‹ L'action françaiseChapitre 172 sur 189 · PARTIE PERIODIQUE · texte numérisé non relu

PARTIE PERIODIQUE

Au sujet de l'article que notre collaborateur Robert Bailly a publié sur le Facteur moral dans la conduite des troupeSy nous avons reçu de M. le général Béziat, dont tout le monde connaît et apprécie l'érudition et la haute science militaire, la lettre qu*o& lira ci-dessous. Cette lettre renferme des aperçus très intéressants sur l'éducation morale du soldat, et formule les critiques les plus justifiées contre la réduction du temps de présence sous les drapeaux. Aussi, en raison de son importance, insérons-nous in extenso la communication de M. le général Béziat.

25 mal 1901.

« Cher Monsieur,

« Je vous suis très reconnaissant de m^envoyer VActùm française^ ce qui me procure Toccasion très enviée de lire la défense de toutes les bonnes causes auxquelles j'ai été habitué à applaudir. Je tiens à vous féliciter tout particulièrement de vos articles sur le Facteur moral dans la cxmduitê des troupes. Je partage toutes vos idées, je les crois très justes et capables de produire d excellents résultats, si elles sont lues parles intéressés. C'est le côté faible de nos protestations. Nous nous donnons beaucoup de mal pour ag^ir sur Tesprit de nos chers compatriotes , qui se montrent d'une indifférence désespérante. Mats il ne faut pas se décourager et abandonner la lutte. La répétition est la plus puissante des fî-

gures de rhétorique pour arriver à convaincre.

« La thèse que vous soutenez avec talent est une des plus intéressantes au point de vue de la bonne constitution de notre esprit militaire. Malheureusement la tendance funeste que Ton a, chez nous, à réduire le service militaire rend çn ne peut plus difficile le succès de votre entreprise. J'ai toujours beaucoup aimé ces questions psychologiques et je me suis occupé autrefois de tout ce qui pourrait agir sur notre état d'âme. J'ai fait tout d'abord une différence bien marquée entre l'instruction et l'éducation, ne trou* vaut l'homme complet, bien équilibré, que si l'éducation reste à la hauteur de l'instruction; n'admettant pas que les conducteurs d'hommes, les directeurs, puissent être capables de remplir leur mission sans une éducation élevée, qui donne le tact, le doigté nécessaire pour dominer les esprits. L'instruction est une qualité toute personnelle, elle ne peut être que le résultat d'un effort de travail individuel. L'éducation, au contraire, est une sorte de pénétration du monde extérieur, que nous subissons sans même souvent nous en douter.

Pour moi il existe trois grandes périodes d'éducation, correspondant à autant de morales dans la vie de l'homme : l'éducation de famille, dont nous conservons toujours plus ou moins l'empreinte, l'éducation ambiante du milieu où nous vivons et enfm l'éducation professionnelle. De là autant de morales, ce qui peut paraître étrange au premier abord, mais qui est rigoureusement exact. Je vous fais grâce d'une discussion sur les deux premières éducations et je

« Il II ■ I i^— M^—

passe tout de suite à la troisième, ce qui doit nous permettre de revenir sur le terrain du thème que vous soutenez : prenez deux frères ayant subi TinQuence des deux éducations premières, mettez l'un deux dans les finances et le second dans l'armée. Voyez-les dix ans plus tard, vous les trouverez absolument dissemblables au point de vue de Téducation et de la morale. Et c'est là le plus beau côté de la carrière militaire d'avoir fait une âme à son image, une âme où Ton trouve toutes les belles qualités respectables de la nature humaine : rhonneur poussé jusqu'aux dernières limites de la délicatesse, le désintéressement matériel, ridée de sacrifice, la confraternité, la discipline, etc..

Mais pour transformer cette âme, pour rélever à la hauteur morale désirable, il faut un temps appréciable, plus ou moins long suivant les sujets; il faut que l'esprit militaire puisse s'exercer avec utilité sur chacune de ces natures diverses pour leur donner le cachet indélébile de la morale professionnelle, en la dégageant des scories du matérialisme individuel. Aussi doit-on repousser systématiquement toute conception de réduction du service militaire, qui peut permettre encore de donner une instruction suffisante, mais qui n'est plus capable d'imprégner les hommes de la morale et de l'éducation professionnelles. Vous pouvez en un an. deux ans, faire un exécutant automatique, vous serez impuissant à produire un soldat, sur lequel vous puissiez compter. Je parle, bien entendu, du temps de paix. En temps de guerre on

peut écourter la durée du service pour former le soldat, à la condition indispensable d'avoir de très bons cadres, en caporaux, sous-officiers et soldats. Lorsque nous recevions en Grimée de jeunes soldats de 2 à 3 ans de service, au bout d'un mois on ne pouvait plus distinguer entre les anciens et les derniers venus, façonnés instantanément à leur nouveau service par la solidarité du danger et la conscience de se sentir surveillés dans Texécution de leur grande tâche d'abnégation pour apporter un peu de gloire au drapeau national.

