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de modérer une bande d'exploiteurs vagabonds. Contre des caprices, contre des passions éphémères, il a pris le parti des biens solides et constants. À la mobilité des hommes, même d'hommes disciplinés et formés en un énergique parti, qui était et est toujours le sien, il a quelquefois préféré les causes stables et éternelles auxquelles se rapporte tout notre appareil national. De là des alliances avec plus d'un ennemi de la République, si la qualité d'agriculteur ou d'industriel l'intéressait directement au bien public; de là aussi des ressemblances caractérisées entre cette conduite et celle de quelque diligent ministre de roi.
De là aussi l'animosité des orthodoxes membres du vieux parti républicain I Jadis, tantd'atten tions prodiguées à l'agriculture avaient étonné leur instinct. L'agriculture n'est pas chose républicaine. Sans doute, sur trente-huit millions de Français, près de vingt sont pendus à cette mamelle agricole. Voilà bien des bulletins de vote à ménager. Mais la tradition, la logique républicaines veulent que l'ouvrier des villes soit nourri par le campagnard et elles tiennent celuici pour le serf de celui-là.
Elles le ménagent, mais se gardent de se trop confier à lui. Tant qu'il ne sera pas complètement perverti, on le traitera comme un adversaire. Les lois de protection étaient des lois votées par crainte. On n'a jamais cessé de faire miroiter leur retrait aux yeux de l'ouvrier, devant lequel M. Méline était soigneusement diffamé : Méline Pain-Cher à Paris et Marlusso seco (morue sèche) à Marseille.
Jamais Ranc et les siens ne virent d*un bon œil ces lois ni, à raison plus forte, une politique agricole appliquée méthodiquement.
Du reste,agricole ou commerciale, industrielle ou militaire, toute politique inspirée d'un intérêt général français devait déplaire au vieux parti républicain, dont la politique est spéciale à luimême. Observez, moucher ami, que j'use ici d'un vocabulaire anti-républicain. Pour un républicain, c'est Tarmée et l'industrie, le commerce et l'agriculture qui méritent d'être appelés intérêts spéciaux; l'intérêt général, c'est Tintérêt commun à tous les électeurs républicains du territoire. Je suis convaincu que M. Ranc n'a pas tout à fait compris comment M. Méline a bien pu préférer soit l'agriculture française, soit la défense nationale, au plaisir d'ennuyer quelque rural réactionnaire ou d'humilier les jésuites de Tétat-major... Personne ne louera la façon dont M. Méline conduisit l'affaire Dreyfus. Ses actes y ont été inférieurs à ses paroles. Mais celles-ci furent excellentes. Il a formulé les maximes qu'unpouvoir normal auraitappliquées. J'ai donné plusieurs fois, ici et ailleurs, le compte détaillé des erreurs de M. Méline. Elles montrent qu'il eut la pensée d'un homme d'Etat. Manifestement due au régime, son impuissance même témoigne des progrès qu'il avait accomplis. Né patriote, devenu nationaliste, il entrevoyait ce qu'il devait faire.... Il l'aurait fait siTintérêtnational avait disposé d'un organe politique effectif : au moins en songe, M. Méline a distingué la nécessité d'un monarque.
Oh ! ce ne fut point sans remords. Sa conscience, demeurée républicaine, et fort délicate, lui en faisait d'amers reproches. Plus son esprit s'affranchissait, plus il éprouvait le besoin d'assurer fortement son cœur aux mêmes vieilles chaînes que ses anciens amis. Ceux-ci, de tout temps, le brusquèrent. Mais il se montra de plus en plus doux. Ministre, plus on l'attaqua, plus il évita de sévir. Retombé dans l'opposition, s'il n'y a point de rebuffades qu'il n'hait essuyées des groupes vieux-républicains, il n'est point de satisfaction qu'il ne leur ait offerte. Quand les radicaux et les opportunistes lui ont tourné le dos, il a tourné le dos à M. Lemaitre, suspect de complots royalistes ou césariens. Quand on l'accusa de devenir trop patriote, il changea le titre de son journal et la République française devient \dL Répuhliqm tout court. Voilà de pauvres gestes! Mais qui ne voit, mon cher ami, que ce sont là, je ne dis pas des grimaces ou des manières, mais de simples convulsions? M. Méline se débat. Il aurait bien voulu garder sa foi de jeunesse. Il lé veut toujours. Mais que faire si elle s'en va et grand train? Multiplier les signes d'adhésion, de foi. a prepez de l'eau bénite »^ et il en prend...
