‹ L'action françaiseChapitre 61 sur 189 · NOS SOIRÉES D ÉTUDES · texte numérisé non relu

NOS SOIRÉES D ÉTUDES

que, il faut être soutenu par un mouvement de Tesprit et par autre chose qu'une poussée de Finstinct, qui disparaît, et qui finit même quelquefois par VOUS dégoûter.

Je suis convaincu que la sentimentalité nationaliste dans laquelle nous nous sommes plongés d'abord avec facilité, puis avec un peu d'ennui,pendant'deux an», ne nous mènera pas loin : il faut arriver à la pensée et à la raison nationaliste. Ce sont de très gros mots. Mais je dis qu'à force de prononcer ces très gros mots non pas tout seuls, en nous promenant dans les rues, mais devant des amis, qui, dans le dialogue, n'hésiteront pas à nous contredire fortement, au besoin, ou ironiquement, nous arriverons peut-être à donner à ces mots une valeur suggestive et éveillante qu'ils n'ont pas encore ou paraissent ne pas avoir encore.

Je voudrais d'abord vous rappeler quelles sont dans ce moment les difficultés auxquelles nous nous heurtons pour continuer notre mouvement nationaliste. Je pars d'un fait qu'il faut avouer avec une entière sincérité et une entière crudité d'expression: ce fait, c'est que < cela faiblit », « c^îa baisse », « cela se ralentit ». Nous avions dit qu'après l'Exposition le mouvement reprendrait plus vigoureux et plus audacieux. Il est bien certain qu'au contraire, comme c'est arrivé déjà à plusieurs reprises dans notre histoire, nous voyons aboutir de très grands désirs à de très petites réalisations. J'ai cherché pourquoi très souvent, et la seule raison qui me soit apparue comme pouvant rendre compte de ces avortements de tant de mouvements d'opinion

politique en France, c'est qu'ils sont absolument contraires à la nature des choses politiques. Une nation qui en est réduite à se relever par un mouvement d'opinion et de sentimeot, par la poussée des énergies individuelles réunies un jour dans un tourbillon, est à peu près condamnée à ne pas se relever du tout. Il est certain que la France se sent, comme dit notre ami Barrés, « dissociée » ; mais il est certain aussi que la France ne se reconstituera pas, ne se reformera pas en le désirant et en le voulant.

Et voilà ce qui nous place dans une situation tout à fait paradoxale: nous qui reconnaissons, nous qui savons ce qu*il y a d'inefficace dans les énergies des individus, pour recréer le corps social, nous nous réunirons cependant tous les jeudis soir, cette année, pour nous occuper de politique. Est-ce que notre conclusion, si nous y voyons clair, ne devrait pas être le désespoir? Pourquoi nous réunir, pourquoi causer, pourquoi nous exprimer les uns aux autres soit nos inquiétudes, soit nos espérances, si en définitive cela ne sert à rien, et si les lois de la vie des nations veulent qu'une nation a dissociée et décèrèhrèe », qu'une nation dissoute, ne puisse pas, d'en bas, se relever?

Cet obstacle et cette difficulté, je crois pourtant qu'ils sont moins grands dans le petit groupe que nous sommes et que nous serons que dans la nation tout entière. À proprement parler, nous ne serons pas tout à fait une foule; nous serons peut-être un milieu dans lequel une pensée, parce qu'elle est jusle, peut gagner d'autres pensées. Cela n'est pas possible dans

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une foule, parce que dans une foule jamais une pensée ne s'exprime qu'enveloppée d'un sentiment; elle ne suggère donc que des sentiments qui ne sont pas aussi féconds qu*elle-même.

[Applaudissements . )

... Ce problème de la communication des esprits les uns avec les autres, qui m*a toujours préoccupé, d'abord parce que cela a été mon métier de professeur, me préoccupe beaucoup plus quand je vois que nous sommes une nation qui en est réduite à s'enseigner elle-même, un peuple où tout le monde est à cette heure maître de conférences pour l'éducation du peuple...

J'ai Tair de commencer par des négations et par du scepticisme^ mais je crois que c'est utile.

La négation est comme le sel : il faut mettre au début de toute espèce d'effort de pensée dirigée vers un but, au début de tout effort qui n'est pas un effort de contemplation pure, il faut, dis-je, mettre le sel du scepticisme, parce qu'un tel effort, en raison de ce qu'il exige d'optimisme, serait exposé à tomber dans les niaiseries.

