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L'ANNIVERSAIRE

Le mercredi 12 juin a eu lieu, à la salle des Agriculteurs de France, rue d'Athènes, la conférence que nous avions annoncée et dans laquelle notre directeur, Henri Vaugeois, a rappelé, pour nos amis anciens et nouveaux, les principes essentiels de Tœuvre poursuivie, depuis juin 1899, par VAciion française. La séance, présidée par notre éminent ami et collaborateur Maurice Barrés , s'est ouverte à 4 heures 13. On acclame vivement Fauteur de ï Appel au Soldat^ lorsqu'il vient prendre place au bureau, entouré de MM. Longnon, membre de rinstitut, Jules Soury, directeur à l'École des Hautes-Études à la Sorbonne, Maurice Talmeyr, le comte Léon de Montesquiou. Nous reconnaissons encore autour deux MM. Emile Paguet, de l'Académie française, Marcel Thévenin, professeur à TÉcole des Hautes-Études, le comte de Bruc, le vicomte de Léautaud, le vicomte de Lantivy, René-Marc Ferry, rédacteur en chef de la Rei/m hebdomadaire^ de TEslourbeillon, député, Georges Grosjean, Copin-Albancelli, directeur du journal anti-maçonnique A bas les Tyrans, Robert Bailly, Octave de Barrai, Joa-

chim Gasquet, Jean de Mitty, Henry Lasserre, avocat à la Cour d*appel de Pau, Albert Jacquin, Lionel des Rieux, Henry Albert, Lucien Cortambert.

Dans l'assistance des plus brillantes :

Duc des Gars, duc et duchesse de Luynes, comte Jean de Sabran-Pontevès, comte A. de Lur-Saluces, comte de Mayol de Lupé, marquis de Rosambo, comtesse R. Ghandon de Briaiiles, baronne Séguier, Mme Maurice Barrés, marquise d'Aligre, Mme et Mlle deMiribel, baronne du Quesuoy, comtesse de la Tour-du-Pin-Ghambiy, comtesse deGrancey, comte et comtesse de Barrai, comtesse de Coarey, M. Pierre Izarn, comte Costa de Beauregard, comte d*Harcourt, M. Pierre Bertin, M. André de Fouquières, comte de Jarnac, oomte de Saint-Seinu, M. de Kermaingant, comtesse de Bruc, marquise de Virieu, M. Ëtcheyerry, comte et comtesse de Kersaint, vicomte de Bonneval, baron de Carayon* Latour, M. Garron de. la Carrière, marquis de Panisse-Passis, général Voisin, comtesse de Mouchy, baronne et Bille Piérard, colonel de Léautaud, général de Granchamp, etc.

M, Maurice Barrés^ après avoir rappelé en quelques mots les circonstances dans lesquelles V Action française a été fondée, les troublée de l'Affaire Dreyfus, et salué en notre directeur le professeur patriote frappé pour ses idées, lui donne la parole :

CONFÉRENCE DE if. HENRI VAUGEOIS

Mesdames, Messieurs,

J'ai à vous faire connaître une tentative que quelques-uns d'entre vous ont pu corn* prendre déjà, que d'autres ou ne connaissent pas ou connaissent mal; et mon objet serait de préciser, je ne dirai pas les résultats que nous avons atteints en deux ans d'efforts, mais les intentions dans lesquelles nous étions en débutant, intentions qui sont encore les nôtres, intentions qui, je crois, se sont affirmées comme très largement françaises, avant tout.

Il était inévitable que, — dans une œuvre de recherche, de réflexion et d'études sur cette Politique « nationaliste » qui s'impose désormais à notre Nation si menacée, — ce qui, tout d'abord, se présentait à nous tous comme tendance et comme instinct, se dût peu à peu, sur certains points, préciser en des solutions théoriques : solutions naturellement différentes les unes des autres, (puisque nous étions différents d'origine, d'éducation, de préparation, mes collaborateurs et moi), mais dont la diversité n'est , pas sans un certain lien. C'est à ce lien, qui existe entre les rédacteurs de V Action fran-

raise, c'est à cette vivante aspiration commune vers le salut de la France, que je voudrais essayer de donner un corps de plus en plus évident. Je voudrais que Ton aperçût aujourd'hui comment nous avons pu nous réunir ou nous retrouver, dans une activité concertée, dans une série de travaux qui exigeaient de chacun la sincérité et Pénergie de tous les jours.

Je vous avouerai d'abord que ce mot ^' Action française m'a semblé, au fur et à mesure que nos efforts se sont prolongés, quelque peu ambitieux. Parler d'action lorsqu'en définitive on se trouve être plutôt des hommes de théorie,, de spéculation, il y a là, semble-t-il, quelque chose de paradoxal.

Si ce paradoxe, Messieurs, ne nous a point découragés, c'est qu'il n'était point de noire fait, mais du fait même de cette anarchie politique et sociale dans laquelle se dissolvait notre pays, et à laquelle nous cherchions des remèdes. Il est ridicule et il est dangereux pour un pays que des philosophes, des gens de lettres, des hommes d'imagination, habitués à jouer avec des idées et avec des rêves, se trouvent amenés, gagnés par rémotion publique — (comme c'est arrivé à mes amis, les jeunes universitaires qui ont fondé la « Patrie française i> avec moi, comme c'est arrivé même à notre aîné Jules Leniaître) — à s'occuper des affaires de l'Etat. Des lettrés

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OU des artistes sont des individus, et rien que des individus, ignorants des intérêts collectifs de la société où ils vivent ; ils devraient avoir non à maintenir ou h créer l'ordre social, mais à le subir. Ils en ont besoin, ne serait-ce que pour le peindre... et même pour le fronder. Nous n'étions donc pas qualifiés. Nous l'avons senti. Aussi, pour ceux d*entre nous qui ont réfléchi, le « nationalisme n consiste surtout à désirer, à chercher une solution politique qui nous déchargerait de ce souci : la Politique. Nos préférences, puisque, comme tout le monde, depuis un siècle nous sommes mis en demeure de les dire et de les défendre, elles vont à un type de l'État qui fasse que la Patrie tienne debout toute seule, et qu'il ne soit plus besoin de la relever, de la «sauver» tous les matins.

