DISCOURS
Mesdames, Messieurs,
Je suis voire interprète pour remercier Henri Yaugeois de sa belle et philosophique conférence» je dirais volontiers de sa legon. Yaugeoisnous atrèsbien marqué laméthode qu'à son jugement devaient suivre lesnatio-
(1) J*ai demandé à notre ami Barrés de me permettre de reproduire ici, d*aprés la sténographie, les éloquentes réflexions qu'iT avait présentées à nos auditeurs de la rue d'Âthônes. Il me répond par la lettre suivante :
Mon cher Yaugeois, je crois que le plus réel témoignage d'attachement que j'aurai donné à votre Œuvre^ce sera bien d'avoir consenti & laisser publier cette sténographie. Oui, c'est un sacrifice d'amoarpropre littéraire que je vous fais. Que vos lecteurs pardonnent les négligences en considération de la thèsequi vaut qu'on y insiste à chaque occasion. J'ai voulu montrer que le régionalisme,loin de nuire au patriotisme, le justifie, le soutient. Le sentiment local, qui fait les décentralisateurs et les fédéralistes,est le soutien profond du sentiment français. C'est à Déroiilède qui jadis se méfia des laudateurs de «la petite patrie)> que je voudrais offrir cet argument s'il était plus digne de ce grand orateur. Amicalement»
Maurice Barrés.
nalistes ; il nous a indiqué aussi quelles étaient les destinées de ce pays qu'appelaient ses vœux réfléchis... L'avenir, comme l'a dit le poète, n'appartient à personne; nous pouvons tous y placer nos rêves politiques ; oui, pour parler nettement, l'avenir est une chambre de débarras où nous pouvons entasser nos rêves politiques quand nous ne sommes pas absolument sûrs qu'ils pourraient s'accorder dans l'instant où nous sommes réunis.
' Il est certainement fâcheux pour des nationalistes,qui voudraient être d'accord dans le présent, dans le passé et dans l'avenir, de constater que cette triple solidarité leur manque. Etre d'accord dans le passé, le présent et l'avenir, voilà qui ferait de nous de très bons matériaux pour la construction de la maison française. Eh bien, si nous ne sommes pas toujours sûrs, dans ce pays divisé jusqu'à l'anarchie, d'avoir une conception commune des meilleures destinées de notre nation, nous sommes bien certains d'être réunis dans le présent par le plus complet dégoût... {Vi/s applandisnements)^ c'est à savoir que nous sommes nettement et résolument en révolte et en dégoût total contre le régime parlementaire! {Vifs app laudissements . )
Et si ce dégoût nous est commun, si le parlementarisme répugne à notre nature
comme une importation étrangère , c'est que nous avons tous la même formation. Nous autres nationalistes, divisés souvent sur Tavenir, nous arrivons àTunitéd'espritquand nous envisageons le passé delà France. Nous nous recommandons de la France éternelle ; nous sommes des Français qui avons été formés à travers les siècles. Tout ce que nous sommes naît des conditions historiques et géographiques de notre pays. Nous avons été... médités à travers les siècles par nos parents, et il faut pour que nous nous développions, pour que nous trouvions le bonheur, que les choses ne soient pas essentiellement différentes de ce qu'elles étaient quand nos ancêtres nous ce méditaient ». Nous voulons d'une politique qui tienne compte des traditions nationales et qui protège tout ce qu'elles ont encore de vivant avec toutes les modifications que le temps apporte chez des êtres vivants, chez des êtres en perpétuelle transformation ; il faut que la France demeure liée de génération en génération, il faut qu'elle demeure la même dans son essence, pour que nous, individus, nous trouvions le bonheur (car que ferai-je en Chine ou en Angleterre, moi Lorrain?) et aussi pour que la Nation trouve le bonheur. Etje ne puis guère plus me passer du bonheur de la nation que de mon bonheur propre, car je souffrirais dans mon individu et dans mes
intérêts d'ôtre le citoyen d'une France humiliée. [Applaudissements.)
Voilà ce qu'Henri Vaugeois nous a dit d'une façon philosophique, et pour sentir ce qu'il nous a démontré j nous pourrions prendre des « leçons de choses » . Ah ! si nous pouvions circuler tous ensemble, en automobiles par exemple, à travers les paysages français! si nous prenions connaissance de la figure de notre pays! si nous voyions comment il s*est formé, comment il fut le même à travers les siècles! Il était tel déjà que le soleil le caresse aujourd'hui, alors que nous n'étions pas nés, et que pourtant les parents français, dont nous sommes issus, nous méditaient, nous venons de le dire, et commandaient notre destinée. Oui, à voir ces paysages, à les reconnaître pareils, à travers les siècles, nous voudrions les maintenir et empêcher qu'ils devinssent soit des paysages allemands — ce qui ne serait pas long avec ce malheureux André — soit des paysages juifs, ce qui çà et là est déjà acquis avec nos traîtres de gouvernement. [Vifs applaudissements.)
lin ami que j'ai dans cette salle et que je ne nommerai pas visitait ces jours-ci la Malmaison et les nobles souvenirs du Codsulat; un groupe de personnes se présentèrent qui désiraient, elles aussi, faire le tour de ces magnifiques souvenirs. Le cicé-
rone qui les conduisait parut inférieur à mon ami; il se substitua à ce mercenaire, et pendant deux heures, il mena ces visiteurs, il leur commenta les appartements, les jardins; il leur disait : a C'est ici que le Premier Consul venait se placer le soir pour écouter le sondes clochesde Rueil... » Etces visiteurs, qui n'étaient entrés que pour voir des meubles, des bibelots, commencèrent d'avoir des larmes dans les yeux, et ils partirent tout disposés à crier : Vive l'empereur!
