JANVIER-JUIN
PARIS 143, RUE d'âboukir, 143
J»*- janvier 1901.
Messieurs,
Je n'ai pas l'intention de demander au Conseil supérieur d'atténuer la sentence prononcée contre moi par le Conseil académique de Clermont-Ferrand. La révocation ({ui m'a frappé était la seule mesure que dût prendre l'autorité universitaire à l'égard d'un professeur qui s'était refusé au i^^ octobre dernier et qui se refuserait encore aujourd'hui à prendre possession d'un poste qui lui avait été assigné par arrêté ministériel.
Je n'aurais donc point songé, Messieurs, à faire appel devant vous d'une décision qui me semble avoir été non seulement juste
(1) En rétablissant ici, d'après mes notes, la teneur des quelques paroles par lesquelles j'ai indiqué au Conseil êupérieur les motifs des actes pour lesquels j'arais été révoqué, je réponds à un désir de ceux de mes amis qui ont bien rooln s'émouToir de cette réYocation. — H. V.
mais nécessaire, si je n'avais tenu, au moment où je Taccepte comme la sanction prévue et normale de mes actes, à vous faire connaître en toute précision les véritables motifs de ces actes mêmes.
Ces motifs — j'en ai la conviction — sont de nature à expliquer et à justifier ma conduite aux yeux de mes collègues, aux yeux de mes anciens maîtres, dont plusieurs ont élé mes amis, aux yeux enfin de mes chefs hiérarchiques, de telle façon que le « refus de service » à la suite duquel je suis révoqué ne se puisse point confondre jamais dans leur souvenir avec un simple manquement professionnel. Je me suis donc réservé le droit de vous donner ici les explications que j'avais dessein de donner au Conseil académique de Clermont-Ferrand, et que je n'ai pu lui faire entendre, une indisposition m'ayant empêché au dernier moment de me rendre à son audience.
J'ai cru devoir, le l*' octobre dernier, jour de la rentrée des classes, m'abstenir de prendre possession de la chaire de philosophie et d'histoire qui m'était assignée d'office, par M. le Ministre de l'Instruction publique, au collège d'Ambert. Je reçus ma nomination en temps utile : j'évitai d'en accuser réception, le silence seul m'ayant paru convenable, étant donnée la résolution qu« j'avais prise.
D'une part, en effet, je ne pouvais répondre en acceptant ce poste, — poste de disgrâce que je n'avais point conscience d'avoir mérité; d'autre part, je ne pouvais répondre en sollicitant un autre poste, plus exactement en rapport avec ceux que j'avais précédemment ou occupés ou acceptés, et plus proportionné à Tensemble de mes titres et de mes services universitaires. Je dis, Messieurs, que je ne pouvais pas solliciter un tel poste, parce que c'eût été de ma part un manque de dignité que de demander à rentrer en grâce auprès d'un gouvernement que je combattais depuis deux ans, avec violence, par la presse, par la parole publique, et que j'étais obligé de continuer à combattre.
Peut-être aurais-je pu, direz- vous, répondre à M. le Ministre en lui demandant le renouvellement du congé d'inactivité sans traitement dont je jouissais depuis un an ? Mais une telle demande eût dû être fondée sur des raisons de santé : ces raisons n'existant pas, il m'eût fallu abuser de cette fiction très complaisante, et très légitime, grâce à laquelle il est souvent permis aux fonctionnaires de rUniversité d'obtenir de l'Administration Tannée ou les années de liberté qui peuvent devenir nécessaires à leurs travaux personnels, à leurs projets littéraires ou scientifiques. Il est trop évident que je ne devais, dans les circonstances actuelles, ni espérer.
ni surtout réclamerune telle faveur du gouvernement de M. Waldeck-Rous&eau* Voilà pourquoi j'ai jugé devoir, — ayant reçu une nomination que je n'avais pas demandée, — me taire, et rester chez moi. Je savais parfaitement que je renonçais, > par ce fait seul, à de modestes droits que je pensais m'être acquis par mes services antérieurs, à la bienveillance de mes chefs. Je reprenais ma liberté simplement, ou plutôt je continuais à en user, sans souci de ce qui pourrait être décidé au ministère, parce que je tenais uniquement à cettejiberté, de quelque prix qu'on me la fît payer.