Cependant, il fallait bien agir puisque d'autres agissaient contre la sécurité et l'honneur national. Nous avons agi dans la mesure où nous le pouvions et suivant notre tempérament d'idéologues ; nous avons cru qu'il ne serait pas inutile de ressusciter dans les espritSy d'ahord^les principes d'une action que l'on pourrait appeler française, de celle

que devraient exercer de bons citoyens, s'ils se souciaient de ramener ce pays qui est le leur à sa place parmi les autres. Et ces recherches de principes sont peut-être, après tout, une bonne préparation aux actes.

Messieurs, s*il est vrai qu'en France éclairer l'esprit ce soit l'échauffer, — s'il est vrai que, suivant le mot d'un artiste, le propre de notre race soit « une fougue lucide ».

Quels furent donc ces principes qtle nous nous attardâmes à établir? — Nous tié les inventâmes point; nous ne crûmes point devoir les déduire à priori de quelqmc abstraction; ils s'imposèrent à nous, ils nous crevèrent les yeux dans des expériences, dans des faits à la fois édifiants et humiliants, dans des journées lamentables pour des Français.

Notre objet, notre désir, c'était, voici deux ans, et c'est encore aujourd'hui, en somme, de retrouver, je ne dis pas pour la foule, mais pour quelques esprits qui la dominent ou la charment et que l'on écoute en France, les conditions permanentes de Vo7*dre français. Eh bien ! si nous avons recherché quelles étaient les conditions de Tordre français, c'est que nous avons été lesspec* tateurs effrayés, atterrés d'un désordrefrançais inouï, qui a été déchaîné par l'étranger, à l'occasion de l'affaire Dreyfus. Cela s'est ap-

pelé, en juin 1899, Àuteuîl, Armenonville ; et en septembre, Rennes.

Comme il était naturel, spectateurs d'un désordre, nous avons commencé par réagir contre ce désordre, en une espèce de négation violente, emportée, un peu confuse et dont on ne savait véritablement pas trop ce qui en sortirait. Epoque atroce, certainement, que celle où, dans cet été de 1899, la plus haute magistrature du pays était incarnée par un homme que sa seule sortie sur un champ de courses exposait à la pire des humiliations!... Nous avons vu ce pays décapité — moins que décapité, ridiculisé dans son chef ! — (permettez-moi ce triste

I'eu de mots...) Eh bien! ce ridicule, cette lumiliation non sanglante de la tète légale du pays, voilà ce que nous avons cru qui ne pourrait se reproduire deux fois, sans que ce pays en arrivât à d^autrès humiliations qui, peut-être, elles, seraient ensanglantées ; car, en définitive, un Seuple ne se laisse pas descendre, baisser en ignité, sans descendre et baisser aussi en force. Voilà Texpérience qui, je peux dire malgré nous et d'instinct, nous a jetés dans la lutte ! {Applaudissements.) Nous avons donc réagi.

Ce mot réaction est très dangereux. J*ai eu le malheur, ou le bonheur — je n'en sais rien — de l'employer pour en faire le litre de

mon premier article de V Action française : « Réaction d'abord ! », disais-je. Ce pauvre mot m*a fait classer parmi ces esprits retardataires pour lesquels toute la vie en ce monde consiste à reculer devant l'avenir, parce qu'il est imprévu et neuf, et à se réfugier peureusement dans la contemplation ou le regret du passé.

Très loin de m» pensée, et très loin surtout de mon éducation et de mon caractère, était cette attitude timidement et peureusement (( réactionnaire». Par réaction, j ^entendais quelque chose d'extrêmement précis : j'entendais le mouvement, le geste physique du coureur ou de l'homme qui veot sauter un fossé, et qui, ayant pris un élan trop court et insuffisant, se rejette en arrière, et reprend déplus loin cet élan, pour franchir Tabime. Il m'a semblé que la France,il y a cent ans,avait pris un élan magnifique : elle a essayé de se mettre à la tète des autres nations pour leur imposer un certain idéal, à la fois confus et noble, qui était le sien à la fin du xv!!!"" siècle. Eh bien! elle a mal pris son élan, c'est à recommencer!

Je dis, Messieurs, que c'est à recommencer, et je le dis, sentant parfaitement ce qu'il y a d'ambigu dans cette expression, parc€ que, cette ambiguïté, je vais la faire cesser. JedisquelaRévolution française est à recommencer, en ce sens très précis, que l'œuvre

qu'elle a tnanquée devra être recommencée par une méthode révolutionnaire^ mais sur des principes diamétralement opposés à ceux qui ont guidé les chefs de la Révolution française de 1789. (Bravos.)

Le tempérament et Tinstinct de la France ontété.très justes en 1789; mais ce tempérament et cet instinct, qui la portaient à essayer de réaliser en Europe quelque chose qui n'avait pas encore été réalisé — car c'est le privilège de la France de réaliser toujours des choses qu'on n'attendait pas — cet instinct de la France, ou ce tempérament, a été faussé, vicié par des principes erronés, par une méconnaissance monstrueuse des réalités. C'était un bel enfant généreux etqui avait de mauvaispédagogues : il s'est cassé le nez en voulant faire plus que ses forces, et sauter un fossé qu'il n'avait oas regardé.

Eh bien ! il s'agit de savoir si notre pays est aujourd'hui en état de faire pour l'ordre, pour l'harmonie et la paix sociale le même effort énergique, violent, — (il a été forcené quelquefois) — qu'il a fait en 1789 pour un vague idéal d'anarchie, d'individualisme et (permettez-moi ces mots affreux), d'humanitarisme irréalisable. En 1789, tous les Français étaient grisés de Rousseau ; il s'agit de savoir si, à la fin du xix' siècle, les Français pourront se nourrir de pensées plus solides.

