COLONIES
PROTEQTIONNISME A REBOURS
Par une de ces anomalies administratives dont la France est seule à donner l'exemple, nous continuons à favoriser les produits exotiques aux dépens des produits similaires de nos colonies. C'est là le plus singulier principe d'économie politique qui se puisse concevoir, et l'évidence éclate aux yeux que nos législateurs et nos administrateurs sont des niais, pour ne pas dire davantage.
Grâce à un tarif douanier stupide, qui ferme le marché de la mère-patrie aux produits riches de la France d'outre-mer, la France métropolitaine se nuit à elle-même. Personne n'est plus que moi partisan des taxes douanières, mais à la condition que celles-ci représentent des droits protecteurs. Dès que ces conditions n'existent pas, les taxes douanières deviennent un droit fiscal, un impôt. Leur raison d'être cesse de se justifier, elles nuisent aux producteurs, aux consommateurs etauxcontri- , buables. Par répercussion, le pays tout entier en
supporte le dommage. On doit donc s'empresser de les combattre.
Voici plusieurs années que je mène la lutte contre cette législation idiote, qui restreint la production des cultures tropicales dans nos possessions, ou qui les oblige à rechercher ailleurs les débouchés qui leur manquent en France. Ainsi se créent, à rencontre de nos intérêts, des relations et des échanges commerciaux avec des puissances rivales. De ces relations d'affaires naissent bientôt des relations politiques d'où peuvent surgir, dans l'avenir, des conséquences désastreuses pour nous.
La loi du ii janvier 1892 a décidé de n'admettre, chaque année, qu'une certaine quantité des produits de nos colonies avec une réduction de 50 ^ sur les droits qui frappent ces denrées à leur entrée en France. C'est de l'injustice pure, puisque, en même temps, cette même loi stipulait que les marchandises d'origine métropolitaine entreraient en franchise dans les colonies dont on s'empressait d'autre part de limiter les importations. On diminuait ainsi les recettes des budgets locaux sans leur accorder d'une façon quelconque une compensation. Et les conséquences sont que l'étranger continue à nous inonder de ces produits exotiques dans une proportion telle que la concurrence n'est pas possible. L'étranger nous fournit aujourd'hui 90 % de ces denrées, alors que nos colonies n'en importent seulement que 10 %.
Les dernières statistiques parues, celles qui concernent les importations de l'année 1899, accusent 166.437.574 kilos de café venus de l'étranger et représentant une valeur de 183.081.332 francs. Nos cafés coloniaux français ne sont entrés, pendant la même année, que pour une quantité de 1.344.473 kilos valant 1.478.920 francs. Les cacaos étrangers ont fourni un poids de 39.988.503 kilos, soit une valeur de 73.692.670 francs, alors que les
cacaos français importes donnaient 1.057.974 kilos valant 1.937.200 francs. Je n'ënumère pas ici toutes les autres denrées coloniales, je ne prends que les deux plus considérables, car les chiffres qu'elles fournissent sont des preuves suffisamment éloquentes pour ma démonstration.
La Commission des colonies avait reconnu, cette année, que le temps était venu d'en finir avec des règlements surannés et fondé«t sur des erreurs si manifestes; Texcellent rapport de H. Le Myre de Yilers sur le budget des colonies en est la preuve. Mais la Commission du budget, qui, d'abord, semblait partager les idées de son rapporteur, a refusé ensuite de le suivre. Les principes, les vieux principes fiscaux de M. le ministre des Finances avaient eu, par malheur, trop facilement raison de son premier mouvement.
Pourquoi?
Est-ce que nos administrateurs, nos politiciens de la Chambre et du Sénat pèchent par ignorance? Non pas. L'exemple de ce qui s'est passé en Algérie autrefois, et en Tunisie plus récemment, est trop frappant et trop connu pour qu'ils n'y puissent trouver un enseignement profitable. Tant que les produits algériens ont été considérés comme étrangers et taxés pour tels, le développement de notre grande' colonie africaine s'est trouvé enrayé. Mais aushitôt que, renonçant à cette méthode erronée, les importations algériennes ont eu leurs coudées franches dans la métropole, un essor vigoureux s'est manifesté de l'autre côté de la Méditerranée et de beaux résultats ont été acquis.
