‹ L'action françaiseChapitre 39 sur 189 · UNE LETTRE DE M. DE M AU Y · texte numérisé non relu

UNE LETTRE DE M. DE M AU Y

rez-vous à publier dans votre Revue ces réflexions si opposées à la politique de V Action française? Ayant été l'un de vos collaborateurs de la première heure, ce m'est un devoir d'affirmer que je suis resté dans la donnée qui nous réunissait alors et qui a été celle de toute ma vie. Je. suis resté le vieux républicain, le vieux démocrate, le vieux nationaliste que vous avez connu dans nos anciens entretiens, ne connaissant rien au-dessus de la France et n'ayant foi qu'en elle et dans la liberté pour la relever.

Croyez-moi votre bien affectionné et dévoué

François de Mahy,

Député de l'ile de la Réanion.

é^ft^^^^m0*0*fmwmst x mvwmw*

ET LE VENT DE LA MORT (i)

Un caractère fait le centre où nous pou* Yons rattacher nos impressions vénitiennes : nous voyons une beauté qui s'en va vers la mort. Le secret des plaisirs divers et mêlés d'un môme romanesque que nous trouvons sur la lagune, c'est que la brièveté de tant de belles choses nous excite à jouir de la vie.

Le génie commercial de Venise, son gouvernement despotique et républicain, la grâce orientale de son gothique, ses inventions décoratives, voilà des mérites nombreux et indiscutables, les solides pilotis de sa gloire : sa qualité particulière de volupté mélancolique, nul d'eux pourtantnesuiïlraitàexpliquer.Maischaquemerveille de cette ville évoque Tidée du périssable. Dans ces petits canaux livides, des pans de murailles byzantines, sarrasines, lombardes^ gothiques, romanes, renaissance, voire rococo, toutes trempées de mousse, atteignent, sous l'action du soleil, de la pluie et de l'orage, le tournant équivoque où, plus abondantes de grâce artistique, elles commencent leur

(1) Fragmeut d'an livre abandonné sur Im. mort de Venise,

décomposition. Il en va ainsi des roses et des fleurs du magnolia, qui n'offrent jamais d'odeur plus enivrante, ni de coloration plus forte qu'à l'instant où la mort y projette ses secrètes fusées et nous propose ses vertiges.

Voilà la puissance de Venise, dans ce siècle, sur les rêveurs. On la distingue mal si Ton étudie une à une ses diverses perfections : il faut que la barque s'éloigne du rivage et que nous embrassions l'ensemble.

À quelques heures de gondole,on peut visiter la brèche où le silence et le vent de la mort, déjà installés, prophétisent comment finira la civilisation vénitienne. Dans San-Michele,Murano,Mazzorbo, Burano, Torcello, San-Francesco-in-Deserto, îlots épars sur cet horizon désolé, les hommes de jadis essayèrent plusieurs Venises avant de réussir celle que nous aimons,et le chef-d'œuvre se défera comme aujourd'hui les maquettes où ils le cherchèrent.

Nulle ville mieux orientée que Venise. Les magnificences du grand canal et de la place Saint-Marc ont le soleil pour coadjuteur; si nous passons à la partie septentrionale, que n'atteignent plus ses rayons directs, déjà le frissonnement de l'eau, l'atmosphère tout accablée attristent nos sens. Dès les « fondamenta nuova >» où l'on embarque pour ces îles mortes, l'imagination, qui n'est plus concentrée par la vue des monuments, se disperse en rêveries et flotte sur l'horizon de deuil.

La première étape de ce pèlerinage, c'est, après vingt minutes de gondole, San-Hicheie,

Aonoii wmâmç,'^ t, IV. ii

nie de la Mort. Le cimetière de Venise est clos par un grand mur de couleur rouge, et présente une cathédrale de marbre blanc, avec une maison basse, rouge elle aussi, dont les fenêtres ouvrent sur les eaux vertes et plates à Tinfînide cette mer captive... Chateaubriand remarqua ces fenêtres, en 1831, quand il se rendait de Venise à Goritz. Il avait la gloire qui, sans le pouvoir, n'est que la fumée du rôti qu'un autre mange. Chassé des affaires par ses coreligionnaires, par les amis du vieux monarque qu'il allait saluer dans Texil, il leur avait dit : « Je vous montrerai que je ne suis pas de ces hommes qu'on peut offenser sans danger. » Sa vengeance, il la tenait maintenant; il allait s'incliner respectueusement devant le déchu : a Sire, n'avais-je pas raison? » Plaisir d'orgueil, satisfaction amère et qui ne rétablit rien. Il souhaita une de ces cellules qui contemplent l'eau monotone. Le brisement delà mer sur des pierres délitées, qui protègentun charnier, lui aurait donné un rythme large pour ses phrases, et des réservoirs de mélancolie où contenter ses dégoûts.

Une composition du peintre Bœcklin, fameux à Bàle, est intitulée « l'Ile de la Mort ». L'imagination de cet artiste put prendre ici son point de départ. Mais Bœcklin cherche le tragique par de longs peupliers lombards, par des cyprès, de lourdes dalles, par le silence et des eaux noires ; ils manquent à son œuvre les joyeux gondoliers qui viennent d'amener un cadavre et qui, couchés dans leur barque mouvante, à la rive ducimetière, plaisantent en caressant un frisque. Pour nous désespérer sur notre dernière de-

UNE SOIRÉE DANS LE SILENCE i97

meure, il ne faut pas Tenvironner d'une horreur générale; c'est nous flatter, c'est un mensonge ; faites-moi voir plutôt Tindifférence : seules pleurent deux ou trois personnes impuissantes et bientôt elles-mêmes balayées, pour qu'il en soit de nous et de notre petit clan exactement comme si nous n'avions pas existé (1).

