APHORISMES DE POLITIQUE POSITIVE
Ce qu'il y a de sûr, c'est que la constitution civile des peuples n'est jamais le résultat d'une délibération.
Observez toutes les constitutions de l'univers, anciennes et modernes : vous verrez que l'expérience des âges a pu dicter de temps à autre quelques institutions destinées à perfectionner les gouvernements d'après leurs bases primitives, ou à prévenir quelques abus capables de les altérer : institutions dont il est possible d'assigner la date et les auteurs ; mais vous remarquerez que les véritables racines du gouvernement ont toujours existé et qu'il estr impossible d'en montrer l'origine, par la raison toute simple qu'elles sont aussi anciennes que les nations, et que, n'étant pas le résultat d'un accord, il ne peut rester de trace d'une convention qui n'exista jamais.
Toute institution importante et réellement constitutionnelle n'établit jamais rien de nouveau; elle ne fait que déclarer et défendre des droits antérieurs : voilà pourquoi on ne connaît jamais la constitution d'un pays d'après ses lois constitutionnelles écrites, parce que ces lois ne sont faites à différentes époques que pour dé-
clarer des droits oubliés ou contestés, et qu'il y a toujours une foule de choses qui ne s*écrivent point.
Comme les nations naissent^ au pied de la lettre, les gouvernements naissent aussi avec elles. Quand on dit qu'un peuple s'est donné un gouvernement, c'est tout comme si Ton disait qu'il s'est donné un caractère ou une couleur.
Nos contemporains le croiront s'ils veulent, mais la postérité n'en doutera pas : les plus insensés des hommes furent ceux qui s'arrangèrent autour d'une table et qui dirent : « Nous ôterons au peuple français son ancienne Constitution, et nous lui en donnerons une autre. »
Ce qu'on appelle aujourd'hui idée neuve, pensée hardie, grande pensée, s'appellerait presque toujours, dans le dictionnaire des écrivains du XVII* siècle, audace criminelle, délire ou attentat : les faits montrent de quel côté se trouve la raison.
[Sur la constitution polonaise remaniée et « améliorée n en 1791..) Rien n'était plus raisonnable : c'était l'impossibilité même. Plus une nation sera d'accord sur une nouvelle constitution, plus il y aura de volontés réunies pour sanctionner le changement, plus il y aura d'ouvriers unis
AiO l'action française
de seDlîmenls pour élever le nouvel édifice, plus surtout il y aura de lois écrites calculées a f?r tort, et plus il sera prouvé que ce que la multitude veut n'arrivera point (1).
Assurément je n*aime pas plus qu'un autre les assemblées nationales ; mais les folies françaises ne doivent pas nous dégoûter de la vérité et de la sagesse qui se trouvent dans les sages milieux... Il est faux que tout peuple doive avoir son assemblée nationale dsius le sens /ran^îs ; il est faux que tout individu soit éligible au conseil national ; il est faux même qu'il puisse èlre électeur sans distinction de rang ni de fortune ; il est faux que ce conseil doive être co-législateur ; il est faux enfin quMl doive être composé de la même manière dans les différents pays. Mais parce que ces propositions exagérées sont fausses, s'ensuit-il que personne n'ait le droit de parler pour le bien commun au nom de la communauté, et qu'il nous soit défendu d'avoir de la raison parce que les Français ont fait un grand acte de folie (2) ?
(1) Vérité que ne comprennent ni M. Comély ni les rédacteurs du Temps quand ils disent : « Au lieu de détruire la Constitution de 1875, si on essayait d*en faire Vapplication intégrale? » Mais c'est justement ce Tain eflort qui nous épuise.
(2) Il n'est sans doute pas inutile ici de traduire : Parce (jue le régime parlementaire est insensé et ruineiix^ s' ensuitil quon ne doive pas admettre un régime de représentation ?
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NOS MAITRES 42i
Le despotisme militaire et électif, c*est la peste en permanence.
Joseph de Maistre.
(Ces « Aphorismes » sont extraits d'une J^i^t^ sur la Souveraineté esquissée seulement par Joseph de Maistre et qui n^a été publiée qu'en 1870 dans un recueil é! Œuvres inédites^ par les soins du comte Charles de Maistre, petit-fils de Tauteur.)
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