‹ L'action françaiseChapitre 14 sur 189 · PÉNINSULE DES BALKANS · texte numérisé non relu

PÉNINSULE DES BALKANS

Vû nouvel incident a attiré cette quinzaine l'attention des diplomates sur les affaires des Etats balkaniques : le docteur grec Sakokelarion a été assassiné à Salonique par des Bulgares. Cet attentat, survenant après ceux qui ont eu cet été dans la Péninsule un si grand retentissement et qui aboutirent, comme on s'en souvient peut-être, au récent procès de Bucarest, n'a pas été sans soulever à Athènes une grosse émotion. La question de la Macédoine, à laquelle se rattache vraisemblablement ce crime et en tout cas ceux qui l'ont précédé, est en effet une de celles qui passionnent le plus vivement le sentiment public à Athènes. Pour comprendre les raisons déterminantes de cet état d'esprit, il fautse souvenir quejusqu'aujouroùlaBulgarieetd'autresPuissances comme la Serbie et TAutriche ont élevé sur la Macédoine des prétentions, ce pays avait été regardé par les Grecs comme un héritage qui devait naturellement leur revenir un jour.

Les ambitions des Grecs sur la Macédoine étaient d'ailleurs pleinement justifiées.

L'hellénisme, à l'exception de quelques groupements demeurés slaves, dominait le pays ; la langue grecque était celle que parlait la majeure partie de la population ; TÉglise avait des prêtres d'origine grecque; et comme conséquence naturelle d'un pareil ensemble de choses le Parlement de la province n'était composé que de députés grecs.

Dans la dernière partie du siècle, la semi-indë-

pendance accordée à la Bulgarie est venue, malheureasement pour le peuple hellène, compromettre cette situation favorable: Les Bulgares, gens appartenant à une race forte et énergique, placés par le Congrès de Berlin dans un état d'infériorité politique par rapport à celui des autres peuples balkaniques, mécontents de ce sort injustifié, rêvant d'ailleurs de reconstituer l'ancien royaume de Bulgarie, commencèrent en Macédoine une campagne depropagHude et d'agitation, dans le but de préparer l'annexion à leur pays d'une province qui autrefois en dépendait. Les appétits de la Serbie, derrière laquelle se dissimulait l'Autriche, et jusqu'aux aspirations des Albanais, contribuèrent en outre à diminuer les chances de domination des Grecs, qu'une dernière circonstance vint encore affaiblir par les désastres sur les champs de bataille, qu'une pareille chose fait prévoir : nous voulons parler de rëclalanie incapacité militaire, tenant surtout à des défauts de race, dont le peuple grec a fait preuve dans la dernière guerre, et qu'aggrave encore cette circonstance, qu'en cas de conflit, la Grèce doit se trouver, par rapport aux autres £tats balkaniques pourvus de protecteurs puissants, dans une situation d'isolement, relatif il est vrai, mais qui peut n'en être pas moins dangereuse.

En etfet, tandis que derrière la Serbie se trouve l'Autriche ; que l'Allemagne a pris position derrière la Roumanie et la Porte ; et que derrière la Bulgarie est à présent la Russie, Puissances ayant toutes trois des intérêts de premier ordre dans les Balkans qu'à la faveur de circonstances économiques elles viennent encore, ou sont en train de consolider, la Grèce vraisemblablement ne peut être soutenue en cas de complications que par des Puissances dépourvues de sphère d'influence bien délimitée, n'ayant dans les Balkans que des intérêts de second ordre, et par suite devant donner un appui plus

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dirersions à l'extérieur imposées aux gouvernements par les menaces de révolution.

C'est ainsi que, s'il faut en croire une correspondance, la campagne d'agitation menée Tan dernier en Macédoine par le comité révolutionnaire de Sofia n'avait pas d'autre cause que la crainte de complications intérieures en Bulgarie, déterminées par les exigences du fisc. La révolte des contribuables des champs se produisit du reste en partie, et le sang coula abondamment.

An surplus, ces raisons de conflit entre les États n'existeraient-elles pas, que les grandes Puissances parleurs agissements continuels quoique dissimulés arriveraient à en faire naître d'autres : l'Autriche et l'Allemagne principalement qui, n'étant pas comme la Russie occupées ailleurs à une grande entreprise, ne cessent par tous moyens de préparer la voie à leur domination. Il se pourrait ainsi que le récent désaccord qui s'est élevé entre la Roumanie et la Serbie et qui aurait pu dégénérer en conflit armé,* qui d'ailleurs ne semble pas terminé, malgré les apparences, ait pris sous l'inQuence du gouvernement de Vienne le caractère de gravité qu'à un moment surtout il a présenté. Gomme le font remarquer en effet les Wiedomosti de Saint-Pétersbourg, la Bulgarie, dans la dernière période de son existence politique, est devenue, grâce à son organisation militaire, à son développement économique et intellectuel, un obstacle à la réalisation des projets de la Monarchie autrichienne. L'armée bulgare, alliée à celle de la Turquie, peut arrêter l'Autriche dans sa marche à travers la Macédoine. Cette puissance a par conséquent à songer à stériliser tous les efforts possibles de ses rivaux avant de procéder à la mise à exécution de son plan. Dans ces conditions, ajoute la feuille russe, il n'est pas invraisemblable de penser que l'Autriche cherche à provoquer un conflit entre la Roumanie et la Serbie, qui aurait pour ré-

sultat d'affaiblir réciproquement les deux Etats, Nous saurons, au surplus, bientôt à quoi nous en tenir sur la réalité de ces allégations.

Ce qu'on peut dire seulement pour le moment, c'est que le roi Charles de Roumanie est un souverain qui passe pour être des plus pacifiques. L'Autriche, d'ailleurs, en dépit de son désir de s^étendre dans la Péninsule balkanique et de s^s impatiences, voudra-t-^eile en ce moment aller jusqu'au bout de ses aspirations, rendre inévitable une guerre dont ses embarras intérieurs pourraient l'empêcher peut-être de profiter ?

Lucien Gortambkrt.

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