LE SOUVENIR DES DÉFAITES
Le « général » André vient enfin de s'illastrer, non plus comme frère-maçon, ami des <c civils » seuls^ et grand ennemi des « galonnés », — mais^ bel et bien, comme militaire, comme général. Ce n'est pas, précisément, qu'il ait remporté une victoire; la République ne lui en a pas encore fourni l'occasion, qu^l attend; mais il a, tout au moins, affirmé hautement son estime pour les 1 bourreaux empanachés » qui gagnent des victoires, et qui ne permettent pas à leur patrie de tendre la joue gauche aux soufflets, comme le prêche le trop chrétien Tolstoï.
Gloire aux vainqueurs! et malheur aux vaincus! s'est écrié le général, pris d'un héroïque enthousiasme... Mais, dans la circonstance, il était question du « Gloria victis / n, le groupe devenu populaire par lequel Mercié commémora pour nous la suaction FRAKÇ. » T« IV. 61
prême lutte des Français de 1871 contre nos voisins allemands, obstinés à se tailler une patrie à même la nôtre. On a trouvé généralement mal choisie Toccasion qu'a prise le général-ministre de nous informer qu'il avait de la lecture, de la philosophie même, et de la" très moderne, et qu'il connaissait le culte des héros prêché par Carlyle au milieu du XIX® siècle et les panégyriques de la force écrits par Nietzsche à la fin du même siècle. Dans une note du Drapeau^ pleine de hautaine simplicité et de ce patriotisme précis, viril, bref, qui est sa vertu de Lorrain, Barrés opposait hier au lyrisme déplacé de ce ministre de la guerre le ion digne qu'avait sti trouver son subordonné,-le général Donnai, pour répondre à Berlin à l'accueil de Guillaume IL « Nos deux armées (dit le général Bonnal au journaliste allemand <)ui l'interrogeait, après qu'on lui eut fait admirer les troupes prussiennes) nos deux armées sont dignes de se mesurer. » Il n'y a rien d'autre à dire; toute autre parole dans la bouche d'un Français, depuis 1871, serait platitude ou sottise.
Mais la choquante erreur du général André ne doit pas être imputée seulement k lui seul; elle a d'autres causes que son personnel défaut de tact (j'entends de ce tact supérieur qui est une condition de la dignité des êtres). Cette erreur d'un individu mé-
NOTES POLITIOUKS 8d3
diocre est surtout grave en ce qu'elle reflète, en l'aggravant, une disposition toute nouvelle, un sentiment assez inquiétant de la nation elle-même, autant du moins que Ton peut définir et mesurer les sentiments d'une nation tout entière. Je veux dire: la France -d'aujourd'hui, la France républicanisée, électoîalisée {tous les barbarismes sont permis pour exprimer la barbarie de notre régime férocement individualiste, où Tidéal politique est le beau désordre de la lutte pour la
- vie au sein des forêts primitives rêvées par Rousseau!) — la France actuelle, donc, commence à oublier, ou du moins elle se demande maintenant s'il n'y aurait pas de bonnes raisons philosophiques d'oublier son deuil. C'est une veuve ennuyée... Eh bien! il faut absolument que les vrais Français se fassent une opinion sur ce sujet : à savoir celui de nos destinées, de ce qu'il nous con-
- vient désormais, à nous France, comme nation entre les nations, de vouloir, de préparer, de désirer, et donc de regarder et d'admirer : la vie ou la mort, la lutte ou la rési- :gnation, la guerre ou la paix. Mais tant que nous témoignerons — par toutes nos lois, réformes, expériences politico-militaires — dé cet unique souci que les démocrates cultivent chez leurs électeurs, et que le dialogue de Gourteline a un jour analysé : la peur des coups; tant que les opinions de V Aurore sur
l'inutilité d*uae armée professionuelle, (c'est-à-dire d'un solide outil de défense et d'attaque), seront insinuées aux instituteurs par d^ypocrites et <c modérés » docteurs e& humanitarisme, — tant que ces folies auront cours, il est pour le moins inconséquent à un ministre de célébrer la Force et la Victoire, comme si ces déesses avaient chez nous des autels. Le monument de Sedan est à Berlin^ il me semble...
