‹ L'action françaiseChapitre 90 sur 189 · AVANT LE DUEL · texte numérisé non relu

AVANT LE DUEL

Pourquoi donc se tairait-on, à V Action française^ sur ce qui occupe et attriste depuis quinze jours tant de Français?

Il m'est impossible, sans doute, à Tfaieure oîi j'écris, déjuger en pleine connaissance de cause la conduite de M. Paul Déroulède. Le jugement que l'on peut toujours porter sur un acte humain suppose cet acte entièrement achevé et accompli, avec toutes ses conséquences; ce qui relève de nos appréciations, c'est-à-dire de nos sympathies ou de nos antipathies plus ou moins raisonnées, c'est le fait, entier, tragique ou comique, tel qu'il résulte non seulement des intentions de son auteur, mais encore des hasards du temps et du lieu parmi lesquels il est tombé. Je ne sais pas si, demain, nous devrons haïr M. Paul Déroulède, ou le regretter, puisque je ne sais pas si, par sa main, la Fortune — (la seule divinité à laquelle semblent désormais commises les destinées de la France !) — veut tuer ou le noble Français qu'il a insulté, ou lui-môme.

ACnOIf FRAMÇ. — T. IV. 31

Mais si, en faisant des vœux sincères pour que ces exilés puissent garder tous les deux leur sang et leurs forces à leur pays, j'attends respectueusement l'issue du combat, je trouve qu'il est temps pour nous, qui prétendons être des nationalistes raisonnables, de régler nos comptes avec les pauvres imaginations politiques sur lesquelles le « représentant du peuple pour le département de la Charente » se croit le droit de jouer, avec sa vie, celle de M. André Buffet.

On a rendu, ici comme ailleurs, pleine justice à la volonté énergique de M. Paul Déroulède, en tant qu'elle a paru capable de créer, dans la rue, un court désordre matériel qui eût permis aux chefs de l'armée de s'emparer du pouvoir.

A une certaine heure, opéré par nos généraux contre les amis de Dreyfus, un coup d'État militaire aurait assez facilement fait place à un ordre nouveau garantissant surtout, et avant tout, notre dignité nationale. Les officiers ne l'ont pas compris. Ils n'ont pas vu que, au 23 février, — derrière le grand enfant terrible qui courait au-devant de leurs chevaux, — l'horreur du Traître, du Juif malpropre, avait soulevé une foule, en tête de laquelle s'étaient groupés quelques hommes généreux et éclairés, assurés de la confiance du pays entier; les officiers n^opt pas réfléchi qu'ils avaient, comme

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caution de l'acte d'indiscipline qui leur était demandé, tout ce grand « état-major » de la Patrie française , où les Coppée , les Lemaître, les Barrés apportaient, avec leur autorité, leur entière droiture d'intention : fort de cette droiture, aidé de l'expérience de quelques hommes politiques honnêtes, compétents, rompus aux affaires, qui s*appelaient Gavaignac et Rambaud, ce fameux Comité qu'on acclamait rue de Grenelle eût formé peut-être — bien que la plupart n'y songeassent point ce soir-là — une sorte de gouvernement provisoire auquel la nation eût pu, le lendemain, demander au moins de Tarracher à Reinach et de la rendre à elle-même.

Ge beau et singulier instant d'un espoir, d'un enthousiasme, d'un trouble qui pouvait être fécond, est passé.

La République, telle qu'elle s'est démontrée réalisable en France, c'est-à-dire le gouvernement de quelques hommes d'affaires audacieux et occupés d'intérêts extra-français, — la République juive est consolidée. Deux ou trois formules hypocritement idéalistes, empruntées à la rhétorique des pasteurs protestants « libéraux », et cinq ou six substantifs abstraits, retenus des discours insupportables de la Gonvention : « Justice », « Egalité », et Vérité », « Solidarité », il n'en faut pas plus pour maintenir dans l'imagina-

tion des braves gens, qui sont patients, à côté ou au-dessus de cette triste République réelle, Vidée pure de la République de l'avenir. Ainsi donc, le régime, que nous savons antinational depuis qu'il a suffi à un traître d'en faire tranquillement jouer les ressorls pour légitimer son œuvre, ce régime a la force d'un fait, d'abord, et il est en train par Péducation qu'il donne gratuitement au peuple, de se créer dans les consciences une sorte de « droit ». Nous devenons — nous, Français de race — de simples révoltés.

Dans ces conditions, — il serait bon que M. Paul Déroulède s'en rendit compte^ — la lutte qui s'impose à nous est sérieuse. Il va nous falloir, à cet ordre politique antifrançais qui est établi chez nous, opposer un sens de plus en plus précis, de plus en plus grave, de l'ordre national, historique, au nom duquel nous protestons. Or, à cet égard, la vague République plébiscitaire dont il nous propose le plan idéal ne pèse pas lourd. Vraiment, croit-on que « le peuple », comme on dit, se soucie de ce gouvernement qu'on rêve d'instituer « par et pour lui », au point d'en renverser un autre qui lui jure également, à tous les banquets de comices agricoles, n'exister que « par et pour j> lui ? Le « peuplé » sait parfaitement que tout pouvoir qui se prétendra issu de sa volonté collective, de son acclamation, usera d'un

artiiice de langage nécessité par la sottise humaine (plus encombrante de nos jours que jadis, parce que la presse a multiplié les moyens d'expression de cette sottise intarissable). Le « peuple », si nous entendons par là les gens qui travaillent et peinent beaucoup, n'a jamais eu le moindre espoir ni le moindre désir suivi de faire prévaloir ses idées ni ses intérêts dans les conseils de l'Etat, parce qu'il ignore (et se rend compte qu'il ignore), — et totalement, — quels sont les rapports exacts et naturels de son bienêtre privé avec la grandeur, la prospérité générale de la patrie : or, il tient à la patrie plus qu'à tout, plus qu'à lui-même. Le peuple n*est pas démagogue.

La bourgeoisie ne Test pas, non plus. Elle est du côté du pouvoir établi, parce qu'elle tient à la tranquillité, étant composéa de capitalistes, de gros commerçants et industriels (quand elle est riche), et de fonctionnaires (quand elle est pauvre).

A quoi donc veut-on que puissent rimer dans notre société actuelle, si solidement, si sûrement établie et hiérarchisée sur l'argent, les cris plus ou moins lamartiniens de ce tribun tricolore?

Le patriotisme « révolutionnaire » de 1848 est aussi suranné, aussi fade, aussi impuissant sur les sensibilités d'aujourd'hui — (à supposer qu'il soit possible encore de comp-

1er sur les sensibilités pour nous relever comme nation) — ce patriotisme est plus mort que ne l'est l'internationalisme humanitaire qui se dressait devant lui, à cette même date de 4 848, dans lacour de l'Hôtel de Ville retsi le vain fétiche d'un drapeau agité par un bras de travailleur peut encore quelque chose pour soulever nos pavés de bois, il faut être aveugle pour ne point voir que ce chiffon éloquent ne serait teiat demain que d'une seule couleur : rouge ou noir.

