PREMIÈRE SOIRÉE D'ÉTUDES
Les difficvUés. — Notre méthode,
{Suite et fin.)
Que la vie pleine et libre des provinces, des paye^ soit une condition de la prospérité de la nation tout entière, c'est une vérité évidente. Toutefois, la thèse décentralisatrice rencontre en nos esprits des objections, des difficultés qui ne devront pas être éludées. Il est certain, par exemple (et nous le savons par expérience), que la centralisation a anémié notre pays. Mais nous y sommes tellement habitués, k cette anémie, que nous ne pouvons pas même désirer fortement que naisse tout d'un coup, dans les provinces, une vie nouvelle. Cela nous gène beaucoup. Nous avons été séduits, tous, ou du moins en majorité, par Tidéal du Consulat, par cette constitution en quelque sorte géométrique imposée à la France, et qui fait que je ne sais pas s'il est permis de déplacer une pierre d'un trottoir dans ma petite bourgade natale du département de rOrne sans en référer à Paris. (J'exagère peut-être un peu, mais d'autfes exemples pourraient être donnés qui seraient vérifiés par la chronique.)
Nous sommes donc convaincus de la nécessité où est aujourd'hui la France de briser cette centralisation, et en même temps nous éprouvons qu'elle est peu portée à la briser. C'est que
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la centralisation est extrêmement commode...
On a remarqué mille fois que décentraliser serait bien difficile dans un pays où il y a des chemins de fer rayonnant autour de Paris ; les distances étant supprimées, comment voulezvous, nous dit-on, qu'on ne soit pas attiré des provinces vers la capitale ?
Et puis, la centralisation actuelle a pour elle certaines analogies historiques. On a dit, en faveur de ce système, ce qui a été dit par les collectiviaita aux libéraux, en Economie politique: à savoir, que c'était un effet qui tenait aux conditions matérielles de la vie de Tunivers en notre siècle, et qu'il n y avait rien à y faire. De même que l'on affirme que le Collectivisme tient à ce que rindustrie est devenue, depuis les machines, Taffaire de grandes compagnies, et à ce que le capital (qui est un outil) et le travail, autrefois individuels, sont maintenant, en réalité, collectifs, de même on dit que la centralisation résulte de ce que les petits centres locaux n'existent plus : il n'y a plus qu'un seul li$u en France, ou plutôt la France, subtilisée, dématérialisée, est réduite à un lieu géométrique, à son centre, qui est Paris. *
Il est certain que cette objection est très forte et que si nous avions la prétention de faire admettre une tentative de la décentralisation sans l'expliquer et sans la justifier par une série d'autres réformes, qui en sont solidaires, nous n'y réussirions pas. Il faut aller, si Ton veut comprendre cette thèse, jusqu'à mettre en question notre régime politique. Par exemple : la décentralisation, sous un gouvernement et un
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régime électifs, est impossible, car il est bien certain que puisque le pouvoir émane d'un vote, pour que ce pouvoir ne soit pas à chaque instant déchiré entre les différentes provinces, il faut qu'il trouve le moyen de frapper de la même marque, comme par un cachet, tous les électeurs de France. Il est certain que si le pouvoir continue à être basé sur Télection, c'est-à-dire sur le consentement des citoyens, il sera forcé de rendre les citoyens le plus semblables possible les uns aux autres et d'orienter la France vers un état en quelque sorte conventuel. Véritablement, la République, si par là vous entendez un régime fondé sur la démocratie électorale, est forcée d'augmenter la centralisation, et elle n'y manquera pas. Comment ceux de nos amis pour lesquels ce régime démocratique et électif : la République, est un objet de foi et d'espoir, comment entendent-ils la décentralisation? Voilà un exemple d'une de ces difficultés intellectuelles qui ne tiennent pas à notre volonté, mais à nos habitudes et à nos mœurs, en quelque sorte, à nous qui sommes réunis ici, et qui font que si une conversation s'engage, dans un quart d'heure, entre deux d'entre vous, il faut prévoir qu'ils ne vont pa'S être d'accord, s'ils se disent leur pensée entière. Nous sommes donc réunis pour causer entre gens de bonne volonté, dont les sentiments les portent à s'unir, et dont lès intelligences les porteraient au contraire à se désunir.Je trouve que c'est beaucoup plus intéressant : plus la difficulté sera grande, plus ce sera un miracle tout à fait charmant de l'intelligence humaine que d'arriver à ce que vingt per-
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sonnes s^entendent sur un terrain choisi : celui de la pure (f^^/rtn^ politique ; nous y mettrons peut-être un an, mais nous y arriverons ! (Applaudissements.)
