers de Mélœnis :
Elles vivaient ainsi, les mères d'Etrurie, Celles dii Latium et du payssabin...
Un autre détour à travers les antiquités assyriennes permet de voir, soit la chambre dite des Néréides (Victoires assez belles, palpitant sur les piédestaux), soit la salle de Phigalée, qui montre encastrés dans son mur d'admirables bas-reliefs funéraires, avec les moulages des deux meilleures pièces de cet ordre qui soient gardées dans les divers musées athéniens.
Mais, pendant cette promenade à travers les lieux secondaires du Musée britannique, lesailes du désir m'emportaient à Tessentiel.
. La salle Elgin est une galerie fort Iongue,point
trop mal éclairée et du reste pourvue de globes électriques puissants ; mais le visiteur n'y peut pas reculer à sa fantaisie, selon les exigences des belles choses qu'il contemple. Ce peuple opulent n'a point fait à ses brigandages un palais qui fût digne d'eux. Ici, non seulement ils s'abtment et dépérissent par la faute de Tair ou perdent leur valeur par la qualité médiocre de la lumière, mais l'espace même leur manque. Le mal, il est vrai, est petit. Pour qui passe en ce lieu, tous les maux perdent de leur force, et il arrive ce que Goethe considérait comme l'effet propre de la souveraine beauté :
« Qui la contemple ne peut être effleuré
a d'aucun mal ET SE SENT EN HARMONIE AVEC LUI- « MÊME ET AVEC l'uNIVERS. ^)
Personne n'ignore que lord Elgin, ambassadeur de l'Angleterre auprès de la Sublime Porte, obtint en 1801 un fîrman qui l'autorisait & faire d'Athènes sa proie. Pendant deux ans entiers, cet insulaire fut déchaîné. Le^ Parthénon, déjà meurtri par une bombe vénitienne lancée en 1687 par un capitaine allemand de l'escadre de Morosini, perdit le principal de l'antique décoration. Les marbres des frontons, la frise, les métopes furent descellés ou brutalement arrachés, puis embarqués à destination de Londres.
Lord Elgin osa davantage. Des six cariatides qui ornent l'exquise tribune d'Erechtée, il fit détacher la plus belle et la fil conduire à son bord. Rien ne saurait dire l'effet de cette pieuse colonne féminine. Son corps pur et vierge, raidi sous la corbeille qui porta l'architrave, est privé aujourd'hui de l'imposition nécessaire. Séparée
de la sphère de son monde archi tectonique, elle semble plaintive, alors qu'elle n'est que sereine, et la qualité même de Tart qu'elle fait admirer ajoute à rémouvante qualité de son deuil et à la tragédie de son isolement. Faut-il que je prononce le mot d'inharmonie? Irréprochable, il ne lui manque qu'une beauté et qu'un honneur, mais, de tout son être, elle y tend : elle veut joindre les jeunes filles de TAcropole et récupérer le fardeau qui convenait et plaisaii à sa douce tête. Lord Byron, qui la devinait, invectiva durement son compatriote Elgin et tous les Anglais. On ne Ta jamais écouté. En ces derniers jours seulement, l'Angleterre a généreusement fourni à la Grèce un moulage qu'il me souvient d'avoir vu sans admiration.
Les rapines d'Ëlgin ont souvent quelque chose de cruellement inutile. Passe pour la jeune fille de la tribune. Mais que lui servit d'arracher une corniche? A quoi bon détacher des fragments d'architrave? Tous débris dont je ne nie pas la valeur propre, mais qui valaient surtout à leur place dans l'édifice. Il fallait enlever celui-ci pierre à pierre ou lui laisser les ornements qui ne peuvent s'en séparer.
Ne calomnions pas lord Elgin : peut-être nourrit-il le projet de transférer l'Acropole sur quelque butte londonienne. Des colonnes entières ont changé de lieu par ses soins.
Tout autour de la salle Elgin est posée sous un verre la frise des Panathénées.