M. Paul Déroulède nous donne donc un spectacle stupéfiant et qui ne se prolongerait pas sans nous causer quelque gène, à nous qui ne voulons point qu'on puisse sourire, au dehors, de ce que Barrés a nommé, avec une exactitude émouvante, « nos fièvres françaises ». Il faut, dans l'intérêt même de la cause qu'il a Tintention de défendre et qu'il compromet, que M. Déroulède se décide à ce minimum de modestie qui consiste à regarder autour de soi au lieu de se considérer soi-même ; il faut)qu'il se range à ce minimum de désintéressement : s'abstenir, quand on n'a rien à faire dont on puisse justifier l'urgence, et surtout se taire, quand on n'a rien à dire dont on sente parfaitement la solidité.

Cette abnégation, au surplus, deviendrait facile à M. Déroulède, s'il voulait bien réflé-

pgpvv

chir un instant aux conditions présentes de toute action réformatrice en France.

Le parti nationaliate, qu'il s'en rende eompte ou non, exprime des intérêts parfaitement limités, et qui sont, en gros, les intérêts de la classe possédante et conservatrice. Il est, par définition, ami de Tordre, et les passions qui le meuvent sont des plus molles et des plus courtes : ce sont des mouvements non d'attaque ou de conquêle, mais de défense, que Dreyfus et les Juifs ont provoqués un instant par leurs trop brutales familiarités, mais qui cesseront, comme tous les actes réflexes, avec la provocation. Rien que de négatif donc dans la politique des chefs qui, comme M. Jules Lemaître, se borneront à traduire en des termes de plus en plus nuancés et exacts les divers considérants de la grande protestation anti-anarchiste que fit la Ligue de la Patrie française.

Or, c'est en cette Ligue surtout, c'est en des millions de citoyens paisibles qu'elle groupe! encore facilement autour de ses initiateurs, et ce n'est pas en quelques centaines déjeunes démocrates, optimistes et ardents, delà Ligue des Patriotes, que consiste la grande « armée » électorale qui se prépare à « marcher aux urnes » en 1902. Quel espoir, dès lors, peut garder M. Déroulède de faire accueillir par ces gens de seiVs'rassis, timide et, en même temps, ce libéi^I », par

ces bourgeois modérés, la problématique aventure césarienne qu*il leur propose? Ils sont de deux sortes, par leurs origines, leurs familles, par leur éducation : ou bien des gens de droite, et ils ne tiennent pas à la République plébiscitaire, pas plus ^u'à aucune autre, craignant de changer, comme on dit, leur cheval borgne en aveugle; ou bien ce sont des gens de gauche, et ils se méfient des plébiscites« républicains » et remâchent

les souvenirs du Deux-Décembre Pour

quiconque désire gagner au nationalisme le suffrage universel, d'ici à quinze mois, il est indispensable d'affadir l'idéal républicain, démocratique, socialiste, jusqu'à ces vagues aspirations vers le règne de la liberté, de l'égalité devant la loi, de la fraternité, qui n'effraient personne. Car un nationaliste n'est républicain, en ce moment, que par résignation et avec mille réserves. Triste nécessité des régimes « d'opinion », selon laquelle l'opinion ne s'exprime et ne règne qu'à condition de demeurer moyenne et médiocre ! Bizarre destinée du a gouvernement de la nation par la nation », qui veut que la nation ne se puisse gouverner ellemême qu'aux heures de calme plat, où, dans ses voiles, la barque symbolique ne sent passer aucun souffle !

On comprend fort bien que — telle ap(ïaraissant, de plus en plus nette, à mesure que

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les années s'accumulent, la loi de notre démocratie, à savoir sa transformation automatique en une oligarchie financière internationale— une àme généreuse comme celle de M. Déroulède en soit exaspérée. Le positif visme de M. Waldeck-Rousseau lui semble fort éloigné : — (beaucoup plus qu'il ne Test en réalité) — de l'espèce d'idéalisme débraillé qu'introduisit Garabetta dans les années qui suivirent la guerre, et où l'on parlait à la fois du maître d'écoleet du soldat, comme des ouvriers nécessaires de la revanche. On ne parle plus que du maître d'école. Pourquoi donc l'ancien lieutenant de Boulanger ne s*etîorce-t-iI point de comprendre celte dissociation qui s'est faite, depuis le drame d'Ixelles, entre la République et la France, que son général voulut servir toutes deux? Pourquoi ne comprend-il pas que, déjà en 1889, les « gens de la Bible et du Code » avaient raison, ces gens irréprochables dont nous voyons passer la silhouette en redingote crasseuse dans V Appel au soldaV] La République sera protestante et suisse, elle sera « neutre », — et elle neutralisera la France, — ou elle ne sera pas, aurait dû dire Floquet, s'il eût été franc, ou s'il eût eu conscience de son propre vœu, lorsqu'il la défendit contre le Général. Depuis, elle s'est fixée. 11 n'y a rien à faire — contre elle, ni par conséquent pour la France — à moins

que Ton n'entreprenne de relever dans les intelligences de demain, lentement, patiemment^ avec un parfait dédain des résultats immédiats, le principe traditionnel de Tordre heureux qu'elle a détruit et qu'elle s'efforce en vain de remplacer. On ne décidera point les généraux français à se jeter dans la révolte pour le rêve d'un citoyen : ce n'est pas pour un homme qu'on se fait tuer, contre les lois, mais pour une institution, mère de lois nouvelles et durables. L'échec du 23 février n'a pas eu d'autre cause : M. Déroulède aurait dû le comprendre.

Henri Vaugeojs.

Monsieur Pucelle

La vie de Monsieur Pucelle fut unie au point de paraître plate. Je ne sais si tous y trouveront intérêt. Toutefois il la faut décrire. Un individu aussi bien conservé d'une espèce aussi rare ne se rencontrera plus dans vingt ans.

Louis-François-Aignan-Glaude Pucelle naquit, i*an 1801, dans ]e château de la Roque, aux confins de l'Albigeois et du Rouergue. Sans prétendre en chevalerie, les Pucelle venaient de bon lieu. Un Charles-Claude, au sortir de pages, avait porié sous les Tournelles la banaière de Jeanne d'Arc. Il lui en était resté un surnom dont sa famille se para. Un Jean-Claude fut tué à Cérisoles, écuyer du capitaine Rance. Vers cette date, le vieux tronc bifurqua. Une branche resta entée parmi les châtaigniers paternels. Une autre fut transplantée dans Paris, au cœur de la Cité. Elle ûeurit au Parlement. Elle se poussa jusqu'à la Grand'Chambre. Le célèbre abbé Pucelle, doyen des conseillers-clercs, fut son plus illustre représentant.