Il y a encore une difficulté que nous devons envisager ce soir : c'est que si nous mettons trop longtemps à élaborer cette doctrine politique, nous arriverons trop tard. Autant nous sommes forcés d'aller lentement si nous considérons les condilionR de notre travail, autant nous sommes forcés d'aller vite si nous considérons son urgence. Il est certain que si le parti nationaliste, pendant cet hiver de 1901, n'acquiert pas, — avec ce que Barrés a appelé dans V Appel au Soldat un cerveau, — je ne dirai pas seulement la conscience de lui-même, mais encore la justification intellectuelle de luimême, il sera bientôt mort : il sera inort non pas l'été prochain, maison 190:2, après les élections, parce qu'il n'aura envoyé à la Chambre que des candidats pleins de bonne volonté sans doute, mais qui, élus par degrossiéres coalitions,, je veux bien dire de sentiments — (et souvent ce seront des coalitions d'intérêts) — seront plus embarrassés do s'entendre que nous ne le sommes ici dans cette petite salle. (Applaudissements.)
Or notez bien que si nous ne nous entendons pas ici, il n'y a pas de mal : car aucun de nous n'a en mains le moyen de faire triompher par un coup de force une idée politique, et par conséquent nous restons des individus inoffensifs. Qu'un de ces individus sorte d'ici avec une conception politique que nous aurions considérée et constatée être absurde par lesconversatk>nsque
nous aurions eues avec lui, peu importe : il n'y a pas de danger ; même si nous ne le convertissons pas, nous pouvons lâcher un de nos amis dans la rue...
Mais il en sera autrement de nos députés, en 1902. Ils seront forcés ou bien d'essayer de changer notre constitution politique et d'appliquer en conséquence Tune des idées au nom desquelles on a remué les sentiments nationaux, ou bien de ne rien faire. Or on ne se résigne pas à ne rien faire du tout.
Le pays non plus n'admettrait pas que ses élus ne fissent rien de neuf : ils auront k répondre à l'attente qu*ils auront créée d'eux-mêmes. On attendra d'eux qu'ils soient des consiUuanis. Donc ils s'improviseront constituants, -— et ce sera terrij^le!...
Nous n'y pouvons rien.
Mais si cependant il sortait de notre petit groupe de ï Appel au Soldat un accord sur quelques points, au moins sur la négation de quelques-unes des erreurs politiques dont nous mourons, ne pourrait-il pas se manifester, cet accord, sous forme soit d'articles de journaux, soit de conférences, soit même de livres, d'ici à 1902? Ne pourrait-il pas sortir d'ici, comme d'un laboratoire, des contre-poisons contre la fièvre des consHtuanlsf — (car ils vont avoir la fièvre, ils vont tous être des Sieyès). Préparons donc, nous autres, ces antidotes contre la maladie cérébrale d'écrire des constitutions sur lé papier, qui va les prendre. Tâchons d'être prêts à rectifier, par quelques doses de sel réaliste, leurs imaginations un peu trop rapides.