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Elle n'esl pas complète. Si Taimable fragment que nous avons au Louvre est tout à fait minime, les musées d'Athènes oot plus de bonheur que le nôtre. Il n'est pas vrai du tout que les morceaux qui y demeurent soient insignifîants. Par une faute heureuse, lord Elgin a laissé en Grèce plus d'un trésor : je citerai les trois figures de rassemblée des dieux et les jeunes gens enveloppés de manteaux qui accompagnent les taureaux du sacrifice. Les conservateurs du Musée britannique ont remplacé les stèles qui leur manquaient par des contre-façons en stuc, intercalées dans la série des originaux. Cela est commode pour l'étude historique et topographique, en même temps qu'horrible à Toeil.
La suite de ces œuvres athéniennes exilées k ' Londres m'est apparue par un jour clair, où le soleil donnait des rayons assez vifs. Sous les verres jaloux qui dénaturaient ce brillant solide, fin et pur qui révèle le marbre attique, la théorie des dieux, des vieillards, des jeunes filles, des jeunes hommes caracolant sur de fîers chevaux, ne s'est donc pas trop dérobée. Quelquefois le fini du trait et le velouté de la forme, ce qui fait comme le printemps d'une œuvre de sculpture, ont été respectés... Qù le contour s'efface un peu, où les lignes usées et écornées perdent leur nette certitude (comme dans la stèle du grand-prêtre pliant le voile de la déesse), tant de noblesse reste attachée, malgré tout, au mouvement de la silhouette devenue vague, qu'on ne sent pas son enthousiasme faiblir.
Le choix y est fort difficile. Un instant ma préférence crut se fixer sur les épisodes de la
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pieuse cavalcade, variés jusqu'à rinfini et dont les motifs sont très simples. Là, un éphèbe montre un beau buste sans tête,d*un mouvement presque fiévreux que modère une grâce fine. Mais quelques pas plus loin, un cavalier d'à peu près le même âge, sur un beau cheval bondissant, que ses voisins serrent de près, se retourne contre eux, le bras levé, Je poil au vent, les lèvres, les narines gonflées et frémissantes,dans une juvénile expression d'orgueil menaçant: qui ne voudrait graver au plus profond de sa mémoire un geste pareil ? Et qui ne voudrait vivre éternellement un tel geste?... Mais on erre, tout partagé, de Tune à Tautre de ces parfaites figures. On découvre bientôt la troisième qui les égale, et Ton ne sait à laquelle s'abandonner.
Heureux quand ces belles rivales n'appartiennent pas à des groupes trop éloignés! Il me souvient d'une minute où j'aurais fait le vœu d'être écartelé aux quatre coins de la salle Ëlgin. Dans Tun, en effet, souriaient les deux cavaliers que j'ai dits; mais, au coin opposé, les vieillards thallophores m'imposaient par leur majesté; enfin, ici une prêtresse, et ailleurs un adolescent, plus loin un dieu assis m'appelaient de charmes divers.
Après bien des démarches, je leur pus échapper à tous et m'enfermer dans la considération des frontons. Deux ou trois métopes sublimes, encastrées dans le mur, m'appelaient ainsi vainement.
Le milieu de la salle Elgin est occupé par deux séries parallèles de tables hautes et longues. Là, sont posés comme des corps mutilés à Tamphi théâtre les membres fracassés qui appartinrent aux deux façades du Parthénon.
Le fronton qui surmonte une des façades du temple, celle du couchant, reste, quoique ébranlé, presque tout entier à sa place; cet harmonieux triangle de marbre n'a pas perdu toute décoration; deux beaux torses d'homme et de femme, Tun agenouillé etTautre accroupi, y font un groupe aussi simple que magnifique. Les Londoniens ont eu soin de représenter ce couple dans leur collection par un moulage assez expressif.
Un très beau corps d'homme ou de dieu, à demi allongé et qu'ils ont en original, est l'objet le plus considérable qui demeure de ce fronton : encore cet Ilissus, comme on l'appelle, n'a-t-il ni tête, ni jambes, ni bras. Le reste, s'il n'est point informe, était trop fragmentaire pour m'arréter longtemps, bien qu'il éveille la pensée de Phidias ou de ses collaborateurs. Si je connais que ces morceaux appartiennent à la Dis^ pute de Minerve et de N^tune^ c'est à Pausanias, à H. Maxime Collignon, à M. Lucien Magne et à tout le cortège des historiens et des critiques que je dois ce précieux éclaircissement.