Franchissons ce digne seuil de notre voyage, cherchons plus avant des images plus funèbres et plus rares. Notre gondole oblique de San* Michèle vers sa voisine, Murano. On sait que des guides harceleurs mènent aujourd'hui tous les étrangers à la visite de ses verreries. Son apogée fut au XV* siècle. De sesanciens jardins,les poètes et les romanciers célèbrent encore les délices,

(1) Sturel a tu ces gondoliers de Venise.

a Gaidé par cette sorte d*appétence morale qui incite les âmes, comme vers des greniers, vers les spectacles et Ters les êtres où elles trouveront leur nourriture propre, Sturel s'orientait toujours vers ceux qui ont le sens le plas intense de la vie et qui l'exaspèrent à la sonnerie des cloches pour les morts. Dans la société la plus grossière, sa sensibilité trouTait à s'ébranler. Au croisé d'un enterrement sur le grand canal, un gondolier Témeut qui pose sa rame et dit : C'est un pauvre qu'on enterre ; s'U était riche, cela coûterait au moins trois cents francs : il ne dépensera que quinze francs. Il a de la musique, pourtant, et ses amis avec des chandelles, car il est très connu. Arrêtons-nous un peu, parce que, moi, j'aime à entendre la musique. Les voilà qui partent par un petit canal vers San-Michele. Adieu! 11 a fini avec les soUes gens... A droite, vous avez le palais de la reine de Chypre, qui appartient maintenant au Mont- de-Piété. Ici le palais du comte de Chambord. racheté par le baron Franchetti, dont la femme est Rothschild. » {L'Appel au Soldai, chapitre 1.)

fameuses dans toute l'Europe. Nul souvenir heureux ne s'en maintient dans ces ruelles et ces canaux sombres, où Tart de quatre ou cinq siècles se déroule encore, mais trop contrarié dans sa décomposition pour qu'eux-mêmes, les amants du romanesque, du douloureux et de l'extrême automne, puissent y séjourner. C'est bien que les puissants et délicats palais sarrasins, lombards, gothiques, reçoivent sur leurs perrons branlants l'eau que chasse notpe barque en glissant; c'est bien qu'aux deux rives leur façade perpétue la galerie du rez-dechaussée, la loge du premier étage, les gracieuses fenêtres en guipure de pierre et de marbres decouleur;maispourquoi des planches, des briques, pourquoi de grossiers matériaux apportés par la misère sordide étançonnent-ils des œuvres charmantes qui se refusaient à persévérer dans la vie? Ces logis, abandonnés par l'intelligente aristocratie de marchands qui les édifia, n'épuiseront pas noblement leur destin. Dégradés par leur appropriation industrielle, ils deviennent d'ignobles masures, quand ils pouvaient être de pathétiques souvenirs.

La mort qui les couvre de ses sanies ne leur apporte ni le repos ni l'anonymat. Notre guide nous désigne des cloaques : « Ici furent les chambres consacrées à la musique, à la poésie, à l'amour, par de jeunes patriciennes et par des artistes. » Une telle exploitation de l'agonie passe en déplaisir le cimetière de San-Michele. Puisse-t-il mentir, ce miroir présenté à Venise! Allons chercher plus loin des précédents qui lui promettent de mourir en paix. Sur sa lagune

extrême flottent, dît-on^ des ilots où les beaux objets s'abîment sans contrariété aux liquéfactions de la mort.

Notre gondole balancée longeait et tournait le mur qui ferme Murano. Sur ses eaux peu profondes et pâles, qui présentent parfois les couleurs excessives des fleurs d'automne, nous suivions un chenal entre des piquets, tandis qu'affleurait çà et là un limon mal dissous. Une voile, violemment colorée d'ocre, coupait seule devant nous le frémissement brillant de Tair et la solitude de la plaine. Ces vastes espaces liquides, qui vers le septentrion bordent la ville des doges, sont aussi tristes que la campagne de Rome : l'artiste et le philosophe aiment à peser cette désolation presque palpable et lourde comme la vraie beauté.

Mazzorbo, Burano, au loin émergèrent comme des nymphéas flottants. A Mazzorbo il y eut jadis des couvents de Bénédictines. Nobles viviers pour le plaisir! Le doge André Contarini, au XVI" siècle, se faisait un mérite d'avoir résisté aux séductions des religieuses. Ces belles complaisantes, sans doute grasses comme des cailles, ont depuis longtemps augmenté de leur chair pécheresse la maigre terre végétale de cet îlot. Elles revivent dans les grenades, les figues et le lierre vigoureux qui composent une parure classique à des ruines informes. Comme on aime ces fruits, parmi ces décombres et cette misère, de n'avoir pas désespéré! Ils ont de la rosée le matin, etle soir des couleurs éclatantes, des parfums plus forts que la fièvre. Sur une chaus-

âOO l'action française

sée marécageuse et déserte, ces bouquets espacés d'allègre végétation semblent l'effort de quelque magie. Les beaux bras des nonnes impénitentes se tendent encore du rivage sur la mer dans ces longs acacias.

Un pont de bois réunit Mazzorbo à Burano. Ce second îlot rappelle Martigues, en Provence, que Charles Maurras m*a fait aimer, mais qui ne montre pourtant ni ces tons roses, ni cette indigence.

Sur le seuil des maisons basses, le long du canal ou dans une rue pauvre, on voit les dentellières faire leur point fameux, non pas avec le fuseau, mais avec Taiguille à coudre. Ces belles filles affamées se détruisent la vue pour créer des parures fragiles, dont c'est juste de dire qu'elles coûtent les yeux de la tète. Les hommes sont pécheurs, mais l'Adriatique s'appauvrit de poissons en même temps que la vente devient moins rémunératrice. Misère nécessite saleté; ces pauvres gens pourrissent leur sol que pourrit aussi la lagune.