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Si aucun de no9 amis, de ceux qui suivront les soirées de V Appel au Soldat^ n^a en main le pouvoir dans deux ou trois ans, cependant il est certain que beaucoup d'entre eux auront une influence sur le pouvoir. De cette influence, il faut qu'ils puissent user d'une manière féconde et intelligente. Voilà pourquoi nous voudrions qu'onvienne étudier ici le plus possible,alor8 même qu'on n*est pas un théoricien, mais véritablement un homme d'action, lancé dans la lutte électorale. Nous ouvrirons largement nos portes aux auditeurs; mais, en même temps, nous n'ouvrirons pas nos esprits à toutes les doctrines, du moins dans les leçons ou les exposés qui seront faits ici ; ces exposés — vous vous en apercevrez — procéderont tous d'une série d'idées très déterminée, à laquelle nous avons réfléchi, mais qu'il nous paraît urgent de soumettre à vos discussions. Nous ne sommes pas desdilettantes.il y a, nous le croyons, une vérité politique française contemporaine, c'est-à-dire qu'il y a pour la France des conditions de vie qui sont posées par l'histoire et la géographie de l'Europe : nous n'avons pas à les inventer, à les choisir, mais à les constater, à les rappeler fermement à votre mémoire. Un enseignement nationaliste est possible : ses grandes lignes apparaissent déjà à tous. Nous n'aurons qu'à les suivre pour que vous nous suiviez...
Vous voyez suffisamment, je crois, l'esprit dans lequel nous voudrions que ces études fussent faites. Mais je voudrais vous énumérer maintenant qUelques-uns des sentiments, assez confus, parfois violents et rien qu'individuels.
que nous apportons tous, plus ou moins, ici, avec notre nationalisme, et que nos amis seur tiront vivre devant eux dès qu'ils s'entretiendront les uns avec les autres. Il faut d'abord que nous comprenions et que nous éclaircissions, avec douceur, le sentiment, pour aller ensuite, heureusement, à la pensée et à la raison, c'est-àdire jusqu'à voir les choses comme elles sont.
Parmi les sentiments qui ont l'habitude d'accompagner le nationalisme dans une tête d'aujourd'hui, il y en a d'abord un qui semble être le plus vif de tous: c'est le patriotisme. Celui-là, il ne faut pas trop s'en méfier, parce qu'il est très simple. Le patriotisme n'est pas pédant; il n'est pas facilement pris, par ceux qui le sen* tent, pour une théorie politique. Il ne faudra pas nous méfier beaucoup, quand nous envisagerons notre préparation àdes études, de l'exaltation de ce sentiment : l'amour de la Patrie. L'état d'âme Déroulède, l'état d'âme Drapeau, si exalté qu'il soit, n'est jamais dangereux, par conséquent n'est jamais risible. Il nous met hors de nous, il nous fait chanter à la Revue du 14 Juillet, mais il n'est pas ridicule, car ce qui est risible, c'est ce qui contient une niaiserie ou une erreur. Or le patriotisme ne contient pas d'erreur possible, parce qu'il répond à un besoin. Nous revenons toujours à ce point : ce qui est sacré, ce qui est au fond de l'âme, ce que l'homme essaie d'éclaircir, ce sont ses besoins. Or le patriotisme répond au besoin de faire partie d'un ensemble qu'on respecte, d'un ensemble qui fasse un peu peur au dehors 1 (ÂppîaudUssemmtê.)
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Il n*y aara donc jamais aucune espèce de méfiance témoignée, dans les leçons qui seront faites ici, contre le cfutuvinisme, puisque c'est de ce mot qu'il faut se servir pour désigner le patriotisme exalté. Nous ne prendrons pas le chauvinisme, comme on le fait dans les milieux dreyfusards, pour une niaiserie. L'amour de la patrie poussé jusqu'à des gestes passionnés n'est pas plus une niaiserie que la manifestation des autres passions. On ne peut pas rire d'un « crime passionnel b^ on le plaint; on ne peut donc pas rire non plus d'une folie patriotique, même si elle mène celui qui en est possédé à des conceptions politiques irréalisables....
