TRANSFIGURATION
A ce ciel éloigné qu'il n'atteindra jamais, Et son cœur inquiet erre sur les sommets.
O mon âme, ouvre-toi. Ce ciel profond t'écrase, Tu peux t'en emparer par le chant et l'extase. Le monde a l'in^ni, ton cœur a la vertu. Chante, lève le front, pourquoi gémirais-tu ? Dans un de ces rayons peut-être qui t'effleure, Un de tes frères morts te tend les bras et pleure ; Dans Tastre que tu vois un esprit est vivant, C'est le sanglot du cfel qui fait chanter le vent. Mais les larmes d'en haut sont des larmes de joie. Les contemplations que le Seigneur t'envoie Devraient nourrir ton cœur de justice et d'amour. Mais tu ne prends pas garde à l'éternel retour Des choses de la terre aux âmes de la terre. Tout ce qui sous le ciel a souci du mystère, Le bois silencieux, le fleuve, le rocher, Ce qui vit solitaire et ce qui vit caché. Dans l'énigme profonde, au fond de l'air céleste. Un jour se sent porté dans la lumière et reste Inondé de rayons en présence de Dieu.
Et c'est de là que vient la beauté du ciel bleu Quand vers le firmament tu lèves ta figure. Le monde devant Dieu brûle et se transfigure. Les rochers ténébreux et les vieux antres froids Frémissent, enflammés, en présence des lois. Chaque chose se sent adorable à sa place. Et constamment, du fond étliéré de l'espace, Tombe, poussant ta porte, éblouissant ton toit. Cherchant l'esprit secret cpii rêve au fond de toi. Un univers serein que ton âme repousse. 0 mon âme, ouvre-toi : dans le chêne qui pousse Un frère patient près de toi tend ses bras, La source, le rocher, sont là, qui parlent bas, La poussière avec loi qui marche sur la route Cherche un cœur qui l'accueille, et ta maison écoute Tous les mots que tu dis, tous les pas que tu fais. La nuit, sur ton sommeil, se penchent tes bienfaits, Et les actes mauvais, dont tu perds la mémoire, Hôdent autour de toi dans l'ombre triste et noire.
JOACHIM GaSQUET.
UART
J'envie mes camarades de {'Action française. Us peuvent, heureux mortels, écrire sur la Patrie, la Foi, l'Armée, Tlnstruclion publique, la Justice, le Commerce, des articles remplis de passion et d'intérêt. Qui se donne la tâche de parler d'Art en Tan de grâce 1901 risque fort d'assommer ses lecteurs, car le malheureux parle sur Rien. Il est semblable au désuet exilé qui, enfin revenu dans sa patrie, constate que tous ceux-là sont morts quMl avait connus autrefois, et il ne lui reste qu'à chanter le thrène funéraire de ses antiques souvenirs et à formuler d'anémiques espérances.
La grande Révolution est tombée sur la France comme un mal sacré sur un homme plein de vie. Lorsque, revenu de son long évanouissement, il se relève tout étonné de la grande angoisse qu'il a soufferte, ses premiers regards constatent sur lui-même les ravages du fléau. Plus de dents, de sourcils ni de cheveux. Toute la parure de l'animal a disparu. Pourtant il vit encore ; cette beauté en effet n'était pas indispensable- La mort ennemie n'a pris encore que les ouvrages avancés et, tant que tiennent le cerveau et le cœur, l'acropole et la citadelle, il y a du bon.
Ainsi qu'un être organisé, un peuple ne meurt
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pas tout entier; ainsi qu'un animal, il a ses maladies ; ainsi que Thomme, ses hontes. On vit encore sans dents et sans cheveux, on vit sourd, aveugle et gâteux, on vit déshonoré. Notre gracieuse République vit sans Art.
Haussant les épaules, le lecteur va me jeter à la face les noms illustres de David, GéricauU, Delacroix et Puyis. Merci bien, lui répondrai-je, n'en jetez plus, car chacune de ces gloires est un argument nouveau dont vous étayez ma thèse.
Il est bien évident, en effet, que les immortels principes n'ont pas arrêté tout net la vie latente de la nation. Lancée depuis des siècles, la machine a continué d'avancer par la vitesse acquise, sans nul effort de la part du cycliste. Soyez convaincu toutefois que tout le système va bientôt s'arrêter et verser dans la poussière si l'homme n'appuie pas de nouveau sur les pédales.