Je cherche donc ce qu'il y a de choquant dans un cri que nous répétons tous depuis deux ans en sortant des réunions publiques : nous nous serrons la main les uns aux autres, en disant : « Il faut marcher tous ensemble 1 Plus de petits groupes I Plus d'exclusions ! Unissonsnous pour sauver la France 1 » J'ai entendu cette exclamation cinq cents fois ; et je l'ai prononcée souvent moi-même. Or, elle est inféconde : nous ne pouvons pas nous unir ainsi, tels que

nons sommes, rien qu'en le voulant. Il faut, pour sauver la France, que nous éliminions nous-mêmes de chacun de nous des choses inintelligibles et absurdes ; il ne faut pas faire appel aux bonnes volontés, à la fraternité entre des hommes dont les cervelles sont encombrées de notions hétéroclites. [Applaudissements,)

Donc, ce cri : « Unissons-nous ! » a quelque chose d'inoflensif et de naïf. Mais il est en même temps quelque chose de très tragique et de très bon, puisqu'il exprime un besoin. Tout ce qui exprime un besoin est sacré : c'est peut-être ce qu'il y a de plus réel dans ce monde...

Le besoin qu'éprouvent les membres de la nation française de s'unir les uns aux autres est inquiétant, sérieux et, je le répète, tragique ; il doit être pris en considération, être encouragé, — et, avant tout, être expliqué.

Pourquoi avons-nous besoin de nous unir les uns aux autres? Pourquoi avons-nous besoin à^ fraternité ? Nous n'en avions pas besoin il y a deux cents ans,et,dans la vie civiq ue nous n'avions jamais à prononcer ce mot-là, ce mot réservé au foyer. Cependant nous composions une nation cohérente et unie. Nous parlons de fraternité précisément depuis l'époque où nous ne composons plus une nation, une puissance assurée de sa réalité, et où, vraiment, il ne nous reste plus que le désir d'être une nation... {Applmidissements.)

Pour satisfaire ce besoin que nous éprouvons et que nous reconnaissons être nouveau, il faut l'analyser. Quel est-il et d'où vient qu'il est, dès qu'on le crie trop haut, presque risible? Il est

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risible parce qu*il exprime à peu près — permettez-moi junecomparaisoD — le cri que pousseraient, en s'écroulant, les pierres d'un mur dont le ciment serait parti : elles diraient : Nous voulons nous réunir, et il n'y a plus de ciment.

Ces pierres crient, et nous le trouvons ridicule, cependant nous ne pouvons pas nous empêcher de dire qu'elles ont raison de crier. Les pierres du mur et les individus ne se réuniront qu'à la condition non pas de s'additionner en un tas, ou de se rapprocher, purement et simplement, et de se serrer. Si nous parlons des hommes, je dis qu'ils ne se réuniront qu'à la condition de s'organiser; et si nous parlons des pierres, je n'ose pas dire qu'elles se réuniront, je dis qu'elles ne seront réunies que si, de petits groupes d'entre elles, un peu moins hétérogènes que les autres, s'étant formés, quelques-uns de nous aperçoivent de bonne heure, et à temps, le bien qu'il y a pour ce^ pierres à être prises dans un nouveau ciment.

Il est certain qu'il se réforme en France des unités naturelles; il est certain qu'il y a des organismes dans notre pays. Si ces organismes existent, il n'est pas dit qu'à eux tout seuls ils reconstitueront la nation ; mais, en attendant, ils ne sont pas aussi friables, aussi insaisissables que les pierres toutes seules.

Voilà pourquoi nous avons mis à la base de cette critique nationaliste des doctrines de la Révolution que nous avons entreprise, — du moins un certain nombre d'entre nous, — la reconnaissance de la nécessité de groupements naturels^

Voilà pourquoi, par exemple, si nous nous en tenons à la géographie, ces groupements naturels, qu'on appelle des pays^ comme le veut M. Pierre Foncin, des provinces, des bourgades, nous semblent devoir être favorisés; voilà pourquoi nous sommes allés tous d'un mouvement unanime, nous nationalistes, vers cette doctrine de la décentralisation que nos deux amisHarrès et Maurras ont jetée dans le public, voici bientôt dix ans, avec le Journal la Cocarde^ avec leurs livres, avec leurs articles de journaux. Ce mot, qui ne nous disait rien avant TafTaire Dreyfus, ce mot de décentralisation, cette affirmation de la nécessité qu il y a de mettre un frein à Faction absorbante de Paris pour réveiller les existences particulières des jE7a^«, ce mot de décentralisation répond pour nous maintenant à un besoin. Nous sentons que les groupes géographiques,les pays seront des moyens pour la reconstitution de la nation.