Vous voyez donc que nous ne sommes pas les ennemis des sentiments qui se donnent bonnement et simplement pour des sentiments; ce que nous repoussons, ce sont les sentiments qui veulent se faire passer pour des idées.
Il y a un autre sentiment qui est très fréquent dans une télé nationaliste depuis deux ans : c'est celui du libéralisme, c'est l'amour de la liberté, des idées de 1789, c'est l'idéalisme républicain, et, comme on dit dans les réunions électorales, Tamour de la ionne République, de la République honnête^ en un mot c'est l'attachement à la liberté considérée comme l'objet de l'Etat, comme le bien que doit procurer l'Etat à ses membres. C'est un sentiment très répandu dans le parti nationaliste, et cela se comprend, puisque le parti nationaliste est né chez nous à la suite d'un siècle entier de culture libérale. On est habitué à croire — (j^ signale une des formes de l'idole de la liberté,
qui est, exactement, la liberté de la Tribune) — on est habitué à croire que la liberté d'élaborer des lois laissée aux représentants de la nation est quelque chose de très supérieur, comme garantie d'une bonne politique, à Tarbitraire de la décision des hommes d'Etat. Nous avons été conduits et par la Restauration, et par la Monarchie de Louis-Philippe, et par le second Empire lui-même (à partir de l'Empire libéral de 1860), à considérer comme un peu infé* rieure moralement la conception autoritaire par rapport à la conception libérale; l'idéalisme, ou, en d'autres termes, la générosité de l'esprit, chez les Français, est orientée depuis cent ans vers cette idée de la liberté. Lacordaire criait en chaire : « Vive la liberté ! » Le mot « libéral » a pris, dès lors, un sens qu'il n'avait pas dans la langue classique. Un homme libéral dans le langage classique de Molière, c'était un homme qui avait volontiers la main à la poche; et c'est le seul sens du mot. Aujourd'hui un « libéral», c'est un ce parlementaire ». On désigne ainsi un partisan de cette contre-vérité,à savoir que toutes les opinions sont également considérables, et méritent d'être discutées. — Eh bien, non, elles ne sont pas toutes également considérables. L'idée que la liberté pour tout citoyen consiste à pouvoir délibérer sur les lois au moyen de représentants est une chimère ; car il est évident — je n'ai pas besoin de l'expliquer ce soir, ce sera l'objet des leçons de nos amis — il est évident que nous ne sommes pas plus libres de nos mouvements,dans les actes de notre vie civile (quand il ne s'agirait que d'aller pren-
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dre UQ permis de chasse), nous ne sommes pas plus affranchis sous ce fameux régime de c libre discussion » que nous ne Tétions sous la monarchie. La tyrannie de la douane et des bureaux de poste, la tyrannie de TAdministration, des ronds-de-cuir,est tout aussi pénible que pouvait Tétre la tyrannie qui s'exerçait au nom d'un pouvoir personnel et arbitraire. Le règne de cette abstraction qu'on appelle la Loi est tout à fait insupportable.
Mais enGn la loi a tout de même pour elle et la liberté a tout de même pour elle qu'on y croit très sincèrement. On croit qu'en cherchant la liberté politique, c'est-à-dire celle qui se définit, d'après les manuels civiques, i^svledroU pour les citoyens de participer au gouvernement, ou le droit pour la nation de se gouverner elle-même^ on obtiendra plus de liberté civile. On croit qu'en maintenant un gouvernement de discussion, on aura plus de bien-être financier ou économique ; on croit très sincèrement que la faculté que nous accordons à deux ou trois braves gens qui sont nos députés de don* ner leur avis, par exemple, sur une loi d'assistance publique, rendra l'application de cette loi dans les hôpitaux un peu plus féconde en douceur pour les malades qui sont dans leur lit I Mais on se trompe. Il est très probable au contraire qui) si le directeur d'hôpital était investi d'un véritable pouvoir, si c'était, comme il conviendrait, un bon médecin, qui voulût et qui sût être maître chez lui, et qui n'eût pas à s'occuper des règlements ou des lois délibérés dans une assemblée nombreuse, et qui ne
sont qu'un moyen, qu'un expédient, qui répond à tout et qui ne répond à rien, ce directeur d'hôpital, laissé à lui-même, pourrait la plupart du temps rendre ses malades un peu moins malheureux. Il pourrait faire une œuvre. Il est certain que la manie de réglementation égalitaire nous égare, tout comme la superstition du libéralisme dont elle est une conséquence.