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plus scientifiques, plus conformes à la nature des choses et au relief de leur pays que ne Tétaient les imaginations de ce Genevois. Je ne crois pas qu'il soit impossible de le passionner, ce pays, pour des idées justes; mais je crois qu'il s'est passionné pour des idées fausses ; et voilà comment et pourquoi espère que V Action française pourra agir sur es Français d'aujourd'hui. Car, ces idée^ justes, que des hommes incarneront si elles deviennent pour eux des passions, ces idées utiles qu'elle prétend répELudre^V Action française les a retrouvées peu à peu^et pieusement recueillies, chez les grands maîtres de la politique et de la sociologie modernes; chez les de Maistre, les Bonald, les Auguste Comte, les Le Play, les Taine, les Paul Bourget!... [Applatulissementê . )

Je vous ai dit, Messieurs, que nous avions surtout réagi. Quelles ont donc été nos principales réactions contre l'erreur politique dont notre pays nous semblait avoir é\é victime, à l'occasion de l'aiTaire Dreyfus?

La première de ces réactions, celle que nous avons exprimée par un mot répété à satiété, d'une façon peut-être un peu puérile, dans nos premiers numéros, la voici :

Nous avons dit : « Nous ne sommes pas des idéalistes; nous sommes des réalistes; noua ne croyons qu'aux faits; nous ne nous enthousiasmons pas pour la Justice en soi, pour la Liberté en soijr pour la Vérité en soi. »

C'estque nous avions analysé, tout d'abord, d'une manière générale, ce qu'il avait pu y avoir de sentiments mal éclairés mais cependant généreux dans cette cris^ morale et religieuse qu'était le Dreyfusisme, et qui consistait non seulement à s'apitoyer, sin* cèrement, sur ce que l'on imaginait ôtreune erreur judiciaire, mais encore ft vouloir tout bouleverser dans Tordre social pour réparer le malheur d'un individu frappé par cet ordre social. Ilyavaitlàuneespècede sentiment anarchiste, mais qui n'était pas sans racines profondes : je veux dire ife traditions « libérales » de certaines familles. J'ai connu des <i dreyfusiens », sinon des dreyfusards, dont les sentiments étaient tout ce qu'il y a de plus honorable : c'étaient des tètes peu solides, quelquefois de très bons cœurs. Eh bien! oti en serions-nous si, dans notre pays, nous étions exposés à chaque instant à ce que de bons sentiments se produisant dans des tètes peu solides, mal instruites ou mal constituées, se traduisissent par ce que M. JoaephReinach a appelé le « chambarde* ment w?

Dans un pays de mœurs douces comme le nôtre, ces émotions publiques, si vives, si faeikment contagieuses, sont à craindre, lorsque ce pays n'est gouverné que par l'opinion de la majorité, par le suffrage universel. Un pays gouverné ainsi n'est vraiment pas ce constitué ». Nous avons donc cherché les principes sur lesquels on pourrait le reconstituer de façon que ces émotions, c^^fièvres françaises — commel'a dilsi souvent notre ami Barrés, d'un mot éloquent — ne nous tuent pas; car elles ont failli nous tuer! {Applaudissements) ie dis qu'elles ont failli.nous tuer : mais elles étaient si pernicieuses, ces fièvres, que les hommes de lettres, les hommes de livres et de papiers, les hommes assis devant un encrier que nous étions, noua, pour la plupart, fondateurs àe\^ Ligue de la Patrie Française y e\i bienl ces hommes habitués surtout au maniement des idées, ils ont été extrêmement embarrassés lorsqu'il leur a fallu expliquer pourquoi ils n'étaient pas dreyfusiens ! Nous ne pouvions pas partager le sentiment de ces gens qui étaient dreyfusiens ; mais lorsqu'il fallait expliquer pourquoi, nous leur disions des injures et nous nous séparions brouillés. C'a été l'histoire de beaucoup de groupes d'amis pendant cette affaire néfaste; c'a été celle même de plusieurs familles.

Eh bien 1 pour expliquer la façon dont

nous réagissions contre leur sentiment, pour le leur expliquer, à ces dreyfusiens, ce phénomènequ'ils ne comprenaient pas^pour leur faire comprendre que nous n'étions pas des monstres, partisans de faire brûler les Juifs dans des tuniques de soufre, pour leur faire comprendre qu'on pouvait être antisémite sans arriver à la férocité, et simplement parce que l'on constate la diCTérence qu'il y a entre le tempérament juif et le tempérament français, pour leur faire comprendre cette vérité d'expérience que nous venions de trouver, il a fallu beaucoup de temps, beaucoup de discussions, et aussi beaucoup de bonne grâce de la part de nos amis, car nous avons entendu, subi des bavardages écœurants et ineptes.

Mais, me dira-t-on peut- être, au nom de quoi, en somme, vous opposiez-vous à ces sentiments dreyfusiens? Au nom de l'ordre? Vous parliez de Tordre français ? Vous trouviez que cet ordre était compromis? Pourtant, puisque vous êtes des réalistes, puisque vous admettez qu'en définitive ce qu'il y a de beau pour un pays c'est de tenir debout, c'est de faire un solide faisceau, est-ce que depuis deux ans vous n'auriez pas pu vous rendre compte que le mal d'anarchie que vous craigniez a été arrêté, réprimé? ne voyezvous pas que vous, nationalistes, vous êtes des révoltés, et des vaincus, et que depuis deux

