V ANTISÉMITISME EN AUTRICHE
' Le puissant parti antisémite autrichien, qui marchait depuis dix ans de victoire en victoire, a vu s'arrêter brusquement, il y a deux mois, lé cours jusque-là ininterrompu de ses succès : il a perdu quelques sièges aux dernières élections législatives.
Ce mince incident électoral, dû à des causes tout à fait étrangères à la question juive et au mouvement antisémite, a pourtant suffi pour que les Juifs de tous pays, — décrochant les harpes que le vent faisait mélancoliquement vibrer parmi le feuillage des saules auxquels,aux jours de détresse, ils les avaient suspendues super flumina Bahylonis^ — entonnassent des chants de triomphe à faire pâlir Marie sœur de Moïse et les vainqueurs de Béthulie. « Le Juif — a dit Drumont — est, après le crocodile, le plus musicien des animaux. » Vous connaissez le chant harmonieux des caïmans pour peu que vous ayez assisté à quelque séance de la Ilaute-Gour de Justice; si vous avez le courage de lire les articles où la NeuB Frète Presse autrichienne et le Temps qu'on dit français (je ne sais trop pourquoi) célèbrent l'écrasement des antijuifs autrichiens, vous comprendrez facilement pourquoi Drumont n'a accordé à ses vieux ennemis que la seconde place dans l'art lyrique (exception faite, bien entendu, pour quelques maîtres chan-
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leurs di primo carteîlo): les mamelouks d'Hébrard sont encore inférieurs aux janissaires de Bérenger...
Les enfants d'Israël, experts dans Tari du bluff presque à l'égal des généraux anglais, espèrent qu'à force de se congratuler bruyamment d'un maigre et passager avantage, ils feront prendre leurs désirs pour des réalités et sèmeront le découragement parmi leurs adversaires. Il n'est donc pas inopportun de rappeler en quelques mots les patients efTorts, les luttes acharnées grâce auxquels le parti antisémite autrichien est parvenu à conquérir Vienne et toute la Basse- Autriche : on verra que ce parti a, si j'ose dire, assez d'estomac pour supporter un échec sans Ûéchir.
Toute TAutriche-Hongrie était devenue, de 1848 à 1880, le paradis terrestre des enfants de Moïse. Exploitant fort habilement le courant d'idées libérales qui submergea, vers quarantehuit, la monarchie des Habsbourgs comme tout le reste de l'Europe ; affranchis politiquement et socialement par des utopistes aussi peu prévoyants que le furent nos bons aïeux en 1791; canalisant à leur profit le grand effort industriel qui suivit lesinnombrables inventions du début duxix'' siècle, et prélevant un tribut monstrueux, sur toutes les richesses du pays par l'agiotage elles plus malhonnêtes spéculations; habiles à pêcher dans l'eau trouble de toutes les révolutions, de tous les changements de politique même (et ils furent nombreux sous le règne de François-Joseph) ; cosmopolites ennemis-nés de
tous les nationalismes, auxiliaires merveilleux des Metternich, des Bach, des Schmerling, des Beust et des Auersperg dans la lutte insensée que ceux-ci avaient entreprise contre les franchises et Texistence même des petites nationalités de la monarchie, — et sachant, bien entendu, se faire payer fort cher ce concours; prompts d'ailleurs à se mettre à la tète du parti libéral dès que l'absolutisme cessa d'être à la mode, après Villafranca, le dirigeant, Texploitantet l'émasculant à leur seul profit; détournant contre le clergé catholique les colères peu clairvoyantes de la populace, ainsi que leurs concitoyens font en France depuis vingt-cinq ans; conquérant enfin, par des moyens sur lesquels je n'insisterai pas, le cœur et Tesprit de l'Empereur lui-même, — ils étaient devenus les maîtres absolus de la monarchie autrichienne. Ils peuplaient les administrations, le Parlement, les diètes; la presse entière était entre leurs mains. La Basse-Autriche était leur province d'élection : Vienne comptait (et compte encore) 120.000 Juifs parmi ses habitants ; son commerce presque entier leur appartenait.