Vous voyez donc que je n'hésite pas à dire que nous serons anti-libéraux. Mais je voudrais qu'on ne fit pas un contre-sens, et qu'on ne conclût pas que nous sommes tous, ici, sous prétexte que nous faisons partie de V Appel au Soldat^ partisans de la tyrannie du sabre, pas plus d'ailleurs que de celle du goupillon. Nous aimerons que nos amis soient libéraux de sentiment, si libéralisme chez eux veut dire tout simplement cette vérité de sens commun : il faut tout de même un contrôle. Il est évident que si nous sommes autoritaires, si nous sentons la nécessité d'une initiative personnelle dans l'Etat, et à tous les degrés de la hiérarchie, nous ne sommes pas partisans du tout du caprice. Il ne faudrait pas confondre la direction, le choixd'un maître responsable, avec la fantaisie d'un tyran irresponsable. L'irresponsabilité et la tyrannie qu'elle rend possible, c'est précisément le vice de ce régime libéral que nous critiquons.
La preuve, nous l'avons aujourd'hui : un ministre de la guerre, qui est revêtu de la majesté de l'approbation parlementaire, qui a pour lui un blanc-seing de 600 hommes, les six cents députés qui ont délibéré entre eux la question de savoir s'ils l'accepteraient ou s'ils
ne Taccepteraient pas! Ils Font accepté, ce ministre de la guerre, André ; il est donc vraiment le produit de nos libertés, traduites, il est vrai, et représentées, mais dûment consultées... Eh bien, suivez les fantaisies du personnage! — Nolezque vous ne pouvez absolument rien contre ses caprices, et que ces caprices sont de Tarbitraire! Vous entendez bien que s'il avait à rendre des comptes à un souverain, à un « César », ou simplement à un Conseil supérieur de la guerre, au lieu de n'avoir à en rendre qu'à un troupeau parlementaire, ce singulier général serait moins à Taise!
Ces actes, faut-il même les qualifier d'actes d'arbitraire? — Peut-être, Messieurs, au sens bas que ce mot a pris: actes aveugles. Mais ce ne sont pas des actes d'arbitraire au sens vrai, au sens plein et latin du mot : arhitrium^ qui veut dire choix entre deux choses, dont l'une est bonne et l'autre mauvaise. Le ministre de la guerre André ne choisit pas; il est poussé exactement comme Taiguille aimantée, il est aimanté vers la popularité, et ses décisions résultent automatiquement de la poussée des forces électorales à un moment donné. C'est du mécanisme, ce n'est pas de Tintelligence...
Messieurs, il y a encore parmi ces préjugés que je vous invite à analyser un autre sentiment que celui du libéralisme, et dont j'aurais voulu vous dire un mot. Je cherche à vous indiquer par des exemples quelques-unes de ces tendances confuses, qui s'appellent toutes de noms en a isme » : car les mots en « isme » désignent toujours une soi-disant doctrine qui n'est qu'une
velléité, une préférence, un goiU. Qaelqaesunsde nos amis, qui ne sont pas encore ici, mais qui Tiendront, diront : Moi, je suis partisan du Socialisme.