ans, contre VOUS, il règne véritablement un Etaty une force publique, un gouvernement, enfin, h Paris? Nous avons un président du conseil, M. Waldeck-Rousseau, qui, certainement, est un homme fort, si on entend par là un homme à poigne ; il a fait Tordre en France : pourquoi ne vous a-t-il pas ralliés? Ëh bien ! si nous ne nous sommes pas ralliés c'est qu'en effet cet ordre règne, mais qu'il n'est pas français !( Ft/]» applaudissements.) Gcrtainemeat nous concevons que la paix sociale, que la soumission des individus h ce qui a été Tintérôt de l'Etat que l'acceptation des arrêts de justice, ce sont là des conditions de la dignité et du bonheur des nations, et parla même des individus qui en font partie; mais il est arrivé à notre pays ce malheur épouvantable que le seul intérêt qui ait trouvé un homme d*Etat pour le revendiquer, ce n'a pas été l'intérêt de l'Etat, main celui d'un individu étranger, d'uii juif; et U honte, le scandale, c*est que ce n'est point à faire accepter les arrêts de justice, mais à les détruire, et à les annuler, que servit le talent politique de cet homme d'Etat, si mauvais patriote. C'est une caricature abominable de ce qu'ont été jadis Tordre et Téquilibre français, que cet ordre fondé sur l'argent, dont nous sommes les spectateurs effrayés depuis deux ans. Je dis que c'est une caricature, car il semble que ces hom-

mes aient repris dans notre histoire tous les procédés par lesquels parfois on a calmé nos révolutions, par lesquels on nous a remis dans le droit chemin ; il semble qu'ils aient voulu calquer leur action anti-nationale sur celle des hommes qui, autrefois, savaient triompher des Frondes. Nous voilà, nous, anti-dreyfusards et Français, à l'état de Frondeurs, et les hommes que nous avons devant nous prennent vraiment des airs de Mazarin ! {Applaudissements.)

Eh bien ! c'est à cet ordre anti-français que l'on aurait voulu que nous nous rallions, nous,hommes d'ordre ! Nous n'avons pas pu. Nous nous sommes mis dans une attitude de révoltés, et nous y persistons ! Nous sentons que cette attitude, dans un pays bien constitué, serait ridicule et odieuse; il faut cependant que nous la gardions. C'est donc que notre pays est dans une situation inad-« missible et sans pareille dans l'histoire; c'est un pays qui tient debout, mais qui tient debout seulement par ses ennemis !

Vous le savez bien, Messieurs, nous avons aujourd'hui^une diplomatie anti-française, nous avons M. Delcassé; nous avons une armée que l'on est en train doucement, lentement, adroitement de désintéresser xle nos espoirs, de détacher de nos souvenirs militaires et de rendre hostile et dédaigneuse & l'égard des inslincts les plus profonds de

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notre race. Que cela dure dix ans et vous aurez des généraux André à la douzaine, c'est-à-dire des ronds-de-cuir pédants, anticléricaux,cousins du pharmacien de Flaubert et rêvant, en face de Guillaume II, à la paix perpétuelle. Je dis que cela arrivera immanquablement, car tous les procédés ou plutôt tous le*s outils à l'aide desquels on a fait de Tordre en France — et le principal de ces outils c'est celui de la centralisation administrât! \re inventée par le premier Consul — ces outils sont entre les mains de nos ennemis! Car eniin, ce régime étonnant de rigueur qu'on appelle TAdministration française du Consulat.il n'a pas bougé. Ils ont des préfets, des sous-préfets; puis, au-dessous encore de ces domestiques, ils ont des larbins galonnés de palmes académiques,dans chaque bourgade des instituteurs et des marchands de vin officiels, toute une armée de mouchards : ils feront donc ce qu'ils voudront! Nous n'avons pas voulu, même en constatante force très probablement durable de ce qui s'édifie sur notre sol, nous rallier; nous n'avons pas voulu entrer dans la maison qu'on est en train de bâtir, parce que véritablement dans cette maison, il y aura tant d'autres gens d'un autre pays, d'une autre race, d'une autre religion, d'une autre famille que nous ne pourrions pas y vivre dix jours l (Applaudiàsements.)

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11 faudrait essayer de nous précisera nousmêmes pourquoi cette construction de Tordre dreyfusien, c'est-à-dire juif et maçonnique, qui subsiste depuis trois ans, nous révolte. Est-ce uniquement parce que les individus qui l'ont bâtie à leur profit et qui rhabitent n'ont pas pensé comme nous sur l'affaire Dreyfus, ou même nous sont antipathiques, soit par leur religion, soit par leur race? Pas uniquement; et nous pouvons nous élever à une idée plus sereine. Je dis que ce n'est pas parce que le Pouvoir est à tels ou tels individus qualifiés juifs, protestants, anglais ou allemands, que nous nous révoltons ; ce n'est pas parce qu'ils sont tels ou tels,mais c'est parce que ce nesontqiLe des individus. La République parlementaire actuelle est entre les mains d'une bande de cosmopolites ou de <l déracinés », comme dit Barrés : supposons que demain une autre bande, une autre troupe arrive au pouvoir, qui ne soit pas composée d'hommes aussi évidemment ennemis de leur pays que l'ont été les dreyfusards, eh bien ! je dis qu'encore à ce moment-là nous aurions la même sensation : de n'avoir pas un gouvernement français. Car une poignée d'hommes

arrivés en se poussant les uns les autres, une poignée d' « arrivistes » satisfaits, une poignée d'individus, ce n'est pas une institution. Or, ce que nous voulons, c'est une institution, et qui soit nécessairement française, c'est-à-dire qui pèse sur ses propres gérants de tout le poids des intérêts permanents du pays, de sorte que ces intérêts durables l'emportent sur les petits intérêts passagers de ces gérants, quels qu'ils soient. Nous vouions un ordre de choses dans lequel le patriotisme ne soit pas conseillé, prêché comme un sentiment ou un denoir moral aux détenteurs du pouvoir, mais leur soit imposé comme la condition même de leur force. Ce Pouvoir serait national, me disait un jour un de mes amis, dans lequel un ministre des finances un peu adroit et dont l'adresse même aurait frisé le contraire de l'honnêteté, un ministre des finances comme M. Rouvier, ne serait pas nuisible, mais serait utilisé au profit de la Patrie. Nous voulons une institution, en somme, comme celle qui a utilisé cet Italien de Mazarin que je vous rappelais tout à l'heure! [Vifs applaudissements.)