Mais, Messieurs,, ce qui importe pour moi, et ce que je dois vous expliquer maintenant leplus brièvement possible, ce sontles motifs tout-à-fait sérieux,, durables (et déjà anciens en moi au moment de ma décision), qui m'ont obligé à renoncer ainsi à cette carrière que j'avais choisie : l'enseignement de la philosophie dans l'Université.
Ces motifs se ramènent tous, en définitive, à un seul, mais qui est péremptoire : c'est que, en fait, tel que je me connais être, je ne puis plus assumer la charge d'enseigner la philosophie dans les établissements de rÉtat, sans risquer, ou bien de contrarier les intentions de mes chefs, et par là de trahir les devoirs d'un fonctionnaire loyal, — ou bien de compromettre la sincérité et la
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spontanéité de ma pensée. Car il y a désormais une contradiction irréductible, et chaque jour plus radicale, entre ce que je pense et ce que l'Université demande à ses professeurs d'enseigner aux jeunes gens.
L'Université, Messieurs, vous le savez fort bien, a une doctrine et doit en avoir nne; elle n'est point un corps mort, indifférent et insensible aux mouvements de la vie et de l'esprit publics, mais elle prétend aa contraire se pénétrer, s'animer, à toute époque, de cette vie et de cet esprit ; elle doit, de par les fonctions mêmes qu'elle remplitau nomde l'État, incarneren quelque sorte en elle-même et fortifier, par la réflexion des maîtres, par l'enthousiaste confiance des disciples, ce que Ton voudrait pouvoir appeler la Conscience de la nation. I Que cette conscience, que cette « âme » de la nation puisse consister jamais en autre chose qu'en un idéal très indécis, qui s'ébauche dans nos imaginations lorsqu'une émotion noble les remue, c'est ce qui importe peu: il suffit que, cet idéal, Tl^^tat le prenne à son compte et se charge de le préciser, de le fixer par l'enseignement public, pour que l'Université, organe privilégié de cet enseignement, se trouve obligée d*avoir une doctrine. Doctrine historique et politique concernant la France telle qu'elle est, telle qu'elle a été; — doctrine morale ou
même religieuse concernant la France telle qu'elle pourrait ou devrait être dans l'avenir; en tout cas^ doctrine philosophique, c'est-à-dire toute mêlée de généralisations et d'hypothèses, — et telle donc qu'il est devenu impossible au professeur de philosophie de s'en désintéresser, de l'ignorer.
Bien plus : c'est au professeur de philosophie, plus qu'à tout autre, que revient en ce moment — vous le savez — dans nos lycées et dans nos collèges, aussi bien que dans nos Facultés, l'élaboration de cette sorte de haut enseignement civique auquel tous les maîtres sont invités à se dévouer, non seulement dans leur chaire, mais au dehors. Vous n'ignorez pas, Messieurs, l'effort très énergique et très sérieusement organisé que commencent, de toutes parts, les plus distingués de vos collègues, en vue de faire l'éducation de ce qu*on nomme la Démocratie. Des cours du soir, des conférences apportent aux gens du peuple^ aux travailleurs adultes les mêmes idées, les mêmes sentiments (sinon les mêmes notions précises), auxquels l'enfant des familles bourgeoises est initié sur les bancs du lycée.
