‹ L'action françaiseChapitre 43 sur 189 · M. MÉLINE · texte numérisé non relu

M. MÉLINE

Lettre à Henri Vaugeois,

Combien vous avez été dur, mon cher ami, pour ce pauvre M. Méline! « Le nationalisme de M. Méline na jamais existé. Allez donc le lui demander! n On vous reconnaît à ces envois brusques. Je me garderai bien d'exposer M. Jules Méline à la tentation de se diffamer. Mais souffrez que je le défende auprès de vous et, au besoin, contre lui-même.

Il m'en aurait assez volontiers dispensé. LAction française est un de ces camps retranchés qui, selon une locution assez répandue chez nos patriotes, effraient. Mais dans cet effroyable endroit, il n'y a rien de plus effroyable qu'un royaliste. Si ce n'est pas pour le plaisir de mon client, ce n'est pas non plus pour le mien que je prends sa défense. Il s'agit seulement de l'intérêt public. Les royalistes ont, en eflet, l'étroit devoir particulier de ne rien laisser perdre ou gaspiller des forces nationales. On peut nous mettre de côté ; il nous est impossible de mettre de côté qui que ce soit, s'il est apte à rendre des services à la nation. « Tout ce qui est national est nôtre )>, a déclaré le duc

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d'Orléans. En l'absence de royauté, c'est d'une âme vraiment royale, appliquée, attentive atout, que nous nous devons d'apprécier et de garder le bien français.

Et notez qu'il nous faut ici quelque détachement. De tous les. partis républicains, c*est le méliniste qui paraît momentanément le plus dangereux pour nous, car c'est celui qui masque le plus parfaitement les défauts et les trahisons du régime républicain. Il est composé de personnes honorables qui, en d'autres temps, auraient été et devraient être les soutiens de Tordre national et royal.

Le parti de M. Méline semble promettre une République acceptable et, sa personne ressemblant à son parti, j'avoue que l'un et l'autre sont infiniment dangereux pour la réorganisation de ce pays. C'est le baume tranquille qui éloigne du chirurgien. M. Méline et Ron parti peuvent prolonger l'équivoque, M. Méline et son parti peuvent abuser les bons esprits et les bonnes volontés une fois de plus, M. Méline et son parti peuvent retarder indéOnimient le retour au régime naturel de la France. Il y a donc, de notre part, bien du mérite à vous certifier son nationalisme.

Je le tenterai cependant. Car la perte passagère que nous risquons est peu de chose, comparée au profit qui doit se retirer d'une étude attentive et bienveillante du personnage. Ce qu'il a d'excellent, ce qu'il a de moins bon, nui sujet n'est plus instructif tant pour vos républicains nationalistes, ces républicains « troublés », comme vous les avez nommés, que pour nos

royalistes, dont le tort est d'être parfois excessivemeat quiets.

Permettez-moi de vous rappeler ce que nous savons ou soupçonnons de la biographie de M. Méline, non dans ses anecdotes, mais dans ses traits essentiels. Ils sont peut-être imaginaires et toutefois beaucoup plus vrais que les réels, si ces derniers diffèrent de ceux que je vais rapporter.

M. Méline a été jeté dans la République comme Pascal dit que notre âme a été jetée dans le corps : « Elle y a trouvé temps, nombre, dimension. » M. Méline a trouvé dans la République un jargon, un personnel, une carrière. Il s'est accommodé comme il a pu de tout cel^. Ce devait être à, Torigine quelque politicien. Il demandait à rélecteur de voter pour lui. Afin d'appuyer sa demande, il confectionnait des programmes destinés à plaire aux votants. Une fois élu, il s'efforçait de se rendre utile à ses électeurs et par conséquent à lui-même. Mais, trait notable et distinctif, c'était un honnête homme. Autre trait : il n'était ni d'extraction, ni d'humeur révolutionnaires; s'il était bien forcé par l'évangile républicain d'admirer nos anciennes convulsions politiques, il ne souhaitait pas d'en causer ni d*en voir de nouvelles. On a beaucoup parlé de son rôle sous la Commune. Ce rôle consista à se retirer prudemment. Enfin, le même hasard de la naissance qui lui avait donné l'honneur, la probité, le tempérament conservateur, avec une entente très suffisante des affaires et le goût du travail, lui fournit des agriculteurs à représenter, et ces

agriculteurs, ainsi qu'il était naturel, se trouvaient sollicités par des monarchistes. M. Méline bénéficia de cette heureuse situation : ce ne fut pas sur des socialistes ou sur des radicaux qu'il dut enchérir électoralement, mais sur des hommes d'ordre; il dut s'arranger de manière à paraître aussi ordonné, aussi modéré, aussi bon administrateur, aussi bon économe que les représentants naturels de l'économie, de la bonne administration, de la modération et de la paix.

Que de fortunes réunies sur une même tête ! M. Jules Méline les doit à son pays vosgien, à sa famille, à son milieu immédiat. Il a le devoir de dresser un petit autel aux divinités de son terroir et de son sang, car elles- combattirent chez lui les impulsions que le système et le formulaire républicains prodiguaient aux portions inférieures de sa nature. 11 ne fit à ces diableries que les concessions strictement nécessaires. Oui, en dépit de toutes les primes offerles à la politique de parti, en dépit des exemples que lui donnaient, par fanatisme ou par malhonnêteté, ses collègues, il lui arriva de songer à l'intérêt général de l'arrondissement qui l'avait nommé.