{A suivre.)

Henri Vaugeois.

L'abondance des matières nous oblige à remettre au procMin numéro la réponse de Henri Vaugeois à i/. dé Mahy^ — ainsi qus les Nuées.

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Il n'est pas seulement souhaitable, il est nécessaire et urgent d'unir en un même faisceau toutes les énergies capables de contribuer à la conservation de la race et de la patrie. L'Action française travaille à réaliser ce groupement, en évitant les heurts et en préparant la fusion des deux principaux éléments qui composent le naUfmalismB,

 ne pas vouloir inutilement subtiliser, on voit en effet que les nationalistes se séparent en deux catégories assez nettement déterminées : les Catholiques et les Libertins.

Les Libertins sont inférieurs par le nombre, mais grâce à leur Maurras et à quelques-uns de ses amis, ils savent remédier à ce désavantage pourtant certain.

Les Catholiques forment un appoint plus considérable. C'est dans leurs rangs que le meilleur de la tradition française se perpétue de générations en généirations.

Depuis la Révolution — qui fut faite contre eux plus encore que contre le trône — ils n'ont rien changé à leurs -aspirations et à, leurs principes (je ne dis pas religieux, cela va de soi, mais politiques). Ils n'ont pas attendu l'affaire Dreyfus pour soutenir que l'Etat ne peut vivre sans hiérarchie, pour enseigner que la source de

AOnON FRAMÇ. — T. XV. SO

toute moralité, de toute sécurité sociale est dans Torganisation énergique et stable des familles, et qu'enfin le plus sûr moyen d'assurer Thomme contre les périlleux hasards de la vie c'est de l'enraciner profondément dans le sol où il est né.

Ce système politique, qui est celui de l'Ëglise, société parfaite, éminemment et délicatement hiérarchisée, ne comporte point, dans l'esprit des catholiques, adhésion formelle à telle ou telle forme du pouvoir.

Tout gouvernement temporel qui assure à l'Eglise la liberté nécessaire à la conduite des âmes est pour elle un auxiliaire.

L'Eglise, qui, dans l'application intégrale de ses doctrines^ trouverait fort bien le moyen de se passer de l'Etat, ne tient pointa revendiquer un privilège qu'elle considère comme dangereux et encombrant. Par une sorte de division du travail, elle admet, et même elle souhaite que l'Etat la débarrasse de fonctions trop absorbantes, dont l'exercice risquerait de la détourner de son principal souci.

En application de ses principes, les catholiques sont tout prêts, dans le domaine de la politique, à concourir, en qualité de citoyens, à l'organisation de l'Etat.

C'est pour eux un droit qu'ils n'entendent pas abdiquer, et c'est aussi un devoir — car ce mot, qui n'a pas de sens pour les libertins, a pour les catholiques une signification précise et puissante.

Ce droit et. ce devoir, il n'a jamais été plus urgent de l'exercer et de le remplir qu'à l'heure

CATHOUQUES ET LIBERTINS 281

présente. Le pays est menacé de se dissoudre dans Tanarchie. Si Ton ne met un terme à la logomachie parlementaire, si Ton ne réfrène Taudace des factions étrangères (juive, huguenote et franc-maçonne) qui se sont emparées du pouvoir, la France, déjà si douloureusement blessée, ne pourra bientôt plus se reprendre. Ce sera fini de son rôte parmi les nations du monde et peut-être ne gardera-t-elle plus môme une place dans la géographie politique de l'Europe,

Tout catholique doit penser qu'il faut à tout prix empêcher, retarder au moins ce malheur.

Or les libertins pensent de même. J'entends les libertins nationalistes, tels que V Action fran^ çaise les connaît bien et tels qu'ils ont été excellemment présentés par M. Maurras dans ba dernière étude sur la difficulté religietise. Peut-être faudrait-il même dire de ces libertins qu'ils ont pour préoccupation principale, en dehors et au dessus de toute préoccupation philosophique, e salut de la France parl'organisation politique de l'Etat. Ils ont ainsi renoncé — au moins provisoirement — à toute spéculation d'ordre plus général et se bornent, conformément à la pure doctrine positiviste, à préparer à la société les moyens matériels de vivre.

C'est une assez noble tâche et pour laquelle le^ catholiques ne sauraient ni différer ni ménager leur concours.

â8â l'action française

Ainsi l'accord doit se faire. Il n'est pas seulement possible, il est, heureusement, certain.