Le professeur de l'Université, depuis quelques années, a donc vu son rôle se transformer singulièrement, s'élargir, presque malgré lui, dans l'imagination généreuse de certains de ses chefs d'abord — (rappel-
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lerai-je, pour ne citer que les morts, un Paul Bert, un Marion?) — Il est bien inutile de le démontrer : le professeur est amené désormais, comme l'instituteur, à se considérer comme chargé, en conscience, d'une mission morale et politique : il doit former Ydme du citoyen-souverain, ce qui signifie (je le dis sans aucune ironie volontaire) préparer des électeurs républicains. A ce rôle nouveau, il ne saurait lui être permis de se soustraire — à mon avis — par un simple parti pris de mauvaise humeur ou de dédain : la tâche est assez belle, assez délicate, pour fixer tout l'effort d'une intelligence véritablement souple et libre; elle ne doit pas être esquivée.
Je n'ai jamais songé, pour ma part, à l'esquiver : j'ai au contraire très vite et très volontiers pris au sérieux cette charge d'éducateur civique du peuple, qui nous a été proposée, à mes camarades de la Sorbonne et à moi, dans nos années de jeune et ardente méditation. Mais c'est précisément parce que je l'ai prise au sérieux que je suis obligé, en ce moment, d'y renoncer.
Vous ne sauriez en être surpris.
L'activité intellectuelle a des exigences très particulières, et la vie de l'esprit, que les professeurs de philosophie de l'Université s'efforcent d'éveiller chez leurs élèves, ne se peut pas vivre à moitié : elle ne tolère
pas les limites arbitraires, les contraintes artificielles, les réticences diplomatiques. Si donc les professeurs, dont cette vie intellectuelle est devenue à la fois la fonction propre et le plaisir, pouvaient la mettre au service de quelques grands intérêts extérieurs, temporels, et j*allais presque dire « profanes », comme les intérêts du Pouvoir politique sous lequel ils vivent de par la date el le lieu de leur naissance, ce serait à la condition expresse que ces intérêts coïncidassent avec ceux mêmes de leur pensée la plus libre et la plus intime. Or, Messieurs, cette coïncidence heureuse n'existe plus pour moi. Le Pouvoir politique régnant en France aujourd'hui a des intérêts — et des intérêts spirituels — (je veux dire certains principes sur lesquels il vit), et qui se trouvent désormais en contradiction avec les intérêts, avec les principes, avec la destinée et la vocation propre de ma pensée.
Voyez ce Pouvoir, en qui s'est finalement réalisée, après des indécisions et des luttes nombreuses , une troisième République française, à la fois parlementaire et démagogique, de mœurs médiocres et longtemps inoffensives, telle enfin que M. Anatole France Ta définie d'un mot cruellement exact : « La République, c'est la facilité ! » Eh bien, cette République a cependant, au moins dans Fintention et le dessein arrêté
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de ceux qui rincament, une âme ou une volonté très particulière et qui est déterminée, de plus en plus étroitement, par certaines idées qu'il faut admettre pour la bien servir.
Ces idées, est-il besoin de vous les rappeler?
L'énumération n'en serait certes pas bien longue, ni l'analyse bien complexe à établir, à supposer que vous eussiez le loisir de me la laisser faire ici : car ces idées sont courtes, et simples, tout comme les bons sentiments, assez obtus, qu'elles prétendent systématiser et qui sont ceux de Rousseau : nous les trouvons résumés très suffisamment dans la Déclaration des Droits de VHommêy ce nouvel Evangile !
Or c'est désormais à ces principes des Droits de THomme qu'il m'est impossible d'adhérer, pour cette seule raison : à savoir qu'ils se sont dénoncés à ma réflexion comme anti>nationaux, comme pernicieux pour la France. Peut-être m'accorderez-vous, avant toute démonstration, qu'ils ont bien chance d'être tels, s'il vous souvient que, en fait, il a suffi à quelques-uns des docteurs de notre haut Enseignement public de s'y attacher, d'en réclamer l'application intégrale, pour devenir — malgré eux-mêmes sans doute — les complices des pires ennemis que la France ait eus à combattre depuis 1 870 !