Pour le fronton oriental, on a certes beaucoup perdu : la scène principale et centrale, une Nais^
sancè de Minerve^ n'est connue que du témoignage de Tantiquité. Au xvii" siècle, avant même la bombe de Morosini, un JupitM*, une Minerve et, au bas mot, dix mètres de statues divines et héroïques avaient disparu. L*on n*en possède plus que les figures d'angle, couchées et assises aux extrémités du fronton : mais presque toutes ces dernières, en un double groupe ascendant et descendant, s'alignent à la salle Elgin.
L'imagination aidant, elles remontent naturellement à leur place. Elles se tiennent au fronton de l'orient. Surmontant sa façade antérieure, elles publient l'usage et le caractère du Parthénon. Opposé à l'Hymette, au soleil levant, à la mer, c'était l'autel public au pied duquel venait chanter ses hymnes et porter ses prières lajeunesse athénienne formée en théorie à chaque printemps. De nécessité, il faut donc que Phidias ait ramassé dans cet espace l'idée maltresse d'une dédicace à la Vierge. J'hésite à peine à reconnaître Tinfluence de son génie religieux et, au beau sens du mot, mystique dans quelques-unes des pensées qui me sont venues, pauvre homme moderne, devant les débris de son art.
Le fronton court du nord au sud. A son extrémité méridionale, sur ma gauche, deux tètes de chevaux, d*un faire ardent et pur, bien enivrés de leur force et de leur vitesse, s'élancent de la mer figurée par un trait de mar-
bre à peine ondulé : derrière eux, émerge le front de Phébus menant le céleste attelage. G*est le Jour qui paraît, il importe de dire qu'au bout opposé du fronton, et sur ma droite extrême, la scène inverse se produit : la t^te lasse d'un cheval tombe, précipitée. Elle pend sur les eaux, et, un peu en arrière, un torse féminin (dont on n'a au Musée qu'une reproduction) paraît s'incliner sur les rênes. Il est pris à mi-corps au léger feston de la mer. C'est sans doute Phœbé, lumière de la Nuit; le char exténué de l'ombre est chassé du Jour renaissant.
Revenons à la gauche. Ëtendu à demi sur ane roche recouverte d'une peau de lion, un puissant personnage, magnifique corps presque entier, fait face à la mer et contemple le Jour étincelant qui sort de l'écume. On dirait que, pour le saluer, il se lève, entr'ouvre ses beaux membres encore liés de sommeil. Son geste est celui du plaisir et de Tétonnement. Est-ce un dieu? un héros? un homme? Je l'appellerai l'Homme, il nourrit son regard du plus beau des spectacles que la vie physique puisse fournir.
Auprès de lui, moins rapprochée de ces merveilles, plus voisine du centre du fronton, une jeune femme est assise. On lui donne habituellement le nom de Coré, Proserpine chez nos latins. Placé un peu en arrière des autres personnages, sur un trône couvert de tapis et semé de clous qui furent peut-éCre dorés ainsi que dans V Odyssée^ car nous savons Phidias grand lecteur d'Homère, cette femme s'épanouit comme une grande fleur d'été. En longs vêtements bien drapés, son corps sans tête goûte cette journée
nouvelle; immobile, elle s abandonne autant que son voisin au plaisir de la renaissance. Mais elle n'est pas seule. Une compagne, non moins belle, et plus grande, sur Tépaule de qui elle s'appuie languissamment, vçi modifier son attitude et son caractère, peut-être lui changer sa vie.
Ce nouveau type féminin, que Ton nous donne pour Cérès ou Démêler, est agité des transports de l'enthousiasme. Le bras gauche est levé. Un genou se fléchit, une jambe se tend, et tous ses mouvements tirent leur raison manifeste, non plus du soleil qu'on admire sur la gauche, mais des scènes perdues pour nous qui se voyaient dans la partie médiane du fronton. Qui vient d'attirer son attention en ce sens? C'est une messagère, et que j'accepte bien volontiers pour Iris, tant S(m mouvement est ailé. Le haut du corps tourné vers la scène centrale, mais entraînée au groupe des deux femmes assises et vers Thomme qui s'éveille près du soleil, cetlc Iris, aussi admirable d'élan et de vitesse que l'attelage apoUonien, semble apporter à tous une grande nouvelle. Le cri est indiqué par le geste et par le flottement de la robe ; comme à peu près toutes les figures de cette sculpture philosophique, le corps, si vivant, d'Iris est sans tète.