Nous séparons donc très nettement nos antipathies psychologiques et morales, notre horreur instinctive à l'égard des dreyfusards, de la condamnation que nous portons sur le système qui leur a permis de

s'établir. Nous considérons Taffaire Dreyfus et la bande de politiciens qu'elle a fait arriver au pouvoir comme un phénomène, non pas normal sans doute, mais comme un phénomène appelé à se reproduire très souvent et à des intervalles de plus en plus rapprochés, tant que notre pays ne sera pas constitué.

Qu'est-ce donc qu'être constitué? voilà la question. Qu'est-ce que ce sera pour la France que d'être constituée? Nous ne disons pas pourl' Allemagne ou l'Angleterre : quelle sera la façon particulière dont la France pourra retrouver ce bienfait de tous les peuples : Tordre?

Nous n'avons pas prétendu résoudre cette difficulté d'un seul coup. Avant d'élaborer une constitution, il nous a paru qu'il serait utile d'énumérer les sentiments qui npus avaient dressés contre ce désordre dreyfusien rendu possible par la constitution actuelle, et d'essayer d'extraire de chacun de ces sentiments ce qu'il pouvait contenir de vérité politique. Nous avons dû ainsi développer plusieurs de ces vérités politiques partielles, depuis deux ans, sans prétendre apporter « la Vérité » tout entière, absolue, avec un plan idéal et complet de la constitution d'une France de demain.

Quel avait été notre premier sentiment, notre premier instinct? Nous avions été antidreyfusiens; nous nous étions opposés parla

aux sentiments qui s'exprimaient autour de nous à l'égard du condamné de Tile du Diable. Eh bien ! quelle vérité politique contenait cette sorte de a réaction » ? Nous l'avons traduite par un mot. Nous avons dit» dans VAc^ tion française : Nous]ne croyons pas à la Justice et à la Vérité, parce que ce sont des ^tfé««

— (le mot est de cet admirable docteur en politique, mon ami Charles Maurras), — des Nuées comme celles qu'Aristophane, cet impitoyable anti-démocrate, combattaità coups d'ironie, à l'époque où elles étaient en train de corrompre Tintelligence des Athéniens. Les NuéeSy ce sont ces sentiments vagues, incarnés dans un grand mot, et que Ton prend pour des idées rationnelles, générales, et dont on devient dupe, parce qu'on ne tarde pas aies appliquer à tout sans discernement ; s'emballer — perm,ettez-moi le mot vulgaire

— pour la Justice en soi, c'est le propre d'hommes qui ne se rendent pas compte de ce qu'est la justice dans tel ou tel cas particulier, de la façon dont elle peut être réalisée par les hommes. C'est n'avoir plus le sentiment de ce que doit être un acte de justice. Eh bien ! dans le cas de Dreyfus, en particulier, nous avons eu ce sentiment que l'acte de justice, considéré par quelqu'un qui comprend la politique et la sociologie, c'est nécessairement un acte d'arbitraire intelligent. La justice est dans l'esprit du juge, et non

ailleurs: elle n'est pas dans les formalités prescrites par le Gode. Ce respect des « formes légales » dont se prévalaient les dreyfusards» les Pressenséy les Reinach et les Clemenceau, ce n'est, dans la plupart des cas, que la garantie du juge prévaricateur, ce n'est presque jamais celle du justiciable. Car la justice est un acte vivant, la légalité une lettre morte, qui ne jla [remplace pas et qui souventlatue. Les juges militaires, juges non-professionnels, qui sont des sortes de jurés, apprécient en conscience : nous- nous fions plus volontiers aux officiers des conseils de guerre qu'aux fonctionnaires de M. Monis [Applaudissements), pdLToe que nous croyons qu'il' faut laisser place à un véritable libre arbitre, à un imprévisible coup d'intelligence et d*intuition chez l'homme qui en juge un autre : ce à quoi, en définitive, il faut s'en tenir, c'est la conscience du magistrat. Elle est la seule garantie, et la plus sûre, de la validité des condamnations. Mais, cette erreur morale d*en appeler du juge aux formes du jugement, c'était bientôt devenu pour nous, à l'analyser, une erreur politique : l'erreur qui consiste h, vouloir se dispenser de l'arbitraire, et tout prévoir. Dispenser le juge de trancher d'après son intuition dans un cas particulier, pour le réduire à n'être qu'une machine à appliquer le code, c'est la même erreur qui, en politique.

nous amène à vouloir qu'on ne nous gouverne que par (des lois tout écrites ; c'est la manie légalitaire, c'est la manie parlementaire qui nous entraînerait, si on était logique, jusqu'à contestera noti*e ministre des affaires étrangères le droit d'oser un de ces actes de très fine intuition, un de ces mouvements du tact, qui font le diplomate, et qu'il n'a pas le loisir ni la possibilité de faire homologuer toujours, d'avance, par la représentation nationale.

Oui ! nous voulons que dans notre pays les gens qui gouvernent puissent agir sous leur responsabilité et non pas abriter leur veulerie ou leurlâcheté, ou leur incapacité, derrière une responsabilité imaginaire, celle des lois, des justes lois, comme disait M. Joseph Reinach ! [Applaudissements.)

Donc, notre anti-dreyfusisme, en tud qu'il était une réaction instinctive contre la stupidité qu'il y a à s'en tenir toujours aux formes légales, contenait une vérité politique : la nécessité de l'initiative vivante, la nécessité du pouvoir personnel, à tous les degrés de la hiérarchie, dans un état normalement constitué. [Bravas.)