Eugène Delacroix, notre plus grand génie, la peinture faite chair, est avant toute chose un homme de^ tradition, un classique. L'étiquette de révolutionnaire qui l'horripilait si fort et que lui colla dans le dos le snobisme contemporain est fausse à plaisir. Relisez son journal, cette admirable bible d'art, vous y verrez le constant souci de l'exécution et du métier, presque disparus déjà de son temps. Avec quelle angoisse il sonde, il ausculte les œuvres des grands décorateurs de la Renaissance : Yéronèse, le Corrège, RubensI Lui si peureux pour sa santé, si malade imaginaire, comme on sent qu'il donnerait, comme on dit vulgairement, dix ans de sa vie pour savoir au juste comment celui-ci pré-
parait ses carnations, celui-là peignait une draperie jaune ou pourpre, de quel parti-pris cet autre établissait ses fonds! Voyez encore combien les somptuosités du plafond d'Apollon et de l'Héliodore sont étrangères à la bourgeoise France de 48, mais filles au contraire des siècles d'or.
Les critiques que fait Delacroix de ses contemporains, qui semblent parfois si amères et jalouses, ne sont également dictées que par un esprit d'une géniale lucidité, défenseur enragé de ce beau métier de la peinture que de soidisant peintres foulent chaque jour davantage. Est-ilassezheureux, en revanche, depouvoircontempler un beau morceau de Decamps : « Enfin, s'écrie-t-il, voilà donc un peintre! » Qu'ajouter? Delacroix est comme un dernier représentant de la vieille corporation de Saint-Luc, un maifre peintre. Il n'est pas de son temps.
Ses contemporains, du reste, étaient bien de cet avis. Allons faire un petit tour au Louvre. Parcourons ensemble les galeries Ekyptienne, Gampana, de la Renaissance. Que de plafonds! Il y en a de Heim, de Hesse, de Court, de Blondel, de Vernet et de quantité d'autres braves gens. 11 semble, à les regarder, que sous Louis- Philippe tous les chefs de bureau de. nos glorieux ministères se soient crus obligés de faire chacun le sien pour la fête du patron. Il y en a lout juste un de Delacroix. Il serait préférable, n'est-il pas vrai, que la proportion fût renversée.
Sortons vite pour nous rendre à Saint-Sulpice. Même disposition. Sauf la chapelle décorée par Delacroix, on pourrait décemment passer toutes
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les autres au lait de chaux. Les immenses murailles du transept ont un instant failli être revêtues de décorations de notre maître. Il avait projeté d'y figurer : la création de Thomme, sa chule, le déluge, la tour de Babel, etc. C'est à en pleurer. Imaginez-vous cette composition « la tour de Babel » réalisée par un tel peintre? Tout bien réfléchi, tout bien balancé, pour être bien sûrs de ne pas se tromper, les Roujon d'alors retirèrent la commande à Eugène Delacroix ; ils
la donnèrent à qui? à Signolî !! Vous voyez
bien que Ton ne fait plus d'Art en France.
Dans notre régime exclusivement capitaliste, l'Art, ainsi que la justice et que bien d'autres choses encore, n'est plus qu'une des formes de la Prostitution. Au temps où florissaient les corporations, c'est-à-dire l'ordre et la liberté, la vraie, l'artiste, dans le sens à la fois puéril et misérable qu'il a pris aujourd'hui, n'existait pas. Il n'y avait que des artisans (artifices). L'artiste phénomène, le monstre, l'étoile, était inconnu. L'architecte, le sculpteur, le peintre, le verrier n'étaient pas dans leur cité des êtres plus extraordinaires, plus spéciaux que le boulanger, le corroyeur, l'armurier, et leur art passait avec les autres besoins de la vie. L'artisan était un homme libre et non comme aujourd'hui un amuseur, un histrion, un pauvre être de luxe, esclave des pires modes, des plus répugnantes exigences, qu'on humilie môme par les applaudissements qu'on lui prodigue, qu'on met en médailles comme on met en cartes les pauvres hétaïres du ruisseau, ses sœurs.
Enfin la critique d'art était inconnue.
Cette dernière invention a été le bouquet. Comme les vers après une charogne, lorsqu'une idée est morte, les rhéteurs s'y mettent. L'Art déjà bien malade et agonisant a dû subir le terrible assaut des scoliastes, des commentateurs, des explicateurs ; comme à un vieillard parvenu aa dernier degré de la sénilité, on lui a infligé une orientation, une direction, j'allais dire un conseil judiciaire.