Dans ce pauvre nid de boue, j'ai souhaité que la désolation s'aggravât d'un degré, afin que l'humanité disparût d'un site où elle ne peut plus se nourrir. La mort ne rabattrait rien d'un spectacle dont elle fait la magnificence.

Quand notre gondole, après avoir balancé un quart d'heure dans cet éternel silence et dans cette solitude, toucha la boue du rivage, nous suivîmes un sentier, le long du canal de dessèchement, entre deux haies de raisins, de grenades et de figues mêlés, pour atteindre

l'nnique place de Torcello, où se trouveDi rassemblés la cathédrale deSaata-Maria,réglise de Santa-Fosca, le Bdplislère.

La cathédrale est une basilique, c'est-à-dire la sorte d'église qui se rattache aux basiliques païennes. Le baptistère, construction octogonale, et l'église de Santa-Fosca appartiennent au noble système byzantin, qui ne donne pas de perspective longitudinale, mais a pour élément essentiel la coupole centrale. Les personnes qui ont le goût des monuments se rendront tout de suite compte que cette petite place est extrêmement intéressante, soit que nous y trouvions des beautés suivant notre goût, soit que ces styles vénérables nous invitent à rôver sur l'histoire. Pour moi, les joyaux de Torcello ne cèdent à aucune merveille de Venise. Plus modestes que la grande Ravenne, ils sont d'une même qualité et Ogés dans une mort également forte.

Un vent tragique soufflait sur ces trois sépulcres, qu'une femme aux longs voiles vint rapidement nous ouvrir. Il semblait qu'elle fût pressée de retourner chez elle veiller un cadavre. Quand nous pénétrâmes à Santa-Maria, une terrible moisissure d'eau et de siècles arrêta notre respiration : le bruit de la lourde porte qui retombait sur nous en s'opposant à l'air et au soleil parut le glissement d'une dalle sur un in-pace. Que ne puis-je lire les mosaïques qui tapissent la cathédrale! J'y trouverais tout un système dogmatique et poétique; j'entendrais la voix mystérieuse de l'an mil, car, autant qu'il décore, cet art explique : il est une écriture figurative. Je ne sais pas déchif-

frer ces magnifiques rébus, et quand je comprendrais leurs lettres, leur esprit me deviendrait-il intelligible? Pourtant j'appréciai beaucoup dix-sept tètes de morts enfilées par les yeux, auxquelles faisaient pendant dix-sept tètes vivantes avec des boucles d'oreille : élégante variation sur nos frivolités et le néant; cette double brochette est plus capable de nous attirer que les danses qui boufifonnent aux murs du cimetière de Bàle.

La pureté, la jeunesse, la grâce des trois monuments oubliés, dans cet éternel novembre, sur cette boue malsaine de Torcello, la placent dans mon amitié auprès. de la prairie pisane où le Dôme, le Baptistère, la Tour et le divin Campo-Santo maintiennent un printemps plus doux que l'avril sicilien. Sous deux climats moraux différents, ces monuments imposent au visiteur les enchantements de la mélancolie. Pise et Torcello, que Tàge ruine sans les affaiblir, sont également excitateurs de TÀme. Il est vrai que la prairie pisane et son trèfle à quatre feuilles s'enorgueillissent d'une féconde invention artistique; l'esprit renaissant y soumit la matière à des lois nouvelles, tandis que Torcello se borne à utiliser les fragments antiques suivant un système traditionnel ; mais l'homme reçoit ses motifs d*action plus des tombes que des berceaux.

La vénérable basilique, le Baptistère et Santa- Fosca furent construits avec les ruines d'Altina, édifiée,elle-mème,par les fugitifs d'Aquilée,alors qu'Attila venait d'anéantir leur puissante patrie ; et cette succession de désastres, qui tient dans

r^^TTT

un bref.espace de siècles, donne à Timagination une vaste perspective. J'aurais aimé à m'y attarder, mais comment passer plusieurs jours sur ce sol malade, que corrompt une fièvre apportée et par l'air et par l'eau, cependant que lui-même s'empoisonne de ses émanations?

De cette terre pourrie, des enfants avaient surgi, augmentaient à toute minute. On n'imagine pas de pauvres plus sympathiques et plus abandonnés par la société humaine. MM. Molmenli et Mantovani, historiens véridiques, ont vu une pauvre femme manger une tranche de polenta avec une galette de lerre pressée en guise de pain. Le jeune troupeau de ces condamnés à la faim et à la fièvre me poursuivait en m'offrant des trèfies à quatre feuilles. Enchantés de ma crédulité, ils ravagèreiit les ruines, et, ma gondole déjà loin, ils me tendaient encore, ces infortunés marchands de bonheur. des talismans à pleines poignées.

Au quitter de Torcello et revenant vers Venise, nous côtoyons des espaces où la pourriture s'est faite liquéfaction. Le gondolier nous désigne l'emplacement où fut ]'IsoIa délie Donne, « l'île des dames ». Insalubre et battue des courants marins, cette île, qu'ornaient de nombreuses églises, devint un nid de serpents et de voleurs; elle se dégrada au point qu'en 1665 on y transporta les ossements exhumés des églises trop pleines. Confus amas dont l'industrie moderne se sert impudemment pour raffiner ses sucres. On affirme que les restes du fameux doge romantique, Marino Faliero,

échouèrent là pour cet usage. Les poètes, dégoûtés de leur héros par une telle utilisation industrielle, vont jeter par-dessus bord une mémoire qui pourtant leur a rendu bien des services. Finir dans la mélasse et dans les poèmes d'opéra, c'est trop de platitude. Il vaudrait mieux dans un charnier infâme rassasier les chiens de Jézabel.