Mais aussitôt que nous avons eu énoncé cette idée : quUl fallait de l'arbitraire, qu'il fallait un pouvoir, et des pouvoirs personnels^ à tous les degrés de la hiérarchie dans l'Etat, immédiatement on nous a traités de dicta-

leurs, de césariens, on nous a soupçonnés de vouloir supprimer ces garanties de la liberté individuelle qui font l'orgueil d'un peuple voisin, les Anglais; on a essayé de caricaturer grossièrement notre sentiment de l'autorité en en faisant tout simplement l'apologie de la tyrannie. Nous ne nous en sommes pas inquiétés et nous avons continué à défendre notre idée : nous avons répété avec entrain et 'insistance, pour la désolation et le scandale de M. Ranc, nos apologies de l'arbitraire et du pouvoir personnel.

Encore plus qu'anti-dreyfusiens, et plus profondément, nous avons été, par une seconde réaction, anti-sémites : non seulement contre Dreyfus, mais contre les Juifs, avonsnous dit.

Qu'est-ce que contenait de vérité politique cette réaction anti-sémite? Qu'y avait-il de rationnel dans l'admiration que nous accordions aux travaux de ce grand remueur dMdées et de faits qu'est Drumont ? (Bravos.)

La vérité politique de notre an ti-sémitisme, c'était ceci : nous reconnaissions que les hommes ne sont pas tous pareils, que l'homme en soi, l'homme abstrait n'existe

pas, qu'il y a des races différentes ; qu'il ne faut jamais légiférer pour cet homme en soi, qui n*est qu'une expression algébrique. Or, cette vérité politique, qui est contenue dans Tanti-sémitisme, c'est celle même qu'exprimait Joseph de Maistre au commencement de notre siècle lorsqu'il écrivait : « J'ai vii des Anglais, j'ai vu des Italiens, j'ai vu des Espagnols, je n'ai jamais rencontré l'Homme ! » ♦

. Nous avons donc défendu, bien qu'elle fftt l'opinion d'un « réactionnaire » — et avéré, celui-là ! — Tidée de Joseph de Maistre sur les différences des races d'hommes et sur la nécessité de légiférer pour des hommes d'une certaine race, d'un certain sol, d'une certaine terre. {Applatuiîssements,)

Je vous donnerai un troisième exemple de ces réactions sentimentales et instinctives que nous essayions de transformer en des idées et en des vérités politiques : c'a été notre anti-protestantisme.

Car, il faut bien le dire, bien que beaucoup d'entre nous eussent d'excellents et très nobles amis protestants, nous partageâmes en fondant V Action françaiêe cette impression qui a été celle de beaucoup d'anti-dreyfusiens et de nationalistes, à savoir que l'esprit protestant — sinon les protestants comme individus — avait été pour quelque chose dans cette erreur psycholo-

gique, puis dans cette fièvre morale qui s'était emparée de notre pays à propos de Dreyfus.

Quelle était donc la traduction politique^ rationnelle, de cette antipathie contre les protestants, qui s^est fait jour en nous en cette circonstance? Elle a peut-être tenu à un nom. . . , un nom qu'on ne pouvait pas pro* noncer, comme on ne peut pas le prononcer encore, sans provoquer un mouvement de répulsion, à cause de ce qu'il se trouvait sans cesse côte à côte avec celui d'un Juif, et d'un Juif immonde : oui, d'un côté, Reinach, et de l'autre, un grand nom protestant : Pressensé !... Notre antipathie contre les « Pressensé i», je ne dis pas même contre les indi-* vidus, mais contre la culture qui a fait ces Pressensé, quelle en était la traduction en politique? Eh bien, c'était la condamnation de J'anarchisme.

Le libéralisme d'esprit, même le plus sincère, lorsqu'il est poussé à l'excès, et qu'il ne rencontre pas de frein, soit dans le bon sens de celui qui a reçu cette culture, soit dans la constitution du pays dans lequel il vit, aboutit au culte de l'anarchie. L'antiprotestantisme, pour nous, c'est surtout lu crainte des folies qu'entraîne la divinisation de nos sentiments intérieurs — de notre « âme », comme disent les protes* tants, — la divinisation de VEspritj qui est

toujours Vérité, pour eux, — la divinisation du mystère intérieur ; car c'est là véritablement l'essence du protestantisme. Cette tendance à chercher Dieu en soi, cette disposition qui a produit parfois d^autres résultats, puisqu'elle a produit les délicates méditations d'un Vinet ou d'un Amîel, cette tendance à chercher donc en nous-mèmele (c divin » et, par un retour assez naîT, à considérer comme « divin » tout ce qui sort de nous, cette religiosité, qui est essentiellement protestante, nous apparaissait tout à coup comme incompressible, chez les pauvres dreyfusiens. Ils écumaient d'idéalisme exaspéré, ces mystiques : ils étaient à lier et à doucher... — Mais l'individu, son cœur, son âme, ce n'est pas tout! On a des devoirs, non pas envers son « âme », mais envers les voisins, envers des gens qui sont en face de vous, en chair et en os, et qui peut-être n'ont pas autant « d'âme » que vous ! {Bravos.) On a des devoirs envers la société où l'on vit.

La véritable leçon de tolérance, c'est nous qui prétendions la donner en disant : » Vous ne devez pas, au nom de je ne sais quelle frénésie intérieure qui vous fait vous apitoyer sur le condamné de l'île du Diable, considérer comme négligeable et non avenue Tinsensibilité apparente de ce brave homme qui fait son commerce, qui conduit ses chevaux, qui fait votre pain, à côté de vous, et qui se

moque pas mal de Dreyfus ! Il a une âme tout comme vous peut-être : seulement, il ne s'inquiète pas de toutes ces choses, car il sait, après tout, qu^onne fait pas une grande œuvre — et tine nation c'est une œuvre, — sans broyer des pierres ! {Applaudissements.)

Mais, animés contre les dreyfusiens de ce sentiment anti-individualiste, de ce sentiment social, comment pouvions-nous ne pas voir, ne pas retrouver en nous, dans notre éducation, ses racines? Gomment n'aurions-nous pas reconnu que ce qui persuade l'homme de se laisser sacrifier pour une cause dont il ne sent pas ou dont il n*aperçoit pas immédiatement la beauté, la justice, pour Tordre de l'Etat par exemple, ou pour le repos de la famille, en un mot pour la paix , — » comment n'aurions-nous pas reconnu que ce sentiment, c'est celui de la discipline, c'est celui que cette vieille religion catholique, qui est en même temps une morale et une politique, a seule mis en nous, dès l'enfance, dans nos âmes de Français? (Bravos.)