Mais pour me détacher de ces « principes » fameux, que Le Play nommait les faux dogmes de la Révolution, il n'aurait pas suif] du scandale de ces alliances extravagantes» conclues sur des estrades de réunions publiques, entre de doux utopistes libéraux et d'ignobles anarchistes professionnels, entre des (( dreyfusards » et ceux des défenseurs du traître que nous appelions souvent, mes amis et moi, de simples « dreyfusiens ». Ce que je considère aujourd'hui comme antinational, c'est l'état d'esprit, c'est la philosophie de ces derniers, de ces « dreyfusiens » eux-mêmes : et si j'emploie cette désinence plutôt que l'autre, pour achever leur qualificatif, ce n'est nullement en vue de quelque atténuation, mais c'est avec le souci de désigner par là une secte religieuse, très redoutable, très persévérante — et plus nuisible à la paix publique en France que les bandes des dreyi/usards, — compagnons qu'il sera toujours facile de disperser, au besoin, par la force.
Le danger de ce Dreyfusianisme, — qui a été assez ingénieusement rapproché, par de pénétrants critiques, du Christianisme luimême, — tout au moins du Christianisme sentimental et vague des protestants libéraux, — c'est que, appliqué aux affaires publiques, comme il l'a été par les amis du gouvernement dans la question Dreyfus, il ne
tend à rien moins qu'à une anarchie fort peu différente de celle que vous réprouvez vousmêmes, Messieurs !
Si donc ce Dreyfusianisme, si désastreux, n'est que l'expression de cette foi aux « Droils de l'Homme n, qui est, je le répète, Tâme même de notre République démocratique et égalitaire, ne suis-je pas obligé, comme Français et comme professeur de philosophie, d'aborder en toute liberté le problème pratique qui m'est posé par l'histoire de trois années? Et, pour m'assurer cette liberté, ne dois-je point renoncer à servir un gouvernement qui a prétendu supposer ce tragique problème résolu, non point au profit de la patrie, mais au profifde IV homme » qae vous savez?
Pourquoi, au surplus, essayer de le dissimuler plus longtemps? Il y a lutte, et lutte acharnée, entre la République, enfin consciente de sa nature et de sa destinée, et la France. Pour Tinstant, c'est la France qui faiblit. Mais s'il faut un jour que cette lutte soit poussée à fond, et que lune des deux doive y rester, nous sommes déjà plusieurs, je vous en réponds, dont le parti est pris. Nous serons d'abord du côté de la France. On verra après...
Pour le moment, Messieurs, il me faut surtout essayer de démêler clairement et de dénoncer Terreur théorique d'où procèdent
tant de violences et tant de malheurs. Cette erreur, à vrai dire, a pu rester longtemps inoffehsive, et quand je vous signale les absurdes conséquences incluses dans la doctrine des Droits de THomme, vous pourriez être tentés de me répondre que ces conséquences, il suffit du bon sens des gouvernants pour les surprendre. Vous me direz que plus d*un ministre, en ce siècle, a été pénétré de Tesprit de la Révolution, qui cependant sut être sage. Vous me citerez peut-être Guizot.
Jamais, en effet, aucun de nos gouvernements, depuis cent ans, n'a prétendu assujettir son œuvre politique au pâle et triste formulaire en question : l'inspiration en était trop évidemment d'ordre moral et religieux, d'ordre privé, pour que des hommes d'Etat en possession d'un pouvoir réel, — c'est-à-dire solide, stable, soustrait aux caprices de l'opinion, — aient eu besoin de s'en embarrasser dès qu'ils maniaient les intérêts publics.
Mais aujourd'hui, tout est changé. Le Pouvoir établi par notre constitution, étant démocratique et républicain, et le a ressort » d'une République ne consistant, comme l'a dit Montesquieu, en rien autre chose que « la Vertu », les détenteurs de. ce Pouvoir se trouvent non seulement autorisés, mais Invités à commettre une erreur pratique per-
pétuelle, c'est à savoir : mêler et identifier des considérations d'un ordre intime, religieux, privé, à des résolutions qui sont d'ordre public, utilitaire, expérimental. Le régime sous lequel nous vivons suppose la confusion perpétuelle de la Politique avec la Morale.