Je vous demande pardon de tout ce verbiage. Mais le sujet est si étendu, que c'est & peine si nous l'avons ébauché. Nous pourrons le reprendre un autre jour.

Recevez, cher Monsieur, l'assurance de mes sentiments de cordiale sympathie.

Général Bézut.

ACnOM VBANÇ. — T. XV. «6

Dermème promenadt .

Deux jeunes peintres retiennent plus particulièrement Tatlention dans la quatrième salle de la Société nationale des Beaux-Arts, où il faut aussi remarquer, de M. Eugène Stibbe, ud vivant portrait de jeune femme, fine, souriante et dont la grâce est tout embaumée par le bouquet de violettes qui fleurit le corsage.

Nous nous plaignions au cours de notre première promenade de la sécheresse de sensations, de lapénurie d'idées, du manque de tradition qui font de Tensemble de ces salles un lieu froid,sans pensée et sans gloire. Ici, cependant, dans cette quatrième salle, deux peintres se révèlent, MM. Charles Guérin et Pierre Laprade. Ceux-là du moins sont dans le sens français et, à travers un tempérament vigoureux, rejoignent la tradition des maîtres. Leur envoi est modeste (quatre toiles en tout), mais significatif. Tous deux d'ailleurs ont également exposé au Salon des Indépendants, et si leurs toiles vous intéressent au Grand Palais, je vous conseille d'aller aux serres delà ville de Paris compléter par la vision d'une série plus nombreuse et bien équilibrée la sensation de grâce, de force, de fraicheur qu'apportent à notre art contemporain ces deux talents naissants.

Pourtant, je ne veux pas faire de rapprochements entre eux, il les faudrait plutôt opposer Vnn à l'aulre. Autant M. Charles Guérin est archaïque et conte ses sensations dans les belles formes pleines d'antiques méditations, — on le pourrait rattacher à l'ancienne école française de Fontainebleau, — autant M. Pierre Laprade est spontané, naturel, et ne veut pour traduire sa lente pensée que le secours des choses et des êtres frémissants. Ce sont là deux tendances bien différentes, mais ayant d'égales et profondes racines dans ta riche sensibilité de la race. Ingres et Courbet les ont représentées chacune durant ce siècle, et Poussin a pu, esprit complet, les exprimer jadis toutes deux à la foiâ.

La Vénus de M. Charles Guérin, de chair lourde, d'aspect triomphant, nue et puissante, dresse dans sa main droite un miroir oQ se reflète sa jeune tête heureuse, coiffée d'un feutre à plumes. Le décor est à la fois simple et magnifique : un bassin, une noble architecture, des étoffes, forment le fond de la belle composition où sourit le divin corps tranquille. Les couleurs sont un peu épaisses, atténuent l'impression que devrait donner le tableau, repoussent même quelque peu. Lorsque M. Charles Guérin aura acquis le sens des belles teintes, des tons chauds, nous compterons un maître de plus.

M.Pierre Laprade rappelle parZ^s Beaux Jours certaines toiles délicieuses que peignît à ses débuts le vieux maître Cézanne. Dans un large paysage,une ravissante jeune femme, en robe rose, en chapeau blanc, rêve, assise, ayant son

amant étendu dans Therbe à ses pieds. L'air est humide de tendresse,la lumière pleine d'amour. Les souffles lents qui viennent du fond de la plaine charrient avec paresse tous ces beaux instants fugitifs et parfumés qui mêlent aux rêves des amoureux la rêverie tranquille des choses de la campagne. Le dessin de Fhomme est un peu confus, mais avec quel charme de plante heureuse s'élance le corps de la jeune femme! 11 est naïf,tendre, charmant comme la plus candide des pensées du peintre.Car, on le sent bien,c'est lui-même, la grâce d'un fort tempérament qui s'éveille,que traduit M.Pierre Laprade au moyen de lignes strictes, de couleurs choisies,de paysages patiemment observés,de formes amoureuses patiemment copiées. Voici cette Etude d» pare. C'est un petit chef-d'œuvre. Une âme y respire. L'eau du bassin,les fleurs que l'air caresse, l'horizon de mouvants feuillages, tout y est ardent, tout y est pur. La richesse des sensations est contenue, modelée, pour ainsi dire, organisée par une pensée jeune et déjà méditative. On voit bien que l'on se trouve en face d'une œuvre qui révèle un esprit en communion naturelle avec les arbres, l'eau, la terre qu'il peint. Il y a là un de ces échanges secrets entre un coin de terre qui a l'air de vouloir s'exprimer de luimême, tant tout s'y efforce par un choix exquis vers l'harmonie, la réalité, et un cerveau d'artiste qui ne songe plus à lui,conte toute sa pensée, «son acquis », dans les formes vivantes qui respirent sous ses yeux.