Eh bien, Messieurs, si nous parcourions avec un bon cicérone nationaliste la France, il serait impossible qu'au sortir de chacune de nos régions nous ne criions pas, tous ensemble et d'.une même voix française : A bas les dreyfusards! A bas les Juifs! Vive la Nation ! {Vi/s applaudissements.)
Pour ma part, je voudrais être votre cicérone en Lorraine, Je serais le plus heureux des hommes, si je pouvais conduire des groupes nationalistes sur le point central historique de la Lorraine qui est le plateau de Sion-Vaudémont.
Dans ce pays lorrain où les miens ont duré, la vallée de la Moselle que j'habite me paraît encore trop populeuse, trop recouverte de passants, pour que j'entende bien ses secrets et ses leçons. J'aime à gravir les faibles pentes qui la dominent, à parcourir indéfiniment, loin des centres d^habitation,
le vieux plateau lorrain et, par exemple, le Xaintois, antique pays historique, son centre, où se dresse cette montage de Sion-Vaudémont.
Plus que tout au monde, j'ai aimé le musée du ïrocadéro, les marais d'Aigues- Mortes et de Ravenne, les paysages de Tolède et de Sparte ; mais à tous ces magnifiques cimetières je préfère maintenant mon modeste cimetière lorrain, la plaine de Sion-Vaudémont qu'un Lorrain seul sait faire parler.
Plaines agricoles négligées de la grande civilisation, mais où l'on voit la terre franche et les cultures que depuis des siècles lui demandent ses habitants. J'écoute le château demi-abandonné, entouré des restes d'une déférence jalouse et que le jeune prince de Beauvau que vous connaissez viendra sans doute ranimer ; j'écoute la vieille masure de ces villages si pauvres où le paysan a hérité les parcelles de son père, serf du domaine féodal, et de son ancêtre, esclave rural d*un maître gallo-romain. Je vois la brasserie de Tantonville; c'est là que Pasteur est venu conduire ses fameuses études sur les ferments et je comprends ce que le xix* siècle a ajouté aux civilisations du passé dans cette plaine agricole et féodale.
On voit dans ce paysage qui n'a guère bougé comment les hommes qui sont utiles.
qui apportent du bien-être dans Tindustrie sont honorés; on voit, d'autre part, que cette population agricole fournit toujours à la France d'excellents soldats; elle a indéfiniment exercé ses soldats à faire la bataillé du côté de l'Est; les gens du plateau de Vaudémont faisaient déjà la bataille pour le compte de TEmpire Romain, pendant un certain temps ils ont été occupés à faire la bataille contre les Français, mais, comme ils ont été les plus faibles, ils se sont décidés à se réunir à la grande famille française, et maintenant ils font partie de celte armée qui tourne ses regards du côté de l'Allemagne .
Les souvenirs se pressent dans mon esprit ; je vous les dis sans art. Excusez un patriote. La motte de terre elle-même qui paraît sans âme est pleine du passé, et son témoignage ébranle les cordes de Timagination ! Ah! sur cette immense plaine du Xaintois — où surgissent, avec une étrangeté qui me rappelle les sublimes paysages du Puy-en-Velay, dix crêtes isolées, couronnées de bois, et la superbe falaise de Sion, — le silence et la solitude parlent éloquemment d'histoire, de politique et de mille choses subtiles qui sont proprement les « choses de Lorraine » et les racines profondes, les racines lorraines de mon nationalisme français.
Le sommet isolé de Sion-Vaudémont, tantôt voilé par la brume, tantôt embrassant un
immense espace, fut le cercle religieux et politique du pays. C'est encore un pèlerinage fameux. C'est de là que Gérard, premier comte de Vaudémont, emmenait nos ancêtres lorrains à la première croisade; c'est de là que sortait à ces dates lointaines notre maison ducale de Lorraine qui règne aujourd'hui en Autriche.
On comprend, quand on contemple cette immense plaine agricole de Sion- Vaudémont, que ni les chemins de fer ni l'industrie n'ont modifiée, combien Tannée 1901, dans laquelle nous sommes, est étroitement liée à la suite des siècles qui l'ont précédée, et combien on est peu de chose! On comprend qu^il faut prendre l'héritage national et ne pas essayer, par des bizarreries personnelles, individuelles, de modifier les conditions dans lesquelles il peut subsister!