Pendant que les Pucelle de Paris s'enrichissaient dans la robe, les Pucelle du Midi suivaient la décroissante fortune de la fidèle noblesse d'arrière-ban. Pauvre et fîère, lapro-

vince de Rouergue donna peu de courtisans. Elle garda jalousement des noms qui sont par* mi les plus vieux de France. Encore aujourd'hui tel paysan des bords du Tarn et du Viaur se sait de meilleur sang qu'un duc de Luynes. Sans monter jusqu'à Tempyrée héraldique des Mostuéjouls, des Vézins, des Castelnau, des Toulouse-Lautrec, les Pucelle, nobles dès Charles VU, faisaient assez bonne figure. L'un d'eux mit le sceau à la réputation delà famille en épousant une Sévérac riche de trois mille écus. Vers le milieu du xvrii'"* siècle, son fils aîné, Barthélémy-Claude, sieur de la Roque, hérita des biens considérables du dernier abbé Pucelle. Il servait alors sous Prague, avec son ami le chevalier de Vauvenargues et ses parents M^f» d'Assas et de Donald. Retiré après la campagne comme commandeur de Saint- Louis, il répara et agrandit le vieux manoir dont il portait le nom. Il y mourut avant que la Révolution eût humilié ses tourelles, mais échoué devant son donjon.

Les biographies modernes commencent à la naissance du héros et se terminent à sa mort. On ne saurait traiter ainsi les gens de raee. On me pardonnera de n'avoir point coupé de ses racines celui dont je veux dire la vie.

Cette \ie remplit de mœurs et depensers antiques tout notre moderne dix-neuvième siècle. A une ère d'individuali&me, d*instabilité et d'inquiétude, elle oppose un idéal réalisé de traditions, de fixité et de paix. Les seuls malheurs que dispense Tinévilable cours des âges l'assombrirent par moments. Aux intervalles réglés,

la mort comme la nuit tombait sur les vieillards; et bientôt rayonnait comme Taube le sourire des nouvean-nés.

Né à la Roque, M. Pucelle y est mort sans presque jamais l'avoir perdue devue. Ses études s'y étaient achevées sous la direction d'un bénédictin survivant à l'insigne abbaye de Conques. L'enfant apprit de ce moine le latin, la théologie, la paléographie, l'histoire nationale et locale dans la perfection. Il possédait encore quelques notions de sciences mathématiques et naturelles. Plus tard, il apprit l'italien pour lire Dante. C'étaitlà tout sonbagage intellectuel. Gë qu'il savait, il le savait à fond; or c'était la Sainte Bible, saint Augustin, saint Thomas, Bossuet, du Gange, Mabillon, dom Vaissette. Pour le goût, il l'avait simple, rude, franc, surtout chrétien. Il lisait Virgile, Horace, môme Properce et Tibulle dans les éditions [expurgées du père Jouvency, du père Tarteron et de leurs confrères. Deux versets de VEpîlre aux Fomams le renseignaient sur la corruption païenne mieux que les églogues, les élégies et les épigrammes; à toutes ces fadaises il préférait les Géorgiques. Il se les récitait au bord des claires eaux, sous les feuilles luisantes de ses châtaigniers centenaires. Je n'ai connu que lui pour dire avec un sentiment vrai :

Pastor Arietœus.

Vers 1820, un grand événement se produisit dans la vie du jeune homme. Son prre le conduisit au Monna. Déjà pair de France et l'un des Quarante, M. le vicomte de Bonald fit aux

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MM. Pucelle le plus aimable accueiL II leur laissa parcourir le trésor des lettres de M. de Maistre. Il leur montra quelques pages enflammées de Tabbé de Lamennais : « Mais, mon enfant, cet homme m'inquiète », laissa échapper le vieillard. M. de Bonald leur lut encore les belles pages des Martyrs, « Autant que je puis connaître les passions, » disait-il, « ce récit d'Eudore me paraît leur plus sublime expression. » Un jour, le courrier de Milhau apporta au Monna, qivec U Drapeau blanCy un volume de vers. Le philosophe le parcourait d*un doigt négligent, lorsque soudain ses yeux se remplirent de larmes : il avait rencontré le Crucifix.... Au long du Tarn et de la Dourbie, de belles promenades consumaient les jours. Là Claude Pucelle entendit développer les principes constitutifs de tout ordre social. Il acquit ainsi la claire notion du Souverain, du Ministère public et du sujet. Qu'une nation pût exister, prendre conscience de ses intérêts permanents en dehors d'un chef, que ce chef pût être donné par une autre voie que l'hérédité, cela lui parut aisément absurde. Mais l'idée de hiérarchie lui parut dériver non moins nécessairement de l'idée d'organisation. Il conçut tout aussi peu l'Etat sans Noblesse que sans Roi. Il comprit que ses aïeux n'avaient si longtemps peiné que pour élever leur race à l'honneur (ouvert à tous) de servir le public sans récompense. Cette utilité gratuite lui parut le tout de la noblesse, sa raison d'être, en même temps que la con- ' damnation des anciennes mœurs de cour, des ridicules usurpations mondaines et de l'ignoble

ploutocratie en formation. Dès lors, il jura de consacrer son effort à l'œuvre de la défense monarchique et de la restauration organique de la France pour la gloire du Souverain, Thonneur du Ministère et la prospérité du sujet.

Cette visite au Monna fixa la vie de M. Pucelle. Il ne quitta depuis son foyer que deux fois, afin de saluer Monsieur le duc d'Angoulême passant à Montpellier et Monsieur le comte de Chambord exilé à Frohsdorf. Parmi tant de réparations sociales urgentes, il lui parut qu'il pouvait s'appliquer à celles qui intéressent la famille et la province. Il eut de Mlle de Nant douze enfants en mémoire des douze apôtres. Sa dévotion avait bien voulu ne point viser au nombre des disciples. 11 fit de ses fils des agriculteurs robustes et avisés. Avec le temps et beaucoup d'efforts, il parvint à transformer en terres arables des causses jusqu'alors incultes; mais jamais hêtres, châtaigniers, noyers ou chênes ne tombèrent sous ses coups. Il combattit comme une erreur fatale, presque comme une impiété, TavaricieUse et funeste manie du déboisement. Ainsi aménagés, ses douze cents hectares de biens lui rendirent jusqu'à cinq pour cent. En 1868, ils rapportaient encore quatre. La rente descendit à un et demi vers 1896, époque de sa mort. C'était assez pour assurer aux hôtes de la Roque une large et généreuse existence.