Ou bien les libertins cesseront d'être ce qu'ils sont, des disciples de Comte, de Renan, de laine, ou bien ils accepteront la marche parallèle, l'action convergente avec les catholiques.

Mais il n'y a pas de coalition eflicace si trop de méfiance s'insinue dans les relations des alliés. Lorsqu'on est destiné à vivre ensemble, le ,mieux est de se supporter mutuellement. Un peu de coquetterie réciproque, en attendant Tamour, est même indispensable à la réussite des unions.

Dans l'espèce, et si Ton prend égard à l'extrême rigueur de leurs principes, il conviendra d'admettre que les catholiques se montreront suffisamment a galants » vis-à-vis des libertins en s abstenant à leur approche de toute nuance de dédain. Le catholicisme ne comporte point de transaction, mais la charité chrétienne est sans limites. Le sentiment douloureux du croyant en face de l'ami qui ne partage point sa foi est sans doute inévitable, mais on peut éviter de l'exprimer.

Quant aux libertins, ils seront tenus à des obligations plus étendues. M. Maurras a très bien senti ce point, et il serait désirable que tous ses amis (je parle seulement des libertins) en fussent pénétrés autant que lui : «1 Un positiviste,

dit-il, peut très bien se sentir honni chez les catholiques et ne point s*arrèter dans ses déclaralions d'estime, d'affection et môme de vénération et d*amitié pour le catholicisme. Il peut donner sans espérer de recevoir, ni cependant se sentir dupe le moins du monde. » Et plus loin, par une concession suprême, mais qui ne coûte rien à son bon goût : « On pourra se rencontrer ailleurs qu'aux portes des églises, sinon à la table mystique, dans les nefs et aux basculés. Hors de Téglise on pourra causer. Et Ton cause déjà. »

Justement. Et de ces causeries une estime réciproque d'abord, une entente efficace et durable ensuite doit sortir.

Les libertins veulent demeurer étrangers aux lumières de la foi.

Respectons celte obstination qui leur agrée.

lis ont dans les ressources de la raison humaioe une confiance dont les catholiques pourraient être portés à sourire. Tolérons ce préjugé, car à côté de cette faiblesse (qui pour eux n'en est pas une) ils ont une qualité éminente et rare: ils ne profe&sent pas de dogme, ils ne préconisent pas d'idole. S'ils nient le catholicisme, ils ne le remplacent pas.

A vrai dire,ils.ne songent même pas à le remplacer ou à le nier, ils songent à autre chose, et Ton a vu que c'était à organiser politiquement TËtat. Il faut les laisser à cette œuvre utile et les seconder dans leurs efforts.

Si nous ne vivions dans un temps où les divisions politiques et religieuses sont extrêmes, à la fois par le nombre des doctrines et la violence

des contradictions, les catholiques pourraient assurer seuls la tâche de rétablir Tordre momeûtanément troublé. Plusieurs fois, au cours de l'histoire, ils ont rendu à la chrétienté, c'est-à-dire à la civilisation, pareil service. Mais à présent ce rôle est fini pour eux. L'Inquisition, dont le fonctionnement a tant de fois garanti aux peuples l'inappréciable bienfait de l'unité de conscience, n'est plus possible aujourd'hui. Elle perd sa raison d'être et sa légitimité le jour où elle a cessé d'être efficace, comme c'est désormais le cas.

Les libertins peuvent donc être tranquilles. Si la doctrine catholique admet — sous des conditions d'ailleurs sévères — que l'on peut, même parla force, empêcher l'erreur de naitre, elle n'admet point que pour assurer la paix religieuse on déchaîne d'abord la guerre civile.

Les libertins tiennent surtout à l'indépendance de leur conduite et de leur raison. Il n'y a aucun motif pour que les catholiques leur contestent l'exercice de ce droit. Sûrs de n'être gênés ni dans leur pensée ni dans leurs actes (car le milieu moderne ne comporte pas de la part du catholicisme de telles contraintes),les libertins se dépouilleront sans doute, ainsi que Ta déjà fait M. Maurras, des préventions injustifiées que plusieurs d'entre eux ont conservées à l'égard des catholiques et plus spécialement à l'égard des prêtres, des moines ou du Pape.