C'est à cette confusion que je me refuse de souscrire et surtout de travailler, en quelque modeste mesure que ce soit, à la suite de mes maîtres. Séparer dans mon esprit la Politique, qui est une science, de la Morale, qui en est une autre, voilà ce que m'a appris à faire la crise présente. Peut-être sera-t-on tenté de croire que la Politique, par là, se trouve rabaissée? Il ne me le semble pas. Et même, plus j'y réfléchis et plus j'applique cette méthode, nettement commandée par l'expérience historique dont nous venons d'être les témoins et les agents, plus s'éclaircissent à mes yeux certaines obscurités.
Peut-être vous suffira-t-il de réfléchir un instant à cette différence singulière que la nature des choses met entre deux sciences — (c'est-à-dire entre deux réalités que nous ne pouvons pas plus détruire Tune que Tautre : la société et l'individu) — pour trouver moins inadmissibles les deux ou trois affirmations et négations < nationalistes » que je tiens à maintenir devant vous. Je dois vous les rappeler, — ces quelques franches
hérésies anti-dreyfusiennes, — puisque c'est pour la violence avec laquelle je les ai défendues en public, et pour l'intention arrêtée où je suis de les défendre encore, que je reconnais devoir être exclu de l'Université, en tant que l'Université est liée et dévouée, par ses têtes du moins, au Pouvoir actuel.
l*" Il y a, d'abord, un sentiment et un instinct, très naturel, très spontané, très ancien et, je le prétends, très généreux, que l'affaire Dreyfus a exalté, chez les gens du peuple notamment, et que j'avoue bien haut avoir toujours compris et éprouvé ; c'est l'antisémitisme. L'antisémitisme est condamné, sans appel, par les dévots des Droits de l'Homme, car il blesse leur conception tout idéale de THumanité, imaginée comme une collection d'individus absolument pareils et égaux les uns aux autres. Le conflit, sur ce point, a été, entre plusieurs de mes anciens maîtres et'moi, tout à fait brûlant. C'est très fâcheux, mais je demeure persuadé que la répulsion pour le juif, loin d'être une passion aveugle et basse, dénote chez quiconque l'éprouve et en tient compte avec calme et avec une attention sérieuse, dans la vie sociale, une certaine générosité de tendances et un certain sens psychologique. C'est, je crois, même en morale individuelle, faire preuve d'une triste facilité de relations, que de se plaire beaucoup avec ces gens fort sou-
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pies fort agréables parfois, mais dont la finesse extrême n'est jamais de la délicatesse. Et s'il s'agit de morale sociale, — de cette morale qui, loin de supprimerla science politique, la suppose, — s'il s'agit des relations d'un groupe d'Hommes déterminé, enraciné dans un certain sol, et organisé, avec les autres groupes analogues et voisins, je n'hésite pas à croire que les rapports des Français avec les Juifs doivent être étudiés et définis assez sévèrement.
2^ Le Dreyfusianisme ne nous interdit pas seulement de comprendre nos rapports avec les Juifs tels qu'ils sont : l'erreur dont il procède, et qui déjà porte ses fruits de désordre et de confusion inextricable, se révèle plus gravement encore dans la conception de la Justice qu'elle nous impose. Un dreyfusien doit faire consister la justice dans le respect des /ormes légales': il lui est impossible d'admettre qu'il y a, et qu'il doit y avoir dans l'acte, infiniment délicat, d'intuition personnelle, par lequel un homme en peut juger un autre, une part &' arbitraire j c'est-àdire de décision intelligente, qui l'emporte de beaucoup en gravité, enpoids^ sur les formes et formules dont la loi, d'avance et aveuglément, l'a entouré. C'est ici. Messieurs, la plus grosse inconséquence de cette morale et de cette politique que l'on essaie bien vainement de tirer des ^r(»^« de riTomme; ces
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mômes gens pour qui la personne humaine semblait être le but unique de la société, pour qui l'individu était le souverain, refu-* sent d'accorder au juge, dès qu'il entre en fonctions, cette confiance et ce crédit qu^ils n'hésitent point à faire illimités pour le justiciable.