Le beau moment, l'heure véritablement sociale de M. Pucelle fleurit en 1871. Alors, sous une assemblée où il voyait honorées toutes ses doctrines, sous un régime dont il pouvait espé*

rer le salut national, le solide vieillard ne refusa point sa part du service public. Juge de paix de son canton, il siéga comme Timage même de la Justice appuyée sur la doctrine. Dans la forte langue d'oc qu'il maintenait comme toute tradition, ses sentences se frappaient ainsi que dans le bronze. Durant les neuf ans de sa magistrature, il pacifia en effet. Au vif scandale des avoués, oc le préliminaire de conciliatioil » ne fut pas un vain mol; le « rôle » des affaires civiles tomba au dernier rang de la statistique. Révoqué en 1880, comme il se devait, M. Pucelle sentit que le temps était venu « de mettre lin intervalle entre la vie et la mort ». Ses quinze dernières années se passèrent surtout à méditer ce grand passage. Le reste du jour il instruisait ses arrière petï ts-enfants; à cette époque, il groupait autour de lui plus de soixante descendants. Il ne songeait point sans souci à Tavenir d'une si nombreuse lignée. « Mais, disait-il, si les conditions dans lesquelles j'ai continué la vie des miens ne sont plus réalisables, du moins n'est-il pas de données d'existence où ne se puisse maintenir une conscience droite et le sens de l'honneur désintéressé, n

C'estdans ces sentimentsqu'il mourut, un jour de Pâques fleuries, couché au lit même où il élait né. Sans accident, comme un fleuve calme va de lui-même s'unir àlamer immense,ràme de Monsieur Pucelle élait rentrée au sein de Dieu...

Monsieur de la Roque,

Il est certain que plusieurs Messieurs Pucelle portèrent, sous TAncien Régime, le nom de sieur de la Roque. Ce vestige de féodalité disparut de l'acte de naissance de M. Pucelle Je patriarche, lequel naquît en 1801. Plus tard,il parut inutile à ce sage d'allonger son nom. Il savait à merveille (et Ton savaitalors en France) que la particule n'a point à la noblesse un rapport de nécessité. Mais Tétat civil de ses enfants, dont les premiers vinrent au monde entre 1825 et 1830,fut régularisé. L'aîné devint donc M. de la Roque. Il ne put s'élever à mieux. Un jour que, par pure jeunesse,il s'était laissé aller à se donner du M. le Comte sur ses cartes, M. Pucelle le père envoya tout le paquet dans la cheminée. Il conduisit par l'oreille le vaniteux bachelier dans sa bibliothèque et lui fit lire ces judicieuses paroles du second d'Hozier :

« Quelque constant qu'il soit que tout noble n'est qu*écuyer jusqu'à ce qu'il ait plu an Roi de l'honorer d'une qualité suréminente, on parait dédaigner aujourd'hui ce titre pour recourir à des qualifications aussi vaines qu'illégitimes. C'est être modéré que de se contenter du titre de chevalier, quoique l'on doive savoir que personne n'est chevalier par sa naissance. Il est nécessaire de réprimer des excès si opposés au bon ordre ; la gloire du Prince y est intéressée et l'honneur de la noblesse le demande. »

AOnpN FRANC. — T. IV. 3S

-vr-

A^'à L ACTION FRANÇAISE

Tancrède-Glaude Pucelle resta donc simplement Monsieur de la Roque, écuyer.

Quel que fût son parti pris d'enraciner tous les siens aussi fortement que soi-même, M. Pucelle jugea qu'il serait utile à son fils aîné d'étudier, pour un temps, hors de la Roque. Il n'était plus de, précepteurs comme l'ancien moine de Conques. Le Concordat y avait mis bon ordre et le niveau inlellectuel du clergé de France restait prudemment maintenu par tous les régimes au-dessous de l'étiage civil. Depuis 1830, toutefois, une renaissance catholique s'ébauchait. On était aux dernières années de l'ère orléaniste. De la chaire de Notre-Dame la voix de Lacordaire éveillait tous les généreux échos. M. Pucelle voulut procurer à son fils les émotions de cette grande parole et la vue de ce froc « qui était une liberté )>.

M. de la Roque vécut quatre ans dans Paris. Sa première visite avait été pour l'illustre dominicain. Par lui, il découvrit des horizons non-, veaux.

Il connut, il apprécia comme des primeurs, avec la vivacité d'un goût tout neuf, bien des' principes sur leur déclin.

Le romantisme pâlissait : déjà l'habile Sainte- Beuve voyait poindre sur ses ruines une prose positive et une impassible poésie. Hais, à la Roque, on en était resté aux Martyrs, aux Odes et Ballades^ aux Méditations. L'étudiant lut tout le reste en quelques mois. Il fut transporté. Il accommoda comme il put à ses traditions tout ce lyrisme débridé. Il crut mieux comprendre l'auguste cathédrale en lisant Hugo commenté par

Montalembert. Il expédia le livre à M. Pucelle,. qui, dès les premières pages, le jeta au feu.

Le régime parlementaire ne paraissait pas moins décrépit à qui ne débarquait de TAveyron. Pourtant, que de voix sonores à écouter, que de regards domina teurs,que de beaux gestes ! M. de la Roque ne manqua pas une seule année la discussion de TAdresse. Il entendit rugir Berryer et glapir M. Thiers. M. Guizot l'irritait, toiit en le subjuguant.Il vénérait en Monsieur le chancelier soixante ans depolitique.Surtoutil se laissa gagner à Tentregent, à la souplesse, à la grâce de M. de Falloux. Cet esprit qui embrouillait tout avec tant de clarté, qui de notions si nettes composait de si équivoques programmes, fut pour lui le duca e maestro que pour son père avait été le haut et grave philosophe du Monna.

Lorsque le temps fut venu de regagner son clocher, Claude de la Roque, ancien élève de VËcole des Chartes, emportait des amitiés illustres, un savoir varié, un esprit assoupli, le goût des mots, la superstition de Téloquence, un mystique optimisme et tous les penchants dont se composait en 1850 un catholique libéral. Ni sa foi, ni ses mœurs n'avaient souffert. Le métal restait aussi noble, mais la trempe s'était amol- Ke.

Dans le grand silence politique de l'Empire, rhonnéte, joyeuse et féconde vie des champs recommença. Sians qu'il sortit du manoir, par le seul jeu d'une active correspondance, M. de la Roque restait des mieux renseignés. Falloux, Montalembert, Cochin, Foisset acceptaient son

hospitalité. L'impérieux libéral que fut Tévêque d'Orléans séjourna huit jours à la Roque. Il approuva fort un travail du châtelain sur la question romaine auquel il ouvrit les portes du Correspondant. Par situation de famille, comme par ses qualités propres d'intelligence, de savoir, d'intégrité, d'activé et discrète bienveillance, M. de la Roque devint aisément une de ces autorités sociales naturelles, telles que Le Play, a ce Ronald rajeuni et progressif »,en souhaitait à la France. Il était désigné (après tant de désastres et son devoir de mobile accompli) pour représenter ses concitoyens à Rordeaux et à Versailles.