Combien il serait plus à propos, combien il serait plus digne d'un peuple encore vivant,et capable de victoires nouvelles, — au lieu de lui rabaisser et déshonorer le souvenir de ses défaites, — d'en extraire toutes les leçons de vertu vraie, c'est-à-dire d'effort obstiné, qu'elles ont contenues, ces défaites toutes brillantes, où les larmes ne furent séchées si vite qu'au feu de l'honneur sauvé. Il y a une erreur dans la psychologie et même dans la morale et la pédagogiecourantes d'aujourd'hui, erreur qu'il faudrait dénoncer souvent, en éclaircissant la confn* sion sur laquelle elle repose : on est porté à fuir toute tristesse, comme déprimante, et l'on se détourne des choses pénibles»
en vertu du même principe presque (d'un principe en quelque sorte hygiénique), au nom duquel on jette à flots la lumière et le bien-être dans les écoles et les hôpitaux. C'est là une tendance que je crois
saine et bonne: Pâme humaine, pas plus que le corps, ne doit croupir dans ses recoins noirs, sur son grabat, comme cette malheureuse enfermée de Poitiers ! Toutefois, il s'agit de discerners'il n'y a point une certaine sorte de souffrances ou de regrets qui soient fortifiants, astringents et vivifiants. Le souvenir d'un échec, d'une défaite, par exemple, — lorsque l'être qui en a pâti peut en reconnaître les causes comme non fatales, comme dépendantes de lui, de sa conduite, de son industrie insuffisante, mais non de sa débilité foncière et naturelle, — ce souvenir, puisqu'il apporte avec lui l'idée d'une action possible et qu'il est encore tempsde réaliser, ce souvenir est un bon coup defouet.Les défaites de la France en 1871 furent de cette dernière espèce. Elles marquèrentnégligence, imprévoyance, désordre dans le gouvernement, mais ne démontrèrent nulle faiblesse dans la nation. Les individus valurent beaucoup, à cette époque, et furent mal utilisés. Prenons donc dans le souvenir, souvent rappelé, de nos défaites, les leçons de force, c'est-à-dire de raison politique, qu'elles nous suggèrent pour l'avenir.
Henri Vaugeois.
P. S. — On sait que VAction française arrive, en juin 1901, à la fin de sa deu-
xième unnée d'existence. Je l'inaugurai en effet dans uneconférence faite le20juin 1899. Il a paru bon à nos amis que cette date fût marquée pour nous par une réunion qui aura lieu le mercredi i2 juin courant , àiheur res de V après-midi ^ à \dL Salle des Agriculteurs de France^ 8, rue cCA thèneSy sous la présidence de notre éminent collaborateur Maurice Barrés.
Je me propose, dans cette conférence, de rappeler à ceux qui déjà nous ont lus, d'apprendre à ceux qui ne nous connaissent pas encore quelle a été exactement la tâche que j'ai aperçue réalisable ^^ltV Action française ^ à côté de la Patrie française^ dont elle est née. Cette tâche consiste essentiellement à poser, en termes qui soient le plus précis et le plus rigoureux possible, le problème de la reconstitution de la France comme nation à la fois forte, heureuse et respectée au dehors. Nous n'essayons rien moins que de faire l'éducation politique, non pas du pays entier, mais des hommes qui sont appelés à s'occuepr de ses destinées, à le diriger, soit par leurs opinions, soit par leurs actes.
Nous avons une méthode; il en faut une, car c'est une science que la Politique, telle que nous l'entendons. C'est surtout une science d'observation. Ce que nous demandons à nos amis, c'est d'appliquer celte
méthode, d'observer les réalités françaises, et de dire sans passion', au fur et à mesure, les résultats, les conclusions auxquelles ils en seront arrivés. — C'est ce qu'ils ont fait jusqu'à ce jour. Leurs conclusions n'ont pas toutes été les mêmes; nous respectons leurs libres vues, à tous. C'est pour témoigner de ce respect, etde cette résolution où je suis de maintenir à la Revue son caractère de laboratoire où la sérénité scientifique est seule de mise, que j'ai demandé à notre ami Barrés, qui n'accepte pas, on le sait, la solution monarchiste vers laquelle tendant plusieurs d'entre nous, de présider ma conférence du 12 juin. Que l'Action continue de l'intéresser, de lui paraître utile, c'est un signe sûr qu'elle est toujours ce que j'ai désiré avant tout qu'elle fût : un rendez-vous d'intelligences françaises décidées à rester entières.
On peut demander des caries d'invitation dès à présent^ aux bureaux de /'Action, 28, rue Bonaparte.
868 l'action rRANÇAISB
.A."\ris
Nous prions nos abonnés à Vétranger de couloir bien nous faire tenir le mon^ tant de leur réabonnement^ s'ils ne veulent subir aucune interruption dans l'envoi de la Revue.
Le recouvrement postal à Vétranger offre^ en effety quand il est prévu par les règlements^ de trop grandes difficultés pour que nous puissions songer à VutUiser.
— Nous prions aussi tous nos abonnés de nous faire connaître en temps utile leurs changements d'adresse.