M. Méline, à force de penser à l'agriculture, a fini par concevoir la France. Il ne peut désormais concevoir la République qu'au prix d'efforts d'intelligence et de volonté qui lui seront démesurément douloureux. Je ne serais point trop surpris que l'aiguillon du malle nt,dèslors.
verser dans quelque fanatisme et que, pour se punir d'agir à contre-cœur et à contre-pensée, il multipliât les actes de concession presque honteuse envers les ennemis publics. Si les nationalistes qui courent après lui sont quelque jours conduits où ils ne veulent pas aller, ce sera, n'en doutons pas, par M. Méline. Celui-ci pensera se purifier en vous trahissant : l'inquiétude religieuse a de ces retours, elle entraine de ces folies, et nous savons Tétat d'esprit républicain un état d'esprit religieux. Sentant mieux que personne combien il est vrai que la patrie est une chose et que la République en est une autre, M. Méline aura peut-être l'abominable héroïsme de se tourner contre la patrie: comme Dante pa^sé le rempart de Dite, il a vu ce qui ne devait pas être vu, il a découvert le postulat fatal du nationalisme, il a vu le roi.
Mon cher ami, je retournerai vos paroles : « n'allons rien demander à M. Méline. » Cet homme est celui de nous tous qui sait le mieux que le nationalisme est le vrai. Mais il sait aussi la condition du nationalisme, et qu'elle est dans la royauté: il voit cela, mais,atlachéàlaRépubiique par tous les nœuds et les replis des viscères inférieurs, je tombe d'accord avec vous que le nationalisme peut tout craindre de lui, comme la politique électorale, la politique parlementaire, la pire politique républicaine ont déjà mis en lui toutes leurs espérances.
El lui-même s'y précipite, à jamais malheureux d'avoir surpris une vérité trop forte pour lui.
Croyez-moi, nous devons l'en plaindre. Lors-
qu'un duc de Broglie sacrifiait la royauté, son coeur loyaliste en pouvait souffrir : du moins se rendait-il à lui-même le témoignage d*avoir sauvé la Liberté et les Principes constitutionnels. Cette Nuée, comme on dit ici, lui procurait son intérieure consolation. Mais M. Méline sacrifiera la royauté, sans ignorer qu'il sacrifie aussi la France : il exécuteral'ordre funeste du catéchisme républicain, sans ignorer que ce catéchisme n'est fait que de vaines Nuées. La consolation de Broglie lui manquera. Il suivra son dieu sans y croire. Il lui obéira en le méprisant. Cependant il se donnera tant de peine pour être faible, il bandera tant de ressorts pour trahir et pour abdiquer, que les observateurs seront bien obligés d'admirer ce forfait stoïque : le parricide les touchera de pitié et, bien que notre France ainsi trahie et poignardée par les meilleurs me semble encore plus touchante, je ne pourrai non plus refuser à M. Jules Méline ma compassion.
Charles Maurras.
STREPSIADE.— 0 naées! c'est de TOUS que Tiennent mes malheurs, de vous à qui je m'étais confié corps et âme...
L'INJUSTE. — ... Et tu sauras délayer de verbeux projets de loi. On te persuadera aussi de regarder comme beau tout ce qm est honteux et comme honteux tout ce qui est beau...
STREPSIADE. — Seraient-ce des demi-déesses?
SOCRATE. — Pas du tout; ce sont les nuées du ciel, de grandes déesses pour les paresseux; nous leur devons tout :
{>ensée8, paroles, finesse, charatanisme , bavardage , mensonge, pénétration.
STREPSIADE. — Aussi, en les écoutant, mon esprit a déployé ses ailes. Il brûle de bavarder pour des riens.
Aristophamb.