Nous étions donc anti-protestants, parce qu'une politique « libérale», c'est-à-dire protestante, nous amènerait à une dissolution du faisceau des énergies françaises. Elle nous amènerait à devenir je ne sais quelle société évangélique, à la Tolstoï, où, tout le monde faisant vœu d'être pacifique, la nation s'im-

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poserait ou plutôt se laisserait imposer la trop facile vertu des neutres. On voudrait faire de la France une espèce de Suisse ! Mais, par malheur, comme nous sommes un beau pays, heureux, et que tout le monde envie, le jour où nous serions comme la Suisse, avec des hommes doux, un pays où PEtat n'est rien et où, seuls, les individus comptent, le jour où nous serions ce pays, que rêve M. de Pressensé, il est bien certain que de l'autre côté de la frontière, les gens auraient vite fait de trouver un prétexte à entrer sans gène et à s'installer; et voilà pourquoi nous ne voulons pas que la politique française soit protestante, libérale, humanitaire, évangélique, méthodiste. {ApplatidissemenU.}

Que voulons-nous donc ? Je vous ai dit en débutant : nous voulons un ordre qui soit français; nous voulons que la figure de la France se reforme dans ses lignes précises, arrêtées ; nous voulons qu'on ne puisse pas méconnaître, lorsqu'on arrive d'Angleterre en France^ qu'on a vraiment changé, non seulement de climat,maisdemilieu humain:

qu'on est entré dans une société, que cette société a des exigences, qui, par là môme que les individus qui en profitent s'y sou-

mettent, doivent se faire respecter, s'imposer à l'étranger. En d'autres termes, nous voulons que la constitution de la France, calquée sur son tempérament, ne soit pas calquée sur les constitutions qui, très naturellement, se sont formées chez les autres peuples. Nous ne voulons pas plus d'une France qui serait une espèce de Suisse, que d*iine France qui serait une Allemagne caporalisée (à supposer que FAUemagne soit caporalisée)... Nous croyons que la France ne sera rien de tout cela, que l'ordre chez elle ne pourra pas être imité des nations voisines, que cet ordre restera original comme elle.

Quel moyen de le réaliser? Nous avons été obligés d'en examiner plusieurs, de ces moyens, parmi ceux qui étaient dans les imaginations. Nous avons considéré les diverses solutions politiques en hommes d'étude que nous sommes et que nous restons, et nous avons obtenu, parmi nous, des échanges d'idées qui n'ont pas été sans éclaircir beaucoup de préjugés et sans produire, sur beaucoup de points, des coïncidences, des convergences, des accords qui plus tard pourront être utilisés.

Nous avons envisagé d'abord un premier moyen, celui qui se présentait à notre esprit parce que nous l'avions sous les yeux, c'était la dictature. Au courant de l'été de 1899^

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après les abominables scènes d'Annenonville, et surtout après ce procès de Rennes qui, s'il avait maintenu très haut, aussi haut que jamais, la réputation de sagesse et d'honneur de nos officiers, n'avait cependant pas abouti à nous débarrasser du traître; après ce procès de Rennes, détruit par une grâce aussi lâche et aussi hypocrite que possible... {Vifs applaudiëaementê)^ après ce procès de Rennes, après cette grâce qui le biffait, nous avons tout de suite songé, avec la violence qui est celle des périodes de révolution, que le premier qui viendrait et qui mettrait la main sur l'Elysée nous rendrait le seul service qui fût pressant. {Bravos.)

A ce moment-là, nous avions parmi nous un homme admirable, qui nous avait rendu compte, dans des articles d*une éloquence entraînante et d'une lucidité merveilleuse, du procès de Rennes : c'était le colonel de Villebois-Mareuil ! {Vifs applaudissements,) Lejourdeson départ, en le conduisant à la gare de Lyon, je lui dis : « Eh bien» quand vous reviendrez, mon colonel, serez- vous l'homme ? » Il me dit : « Ou je ne reviendrai pas, ou je vous assure que je serai celui-là I » {Applaudissements,)

L*homme qui « aurait fait le coup », nous le cherchions et nous venions d'en voir partir un; nous nous disions : peut-être 8*en re^

trouvera-t-il un autre ? Il ne s*est pas trouvé encore.

Et en attendant, nous avons rétléchi. Nous avons de plus en plus compris la difficulté, pour un grand pays comme le nôtre, de se sortir de peine par une simple aventure. Et je ne dcTis pas dissimuler qu'en ce qui me concerne^ personnellement, j'ai envisagé et j'envisage chaque jour avec plus deconfiance, de satisfaction d'esprit, l'hypothèse d'un ordre français qui serait tout simplement l'ancien, l'ordre monarchique. { Vifs applaudissements.) Je l'étudié depuis deux ans dans les travaux incomparables de solidité et d'éclat de mon ami Maurras, un homme qui m'a fait comprendre ce que c'est que Tunion si rare, enune seuleénergie, de l'intelligence et de Taclion. [Bravos.)

La construction est admirable : Tordre en France maintenu par une inonarchie française, c'est-à-dire une famille dont l'intérêt, par sa position même au centre du pays, à travers des années et h travers des siècles, ne faitqu'unavec l'intérôtnational. {Applaudissements,)

Mais le problème politique qui se pose à nous aujourd'hui est un peu plus difficile que celui qui consisterait à se rendre compte des conditions théoriques de l'existence d'une nation. Il faut savoir comment on pourrait relever, réaliser dans la France d'aujourd'hui

cet ordre magnifique qui a fait la grandeur de la France d'hier. Eh bien, les obstacles sont énormes^ et ces obstacles, ils sont d'abord en nous-mêmes, dans notre esprit, dans notre culture, dans notre éducation, dans la sensibilité qui maiiitenant caractérise les hommes de ce pays-ci.