Ainsi, entre les deux grands courants du nationalisme l'union plus étroite se fera.On travaillera en commun, et non point chacun de sou côté, à la réorganisation de l'Etat. Et qui sait?

les catholiques, qui en entrant dans cette association n'ont renoncé à aucun de leurs soucis, pourront peut-être, avec prudence et douceur, faire œuvre d'apostolat.Le positiviste n'est souvent pas autre chose qu'un catholique qu'une sorte de respect humain et le désir de vivre à sa guise retiennent aux abords de la foi.Nepourrat-il arrivera ces frères d'armes de s'en tendre sur d'autres points que sur l'organisation du pouvoir? Et le libertin positiviste ne sera-t-il pas près de partager la doctrine de son frère le jour où il lui apparaîtra vrai ment que dans sa beauté complexe et fine elle n'est hostile ni à la liberté ni à la joie?

Auguste Cavalier.

Quand la nouvelle s'est répandue de la mort de Verdi, les personnes mêmes do^t Tart où il s'illustra occupait le moins la pensée ont ressenti la grandeur de l'événement. Un musicien fameux, un Gounod, un Brahms, peut disparaître, n'émouvant réellement que ceux-là qui avaient accoutumé de chercher des jouissances dans sa musique. Les autres n'éprouvent de sa perte qu'un sentiment en quelque sorte social, officiel. Mais la fin d'un homme qui, dans l'art, la politique ou la science, a ajouté quelque chose aux destinées de l'intelligence humaine est marquée d'un pathétique universel. Giuseppe Verdi appartenait, comme Richard Wagner, à cette élite, descendante de Promélhée. Ce grand italien était de ces tètes que leur hauteur rend visibles de toute l'Europe et qui portent témoignage pour la civilisation de TOccident.

Verdi meurt à l'heure où la sensibilité française est possédée par les séductions, par les démoniaques enchantements d'une musique qui coule d'une autre source et qui fait palpiter d'autres cordes que la sienne. Cette impression unanime de sa grandeur — qu'aucune voix, je crois, n'a osé s'élever pour nier — s'en

avère plus profonde et plus sûre. Le goût du public ne changera pas d'ici à demain. El il y a encore de beaux jours (plus comptés peut-être qu'on ne pense) pour Tristan et TseuU avant qu'on ne daigne se rappeler l'antique Rigoîetto et qu'on ne coure kFalstaff, Mais lequel — parmi nos plus wagnériens critiques — s'est risqué à railler ces mélodies moulues depuis cinquante ans par les orgues de barbarie? Lequel, ayant à formuler dans son journal le hâtif jugement d*un lendemain de décès, n'a perçu par bonheur — l'eût-il dès longtemps oublié ou ne l'eût-il jamais su — qu'il y a dans Toeuvre surannée du vieux Verdi quelque chose de souverainement fort, de granitique, contre quoi mille plumes de critique s'épointeraient?

Parmi les grands hommes qui ont atteint en nos temps une popularité européenne. Verdi se distingue moralement de la façon la plus noble, par un irait de simplicité, de réserve, par le silence sur toutes choses qui ne sont pas son art.

Wagner se répand en écrits théoriques et apologétiques pour annoncer le rapport de sa musique avec les aspirations révolutionnaires, religieuses, sentimentales de son siècle; il fait valoir au profit de son œuvre que l'époque y retrouvera ses propres instincts charriés et magnifiés. Il est prophète et philosophe, le plus somptueux, le plus brillant, mais d'ailleurs le plus instable des philosophes. Par là il tient une place bien plus grande que jamais un Gluck, un Mozart, un Schumann, dans la pensée des

hommes. Mais cetle place est-elle légitimemenl occupée? Finalement ce prodigieux artiste ne sera jugé, comme Dieu, que sur la beauté de la matière créée par lui.

Tolstoï n'est devenu un événement international que depuis qu'il propose des remèdes enfantins, mais trop en accord avec les instincts les plus anarchiques et les plus apeurés de l'homme, aux maux dont pâtissent les sociétés modernes et dont nous avons notre part comme les autres, nous que révolteraient d'aussi lâches moyens de salut. Quand ces maux auront disparu ou se seront transformés avec les causes matérielles qui les engendrent, ce Tolstoï-là ne sera plus entendu et les lettrés de tous pays admireront l'autre — peut-être un peu au dessous de Balzac — comme grand peintre des passions humaines.

Que dire de Victor Hugo et du grand coup de filet qu'avec les MiséraUes il jeta dans les flots troubles de la pitié humanitaire? En idéalisant la République (avant qu'elle n'existât), en prenant sous sa protection et sacrant de sa rhétorique fabuleuse la cause des a opprimés » et des (( humbles » de tous les siècles, il prit peu à peu figure de Dieu le Père — il devint le « père Hugo », héros de je ne sais quelle imagerie énorme et bonasse.