Je me penchais vainement sur la lagune polie et homogène pour distingner Anania, îlot qu'elle a submergé. Les plongeurs visitent, sous ces eaux mortes, des maisons englouties avec leurs richesses architecturales. Tandis que j'essayais dans le silence d'entrevoir ce passé, les minces sons d'une musique qui faisait danser, en l'honneur de Sainte-Marie du Rosaire, dans une salle basse de Burano, traversèrent ces vastes espaces pour nous atteindre. L'atmosphère m'éblouissait, le désert donnait cette fête suave sans spectateurs, mais un peuple entier se fût retenu de respirer pour n'en pas ternir la délicatesse.

La journée s'avançait quand nous touchâmes à Saint-François-dans-le-Désert et aux parties les plus sublimes de désolation. L'heure tardive collaborait avec le paysage. C'est dans cet îlot que saint François d'Assise, au retour d'Egypte, débarqua. Il voulut prier; les oiseaux tapageaient; il leur dit la parole fameuse: « Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans quoi je ne pourrais louer Dieu. » En Ombrie, c'eût été une gentillesse, mais dans ce décor tragique cette parole a tout dévasté. Quand il

eat fait oraison, le saint fut coupable de ne pas ranimer le ramage des oiseaux.

« Le soleil d'Assise, dit le Dante, épousa une femme à qui, comme à la mort, personne n'ouvre la porte du plaisir. » Quels sont ces amants que désignent ces paroles mystérieuses? François et la pauvreté. Voilà un beau décor pour ce mariage mystique. Un chien aboyait derrière les hauts murs du couvent des Franciscains qui ne laisse libre sur cet îlot qu'une étroite bande de désert.

Nul sujet de rêverie ici que la préparation à la mort. Des lieux d'un tel caractère provoquent chez tous les hommes, moines catholiques ou passants sceptiques, quelques doctrines qu'ils professent, un ébranlement de même ordre. Les solitaires chrétiens appelaient vivre pour l'éternité ce que nous appelons s'observer, comprendre le néant de la vie. Plongés dans un milieu, nous élaborons, tous, des raisonne-, ments et des images analogues. De plus en plus dégoûté des individus, je penche à croire que nous sommes des automates. Nos élans les plus lyriques, nos pensées les plus délicates sont d'un ordre tout à fait grossier, général. Enchaînés les uns aux autres, soumis aux mêmes réflexes, nous repassons dans les pas et dans les pensées de nos prédécesseurs.

Je fus averti qu'un tel jour approchait de son terme par les torrents de sang qui se mêlèrent àla lagune. Le soleil, en la quittant, ne voulaitil laisser derrière lui qu'une belle assassinée? De monstrueuses araignées travaillaient à relier

de leurs fils leschétifs arbustes de la rive. Les crabes se hissaient hors de l'eau. C'était Theure delà plus active fermentation, et pour regagner Venise j'avais encore un long temps de gondole.

. L'eau qui entoure San-Francesco est plus morte que sur aucun point de celte mer esclave. Nous serpentions dans un chenal étroit, à travers des terres demi-noyées et faites d'herbes pourries d'où se levaient de grands oiseaux. Tout auprès de nous, les perches dressées pour avertir les bateliers semblaient des tracés posés sur un tableau sublime pour guider d'inhabiles copistes. Là-bas, sur notre droite, Venise, au ras de la mer, s'étendait et devait faire une barre plus importante à mesure que le soleil s'anéantissait. Des colorations fantastiques se succédèrent qui eussent forcé à s'émouvoir Pâme la plus indigente. C'étaient tantôt des gammes sombres et ces verts profonds qui sont propres aux ruelles mystérieuses de Venise ; tantôt ces jaunes, ces orangés, ces bleus avec lesquels jouent les décorateurs japonais. Tandis qu'à l'Occident le oiel se liquéfiait dans une mer ardente, sur nos tètes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et déchirantes de lyrisme se rétléchissaient dans la lagune, de façon que nous glissions sur les cieux. Ils nous couvraient, ils nous portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, et, si je puis dire, palpable. Vaincus par ces

grandes magies, nous avions perdu toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur Teau, puis nous prirent dans leur ombre. C'étaient les monuments des doges.

Nous rentrâmes dans la ville avec un sentiment de stupeur et de regret, avec la courbature générale que dut avoir Lazare à sa résurrection. Au sortir des sépulcres de Burano, de Torcello et de Mazzorbo, nous venions d'être ravis, la fièvre aidant, jusqu'aux fulgurations que les croyants placent après la mort.

Au reste, il est impossible de rapporter l'agonie du soleil sur la lagune vénitienne. Après s'être prodigué jusqu'à nous contraindre à sortir de notre personnalité, il nous touche le front d'un dernier rayon pour nous dire : « Et maintenant, oublie ; il ne faut pas que ces choses soient révélées, n G est qu'alors nous atteignons aux points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s'élargit et se défait dans l'universel, et que notre imagination, à poursuivre le but sans trêve reculé de nos désirs, s'abîme dans une lassitude ineffable. La nuit qui succède à ces aspects extraordinaires envahit aussi notre cerveau, et leur conjuration ne nous laisse que des souvenirs vacillants.

Je suis allé respirer un myrthe du désert : comment prouver son parfum, dont la poésie provient de ce qu'il se dissipe stérilement et retombe aux miasmes d'un rivage décrié !

Maurice Barrés.