Que peut donc annoncer cette messagère, cette <r Ange », dans les bas-côtés du fronton? Et quelle est sa grande nouvelle ? Il ne faut pas faire un violent effort de réflexion pour supposer q*u'Iris fait connaître partout la nativité de Minerve. Elle raconte aux hommes et aux
femmes, aux héros et aux héroïnes, aux déesses et aux dieux, que la lumière du soleil va pâlir en comparaison de la clarté qui vient de naître. C'est la lumière de la sagesse et de la raison. C'est le pur esprit éternel : — Un second soleil nous est né, leur dit Iris, et elle se retourne vers le bel astre... Je trouve significatif que cet astre du monde antique soit perdu pour nous; il ne reste pas miette, je l'ai dit tout à l'heure, de la Minerve du fronton, et je crois que c'est fort bien fait. Qui aurait des yeux pour la voir?
Franchissons les dix mètres du fronton qui demeurent vides. Le premier personnage qui se présente est une Victoire, merveilleusement animée, remplissant sur la droite un rôle tout pareil à celui d'Iris sur la gauche.
Elle crie du côté où la lune se couche ce que riris publie du côté du soleil levant, t'est la Victoire annonciatrice. Elle est fort belle et glorieuse. Mais les personnes qui Técoutent la dépassent infiniment pour le caractère de la beauté. Ce sont les trois figures que l'on est convenu de nommer les Parques. Il ne peut me déplaire de voir dans ces grandes statues assises ou couchées une figure en trois personnes de la Mort. Il faut que la Mort elle-même entende que le monde s'est enfin conçu et connu sous la forme d'éternité, dans ses rapports invariables, dans ses lois qui ne branlent point. Jésus est descendu aux Limbes quand tout a été con-
sommé: la Victoire annonciatrice de Phidias aura illuminé quatre cents ans plus tôt les divinités de Tenfer.
Chacun des mouvements de ces Parques forme encore un chef-d'œuvre dans le sein même du chef-d'œuvre. La première, que ne retient aucun fardeau, quitte déjà le sol ; son corps est soulevé de force intérieure, tout l'être suspendu au discours de la messagère, ordonné, disposé et comme modelé par la nouvelle qu'elle entend. Sa sœurest plus lente en apparence. C'est qu elle est retenue. Sur ses genoux, entre ses bras, languit le corps couché de la troisième Parque, & laquelle elle vient de redire l'événement. Fiiie et tendre dans ce geste de sœur aînée, je la prendrai pour l'Amitié supérieure, que les Grecs ont connue et décrite parfaitement.
Tandis que la première cède au feu violent qui l'emporte : — Ma sœur, dit la seconde à celle qui est étendue, il est temps, levonsnous », et la troisième de ces immortelles au beau sein mollement gonflé et travaillé par le soupir lui répond : — Si ce pouvait être ! » Espéirance mêlée de doute, elle montre par toute sa personne vivante le combat de sa lassitude avec son ardeur.
C'est l'ardeur qui doit vaincre. On voit le sang revivre et les nerfs épars se rejoindre, un frisson réunir et composer les plis de la tunique fine et du large manteau de laine. La ceinture a glissé. La robe laisse à découvert une gorge naissante, l'épaule ronde, ferme, forte; si pleine de saveur et de délicatesse qu'on n'en peut rêver de plus belle. Au meilleur point de la pureté de
ces nobles formes 8*ajoute ici la Tîe exquise. J'admettrai que les autres personnages de ce fronton soient des dieux ou soient des déesses. Ceci est une femme pleine de beauté et de vie, chargée de figurer le grand mot de notre destin, qui n'est peut-être que la Mort. Puisque Pallas est née, puisque, au moment où point le Jour, où se précipite la Nuit, l'univers se conçoit dans son pur et son essentiel, il faut bien que la Mort accède et participe à ce mouvement accompli. Elle était belle et éternelle. Mais, belle et éternelle, la voilà devenue l'élément nécessaire de la vie de resprit,qui ne peut rien penser sans l'arrêter, le définir et ainsi le faire mourir. L'infernale Phœbé, priée jadis du nom d'Hécate, se couche à jamais sur les ombres, ayant consommé son labeur.
L'éternité intellectuelle commence.
Charles Maurras.
{Promenades païennes.)