Verdi nous repose de ces génies trop mêlés — lui qui a passionné les foules pendant plus d'un demi-siècle, mais par sa force artistique toute pure. Ardent et robuste ouvrier dont les ouvrages n'accusent que ce souci : de les forger toujours avec plus de maîtrise et d'éclat. La re-

marque serait sans portée s'il s'agissait ici d'un de ces compositeurs fermés, comme Schumann, qui s'adressent aux parties méditatives et rêveuses de l'âme,— âmes aventureuses et solitaires eux*mémes qui ont dû se créer un monde à part, — impopulaires par essence. Mais quel art fut jamais plus populaire que celui de Verdi? La malveillance dira,non sans fondement : C'est de la musique de rue. Mais l'admiration peut retenir cette parole en ajoutant que les rues de Milan virent souvent passer les plus beaux enthousiasmes.Le soir de son premier succès dramatique, Verdi fut porlé à bras par le peuple. De cette hauteur il ne fut pas tenté de vaticiner. En plein siècle démocratique,ce fils de paysans, devenu l'individu le plus fameux de son pays, ne s'enfla pas, ne se fit pas apôtre. Il n'eut jamais dans les cœurs d'autre allié que la folie de ses compatriotes pour la musique. Je n'ignore pas qu'un instant les espérances patriotiques et unitaires de l'Italie se symbolisèrent en son nom. Le cri: Vive Verdi! signifiait : Vive l'Italie une! 11 y avait d*abord l'accident de ce nom même dont les lettres formaient l'anagramme du futur roi Victor-Emmanuel. Puis la passion des grandes villes et des plus petites bourgades pour les mélodies du Trovat^re^n' éisÀt-ce pas l'Italie unifiée déjà dans un sentiment? Surtout, les ardeurs patriotiques et civiques coulent si naturellement dans le sang du Latin non dégénéré, elles sont si intimement mêlées pour lui à l'allégresse même de vivre, que toute robuste expression d'art les doit émouvoir par son intensité et sa beauté seules. Depuis son premier

triomphe, Verdi vit souvent une cité racclamer. Mais il ne Tavait mise en délire que par le feu — parfois diabolique — de ses mélodies, par la puissance souvent brutale, il est vrai, mais souvent aussi grandiose et terrassante de son expression dramatique. Soulevés par Fenthousiasme, les citoyens d'une patrie chère et opprimée voudraient courir aux armes, comme nous voudrions tous courir au bonheur, à l'amour, à la gloire, au sortir d'une salle où nous ont touchés de magnifiques accents. Soit! nos instincts entrent pour beaucoup dans nos plus chaudes admirations d*art. Mais Tart n*a besoin que d'être vigoureux et beau pour réveiller les instincts féconds et organisateurs. Verdi fut tout à son œuvre. Il n'eut pas besoin de lui prêter la signification patriotique. A proprement parler, elle ne l'avait pas plus que la signification humanitaire. Mais il se réjouit certainement des effets sur les âmes de ces chants qu'il ne cherchait que beaux et appropriés à leur sujet.

Je n'ai pas trouvé à Paris de biographie de Verdi ; mais la vie de ce grand homme est vide d'événements et de paroles publiques. Il ne se rappelait à l'Europe que par ses ouvrages. Peu après sa trentième année, dès que ses premiers succès eurent assuré sa fortune, il se retira à la campagne, dans sa villa de Sainte-Agathe, non loin de Milan. Il n'en sortit plus que pour un court séjour annuel dans cette ville et pour aller diriger à Rome ou à Paris les répétitions de ses nouveaux opéras. Il a prodigieusement produit, mais il aplusencoreréfléchi que produit. Là

est son trait de grandeur. Franchement soucieux du succès, comme le peuvent et Tosent avouer les artistes de sa taille, plus soucieux du progrès et de Tapprofondissement de sa pensée, sans nul empressement à remuer ni à étonner le monde des résultats de ce travail intérieur, s'appliquant seulement à en fortifier du mieux possible sa musique. Songez à ces cinquante ans de fécondité presque à chaque fois heureuse, à cette célébrité inouïe, à cet entrelacement symbolique de la fortune d'un homme et de la fortune d'une patrie, — songez aussi au caractère exubérant, tout en dehors, de cet art, — et rapprochez cet éclat, ce tumulte, delà parfaite simplicité qui entoure dans nos imaginations le nom de Verdi. Ce contraste me fait comprendre tout ce que j'ai entendu et lu, sans le pouvoir observer moi-même, delà profonde discrétion italienne.