M. JULES MASSËNËT

Avant d'aborder le séduisant objet de cette petite étude — la première consacrée ici à une question d'art — le lecteur voudra-t-il bien suivre quelques observations générales propres à lui suggérer le principe de Testhétique peu ambitieuse, mais d^autant plus naturelle, dont s'inspireront nos jugements ?

11 y a dix ans, un reporter, M. Jules Huret, alla demander à quelques-uns des poètes les plus connus de ce temps ce qu'ils pensaient du talent de leurs confrères. Ces interviews colligées et publiées firent une proie de choix pour le psychologue. Nous avons rêvé quelquefois d'une autre enquête, mais plus délicate, à mener auprès des mêmes personnes, ou plus généralement de tous ceux que l'on voit — romanciers, dramaturges, peintres, sculpteurs ou compositeurs de musique — provoquer par une production aussi abondante que possible l'aitention du public. Ce serait une espèce de confession à obtenir de chacun sur les intimes mobiles de son labeur. Eliminons tout de suite comme accessoire la poursuite du gain. Evidemment il faut vivre et soutenir sa maison. Mais les producteurs intellectuels que ne stimule nulle autre ambition, ces d'Ennery, ces Richebourg, ces Audran, ces Decourcelle se reconnaissent en quelque sorte à

renseigne et sont classés par un sentiment unanime dans le commerce. La critique ne les mentionne pas plus qu'elle ne fait M. Menier chocolatier. Enfin tout le monde sent ceci : qu'une œuvre n'appartient — peu ou prou — à L'art qu'autant que l'auteur a cherché dans sa réalisation quelque volupté intime. Il se peut que le train actuel de M. Zola réclame les quelques centain^es de mille francs que lui procure annuellement la vente de ses énormes romans. Mais le plaisir d'arrondir ses capitaux ou ses immeubles est le moindre de ceux que rapporte à M. Zola sa fabuleuse application, et il faut certes l'obsession de plus acres jouissances pour ramener tous les matins devant sa table ce morne et pénible ouvrier. Je choisis exprès l'exemple du plus gros gagneur d'argent des lettres contemporaines. Il y a toujours dans la production littéraire ou artistique un peu de débauche.

Eh bien! nous aimerions qu'un jeune homme qui ne doute de rien allât interroger nos plus fameux écrivains et artistes sur ce point caché, sur la sorte de volupté <r désintéressée » que chacun d'eux trouve ou espère à exploiter son cerveau et à fuir les divins sentiers de la paresse. Pour ces sortes d'enquêtes collectives, l'usage s'est introduit de déposer chez toutes les célébrités compétentes un questionnaire uniforme. La rédaction en serait, dans le cas présent, assez délicate. Quand M. Huret entreprit la série d'interviews que je rappelais, il n'écrivit pas à Leconle de Lisle : a A quelle sauce vous convient-il de manger Verlaine et

les jeunes symbolistes? », mais bien : « Que pensez-vous des tendances et des aspirations de la poésie contemporaine? 9 Nous ne songerions pas à dire à M. Zola : « Quel prurit apaisezvous en écrivant chaque matin vos dix puges naturalistes, humanitaires, prophétiques ou souillées? Un prurit de vanité colossale et de domination? Un prurit de rhétoricien ou de visionnaire? Un prurit d'esclave peut-être? i>La question serait plus poliment posée en ces termes : a Cher maître, que pensez-vous de la destination de Fart et de la mission moderne de Técrivain? d G*est surtout vis-à-vis de quelques vieux sadiques, de qui les réponses ne seraient pas les moins solennelles, que cette formule nous mettrait à Taise.

Nous serions quelques psychologues à nous amuser beaucoup de la comparaison entre ce que confesseraient oralement les enquêtes sur leur secrète ivresse et ce que confessent leurs œuvres. Une œuvre d'art ne ment jamais sur son auteur; elle fait toucher Tessentiel d'un homme : la nature et la qualité de ses plaisirs. Les « idées » mentent, mais non pas le ton, Tallure, le mouvement; cela est inimitable. VerUas in dtcto^non in re. Cette formule merveilleuse est de Hobbes. Même d*une page de philosophie abstruse, le style, la facture, crient souvent de petites vérités vraies en contradiction cruelle avec les belles choses qui y sont développées. Voici un métaphysicien qui, par dessus les cimes de l'abstraction, s'est « élevé » à la contemplation de je ne sais quel Idéal de liberté et d'intelligence,approché de Dieu. Mais

je vois bien, à la marche essoufflée, à la précaution infinie et lourde de ses périodes, que c'est un porteur d^eau et qu*il ne s'enivre que de sueur. -^ M. Octave Mirbeau se donne à nous (et autant que possible à lui-même) pour tout ▼ibrant de pilié humanitaire, d'horreurs et d'indignations vengeresses. Son écriture avère en eflet une frénésie, mais de s'écorcher soi-même et de regarder sortir des sanies. — OlDciellement, il y a, je pense, dans les drames en vers de M. Rostand (excusez le peu de suite de mes exemples) un c idéal ». Idéal de a justice » ou d' a humanité » ou de « crânerie bien française »? Je ne sais pas ce qui est admis à cet égard.

Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que M. Rostand aligne ses vers et agence ses inventions avec tout le plaisir d'un enfant de dix ans. Barbey d'Aurevilly, la plume à la main, ressentait l'alacrité, la fureur nobles et un peu paradantes d'un tireur d'épée ou d'un cavalier emporté. Le style de Renan, du meilleur Renan, est pétri de jouissances très complexes : jouissances d'onction, de gaminerie, de fausse humilité, de mystification, d'indulgence, de bonhomie, de sérénité divine. Taine est un vigoureux carrier; son excitant, c'est d'abattre de la besogne et de ranger la besogne faite. Il y a de fameux styles violents et pittoresques qui ne furent qu*un moyen de s'étourdir, le bruit d'enfer que déchaîne une imagination toute verbale dans le néant morose de la pensée (Carlyle peut-être, et tel « grand Français » que je n'ose dire). Il y en a d'autres où je ne sens que les plaisirs difficiles et saccadés de la consti-

ACnOH VBARÇ. — T. IV. 45

21â l'action française

pation vaincue. Le plus mauvais style qui soit, le style de prédicaut helvétique et de moraliste universitaire qui nous inonde aujourd'hui, procure, au contraire, aux Monod, aux Buisson, aux Sabalier, les émotions faibles, mais prolongées, d'un flux sans obstacles.

Tout cela est très important. Au fond, les vrais connaisseurs, qu'ils s'en rendent ou non compte, n'estiment un écrit, une œuvre d'art que d'après l'intensité et la qualité des plaisirs qu'ils sentent que l'auteur y a pris. Percevoir ou pressentir cela, voilà le vrai flair critique, voilà le çoûi.

Les séductions, les grâces très particulières de la musique de M. Jules Massenet sont familières aux oreilles les plus profanes. Il n'est pas, il ne fut jamais de ces compositeurs pour ou contre qui on prend parti sans les bien connaître, comme c'était il y a trente ans le cas de Wagner héroïquement défiguré et falsifié à Paris par l'orchestre de Pasdeloup. Impossible de dire à quelqu'un qui n'aime pas M. Massenet : a C'est que vous ne le comprenez point! » M. Massenet parle une langue que tout le monde entend pareillement, mais que les uns ont en horreur, tandis que beaucoup d'autres s'en sentent charmés. Il règne en effet à son endroit une extrême contradiction d'opinions. Si l'on consultait les habitués mâles les plus entendus des grands concerts du dimanche sur la valeur musicale de M. Massenet, on recueillerait, je le crois bien, une majorité de votes de mépris. Ce mépris serait, il est vrai, tempéré d'un sourire. Quant aux femmes, qui médisent de ce

maître, je crains bien que leur cœur même ne parle pas ici et qu'elles soient Técho d'une opmion. M. Massenet les a généralement, ainsi que beaucoup d'hommes vraiment fins (peu importe les autres), étrangers, mais non indifférents, à la musique, qui n'y cherchent que du plaisir, pour qui, enfin, une audition musicale n a pas besoin d'être un grand événement intérieur.

Je ne blâme pas une certaine frivolité sobre et de bon goût très fréquente à Paris. Ne pas tout prendre très au sérieux est un signe de civilisation. Mais les arts baisseraient beaucoup SI quelques artistes au moins ne se sentaient sujets de plus hautes exigences. On peut rêver dunpubhc idéal dont la satisfaction donnerait la mesure du beau. En musique, ce pubifc n'est certes pas celui qui remplit la salle de i'Opéra- Comique le mardi. Mais il n'est pas non plus composé de ces a intellectuels > trop graves qui s'éloignent tous les dimanches de leurs laboratoires, de leurs bibliothèques, de leurs chniques pour venir chercher chez Lamoureux 011 chez Colonne des voluptés de fumeur d'opium. La musique — la musique de l'orchestre moderne surtout — est un agent physique trop puissant sur la peau et les viscères pour que le psychologue ne se voie pas forcé de surveiller de très près la qualité des plaisirs qu'elle procure. Ils peuvent être très intenses et provenir d'autre chose que de la beauté. Mais combien de gens, « fous de Wagner », crient à la beauté dès qu'une trombe d'harmonie leur extasie les nerfs! Dans l'édifice colossal élevé par le ma-

214 l'action françaisb

gicien de Bayreuth, de bien vastes parties ont ce signe d'immortalité de rester radieuses même pour celui à qui elles ne font pas perdre les sens. Mais dans celles mômes que ne soutient pas une inspiration si authentique, c'a été le miracle de Wagner de cuisiner des mets bouillonnants et capiteux grâce auxquels l'intoxication ne s'interrompt pas. Voici la cause de cette intolérance et de cet exclusivisme wagnériens qui déconcertent tant les profanes et ces sages notamment d'après qui une véritable ivresse esthétique devrait déterminer des attitudes nobles et belles, non pas de folles et d'immodérées. — Oserons-nous dire que Wagner fut certainement un artiste d'une moindre moralité que Beethoven et Schumann ? Ceux-ci , quand ils ne sont pas inspirés et beaux, sont faibles d'action.

Si le plaisir d'art est le plus exaltant des plai* sirs intellectuels, celui qui accroît le plus en nous le sentiment de la noblesse, de la perfection et de la puissance, l'hypnotisé wagnérien n'en saurait être très bon estimateur. Il est à classer plutôt comme boulimique que comme homme de goût. Je vois dans sa multiplication à Paris le plus grand danger pour l'avenir de la beauté musicale en France. Nous ne condamnerons pas M. Massenet sur la foi des mépris wagnériens, pas plus que nous no l'admirerons parce qu'il est chéri de belles Américaines.