Nous avons subi une culture anarchiste:

voilà ce qui nous rend cette conception monarchiste plus difficilement intelligible. Je dis nous, car ceux mêmes qui comprennent la nécessité de la monarchie ne sentent pas du premier coup sa possibilité en quelque sorte morale et psychologique. Eh bien, ceux-là qui comprennent auraient surtout besoin, pour accueillir nos démonstrations, de savoir que tout ce qu'il y a eu d'acquis en ce siècle, tout ce qui a été ajouté à la sensibilité et à rintelligence françaises, serait non seulement conservé, mais exalté, développé et fortifié par une Restauration.

Voilà pourquoi nous nous sommes bornés, [L V Action française, à examiner et à étudier quelles étaient ces difficultés et ces obstacles psychologiques que rencontrait dans le public et en nous-mêmes Tidée de monarchie ; et quels étaient les moyens de les vaincre. Nous avons essayé de faire pénétrer la Raison politique, qui est monarchiste, dans l'imagination morale de nos contemporains, qui est démocrate et socialiste. Y sommes-

nous parvenus? Je n'en sais rien. Avonsnous fait des monarchistes nouveaux, des monarchistes qui viendraient à la monarchie non pas comme à quelque expédient de « conservateurs » craintifs, mais comme à un renouvellement de notre pays? Je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est que nous avons travaillé dans ce sens, en tant que cet ordre monarchique nous apparaissait comme celui qui, seul, se pourrait concilier avec le besoin d'activité qui est celui des peuples vivants : activités diverses, énergies libres dans l'industrie, dans les lettres, dans la religion, dans l'éducation. C'est à ce besoin que répondrait la décentralisation, qui est un des desiderata du nationalisme, celui que notre ami Barrés a exposé et rendu populaire voici plus de dix ans. La décentralisation, c'est-à-dire la mise en liberté et en valeur des énergies nationales, ne saurait être favorisée que par un pouvoir fort, et assez fort pour n'être pas tyran.

Eh bien, c'est en tant que la construction monarchique nous paraît apte h réaliser cet idéal, qu'elle nous séduit, et que plusieurs de nos amis s'efforcent de la faire comprendre à nos lecteurs.

Où en sommes-nous de cette étude? Nous en sommes au point où véritablement tout homme qui voudra nous lire devra, dès le

premier jour, se rendre compte que nous sommes des esprits libres et que, ou dictature, ou empire, ou monarchie traditionnelle, chez nous, toutes les fois que ces idées sont abordées, elles le sont dans un esprit tellement nouveau par rapport à la politique courante qu'en vérité les étiquettes disent fort mal ce qu'il y a dans les flacons ! [App laudissements . )

Nous ne pouvons rester nous-mêmes, — et nous sommes et prétendons rester des hommes de science, épris d'observation et d'expérimentation, — nous ne pouvons être sincères qu'en disant au jour le jour les vérités telles que nous les voyons : nous les dirons donc. Que cela s'appelle décentralisation, que cela s'appelle catholicisme, que cela s'appelle monarchie, nous ne nous inquiéterons pas de savoir si on traduit, en parlant de nous, dans le jargon politicien, catholicisme par cléricalisme, ou si Ton traduit anti-protestantisme par intolérance, ou si on traduit monarchie par retour au droit divin. Nous dirons les choses, nous exposerons les idées sans nous inquiéter de ce que signifient les mots, dans la bagarre présente desjournaux et du Parlement, Nous resterons une école, et c'est en tant que nous sommes une école que je crois que V Action française a une raison d'être ii côté de cette admirable Ligue de la Patrie française qui fait, elle,

ime besogne immédiate et si impoiiante. [Applaudissements . )

J'ai fini de vous dire, non pas ce que nous pouvons, car nous ne savons pas quelles sont nos forces, nous me savons pas si nous mordrons sur les esprits, nous ne savons pas jusqu'à quel point cette sincérité absolue et ce souci, intransigeant, de ne pas faire de la politique au sens étroit du mot, de ne faire que de la science, seront compris par les hommes qui,en tant qu'ils sont une élite, influent sur les idées du pays; mais ce que je tiens à dire, c'est que l'image qui restera devant nos yeux et qui nous inspire continuellement, qui nous rallie toujours, c'est l'image de la terre de France. Cette image, si on sait la garder sous son regard et en tirer les leçons subtiles qu'elle contient, elle donne ce goût de la diversité, ce sens de la variété dans l'ordre et dans l'harmonie, qui nous rend raisonnables. Quelle fine sagesse reflètent tous nos paysages, ces paysages < qu'on dirait véritablement dessinés par un artiste sobre et heureux, et non par les hasards de la Nature ! Si nous regardons cette terre de France, nous y devinons que ce qui faitlabeauté d'une nation comme la nôtre, — en tant qu'elle est un Etat, une création politique, humaine, — c'est qu'il y ait, d'abord, un sol solide et profond ; puis, des institutions enracinées dans le Temps accumulé, comme

les arbres dans ce sol, et plus durables que les individus ; qu'il y en ait ensuite, de ces individus, de ces hommes libres, imprévus, nombreux, se promenant légers, ayant des aventures, vivant et mourant, passant enfin, tandis que les institutions ne passent point. Et puis, nous sentons qu'il faut qu'il y ait, au-dessus, ce qui en définitive rend tolérables et le sol dur et les actes enfantins et pitoyables des hommes : je dis, le ciel, très clair, très léger, Tair qu'on respire. Eh bien! c'est cet amour de Tair qu'on respire en France qui me paraît avoir été la source de V Action Jrançaise, — la seule, en définitive, à laquelle nous allions tous puiser! [Vifs applaudissements,)

M. Maurice Bandés prend ensuite la parole et prononce le discours que l'on va lire :

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