Il n'échappe pas au lecteur combien je m'efforce d'envisager ici la musique dans ses rapports avec les sentiments généraux et avec la haute culture. Mais il me serait impossible de situer, même très sommairement, la musique de Verdi sans emprunter quelques expressions à la technique de l'art. Je ne recourrai d'ailleurs qu'à celles qui s'éloignent à peine du commun langage.

Un coup d'œil sur cette longue liste d'opéras nous émerveille. Au début, du moins après des essais de début presque oubliés aujourd'hui, le Trouvère^ RigoUtto. A la fin, FaUtaff. Or, tandis que nos grand'mères fredonnent les airs du

Trouvère appris dans leur jeunesse et s'étonnent naïvement de nous voir délaisser des œuvres où, pour elles, frémissait tant de passion, nos musiciens les plus hantés de wagnérisme, les plus exigeants de tout ce qui manque à ce Verdi première manière, prennent Falstaff en haute considération, se défendent faiblement d'en être éblouis. Quelle courbe a dû décrire dans sa longue carrière cet ardent esprit!

Il hérite de ses devanciers immédiats dans l'opéra italien une formule d'art enfantine et barbare. Génie d'expression beaucoup plus que de combinaison, il ne songe même pas à en instituer la critique. Parce que la nature lui a révélé le secret de faire chanter l'amour, la haine, la jalousie, l'ambition, la vengeance, le crime, dans leurs suprêmes exaltations et leurs paroxysmeSjparce qu'elle l'a fait mélodiste dramatique, il brûle d'écrire pour le théâtre. L'imagination à peine émue par la beauté violente, le tragique cru de deux ou trois sujets dont il s'avise, il prend la plume. Son écriture musicale, établie par une suffisante instruction, est rude et sommaire, peu nuancée, mais déjà sans hésitation, sans faiblesse. Pour ce qui est de l'économie et de l'ordonnance générale d'une o&uvre, de l'équilibre et de la pondération de ses parties, de l'unité de ton qui y doit dominer la diversité épisodique, de tout ce qu'il y faut savoir mettre pour que Teffet de chaque moment y soit entraîné dans un effet total, — pour ce qui est du style^iiMVL mot. Verdi est encore dans un état d'innocence entière. Et pourtant,par le seul effet de son tempérament, il est réformateur. Ses coups d'esBai

sont déjà un bond bien loin des parages où, avec Bellini, Donîzetti, s'alanguissait la musique italienne. Certes ces maitres — divinement et misérablement faciles — rencontraient parfois sur leurs paresseux chemins des mélodies immortelles, don du soleil à leur patrie. Ils étaient bien le pauvre qu'un peu de chaleur fait s'oublier et chanter sur la route et qui n'a pas de pain. Ces beaux instants passés, ils retombaient dans leur indigence. On croirait, à lire un opéra de Bellini, qu'il en a à peine connu le texte, — si peu, — à des situations même très émouvantes se dérangent ses faibles rythmes coutumiers. La nouveauté de Verdi, c'est qu'il est possédé par la situation dramatique. Il surprit les librettistes et irrita les directeurs de théâtre du temps eu n'acceptant pas de « musiquer» le premier poème venu, en imposant des sujets qui étaient les meilleurs, puisqu'ils l'enflammaient. De là l'accent rude et fort par où il réveilla l'Italie. Une mélodie éclatait, inouïC; non plus fille indifférente de la mollesse et du hasard, mais fille de la fureur et de l'amour, coulée de lave fondue au feu des passions surchauffées, métal resplendissant, mais presque trop dur. Cette inspiration impérieuse, ce sens violent de l'action dramatique devait suffire à lui seul — et sans aucune intention méditée de réforme et de refonte — pour corriger la coupe amorphe de l'opéra italien. Verdi porte le coup de mort à la a romance », à la « cavatine », à l'air de. bravoure, haltes ridicules accordées à l'étalage de la belle voix, insultes à la logique élémentaire et à un spectateur qui prend au sérieux le drame.

t294 L'ACTION FRANÇAISE

Il introduit dans Topera italien cette vertu italienne entre toutes : la rapidité.