M. Massenet a une figure souriante. Il doit être homme d'esprit. Ce peintre persuasif d'Eve, de la Madeleine, de Manon, de Thaïs, de Sapho, tendres pécheresses^ ne se nourrit pas

LA HCrSIQUE EN FRANGE 215

de conceptions apocalyptiques. Un farouche à qui je signalais l'accent ingénu de la volupté dans les meilleures cantilènes de M. Massenet me répondit: « Oui, c'est une bonne fille! » Si notre interviewer de tout à Theure Tallait questionner sur la « destination de Tart », M. Massenet montrerait, je crois, de la surprise. II ne s'est jamais arrêté sur un tel problème. Il le résout pourtant selon son naturel. Il y a de parfaits amoureux qui ne songent qu'à la parure de leur maîtresse. N'est-ce pas ce rêve qui inspire l'auteur de Manon, toujours vibrant et attendri? Sa pensée la plus sérieuse flatte les premiers contours des mélodies dont il va peu à peu revêtir son amante de l'année, l'héroïne de son prochain opéra. Peu farouche d'ordinaire, meurtrie par plus d'un abandon, mais laissée plus tendre et plus languissante pour les fraîches caresses de demain, combien celle-ci a-t-elle de sœurs dans une salle distinguée de théâtre parisien, qui sentent le frisson de ces voiles parfumés tomber sur leurs épaules mêmes! Voilà peut-être bien, d'après M. Masëenet, la destination de l'art : toucher le cœur des femmes amoureuses. Gomment ne désarmerait-il pas la sévérité des hommes, qui leur sont trop indulgents!

Même dans de plus froides dispositions, et le cœur bien trempé à un plus viril idéal, on ne saurait lui être rigoureux. Il y a quelques jours j'écoutais à TOdéonson dernier ouvrage, la musique de scène qu'il a écrite pour la Phèdr^de Racine. Certes, cela n'est ni racinien, ni antique, ni bien fameux. C'est du Massenet et pas du

meilleur. Mais on ne retrouTe jamais du Massenet sans agrément. Rien ne s'est 6xé dans ma mémoire de cette « Ouverture », de ces « Entractes mélodrames », a x\f arches nuptiales» ou« funèbres ». Mais je me souviens de la complaisance que je ne pouvais refuser à un homme visiblement si soucieux de faire plaisir, a Faire plaisir», tout M. Massenelesllà. C'est le cas de plus d'uP) direz-vous; oui, mais on ne 8*en douterait pas toujours. Aux moindres lignes d'une partition de M. Massenet, aux moindres entrées, aux plus passagers entrelacements des flûtes ou des clarinettes, cette intention se lit si bien que les plus rigides principes se relâchent. Encore s*il n'y mettait que de l'empressement l Muia il y met aussi de la discrétion !

Dans cette récente Phèdre^ il y a une page d'orchestre pour Taccompagnement du récit de Théramène. Au moment où Théramène va dépeindre l'emportement des chevaux effrayés :

La frayeur les emporte; et sourds, à cette fois, Us ne connaissent plus ni le frein, ni la Toix,

je prévis avec tranquillité que l'ingénieux musicien ne nous ferait pas grâce d'un « pa-ta-pan ! pa-ta-pan ! » bien significatif. Celui-ci en effet s'enleva légèrement — aux cordes, je crois. Et voyez si l'enjôleur m'avait corrompu : je lui sus gré de la simplicité de ce moyen. Ce n'est pas aux jeux du cirque que M. Massenet s'entend le mieux.

M. Massenet a succédé à Charles Gounod dans le nMe de « charmeur ». Je le préfère de beaucoup. Gounod, qui porta pendant quelque

temps une soutane et qu'on appelait alors l'abbé Gounod I se complétait dans sa fonction féministe par une mysticité assez dégoûtante. Il écrivit beaucoup de musique « religieuse ». Tout le monde la vante parce que personne ne la connaît. Elle est d'une pâleur exsangue. Cet abbé, entendant un soir un de ses opéras, disait à propos de quelque phrase amoureuse : « Gela me fait comme des cheveux de femme sur la nuque. » Quelle fadeur ! Le « charme » de Massenet est autrement malin, sa distinction mélodique sensiblement plus grande.

Enfin il est ingénu. Il n'est l'homme que de sa musique. Mais il l'est jusqu'au bout des doigts. Il y a dans tout ce qu'écrit M. Massenet un frémissement nerveux.

Depnis ses débuts dans Eve et Marie-Madèleînê^ M. Massenet s'est essayé sur des sujets dramatiques empruntés à toutes les époques de rhistoire humaine et à toutes les latitudes du globe : grecs, hindous, persans, byzantins, espagnols, français, allemands. C'est Tusage de tous les bons faiseurs d'opéras. Mais c'est un usage affreux. Que des compositeurs comme Rossini, Auber, vigoureux compères qui ne tiraient leur inspiration que de leur bonne santé, aient fait indifféremment sautiller sur leurs rythmes (parfois incomparables) Guillaume Tell et Othello, Figaro et Sémiramis, Fra Diavolo et Mme de Maintenon, nous ne fûmes jamais assez simple pour en froncer le sourcil. Mais à l'époque où M. Massenet commença de produire — malgré la sénile persistance d'un Ambroise Thomas — il semble que l'abominable période de

l'opéra pour l'opéra, de l'opéra-prétexte, se fût défînitivement close, et la nécessité avérée pour tous les musiciens dramatiques d'écrire sur des poèmes adaptés à leur complexion une langue humaine, sincère d'expression. M. Massenet prouva qu'il le pouvait. Pourquoi ne se confinart- 11 pas, hélas ! au seul genre de pathétique dont la nature l'eût marqué interprète I De grands sujets religieux ou militaires ne lui laissaient le choix qu'entre l'insincérité boursouflée et la maigreur gentille. Disons tout de suite qu'il inclina plutôt à ce second parti , moins difficile , moins fâcheux aussi. Grâces t'en soient rendues, ô déesse qui nous épargne tant de maux, ô Paresse, sœur du naturel ! Lorsqu'il s'attaqua au Gid^ au Mage, M. Massenet songea-t-il sérieusement à se faire une âme de chevalier castillan, de prophète? Toujours est-il que ce CW, malgré un abondant emploi de trompettes et de rythmes guerriers, ne solennisa pas d'un trait épique la souriante physionomie de son auteur. M. Massenet revenait malgré lui aux faciles et odorants sentiers de sa chanson. Même lorsqu'elle n'est guère en situation, on ne l'écoute pas sans un certain plaisir, surtout aux soirs d'extrême lassitude physique.