Eh! bien, ce sentiment socialiste, quelle sera notre attitude à son égard? Sera-ce de la méfiance ou de la sympathie ? Le sentiment socialiste est très différent de la doctrine socialiste. Beaucoup de nos amis arriveront en disant : Je suis socialiste, qui ne savent pas un mot de ce qu'est la doctrine de Marx. A tout nationaliste qui dira : Je suis socialiste, que répondrons-nous ? Nous lui dirons tout d'abord que s'il est nationaliste, son socialisme ne doit pas être très ardent, et que nous croyons apercevoir que ce n'est pas en ce moment le sentiment qui le domine. Ceux, en effet, qui viendront nous entendre ne seront venus à nous que parce que, antidreyfusards, ils se trouveront être devenus depuis deux ans des socialistes hésitants et inquiets. Le socialiste, au sens strictdu mot, si on veut aller jusqu'à la doctrine, jusqu'au collectivisme, ne viendra pas chez nous, ou très rarement. La réaction nationaliste s'est produite plutôt — c'est là un fait à ne pas oublier — chez des gens qui ont peur du socialisme. Si toutefois nous le trouvons parmi nous, je crois que nous devrons faire un certain crédit au sentiment du socialisme.
Il ne nous fait pas peur, parce qu'il recouvre dans beaucoup d'esprits la perception d'un fait ou d'un ensemble de faits positifs ; ils se disent .socialistes parce qu'ils ont vaguement conscience qu'il nous faudrait trouver une forme
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politique adaptée aux nouvelles conditions économiques de la vie moderne. Mais, d'autre part, quelques-uns viendront à nous, qui ne sont pas des socialistes aveugles et de pur sentiment; il viendra à nous quelques socialistes clairvoyants, méthodiques, peut-être même des Guésdistes ; nous en serions heureux. J'ai causé avec desGuesdistes ; ils sont bien près de comprendre l'idée nationaliste, plus que d'autres... S'il en vient un, que lui dirons-nous ? Nous essayerons de lui faire comprendre qu'il faut se dépouiller complètement de ce qui reste de sentiment dans son socialisme, et nous lui dirons : La vérité économique sur laquelle vous vous appuyez, que vous apercevez encore confusément, à savoir que le travail est devenu collectif, nos doctrines nationalistes non seulement nous permettent de l'accepter, mais encore nous engagent à la considérer et à lui faire place.
11 se trouve que les maîtres de la doctrine positiviste dont nous essayons de nous inspirer, et qui appartiennent à la fois soit aux anciens partis, comme par exemple de Maistre on de Bonald, soit aux partis nouveaux, comme Taine. ou Comte (à supposer que ces hommes aient jamais pu être des gens de parti), ces positivistes nous ont préparés à considérer le fait de la « coUectivisation » (pardonnez ce barbarisme) dn travail. Ils ont tous critiqué le libéralisme économique de la Révolution ; ils ont nourri leurs méditations sur la politique de nombreuses observations qui concordent avec nos observations actuelles. Le problème économique ne se posait pas encore de leur temps d*une façon aussi ai-
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guë qu'il se pose aujourd'hui, mais il se trouve, par un heureux hasard (car il y a beaucoup de hasard en histoire], que la politique positive d'Auguste Comte ou la politique naturaliste de Bonald, qui dominent notre nationalisme, sont merveilleusement aptes à résoudre les difficultés économiques d'aujourd'hui. Il se trouve que la conception de l'Etat qu'elles tendent à nous donner nous conduit à admettre la formation dans l'Etat de groupements d^intérèts et notamment des intérêts du travail.
Comment une politique à la fois autoritaire et décentralisatrice (car ce sont lois deux points essentiels que je vous ai indiqués tout à l'heure) sera seule capable de résoudre les difficultés économiques... c'est ce que je ne puis pas vous exposer aujourd'hui, car cela m'entraînerait à faire une leçon sur les rapports du monde du travail avec le Ministère du Travail, dans un Etat qui ne serait plus parlementaire. Il faudrait que je vous fasse, ce qu'un de nos amis fera certainement, la critique des mesures que M. Millerand prend actuellement et que je vous montre que ces mesures sont du socialisme faussé, altéré, et révoltantes pour de véritables socialistes, parce que précisément elles sont faites pour ne pas choquer le Parlement, et inspirées de la doctrine libérale^ mais surtout commandées par les intérêts d'une certaine classe, qui n'est pas celle des travailleurs.