Tant il est vrai que l'individualisme, trop vanté, des amis de la Révolution française, correspond chez la plupart d'entre eux à la plus lamentable ignorance de ce mystère de vie et de force naturelle, de ce miracle perpétuel de raison et d'harmonie qu'est une personne humaine.
3"" Mais, Messieurs, là ne se borne point le mal que nous fait la peur de l'arbitraire, c'est-à-dire du jugement et de la décision de l'homme. La superstition des lois écrites, précautions faibles contre l'injustice possible, obstacles infranchissables, de par leur masse opaque, au rayon spirituel de la justice en acte, — de celle qui sort des yeux du juge, — cette superstition a pénétré toute notre Politique. C'est elle qui nous paralyse depuis cent ans. C'est par elle que nous avons été conduits adresser artificiellement, sur le papier, des constitutions idéales qui, puissent se passer d'hommes. — Ont-elles pu nous donner à la fois l'ordre, la sécurité publique et la liberté privée dont jouissent tous nos voisins ?
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Nous avons oublié le mot si profond, si plein, de Joseph de Maistre, rappelant à nos pères que la constitution d'un peuple ne s'invente pas, mais se découvre, dans son histoire. Et nous sommes obligés de nous demander enfin, maintenant, si, en déraci- 'naot le Pouvoir politique autour duquel, lentement, naturellement s'était constitué le corps de Ih France, — si, en séparant notre nation d'une famille, d'une dynastie dont les intérêts étaient devenus les nôtres, nous n'avons pas préparé la dissolution de la Patrie, — cette dissolution qui commence, vous le voyez bien ! Regardez un peu, en Europe, ce qui se fait et se dit.
Messieurs, je n'aurai pas l'audace de résoudre ici cette dernière et terrible question. Je n'ai pas eu d'autre intention, en vous parlant comme je pensais, que de vous faire sentir jusqu'où me mène ma liberté de réflexion ; j'en suis, vous le voyez, à un point où je n'ai plus le droit de me faire passer pour un serviteur dévoué de l'État républicain.
Je vous le répète donc ; cette liberté de penser, je ne vous demande pas même de me la rendre : constatez seulement que je l'ai prise.
Henri Vaugeois.
F.'S, — J'ai cru devoir reproduire scrupulensement ici les expressions que je me souvenais avoir été, dans mon improvisa* tion, les plus violentes contre le dogme officiel. Je suis donc bien à l'aise pour protester contre le léffer coup de pouce que le vertueux Petit Temps a cru devoir donner au portrait qu'il voulut présenter de moi à ses lecteurs le soir de ma révocation (numéro du 22 décembre). Oh! le Temps n'a pas menti. Il ne ment jamais. Seulement, il a mis au point.
Je ne relèverai qu'une phrase. On me fait dire, en une seule ligne, que je suis un <c partisan de l'antisémitisme^ de la guerre de race et même de l'arbitraire » . Cela sonne à peu près, ces trois horreurs ainsi accumulées, comme « le meurtre, le pillage et le viol )> dont nos soldats en Chine se montrent « partisans » eux aussi, — d'après les journaux dreyfusiens.
Que voulez-vous que je réponde?
L'antisémiste, l'arbitraire, — je viens d'en faire l'apologie pendant vingt pages, cidessus. Reste la « guerre de race »... Mettons que j'en sois partisan, s'il suffit pour cela d'avoir remarqué que la race juive nous déclarant la guerre, il faut que la nôtre se défende.