L'intérêt général nous commande donc d'appliquer au plus vite à nos autres possessions lointaines un principe si utile à Taccroisement de leur richesse. Mais ici interviennent des intérêts particuliers qui se mettent en travers de cette réforme. Ces intérêts, ce sont ceux des gros importa-
LA Vie NATIONALE 93
leurs des prodaits étrangers, et dont l'influence dans les élections, dans les conseils du gouvernement et dans le Parlement est si puissante. C'est la seule et unique raison. Je n'en connais pas d'autre, car je ne m'arrête pas à cette objection que le jour où Ton supprimera les droits d'entrée sur les produits exotiques de nos colonies, le Trésor perdra 2.800.000 francs. Il en perd bien d'autres dans les sinécures créées et inventées par le népotisme !
Et d'ailleurs cette perte ne serait pas réelle, en raison des augmentations de recettes dont bénéficierait le budget local de chacune de nos colonies, le commerce et la production y devenant de plus en plus actifs. Le budget métropolitain se trouverait aussi dégagé de l'obligation de verser annuellement des subventions à ces budgets locaux et, en déflnitive, cette perte de 2.800.000 francs se traduirait par une économie de près de 8 millions.
Ces raisons vous paraissent sans doute probantes, mais que pèsent les arguments les plus péremptoires en opposition avec les appétits gloutons de quelques-uns de nos maîtres du jour et avec les sottises de notre diplomatie ? Car elle aussi intervient dans le débat, et j'ai gardé sa monstrueuse ineptie pour la fin. « Craignez les représailles, dit-elle, craignez que le Brésil, par exemple, nous ferme son marché. La courtoisie internationale nous oblif^e d'ailleurs aux plus grands ménagements. » Ah I la courtoisie internationale, que de sottises, que de crimes de lèse-patrie elle a fait commettre! Nos pédants du quai d'Orsay ont-ils jamais, dans leur morgue protocolaire, manqué une seule fois de donner tort aux réclamations des Français, et de reconnaître aux étrangers tous les droits, même chez nous ! Allez donc après cela vous fier à leurs formules !
Au dehors, l'on sait largement à quoi s'en tenir sur le rôle de notre chancellerie . De sa courtoisie
internationale y on profite pour étrangler la France. Et le Brésil, envers lequel nous prenions tant de manières polies, vient de nous jouer un tour de sa façon, en nous enlevant déflnitivement des territoires que nous possédions depuis le traité d'Utrecht. C'est l'arbitrage du Conseil fédéral * suisse qui en a décidé ainsi, me direz-vous; d*ïtccord» mais si le Gouvernement helvétique s'est comporté de pareille façon à notre égard, c'est que lui aussi sait le dédain que mérite notre courtoisie intemationak^ c'est-à-dire cette ineptie proverbiale de notre diplomatie qui donne tout, concède tout, abandonne tout, sans recevoir autre chose en échange que des soufflets et des coups de pied.
Laissons donc cette considération ridicule et scandaleuse pour ce qu'elle vaut, un fruit de la lâcheté et un produit de l'influence étrangère. Défendons notre bien, notre sol, la terre française et les intérêts français, avant de prendre soin des intérêts de nos rivaux, de nos adversaires, de nos ennemis. Ce sera faire œuvre de patriotisme éclairé que d'ouvrir toutes grandes les portes de la France aux produits de nos colonies. La réforme, sur ce point, de la loi du il janner 1892 est d'une extrême urgence. Ajoutons que sa réalisation est des plus faciles : il n'y a qu'à vouloir.
Exigeons que les pouvoirs publics montrent cette volonté ; car, en toute occasion, nous devons prouver que si l'énergie de la France est momentanément ligotée par une bande de malfaiteurs aux gages de rérranger, oette énergie est néanmoins toujours prête à réagir et à se manifester autrement que par des paroles et des écrits. Robert B/iilly.
Le Directeur politique : H. Vaugeois.
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