C'est, entre parenthèse, une chose assez bouffonne qu'un homme auquel manque totalement l'éducation plastique de l'œil et de ta BUÂa s'aventure àparler d'art. Le môme connaisseur (?) n'oserait jamais, cela est sûr, parler chaussure devant un cordonnier. Alors même qu*il se fait chausser par ce dernier, à peine ose-t-il se plaindre en termes atténués et réticents de ce que sa botte le serre au cou-de-pied ou lui meurtrit le talon. 11 ne pousse pas l'audace jusqu'à indiquer au compagnon de saint Crépin les moyens d'exécuter les corrections nécessaires. Il recule devant le sourire compatissant et ironique qui accueillerait sa critique. Il se dit avec raison : a Ce cordonnier connaît son métier ; il sufût que je lui indique où je soufire, à lui de s'en arranger. » Le même homme qui tient un raisonnement si sage, qui a redouté la mésestime de son bottier, ne craint pas, sorti de la boutique, de se couvrir du ridicule le plus parfait en parlant d'une architecture, d'une statue, d'une toile, d'une décoration quelconque, largement, généreusement, interminablement. Composition, dessin, couleur, exécution, anciens, moderneSi grecj japonais^ architecture^ litho-
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graphie, torchons et serviettes, il va, mêlant, confondant tout, comme une toupie d'Allemagne lâchée dans des quilles, comme un chien fou dans une collection de saxes : « Ne lui dites rien^ il en casserait encore plus. Il va peut-être s'arrêter de soi-même. »
Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement. Le corollaire de cette proposition est en vérité que celui-là bafouille qui parle de ce qu'il ignore. Interrogez-les du premier au dernier, tous les artistes vous affirmeront que, hormis Delacroix et Fromentin qui étaient des professionnels et dont les livres sont d'un si puissant intérêt, toute la critique d'art de Diderot à M. Gustave Geffroy est d'une nullité parfaite et d'un ennui d'élection. À propos de formes et de couleurs, de choses peintes et modelées, pré* cises, claires et franches entre toutes les productions de l'intelligence, ces seigneurs se lancent dans toutes sortes de fugues et de variations qui sont de la littérature pure, c'est-àdire un ai^e arty aussi différent de toute plastique que le sont l'algèbre ou la chimie.
Toutes ces rêvasseries ont pourtant, à la longue , fait corps de doctrine. Massés comme un bêlant troupeau, nombre de malheureux artistes, intellectuels eux aussi, ont bâillé vers ces paroles dégelées qui semblaient tomber du ciel ; dans d'innocentes cervelles comme en un terrain vierge ont germé, ivraie du maudit, d'extravagantes esthétiques. Combien qui étaient nés pour être d'excellents ouvriers, d'exquis virtuoses, ont méprisé leurs belles qualités natives pour s'embarquer, autres Sanchos, vers l'île de Baratarial
Ils n'ont pas eu cette peine, car c'est l'île de Barataria elle-même qui est venue les trouver. Bien loin vers le pôle, dans la glaciale Ibsénie, au delà du sauvage cap BJornson couvert d'un lichen galeux, habite sous la neige un peuple protestant, vertueux à Tabus, sermonneur et ichthyophage. Fiers d'un passé artistique presque nul, pratiquants d'une religion amorphe, sorte de dur monothéisme sans pompes et sans images, doctrine boiteuse et incomplète, puisque des trois éléments de la triade divine : le beau, le bien, le vrai, elle méconnaît la première entité, et refuse tout hommage à la Beauté éternelle, ces Barbares, las d'envoyer au lion malade leurs coups de sabot, se prirent de pitié pour cette pauvre France vaincue et rêvèrent de compléter l'œuvre du soldat par celle du pion. Du jour au lendemain notre lumineux héritage d'art fut pollué de leurs plus goujates ironies. Cette fougue lucide (excusez le rapprochement bizarre de deux termes qui semblent se contredire), je veux dire cette logique de conception réalisée par les moyens les plus passionnés on lesplusgracieux, cette vieille âmechevaleresque, cette brave gaieté gauloise qui sont les caractéristiques de notre art national, tout ce précieux élixir fut vidé au ruisseau. D'infâmes pédants, incapables de dessiner convenablement une page de nez, nous furent proposés comme d'inclytes réformateurs. Leurs compositions hystériques, leurs tintinnabulantes harmonies nous furent données en exemple. Tout le long de cette désolante Exposition universelle de Tan dernier, ces fils d'Antiphysie ont répanda leur