Au Salon des Indépendants cette sensibilité,bîen ordonnée sansrien perdre de son frénûssement,

' PROHENABES AU SALON 937

animelabelle série d'études qu*expose M. Laprade. Les trois études de femme, en rose, en blanc, en rouge et noir, pleines de finesse et de douce contemplation, le jardin d'automne et le jardin d'été, et, par dessus tout, ces deux amoureux qui s'enlacent, s'abandonnent en face de la grande ville grise, font songer à un Verlaine sans vice ni maladie, aux feuillets illustrés et voluptueusement sains de quelque Bonf^e chanson. Quand on a vu cette pensive jeune femme étendue dans sa chaise-ldngue, et qui rêve et qui lit en tenant une fleura la main, — une main nonchalante et brillante qui vit, qui a une âme à elle, une âme que boit la rouge fleur, — on sent bien que M. Laprade sera le peintre des grâces modernes, il continue la tradition de Watteau, de Renoir, avec un tempérament propre, un apport de pensée souriante et tranquille d'amoureux méditatif. Il faut retenir son nom, c'est celui d'un tt peintre français ».

J'aurais voulu parler ici de Besnard. Décidément, j'y renonce. Ce peintre demande une longue étude. Je l'écrirai peut-être un jour pour les lecteurs de Y Action française. Dès maintenant, tout en disant ma grande admiration pour cette Féerie intime où vit tonte la gloire de la femme fardée, et pour cette série de cartons où laFoi,rEspérance,la Charité s'expriment en larges strophes de lumière, je veux les engager à entrer, s'ils ne l'ont déjà fait, dans le vestibule de l'Ecole de pharmacie, lei première fois qu'ils passeront au Petit- Luxembourg. Une grande émotion d*art les y attend. Presque chaque semaine je reviens contempler ces fres-

ques de Besnard; c'est Tode à la Science, ]a plus large, la plus pleine, la plus pathétique et la plus attendrie que Ton ail jamais peinte... Mais nous en recauserons ensemble.

Carrière aussi demanderait une longue étade.

Au Salon du Grand Palais, très enveloppée, très sombre, avec une sensation émouvante d'intimité et de mystère, en cinq belles toiles, sa pensée vient à nous, haute, profonde, sûre. Il n*y a rien à dire, si Ton n'a que quelques lignes à remplir, des quatre études qui sont l*i. Le peintre y a été égal à lui-même, il a su dégager l'idée vivante incarnée en chacune des formes traduites. Une tète de jeune femme au sourire ironique et tendre, lointaine pelite-fille de Léonard, plus près de nous par sa douceur et son rêve que nous comprenons mieux, m'a charmé entre toutes. Mais il faudrait simplement se taire et contempler : voici la grande toile, magnifique expression de cette humaine vie morale dont le maître nous fixe depuis si longtemps, en un élan si pur, en une forme si sincère et si définitive, les longues et fortes étapes. Cette année, c'est le Baiser du soir. Tandis qu'elle allaite le dernier-né, lamère, splendide, distribue à la troupe des enfants adorables le baiser qui va sacrer leur nuit. Le crépuscule ennoblit, enveloppe, solennise la' scène. Un dernier rayon flotte sur les épaules, sur les seins nus de la nourrice, et met des blancheurs légères au visage de l'enfançon. Un immense bien-être, une beauté, une paix de vivre se dégage du beau groupe vivant. La plénitude d'ai^

mer transfigure, on le senl, Tâme simple et pourtant héroïque de cette mère embrassant ses enfants. Devant une telle toile, on ne songe plus seulement à la grâce des lignes, à la noblesse des couleurs; quelque chose de plus grand que l'habitude entre dans l'être qui contemple, on sent vivre une des heures de Thumanilé.

JOACHIM GaSQUET.

Page 1