... Voilà donc des exemples par lesquels vous pouvez voir qu'un homme qui viendra chez nous avec un sentiment, nous pourrons peutêtre l'amener à en sortir avec l'idée politique
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qui était incluse au fond de ce sentiment. Les gens qui viendront chez nous avec quelques notions confuses, nous essayerons de faire qu'ils en sortent avec quelque chose de clair, et nous nous en rapportons à Texpérience pour achever les leçons que nous leur aurons données, pour achever de les éclairer. Nous sommes en effet un groupe dans lequel il ne sera pas dangereux au conférencier de faire réfléchir ses adhérents et ses élèves sur les opinions qu'il a proposées, un groupe où Ton pourra dire aux arrivants : <K Monsieur, vous êtes collectiviste, royaliste, bonapartiste, n'importe quoi; vous venez ici porté par un mouvement d'instinct national, par un mouvement de patriotisme ; nous allons causer avec vous; nous n'avons dans l'esprit, nous, aucun préjugé, mais nous avons un partipris, celui de la patrie. Notre intelligence est ouverte à tout. Notre volonté seule est déterminée par un objetàcréer: la France de demain. » C'est une position très forte, extrêmement favorable, que ce nationalisme. C'est un programme magnifique ; je ne sais pas si nous le réaliserons, mais je dis, pour ceux d'entre nous qui ont l'intention de parler ici, que c'est dans ce sens qu'il faudra faire un effort...
Nous aurons des littérateurs, des artistes, qui viendront et qui diront : Tout cela est bien abstrait, bien sévère. Est-ce que les gens qui ne s'occupent pas de politique ne peuvent pas venir ici dans l'espoir d'y trouver une certaine satisfaction intellectuelle? — Il est certain que, même au point de vue des lettres et des arts, en France, il y a une justification du nationalisme à donner,
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il est certain que nous avons parmi nous des artistes, des écrivains, qui ont senti vivement comme nous le péril dreyfusien, et qui voudront nous donner une heure d'attention : ils le voudront, parce qu'ils sont inquiets. Il faut qu'ils aient ici à apprendre quelque chose. De temps en temps nous devrons donc traiter un sujet d'esthétique française.
Vous verrez alors que, de même que la doctrine de la décentralisation répond au nationalisme, de même il y aura pour les artistes nationalistes une espèce de revendication à faire du sentiment qui les a empêchés de donner dans l'art dreyfusard. Gela est vrai jusqu'en musique. Nous avons des amis qui sont musiciens ; or, ils ont éprouvé qu'il y a un dreyfusianisme musical. Il faut qu'ils se disent que dans le groupe de V Appel au Soldat, quelque^ fois, même sur une question aussi éloignée de la politique que la musique, on pourra soutenir une thèse critique qui justifiera leur résistance.
Je vous ai énuméré différents sentiments pour vous dire qu'ils devaient être transformés en idées, en vues de fait.
Eh bien, il y a cependant un sentiment qu'il nous faudra exalter, et, au besoin, créer en nous de toutes pièces : il serait un excellent moteur, car, si nous éliminons tout d'abord le sentimentalisme de nos études politiques, nous savons cependant que pour aboutir à l'action il faut être mené par un enthousiasme. Ce que nous devrons donc sinon créer, du moins retrouver et cultiver, c'est le goût de l'Ordre,
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mais de l'ordre dans la diversité; le gaùi de la hiérarchie, Tamour des choses qui s'élèvent les unes au-dessus des autres par un mouvement à la fois fatal et inégal, Tamour enfin de Tordre du monde , et non pas d'un ordre trop simple, mathématique, mais de celoi-là qui est fait de choses réelles, diverses, maïs analogues les unes aux autres, comme par exemple les herbes et les arbres; Tamour d'un ordre varié, qui continue à changer, à remuer, lors même qu'il a l'air arrêté, parce qu'il est né de la poussée perpétuelle des choses d'en bas ; ordre matériel, enfin, ordre visible et concret, ordre que Ton n'a point rêvé, mais qui est : c'est ià un nouveau sentiment que nous devons créer en France à cette heure. Je dis que ce sentiment serait nouveau : j'ai tort : il exista chez nous. Mais depuis longtemps la France est impressionnée par l'amour d'un ordre trop artificiel et rectiligne; elle est impressionnée, en politique, par l'amour d'un ordre obtenu à trop bon compte, la chimère d'un monde qu on peut faire sur le papier. Voilà ce qui fatigue la France. Savez- vous pourquoi? C'est parce que cet ordre ne peut jamais être réalisé, et que l'amour de cet ordre, c'est l'horreur et l'igno* rance de Tordre réel.