Toute la vie de cet honnête homme aboutit à ces trois années. Avant 1871, il se forme. Il meurt (tout en se survivant) le 29 octobre 1873.

Avec quel sentiment de profonde et religieuse douleur il entreprend sa tâche ! J'ai sous les yeux une lettre datée de Rordeaux, du jour même que fut consentie l'amputation de la France. « Au moment où je vous écris, » dit-il à Mme de la Roque, <( on scrutine à la tribune sur cette exécrable et nécessaire paix. Dans un instant^ appelé à me prononcer par l'appel nominal, je voterai ce traité la mort dans l'âme ; mais du fond du cœur j'offrirai à Dieu tout ce que j'ai, tout ce que j'aime, jusqu'à nos enfants, pour que notre infortunée patrie reprenne un jour son rang dans le monde... »

On entend assez d'où un homme de ce caractère espérait le salut à venir. Il l'espérait de la grâce et d'un renouveau de vie chrétienne dans la société comme dans l'individu. Il l'espérait

du Roi, et sa tâche politique fut de préparer l'ayènemenlde Henry V. Mais que de difficultés à vaincre, que de malentendus à dissiper! Unmonient on a cru que le comte de Chambord allait, dès février 71, se montrera Bordeaux et y proclamer son principe. M. de Falloux a vivement combattu ce projet ; M. de la Ferté Ta fait rejeter. Puis le Roi est venu à Chambord ; il y a, par son premier manifeste, arboré le drapeau blanc. Âussit<)t un autre drapeau est brandi et « chéri » à la tribuneparle duc d'Aumale.Ghaque fraction d'une assemblée si évidemment monarchiste se surveille, se suspecte, se dénonce. Une presse intempérante verse de l'huile sur le feu. A travers tout, M. Thiers intrigue. C'est dans ces conditions que doit négocier et agir M, de la Roque, membre de l'Assemblée nationale et l'un des directeurs de la Droite modérée.

Qu'eût fait en cette occurrence M. Pucelle le père? A coup sûr, il eût figuré aux « chevau-léger» » plutôt qu'aux « Réservoirs », entre Franclieu et Belcastel plutôt qu'entre Broglie et Decazes. Pourtant il ne condamne point son fils. Assuré de sa droiture^ confiant en son habileté, il attend d'elles un accord entre l'Assemblée et le Roi. Hélas ! les malentendus persistent 1 L'âme légitimiste et l'âme orléaniste s'affirment plus que jamais incommunicables. La contradiction éclate entre la Royauté et le Parlementarisme. Les parlementaires ont perdu le sens du réel ; la vie pour eux sort du sein des commissions ; la France se limite aux portes de la galerie des tombeaux. Plus juste, plus profond, plus ferme politique, le Roi lui-même est-il

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sans erreurs ? Jadis le philosophe cher à M. Pu= celle écrivait : « L*achariieinent que des législateurs ont mis à conserver trois couleurs dans nos enseignes annonce un profond mépris pour une nation qu'on croit capable de se passionner pour de semblables puérilités. » Et c'est d'une puérilité identique qu'Henry V fait dépendre la fortune de la Monarchie !

M. de la Roque est à Lucerne ; il est à Anvers, à Goritz, à Frohsdorf. Il s'épuise en démarches, en visites, en lettres et en discours. Un jour tout est perdu ; tout est gagné le lendemain. Pendant trois ans, il se représente la France comme une pyramide oscillant sur sa pointe. De quel côté va tomber notre mère ? Enfin l'union semble faite dans l'assemblée. La commission des Neuf est élue : pendant deux mois elle gouverne. Le 5 août 1873, M. le comte de Paris salue M. le comte de Chambord à Frohsdorf. Le 44 octobre, M. Chesnelong esta Salzbourg. Le 2% les groupes de droite, dans la joie, apprennent que la monarchie est faite... Et le 27 éclate la lettre de « Celui qui fit le grand refus ».

Accablé du coup, M. de la Roque assista à la dernière réunion des Neuf. Il vit ses collègues se séparer dans les larmes. Il ne voulut pas les abandonner. Il était k son banc dans cette triste séance de novembre où fut voté le septennat. Un huissier vint le prévenir qu'un inconnu l'attendait au pied de la statue de Louis XIV. Il trouva Monsieur le comte deChambord,la figure cachée d'un manteau : « Ah ! La Roque, tout est fini !... Gomment ont-ils pu?... »

TROIS GÉNÉRATIONS 4o7

Le lendemain de ce jour, après avoir entendu la messe aux Capucins du boulevard de la Reine, le Prince reparlait pour Texil et le député pour sa province. Ils n'en devaient plus revenir. ■ M. de la Roque vécut encore dix ans. Il se taisait. Le chagrin était en lui et, quoi qu'il fût sans faute, le remords. Il percevait confusément qu'il avait dégénéré de sa race et, par l'illusion libérale, nui, en une heure décisive, à cette France tant aimée ! ...

Gabriel de la Roque.

Dans la famille dont ces notes retracent l'évo^ lution, parmi la pullulante lignée sortie de Mon-* sieur Pucelle, Gabriel-Claude de la Roque, l'un des fils du député, m'apparait comme le plus typique représentant du troisième degré. Mais, parce qu'il vit sous mes yeux, peut-être le vois-je moins distinctement; parce que la courbe de son existence n*esi pas fermée, peut-éire le dessin en paraitra-t-il moins net. Je ne nierai pas qu'il soit autrement complexe que son honnête père et que son grand aïeul. Surtout il est moins « social n. Orc'estl'homme social qui nous intéresse. Par la façon dont ce caractère a pu s'affaiblir en un la Roque, on jugera des ravages d'un siècle abandonné au sens individuel.

Au fond d*un bar illustre entre les grands bars, à l'heure où les tziganes grincent avec le plus d'âpreté, où commence à défiler sa parade Tétin*

celant bataillon des grues, on voit, presque chaque nuit, s'attabler un haut et robuste gar* çon. Certes, il a fallu une forte race, bien des générations de vie rurale, active, continente et saine pour fabriquer Testomac de ce soupeur, pour organiser les nerfs résistants de ce noctambule. La persistance du type mental n'est pas moins surprenante. Elle éclate lorsque, déviant de la grivoiserie imposée par le milieu, la conversation s'égare jusqu'aux grands sujets. Ce n'est point alors pour l'observateur un médiocre étonnement que d'entendre développer, entre deux cocktails, les théories de la Législation primitive et de la Réforme sociale.