Cet intérêt général étant agricole, il fut amené de la sorte à traiter des intérêts de notre agriculture nationale, et, par un miracle de probité intellectuelle, ces intérêts lui apparurent, somme toute, m eux-mêmes beaucoup plus que dans leur rapport avec les groupes et les sous-groupes du Parlement. Gomment exprimer cette nuance? M. Méline s'intéressa à lagriculture. Il l'étudia,

la servit, la défendit indépendamment de Tintrif^e politique. Je ne dis pas qu'il ne Tutilisa jamais à son avantage ni pour celui de son parti. Je dis que la question de l'intérêt national agricole se distingua pour lui de la question de l'intérêt républicain ou radical. Où M. Ranc ne voit, où M. Clemenceau ne veut voir qu'une question, M. Méline en voit bien deux. L'on peut dire, sans le flatter, que la question agricole lui est apparue, de jour en jour, plus intéressante que la question politique pure.

Il a su grouper les intérêts agricoles. Même absent du pouvoir, il a, par l'initiative protectionniste, conservé à quelque degré la direction générale de l'agriculture. La politique protectionniste a acquis de la sorte au moins une apparence de stabilité. Assurément, peut-être faute de caractère et peut-être aussi par la faute de nos absurdes institutions, il a eu des moments de complaisance électorale qui ont été ruineux pour nos paysans. Il a capitulé quand il eût fallu résister. Mais n'est-ce rien, en République, que d'avoir tenté le semblant d'une résistance?

Le fait d'associer au titre de président du Conseil celui de ministre de l'agriculture est encore, à mon sens, d'une signification rare. Aucun personnage républicain n'a été comme lui l'homme d'un grand intérêt national permanent. On pourrail bien citer Léon Say ou M. Rouvier qui furent les représentants de la Bourse et personnifièrent un élément économique considérable : mais justement c'était une Finance sans nationalité et souvent même anti-française que servi-

rent ces messieurs. Il était dilTicile à M, Méline d*en faire autant, car, s'il peut être de l'essence mobile de la finance de se dénationaliser toujours en quelque mesure, si elle a donc besoin d'un contre-poids et d'un contrôle extérieur à elle-même pour demeurer au service de la patrie, la Terre se prête mal à ces migralions. L'épigraphe d'un beau poème inspiré de la religion de la terre porte les vers suivants : — c Les vagons, dans des corbeilles, — emportent a tout, et vite, vite, — mais n'emportent pas « le soleil, — mais n'emportent pas les « étoiles. » Parce que les vagons ne charrient pas non plus la force du sol nourricier, il s'est trouvé que les intérêts de ce sol. de quelque manière que M. Méline les eût compris, Tenchainaient à l'intérêt de notre nation.

J'explique ses mérites, je ne veux pas les diminuer. Car enfin M. Méline aurait bien pu se moquer de l'Agriculture, tout en lui jouant la passion. Il aurait pu se contenter de lui demander les moyensd'asseoirson influenceavec celle de son parti. S'il a cédé en plus d'un cas à cette faiblesse, il a donné, en d'autres, l'impression d'un homme qui songeait aux campagnes françaises d'un esprit délivré du souci des scrutins. Il semblait désirer les savoir florissantes, quelles que fussent les idées de leurs cultivateurs. Il paraissait aimer les choses^ richesses naturelles, fruit de conquête, fruit d'épargne et, surtout, fruit de labeur, du labeur primitif et vénérable qui courbe un paysan sur son bien : aimés de lui^ ce bien, ces choses réagissaient sur lui et le modifiaient avantageusement.

Et la pratique de nos intérêts agricoles ne pouvait manquer d'introduire dans son esprit des habitudes salutaires. Elle devait Tamener sans doute t considérer en eux-mêmes d'autres intérêts généraux que ses prédécesseurs, ses collègues, n'avaient considérés qu'au point de vue de leur parti. 11 s'aperçut qu'il existait un bien public par delà le bien des opportunistes ou des radicaux : par delà les républicains, il dut découvrir les Français. Certes, il entrevit quelquesuns des principes qui devraient animer tout nationaliste, savoir que les Français sont les usufruitiers, non les propriétaires de leur capital national : nos générations qui s'écoulent appartiennent au corps permanent, à la vaste réalité sous-jacente de notre France, mais ne suffisent pas à la constituer. Gomme l'intérêt agricole doit être défendu contre l'avidité, la cupidité ou Finsouciance de l'agriculteur, M. Mélineabien senti qu'il faut défendre la France contre les Français, il distingue sans peine l'iniérôt national des changeantes et versatiles volontés nationales.

Ces vérités sont claires chez les royalistes. Ce que nous appelons le nationalisme intégral consiste à en prendre une conscience complète. Ignorées, méconnues ou soupçonnées à peine des républicains, M. Méline en est pénétré. La mémoire, la prévoyance ne lui sont pas étrangères comme aux autres républicains. Quand ils hurlaient autour de lui pour la consommation des ressourses présentes et Tescompte rapide des ressources de l'avenir, il s'est montré parfois tel qu'un bon ménager essayant d'attendrir ou

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