Il y a des gens qui s'enthousiasment pour la raison, au sens abstrait (et qu'il croient cartésien) du mot; il y a des gens qui croient que la Révolution française n'a fait que proclamer que tous les hommes devaient obéir à la Raison...
Il n'y a pas une raison, i\y ^ des raisons de» choses. Et ces raisons sont encore des choses.
Il y a donc des satisfactions de notre esprit qui peuvent nous être données par la contemplation du monde tel qu*ii est.
Est-ce qu'aux gens qui sont possédés d'une passion niaise et sombre, comme les francsmaçons, dont Temblôme est Téquerre — (et c'est très significatif) — est-ce qu*à ces gens qui veulent nous grouper tous sous une religion d'Etat, sous une morale d'Etat, nous ne pourrons pas opposer une religion, une morale, un art nés spontanément en France, et dire : Il n'y a pas la Vérité, mais, comme dit Barrés, t/n« vérité française, et il se trouve qu'elle charme la France...
Il faut seulement ouvrir les yeux; il suffit que nous nous attachions à la réalité qui nous entoure et la regardions d'un regard constant et tranquille. Il suffit de cela pour que nous soyons guéris du fanatisme « républicain » et maçonnique, celui-là qui véritablementnous empêche de nous entendre. Car remarquez que si nous avons l'amour d'un ordre varié et divers, nous deviendrons respectueux non pas de la liberté abstraite qu'on a mise dans nos lois, mais des libertés en tant qu'elles sont,chez autrui, des fleurs bien écloses de désirs et de tendances héréditaires, fatales; nous ne deviendrons pas respectueux de la liberté en tant qu'elle est un droit (car un droit qu'on désire et qu'on n'a pas n'est pas un droit], mais de la liberté en tant qu'elle est devenue un fait chez notre voisin, en tant qu'il l'a voulue, réalisée, prise. Nous respecterons les libertés vivantes.
Voilà, je crois, l'esprit d'entente et d'hospitalité intellectuelle dans lequel nous devons
essayer de nous entretenir. Ce ne sont pas des abdications que nous demandons, ni du scepticisme, car nous savons très bien que lorsque nous nous rapprochons des conditions de la réalité, nous nous fortifions tous. Nous nous sentons tout aussi forts et tout aussi heureux lorsque nous renonçons à la tyrannie dogmatique, lorsque nous renonçons à plier notre voisin à des conceptions abstraites, et que nous essayons seulement de l'amener à voir le môme arbre ou la même pierre que nous avons vue : nous n'avons pas abdiqué, mais, n'ayant fait nous-mêmes que constater nettement quelque chose, nous sommes à la fois très heureux et très modestes. Il faut donc que nous nous apprenions les uns aux autres cette espèce de passion pour les vérités que tout lo monde peut voir, et sur lesquelles il suffît de faire mettre le doigt à nos voisins pour qu'ils les sentent comme nous et en jouissent.
Voilà, je crois, le mot sur lequel il faut nous arrêter : nous serons des gens qui désignent du doigt des réalités. (Àpplaiidissements.)
Henri Vaugeois.
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