Il y a mieux à faire qu'à se scandaliser d'un tel contraste : il fautanalyseretcomprendre l'antinomie des principes et des mœurs. Ce n'est pas qu'il convienne d'exagérer la valeur dociri* nale du capitaine Gabriel de la Roque. On voit assez qu*il ne possède ni la solidité théologique du patriarche, ni la brillante instruction de l'orateur qui le formèrent. Mais ce qui, chez eux, était conviction est devenu instinct chez leur des* cendant. Lorsque M. Pucelle et M. de la Roque combattaient les sophismes philosophiques ou politiques aujourd'hui triomphants, ils luttaient avec les pures armes de la logique : leur raison seule s'indignait. En leur héritier, il semble que les sens eux-mêmes aient pris parti; et l'on devine que les mots du langage démocratique blessent son oreille comme des coups.

L'hérédité mise à part, j'ai souv(?nt essayé d'expliquer ce caractère par ses souvenirs de petit Versaillais.Les tragédies qui éveillèrent cette

àme^ qui Vinformèrent^ à jamais, entre la dixième et la treizième année, datent de ce Versailles de 1871 dont nous avons dit la confuse et ardente vie. Tous les principes, tous les rêves, toutes les convoitises, tous les sentiments divers qu'évoquent les mots de Patrie et de société, bouillonnaient dans cette fournaise et cherchaient à y ordonner une France nouvelle. Mais plus que toute autre cause la Commune enracina pour toujours en Gabriel l'horreur de cette anarchie qu'il aime à poursuivre jusque sous ses plus roses déguisements. Des hauteurs de Meudon, il vit flamber la ville. Dans la nuit claire, des colonnes de fumée montaient et tout à coup crevées s'épanouissaient en langues de pourpre. D'une voîx étranglée un officier essayait de situer ces brasiers: « Ceci c'est les Tuileries... cela le quai d'Orsay... la Légion d'honneur... » Les canons tonnaient encore, mais faiblement, dans le lointain. Les cœurs éclataient I On ramena l'enfant les dents crochetées, Toeil fixe, et toute la nuit il délira...

Il a raconté souvent qu'au lendemain de cette soirée, jouant avec ses frères sur l'avenue de Paris, un hideux cortège de prisonniers et d'incendiaires défiladevant eux : « Yoilà-t'il pas que, sur je ne sais quel ordre, un de ces gredins se redresse et crache à la figure de Tofficier !... Mon cher, je n'étais qu'un bon petit gosse qui n'aurait pas faitderoal à une mouche... mais j'ai vu l'homme abattu d'une balle presqu'à mes pieds... Et nous nous sommes alignés, les cinq moutards, pour faire un beau salut militaire au lieutenant!... »

De telles visions interprétées par un esprit médiocre mais sain fournirent à Tadolescent ses premières données personnelles de politique positive. L'éducation bâtit sur ces pierres angulaires. Jamais Français n'atteignit fi. Tâge d'homme plus apte à servir son pays; mais ce fut en un temps où les vaincus deTInternationale prenaient leur revanche.

A vingt ans d'intervalle, nous retrouvons le petit Versaillais capitaine de spahis. La considération du service public le plus noble, le plus urgent et déjà le plus calomnié par les traîtres a déterminé les Pucelle à souffrir ce déracinement. On doit avouer que ce fut au préjudice de la traditionnelle austérité. Ainsi émancipé, le jeune homme mit du respect humain à démentir par des faits les plaisanteries faciles que ôon noni patronymique inspirait au mess. Ses parents étant morls,qui seuls le pouvaient amener au mariage,le Rouergue vit ce scandale : un ia Roque de trente ans célibataire! Toutefois, il se battit bien. Il revenait, blessé et décoré, de Madagascar, lorsqu'il crut pouvoir solliciter un poste avantageux. On lui fit entendre qu'une affiliation à la loge des Trinosoj)hes et du Parfait Amour avancerait singulièrement ses affaires. II gratifia Tentremetteur d'un coup d'épée et se résignait, dès lors, à vivre dans la disgrâce d'Aïn- Sefra,Iorsque l'éclat de « l'Affaire », l'emplissant d'un irrésistible dégoût, le contraignit de revendiquer sa liberté...

Ici s'arrête, dans le présent, la vie de Gabriel de la Roque. r> ayant point la tète philosophique, il occupe ses loisirs comme il le peut. Il marque

parmi nos sportsmen. Tout le monde sait que, par son poulain Bel-Abbès, il tenait à sa merci un prix illustre, lorsque l'effroi d'une présentation obligatoire pour le vainqueur le contraignit de déclarer forfait. 11 fut des premiers à pratiquer Tenivrant automobile. Modérant d'une main la robuste et souple machine où frémit la force de vingt-quatre chevaux, on le voit, tous les ma^ tins, prendre avec autorité et précision le tournant de la rue Royale, et, devant lui, décroissent les triomphales avenues, lesonduleux mas* sifs, les côtes en un instant effacées. Enfin Ton affirme que,jaloux des lauriers de M.delaVaulx et de M. de Gastiilon, un aérostat aux couleurs de la Roque va tenter le double record de la hauteur et de la distance. Ainsi trompe son chagrin et son ennui un homme né pour servir et commander, un être social rejeté comme tel par la force occulte dont le but en France est de tout dissocier...

Louis- NuMA Baragnon.

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[Les réflexions que Ton va lire font partie d'un travail sur Nietzsche dont nous avons publié déjà, on s'en souvient, des fragments importants sous ce titre : Nietzsche et Vanarchisme (numéros des 15 novembre, le»" et 45 décembre 1899).

Notre ami. et collaborateur Pierre Lasserre veut bien nous autoriser à imprimer ces notss, qu'il n'a pas eu le loisir de compléter, mais où il poursuit la justification de cette même thèse psychologique et morale qu'il indiquait déjà dans ses articles de 1899 : à savoir que dans une intelligence libre et entière, comme celle dont Nietzsche nous donne l'exemple, le sens de l'inégalité, de la diversité des choses, s'achève en une perception facile de leur hiérarchie et de l'ordre qu elles réalisent, et non point en quelque rage anarchiste et niveleuse, comme il arrive chez nos « prophètes » révolutionnaires.]

Les Grecs considéraient la cité comme une œuvre de raison et comme une œuvre d*art. Non pas que l'utopie les séduisît. Athènes n*eût jamais pris au sérieux ces vains plans d'organisation sociale, déduits de quelque idéal tout formé de logique et de justice absolues, qui en

imposent si facilement aux modernes. Dans ces phalanstères, dans ces imaginaires Salentes où notre naïveté est trop disposée à reconnaître, sinon fefforld'une puissante raison constructive, tout au moins le rêve d'un cœur généreux, loyalement humain, ces naturalistes n'auraient pu voir que les aberrations pauvrement fruc* tueuses d'intelligences disqualifiées, perverties par l'isolement ou par la révolte. Platon luimême — cet Hellène pourtant équivoque, à moitié gâté par l'Asie — mêle à Tidéalité de ses constructions un fort ingrédient de réalisme.