Sa chanson lui vint vers vingt-cinq ans, alors qu'élève du Conservatoire, joli et fin, les cheveux longs, en veston de velours, il promenait dans les bois de Chaville quelque petite et peutêtre déjà quelque belle amie. Qui donc — à part quelques êtres trop vertueux — ne la comprendrait? Elle est chaude et juvénile. Elle n'est pas absolument fraîche. Elle a les yeux un peu

meurtris. L'ardent et court élan de reconnaissance qui la soulève est celui des sens vers un souvenir dont ils palpitent encore. Les parfums dont elle dit Tenivrement ne sont pas ceux des bois^ mais ceux des fleurs portées. Cependant ne la méprisez pas sans réticence, ô musiciens, mes amisl Elle aussi est fille de la volupté. Certes, il est bon pour Tart que la volupté soit prise de plus loin et de plus haut. Il y a la volupté en rêve et en espérance. Il y a la souveraine volupté d'une âme qui, passagèrement favorisée des dieux, capte en soi quelque chose de Tuniversel désir. Mais ce n'est pas celle-là que vous comptez entendre chanter par l'aimable Manon, ni par Sapho, ni par leurs jeunes amis.

Il ne faut jamais lire M. Massenet avec une dame à côté de soi, à moins que sa taille ne soit de celles dont la majesté défie toute spirale. Cette musique suggère l'enlacement. On trouve à toutes les pages d'une partition de M. Massenet des indications de mouvement et de nuance trop irrésistibles. « Chaleureux », a pénétrant», «bien chanté », ti très expressif », ne cesse-t-ilde dire à son ténor, à son soprano, à son violoncelle, et ceci surtout : « En cédant 1 »

Notre capacité de volupté est notre capacité de tristesse. Qui oserait, sur la foi des mots, marquer une limite entre ces mouvements secrets de la vie? La jouissance qui pénètre le plus le cœur et les sens n'est-elle pas une avidité douloureuse plutôt qu'un contentement? Voluptueuse, l'inspiration de M. Massenet a aussi sa désolation. Heureusement, il s'est souvent

montré bien gauche à exprimer la gaieté. Les sanglots de Manon quittant Des Grieux ou de Sapho quand Jean Gaussin rentre dans sa famille, lui arrachent de vraies larmes, parce qu'il a une âme sans replis que ces douleurs font vibrer tout entière. Au moment où Manon, résignée, va franchir le seuil, ses yeux tombent sur la petite table où elle déjeunait serrée contre son ami. Et cette petite table lui fait contempler tout son désespoir. A« la fin des deux meilleurs ouvrages de M. Massenet — Manon et Werther — le héros expire dans une attitude délicieuse, l'amante ou l'amant penché sur ses lèvres. Mais avant le dernier souffle que d'étreintes encore, que de cris d'adoration ! Soudain une pensée plus recueillie apaise Tonde des mélodies frémissantes. Ce sont de touchantes recommandations funéraires :

« Écoute bien, là-bas, au fond du cimetière — « il est deux grands tilleuls... — c'est là que « pour toujours je voudrais reposer. — Si cela « m'était refusé, — si la terre chrétienne —est « interdite au corps du malheureux, — près du tf chemin ou dans le vallon solitaire — allez «placer ma tombe... £n détournant les yeux, « le prêtre passera, mais à la dérobée — « quelqiie femme viendra visiter le banni — et, a d'une douce larme en son ombre tombée, — « le mort, le pauvre mort se sentira béni. »

Ahl comme M. Massenet sait dire celai La pensée des tilleuls ombrageant la tombe de Werther, de la pauvre croix de bois qui marquera dans le sable celle de Manon, du bouquet de violettes que des mains de femmes

donneront à ces victimes de Tamour, voilà bien ce qui fait sentir àde jeunes êtres le pathétique de mourir beaux, gentils et adorés et qui porte au comble, avec leur déchirement, l'éloquence de leur interprète

Avec les dons qui font un musicien élégant, souple, facile, à la langue assez colorée, avec quelque esprit, avec le goût et le sens de la mesure, la nature avait donné à M. Massenet quelques gouttes d'un élixir précieux et bien à lui. Il dépendait de lui d'être bon ménager de celte frêle richesse, de se concentrer sagement sur quelques œuvres dans toutes les parties desquelles il en eût, à force de soins et de patience, fait pénétrer la nuance et Tarome. Il s'est trop répandu, il a trop entrepris sans jamais dissiper cependant une certaine impression de paresse. Il a trop improvisé et, pour n'avoir pas assez réfléchi sur ses propres moyens (ce qui est le devoir élémentaire d'un artiste), usé de tous les moyens. Nous avons dit ses spéciales délices. 11 est souvent exécrable. Il est vrai qu'alors il n'est pas personnel. S'il n'a pas écrit d'œuvre accomplie dans le genre même qui lui était propre, la faute n'en est pas à lui seul, mais aussi à une époque démocratique et corruptrice qui commande trop brutalement le succès. Si le signe des grands c'est la surabondance, le vice des moindres s'appelle bien souvent la facilité. M. Massenet a glissé sur la pente de ce vice. Enfant gâté qui avait plus que tout autre besoin de sentir sur soi un regard sévère I

20 janyier 1900. PlERRE LaSSERRE.

Page 1