Pour y créer l'unité organique, Tunité de forme, de style, il lui manque les ressources d'une partie de Tart musical : la polyphonie, je dirai plus simplement pour les profanes : la symphonie. Non pas qu'il la puisse ignorer. Il en a sans doute appris à Técole tout ce qui s'en enseigne alors. Mais il est tout à fait en dehors des conceptions de son temps et de son pays que la symphonie ait d'emploi ailleurs que dans la musique instrumentale. Au théâtre, n'est-ce point la voix qui doit tout dire, et les instruments sont-ils là à d'autre tin que de la soutenir? On comprend la séduction exclusive de la mélodie vocale pour ces maîtres italiens. La culture de la voix humaine fut poussée en Italie, à la fin de Tavant-dernier siècle et au commencement du xix% à un point de perfection inouïe. Puis, c'est dans l'expression de la passion active que les grands musiciens italiens auront toujours — de par leur race — leur puissance et leurs ardeurs les plus fortes. Il est naturel qu'un héros du Midi, emporté par la colère ou par l'amour, ne laisse pas aux trombones ou aux violons le soin d'être éloquents à sa place. La mélodie chantée, disons mieux, la mélodie oratoire convient essentiellement à cet objet, et un Verdi savait magnifiquement l'y faire suffire. Mais ce que le cbant seul est impuissant à évoquer, c'est le milieu, c'est le développement de l'action, c'est ses raisons profondes, c'est, à côté de son tragique momentané, son tragique universel, c'est tout ce qui d'elle, la

forte commolion immédiate finie, doit hanter la pensée. Dans les scènes où éclatent les conflits suprêmes, Yerdi est souverain. Ces scènes, il les cherche et les multiplie. Pour le fonds à leur faire — malgré toute sa virtuosité et sa verve continue — il manque de doctrine.

Je crois — tout en marquant les lacunes et la barbarie de cette première manière — en bien glorifier le positif. Quand je relis les malédictions que RigoleMOy fou du déshonneur de sa fille, jette aux courtisans, ses sanglots profonds d'insensé et d'enfant, ses longs cris de vengeance, je n'ai pas besoin de courir à tant d'autres merveilles de la même trempe. Je sais le rang de Verdi et que, depuis la mort de Wagner, il dominait seul de la tête la musique européenne. Que d'autres imitent sa force avant de se targuer de leurs perfections! Un portrait de Verdi le saisit dans sa plus haute pensée. Il est debout, déjà vieux, la tête en pleine lumière, un peu relevée, le regard brillant, la bouche calme. Ses bras sont portés en arrière et les mains largement ouvertes pèsent sur les hanches dans un mouvement de vigueur qui attend et de repos. Il me semble qu'il observe avec simplicité et dignité les grands phénomènes musicaux qui, nés sous des cieux lointains, se propagent à présent jusqu'à ce coin de terre paternelle d'où la gloire même ne le fît pas sortir. Il écoute tout ce qu'ont à lui dire les générations nouvelles. Mais il s'assure toujours sur ses bras de.forgeron.

On peut comparer les chefs-d'œuvre de sa jeunesse et de son âge mûr, le Trouvère^ Rigoletto^ la

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Traviatu^ Don Carlos, à de grandes épées façonnées génialement, mais vite, que parent malquelques ornements ébauchéset grossiers et où s'étale aujourd'hui bien delarouill^. Qu'on les soulève au soleil ! Elles sont toujours lourdes et jettent unsplendide éclair. Ce loyal ouvrier sut comprendre les beautés des armes richement orfévrées qu'on avait depuis son époque appris ou plutôt réappris à faire. Il les examinait en silence, méditant un coup de maître qui allait déconcerter et ravir le monde. Mais, Wagner disparu, il dut penser que sous toutes ces perfections de détail on ne lui présentait plus qu'un métal bien mou.

Il nous resterait à caractériser le renouvellement poursuivi et réalisé par ce génie à soixante ans passés, cette (ic seconde manière » qui s*est affirmée dans deux tragédies : Aida et Othello^ et dans une comédie musicale : Faîstaff, Mais c'est là Tobjet d'une étude toute nouvelle que nous ne pouvons aujourd'hui que promettre à ceux qu'intéresserait notre façon de parler de musique. Ne manquons pourtant pas de dire qu'en se réformant et se complétant moins selon Wagner que selon les exigences de l'art et de la logique universelle, Verdi est resté lui-même et tout italien. Au vrai, il ne faut pas chercher de wagnérisme dans ses œuvres. Il n'y en a pas trace. Ce qui est émouvant dans Mda^ mais surtout éblouissant dans Fahtaff^ c'est Verdi, Verdi incroyablement élargi, diversifié, affiné, tant comme penseur que comme musicien.

10 février 1901. Pierre Lasserre.

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