On voit comment,dans sa République, la ronde et chimérique géométrie du communisme d'Etat est corrigée par le principe d'une hiérarchie sociale fondée sur Tinégalité des hommes. En même temps qu'harmonieuse et complaisante à Tordonnance, la conception politique des Grecs était donc positive et conforme à la nature. Ils se représentaient la cité parfaite à l'image d'un corps humain vigoureux et beau. Ces deux sortes d'économies leur paraissaient avantageusement comparables. L'existence du corps de l'Etat dépendait à leurs yeux de la même condition essentielle que l'existence de l'organisme vivant : savoir une hiérarchie de fonctions internes, égales en nécessité, mais non pas en dignité. Platon dit que, dans la République, les magistrats et les philosophes sont la tête, les guerriers le cœur,les artisans et les laboureurs le ventre. Or, si l'activité du ventre et des viscères s'emploie toute à la conservation de la vie physique, il n'en est pas de même de l'activité de la

tête, organe noble, dont une bonne partie est prélevée par la pensée, l'art, la philosophie, fonctions de luxe et de loisir. Les parties viles de l'organisme travaillent donc à la fois et pour le bien-être du tout — d*où dépend le leur propre — et pour les plaisirs spéciaux des partiessupérieures. A ce dévouement nécessaire les premières ne perdent rien, car, incapables de subsister et de se régler par elles seules, elles ont besoin de Tharmonie générale, laquelle serait évidemment compromise si Torgane dirigeant, sentant se tarir la source de sa nourriture, devenait inquiet et fiévreux. Pléthorique, le cerveau ne pense guère, mais, émacié, il pense mal, il a des visions. Ainsi sa bonne alimentation importe au corps tout entier. Les Grecs comprirent à merveille Tunité de la matière et de rësprit en l'homme. En faisant de Tàme la « forme » du corps, Arislote marque la relation étroite de la pensée, de sa qualité, de ses modes avec l'individualité physique; Tàme n'est pas un principe absolu, toujours identique à soi-même, mais un certain degré de liberté, de sagesse, de clairvoyance, de générosité, de bonheur qui caractérise chaque homme et que le tact apprécie. Doctrine souverainement naturelle, à égale distance d'un matérialisme pesant et de la folie chrétienne de l'Esprit pur, de l'Esprit néant. Il n'y aurait qu'à appliquer d'aussi heureuses intuitions de la réalité humaine au problème de l'Etat pour concevoir, comme par enchantement, l'harmonie profonde qui existe entre les fins d'utilité générale dont le souci s'impose primordialement au politique, et les

Gns de civilisation supérieure, de perfectionnement humaia dont il a Tamour.

Nietzsche a plusieurs fois écrit qu'un peuple, une race — à les considérer matériellement comme suite de générations, foison d'anonymes, — ne sont que la matière gftchée par la nature en travail de troi$ ou quatre grands hommes. Peutêtre cette vue trahit-elle chez ce classique et cet athée qu'est Nietzsche un reste de romantisme et de christianisme, un goût de sang, de victimes et la manje de la justification. Pourquoi les grandes âmes, les royales intelligences, les sociétés choisies où s*enlretient la fête des délicates et belles mœurs, ne seraient- elles pas la parure d'une nation qui ne s'est pas sacrifiée, mais a trouvé son profit à Jes produire? C'est encore une idée d'Aristote que le plaisir résulte' d'une activité conforme à la nature, ou plutôt qu'il s'y ajoute comme à la vigueur de l'adolescence sa fleur. On pourrait dire pareillement que dans la cité le beau s'ajoute de lui-même à Futile. Quand la prospérité et l'ordre publics sont assurés par la collaboration suffisamment bénévole de tous, quand chaque citoyen, ayant, pour ainsi parler, le naturel de sa fonction, ne peut que trouver normal et juste un état de choses qui, en l'y bornant sagement, l'y contient et l'y protège, alors il est permis à quelques esprits de jouir, alors il y a plac^^au sommet de la cité pour l'art et pour la philosophie. Que si, au contraire, par le fait d'une politique ou chimérique ou pas assez observatrice, un désaccord général arrive à régner entre les opinions, c'est-à-dire, au fond, entre

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les caractères et les conditions, si Tinquiétude publique assure d'avance du crédit aux premiers plans venus de réforme sociale ou morale et rend l'heure propice aux prophètes, aux détenteurs de vérité absolue, dans ce cas Tétat de désintéressement nécessaire pour la création de la beauté et pour un usage épicurien de la pensée ne se réalisera qu'à grand peine. Les hommes es plus ingénieux, les plus nettement marqués pour une vocation de luxe,resteront sans emploi. Idéalistes peut-être, mais idéalistes avisés, fautil dire ironiques ? les Grecs trouvaient à un ordre politique fondé sur la hiérarchie naturelle des hommes ce double avantage de procurer ie bien-être général et de permettre à une élite les plaisirs de la contemplation.

Celte doctrine est assurément aristocratique, mais non pas au sens féroce ou dédaigneux. Une politique aussi soucieuse de ne demandera chaque citoyen qu'une activité en harmonie avec son naturel et, par une évidente conséquence,de lui assurer la conservation d'un naturel en harmonie avec le genre d'activité dont il est capable, une telle politique mérite le nom d'humaine et de bienveillante. Elle semble autrement aple à procurer la plus grande somme possible de bonheur public qu'un système de gouvernement quiprétendrait appliquer à la conduite des hommes quelque conception idéale et conjecturale de l'humanité. Sansdoute elle sanctionne des privilèges; ou plutôt elle définit des compétences pareillement nécessaires, bien qu'inégalement précieuses. Mais où prend-on que des privilèges ne soient que des plaisirs et non des

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charges? C'est une désignation fort onéreuse que celle qui nous distingue publiquement, légale-* ment, comme des êtres mieux nés que d'autrei^, c'est-à-dire comme les maîtres de la générosité, de la magnanimité, delà bravoure, de la hauteur de cœur, delà maîtrise de soi-même, des belles façons. Mais la vérité est que dans cette République dont rêvaient les penseurs grecs et qui n'était utopique peut-être que pour ne pas tenir assez compte de Tutopie, de Télémënt démago^ gique et visionnaire, tout était magistère et privilège. A chaque spécialité de fonctions correspondait psychologiquement le monopole de certaines vertus. Chaque classe sociale se distinguait par des traits non seulement matériels, mais moraux, humains. Il faut bien dire ce qui dans toute conception aristocratique et traditionnelle offense le plus les démocrates modernes : ce n'est pas précisément le principe de l'inégalité politique,mais plutôt la franchise à reconnaître le fondement de l'inégalité politique là où seulement il réside : dans les inégalités naturelles.