Pensant à toutes ces choses, je vous]dirai une anecdote assez particulière qui est arririvée à quelqu'un que je connais beaucoup et qui était allé sur le plateau de Sion- Vaudémont avec la préoccupation d'évoquer tous les souvenirs que je vous indique brièvement. Ce voyageur vit assises sur l'herbe, sous les arbres, au pied de la Tour dite de Brunehaut, deux femmes. L'une était fort belle et d'une allure assez particulière. Elle demanda à mon ami quelques détails sur le chemin qui pouvait lui permettre de
joindre Praye où passe le chemin de fer. Il lui dit: — Ce chemin est Irèsaccidenté. — Oh! j'ai l'habitude de toutes les ascensions. — Mon ami avait posé un livre sur Therbe. Elle en vit le titre. — Vous lisez l'histoire de Lorraine? cela vous intéresse? — Oui, madame, mais vous-même vous paraissez étrangère. Avez- vous vu le cimetière? — Oh ! je le connais, dit-elle avec une inflexion singulière de gravité. — Et la tour? — Je la connais. — Vous n'êtes pourtant pas du pays? — Je suis venue plusieurs fois. — Elle intriguait mon ami. Ils causèrent ainsi assez longuement des ruines, puis de l'histoire de Lorraine. — La connatt-on dans le pays ? demanda-t-elle. Il répondit négativement. — Nos ducs, ajoutait-il, ne se sont pas bien
conduits avec nous. Ils nous ont abandonnés, nous, leurs loyaux et séculaires collaborateurs. Abandonnés, vendus, pour la Toscane, pour l'Autriche! — Il ne faut pas juger, ditelle avec le même accent grave et noble.
Quelques instants après, au train, mon ami retrouvait ces deux dames, mais, par discrétion, il ne montait pas dans leur compartiment. En gare de Nancy, il vil le préfet de Meurthe-et-Moselle s'approcher du wagon et saluer les deux étrangères. Il s'informa auprès du préfet qui lui dit : u C'est l'Impératrice d'Autriche, qui nous a été signalée comme voyageant incognito et je ve-
nais me mettre à ses ordres au nom du gouvernement. »
N'est-il pas curieux et émouvant de voir cette malheureuse souveraine, qui fut un des esprits les plus poétiques et les plus rares de ce temps, venir sur cette côte absolument oubliée chercher les souvenirs de la formation de sa famille, et se livrer à des impressions dont Tabondance, le profond seraient plus aisément traduits par un musicien qu'analysés exactement par un orateur.
Il est bien certain que le sentiment de la constitution d'une race, le sentiment de la masse des efforts qui lui ont permis de se continuer à travers les siècles, sont d'un ordre tout à fait rare, appartiennent au domaine de l'inconscient. C'est ce domaine profond, c'est le subconscient qui fait que nous ne sommes pas simplement de petits êtres, vivant chacun une période d'une quarantaine d'années, mais que nous sommes soutenus profondément par tout ce qui a vécu dans noire race, dans nos prédécesseurs. Ce quelque chose, il faut le maintenir chacun selon nos forces. Car il n'est pas besoin d'être le descendant de la grande famille ducale lorraine pour se connaître solidaire de toute une race. Le moindre des petits cultivateurs de la plaine de Sion- Vaudémont a contribué, lui aussi, à créer quelque chose
de magnifique. Et lui, le serf, il n'a pas déserté sa patrie, il continue à travailler la terre qui a nourri à travers les siècles ses ancêtres. Il est demeuré indispensable. ^ (ApplaudisseTnents . )
Et ce sentiment de connaissance et d'amour de son passé, ce sentiment de la continuité nationale, ce sentiment que nous ne pouvons vivre pleinement que si nous sommes d'accord avec tous ceux qui ont créé la grande maison française dans laquelle nous sommes installés, cette volonté de la maintenir et de la léguer avec tout ce qu'elle possède, et en y ajoutant, si c'est possible, à nos descendants, c'est exactement le nationalisme!
Eh bien, ne serait-on pas d'accord sur la traduction politique qu'il faut donner à ce sentiment, ce serait une chose énorme que de le ranimer chez nous et que de faire que nous nous disions : Je n'ai pas à mépriser les étrangers, mais je n'ai pas non plus à les envier. Je suis une espace. Je suis une espèce créée par des forces qui m'ont précédé. Je maintiens mon espèce, elie est ma dignité ; je suis aussi sa dignité, je la léguerai à ceux qui viendront après moi. Je suis de THistoire deFrance, même quand on me voit un faible individu, et j'entends, moi, individu» ne pas déshonorer l'Histoire de France, j'entends que dans la mesure de mes forces ma génération y ajoutera un beau chapitre*
ACTION FRANf . — T. IV. 70
Ce sont de tels sentiments qu'il faut propager. On les aime à V Action françaiêt. Ces manières de penser et de sentir sont servies par mes amis, par des hommes de la valeur de Charles Maurras et d'Henri Vaugeois. Je me permets en terminant de recommander leur Revue à toute votre syaipathie active. [Vifs applaudissements.)
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