Ils voudraient que celles-ci fussent niées — effrontément — et que la cité, impuissante sans doute à faire passer tout le monde par les plus hautes charges, proclamât tout au moins une sorte d'égalité métaphysique, spirituelle, entre les hommes, la pareille valeur de toutes les consciences, de toutes les âmes. Obligés de renoncer pratiquement à la folie de leurs vœux puérils, ils admettraient à la rigueur que toutes les fonctions ne fussent pas l'objet des mêmes honneurs, mais à la condition que chacun fût

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admis au même titre à se prononcer sur la religion et sur la morale. Or, de toutes les prérogatives possibles, il n'en est pas, justement, dont une répartition aveugle, une concession indiscrète, menaçât TËtat et la civilisation de plusde dangers.

Plutôt prétendre tous les citoyens aptes de naissance à tailler dans le marbre un bel Apollon que de les faire indistinctement libres juges du juste et de l'injuste, du bien et du mal, du fondement des mœurs, des origines de Tautolité et de la mission de la patrie.

Souveraines questions réservées à moins de personnes encore que la sculpture et la musique, objet d*une plus précieuse espèce de compétence !

Un État où il n'y aurait que des premiers ministres serait moins exposé à. la dissolution et à l'anarchie qu'un État dont tous les membres seraient augures ou pythonisses, interprètes des dieux. Caries dieux ont toujours ressemblé singulièrement aux âmes qui parlent sous leur inspiration. Et il n est pas vrai que toutes les ftmes soient égales. Il ne Test pas davantage qu'une société organisée ait jamais pu se passer de dieux. Pas de pouvoir public qui n'ait tiré de quelque divinité son principal moyen de prestige et de gouvernement : divinités de marbre et d*or, divinités de pain azyme, divinités de bois... ou divinités de mots.

Mais l'existence d'une hiérarchie sociale ne se justifie pas seulement par l'intérêt politique et l'intérêt matériel de la nation considérée comme un tout. Elle est nécessaire à la santé et à

la beauté do Tespëce humaine. Elle profite à la dtgoilé des individus de tout rang Je dis : du peuple non moins que de l'aristocratie . Le régime de la distinction et de la dignité des classes peut seul faire atteindre à la généralité des citoyens leur maximum de valeur morale et d'intelligence. Celui de l'égalité universelle les mène au dévergondage. En obligeant toujours le premier venu à manifester des opinions sur les intérêts les plus généraux de la civilisation et de rEtat,iI lui fait une loi delasottise. Quoi de plus ruineux pour nous-mêmes que des devoirs ou des prétentions supérieurs à la sphère de compétence visiblement circonscrite par notre naturel? Celte immodestie nous rend nuisibles à Tordre public, comme sont tous les mal assurés, tous les agités. Mais surtout elle nous défigure ; elle dépense en creuses paroles, en geste impuissants et mal ordonnés une activité qui, concentrée sur des objets adéquats, eût enfanté quelque chose. Troubler tous les hommes avec des soucis qui ne laissent de sang-froid que des tètes exceptionnellement averties I Le dogme fondamental de Tégalilarisme, c'est que si tous n*ont pas la science, tous ont l'inspiration. Yerrons-nous jamais la réalisation de ce rêve humanitaire et protestant : les ouvriers de Paris penchant sur leur verre de vin des visages assombris par quelque rêve millénaire ! Mais quand même le rôle d'hiérophantes, de révélateurs du droit et de lajustice, des origines et des fins dernières, resterait en fait réservé à quelques docteurs professionnels, manieurs de mots, la farce ajoutée à l'histoire par le triomphe du

dogme égalitaire n^en serait pas moins scandaleuse, car la foule s'assemblerait autour des prophètes, en qui elle se reconnaîtrait; c'est d'elle qu'ils tireraient leur autorité. Or ce qui importe pour la qualité des produits de la « conscience » humaine, c'est de savoir s'ils seront jugés d'en haut ou d'en bas. Olez au peuple les clartés sûres et apaisantes que les traditions, l'antique religion du paya, lui fournissent sur l'ordre social et ses fondements, et persuadez-le que l'esprit de vérité soufHe en lui comme le vent dans les forêts vierges, vous le vouez aux visions, au délire. Quels seront alors ses maîtres? Ceux qui lui offriront son image enorgueillie ; des âmes sans mesure qui, sentant comme ces masses égarées, mais avec une impudeur, une fièvre extraordinaires, avec une horrible naïveté, moralement débraillées jusqu'à l'innocence et jusqu'au génie, lui parleront la voix de Dieu. Ainsi libéré, le peuple s'appelle plôbe.

Les Grecs avaient horreur d'une plèbe. Mais ils ne voulaient pas d'un peuple de fellahs. Ils pensaient à des forgerons sains el de forte humeur, parleurs, libres entre eux, respectables par leur maîtrise et leur marteau, remplis de proverbes et de malice, sArs de leurs opinions morales et se sachant seuls juges de la conduite des filles et des femmes de leur état. Du moins ces traits peignent-ils assez l'idée d'un Français de bonne race qui a beaucoup de bienveillance à mettre d'accord avec sa raison politique. Il n'importe que dans cet aperçu de la belle cité grecque nous nous soyons soucié d'autre chose

SUR LA HIÉRARCUIE 471

que d'exactitude textuelle et ayons enrichi de quelques finesses psychologiques la construction aérée d*Aristote. Nous montrons ici que la hiérarchie des classes est une condition nécessaire de la sagesse du peuple, non pas seulement de celle qui tranquillise, pour un temps au moins, le pouvoir central, mais de celle-là plus encore dont le peuple lui-même jouit et peut tirer fierté. Il faut voir dans les dialogues de Platon avec quel sérieux ces jeunes gens délimitent le domaine du potier et du corroyeur et Ty déclarent maître. «Qui est bon estimateur d'un vase? demandent-ils. — Le potier habile. — Et de la chorégraphie? — Le maître à danser. — Qui est bon interprète des dieux? — Les prêtres et les augures? — A qui donc,ô mon fils, dirons-nous qu'il appartienne de juger des mœurs, de la religion et de l'ordre de la cité? — Aux meilleurs, 6 Socrale {oi aplorol), aux véridiques {oi aXTiOeot), aux hommes bien nés quiontTàme belle (xaXoxa-faOci). Ainsi leur parole concise sculpte en passant de belles et solides âgures de maîtres artisans. Des foules d'hommes de peu de saillie individuelle se trouvent parés de dignité, leur impersonnalité même devient une sorte de grandeur.

Pierre Lasserre .

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