Le Juif était alors au-dessus des lois. Non content de ruiner et d'asservir le goy^ il pouvait lui prendre sa vie même quand tel était son bon plaisir; et quelques paysans hongrois, ayant osé s'indigner d'un effroyable meurtre ritud qui venait d'épouvanter leur village, déchaînèrent sur leurs pauvres dos les fureurs de l'Europe éclairée. On se rappelle cette fameuse
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affaire de Tisza-Esziar, sorte de répétition générale de Taflaire Dreyfus : un certain Salomon Schwarlz était accusé d'avoir^ aidé de quelques complices, égorgé rituellement ^ le jour de la Pentecôte, une jeune chrétienne du nom d^Esther Solymozi. Gomme le petit juif Mortara, comme le gros juif Pacifico, comme l'affreux juif que chérit Cornély, le vulgaire assassin de Hongrie devint du jour au lendemain, voici quelque dixhuit ans, une manière de personnage européen. Les libéraux du monde entier élevaient vers Jéhovah leurs bras suppliants et branlaient leurs têtes indignées. Des comités se formèrent, et M. Trarieux, déjà protestant (1), et versant des larmes qui du moins, à cette lointaine époque, ne modifiaient pas trop le coloris de sa moustache gauloise, méditait déjà de fonder une Ligue pour la Défense des Droits de THomme et du Citoyen. Le Temps s'emplit de jérémiades indigestes et le cadet des Leroy-Beauiieu encombra la Revus des Beuz Mondes dé sa prose éplorée. Les Hongrois, qui n'avaient parmi eux ni un Drumont, ni un Déroulède, reculèrent devant la meute intellectuelle, et les sympathiques assassins, condamnés par quelques magistrats et jurés qui avaient osé juger selon leur conscience, furent solennellement réhabilités... Un crime rituel I Concevez-vous cela? A la fin du XIX* siècle!... Superstitions d*un autre âge, et patati, et patata...
(t) Protestant... contre rattitude des juges et des braves gens d'Eszlar, bien entendu : que M. Trarieux, s'il lit ces lignes, se rassure et ne m'inflige pas le sort de notre amie Gjp !
Or le sieur Hulsner, sacristain de la synagogue de Poina, en Bohême, vient justement d*étre convaincu d*un crime analogue, et les criailleries de quelques Aurores autrichiennes n'ont pu sauver cette tète si chère^ qui doit être tombée à l'heure qu'il est, — au début du xx* siècle ! C'est que TAutriche a ses Drumont aujourd'hui.
Le premier Drumont autrichien, le Drumonlprophète, fut un brave curé de Vienne nommé Sébastien BrUnner, qui mena pendant dix-huit ans — de 1848 à 1866 — de rudes campagnes contre les Juifs et leurs alliés, prélats domestiqués aussi bien que politiciens anticléricaux, dans un petit journal qu'il avait fondé : la Wiener- Kremzêitung. Brtinner était un lettré, écrivain de talent en même temps que mordant polémiste, mais il envisageait la question juive d'un point de vue trop exclusivement religieux : il en vit mal les côtés ethniques, politiques et surtout économiques; aussi fut-il un précurseur admiré d'une élite plutôt que le fondateur d'un grand parti.
C'est en 1882 que se constitua vraiment à Vienne le parti antisémite autrichien, sous le nom de Reformverein, Psenner, Buschenhagen, Schneider et Pattaï furent les promoteurs de ce grand mouvement qui rallia bientôt la masse des petits commerçants chrétiens. Ceux-ci avaient à souffrir, plus qu'aucune autre classe delà société, de ces vampires insatiables. Un pouvre ^^»y installait-il un magasin? les Juifs avaient vite fait de le ruiner par leur concur-
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rence déloyale, par le colportage et les grands bazars; empruntai l-il pour conjurer la crise? il tombait entre les pattes crochues des Gobseck de Vienne, qui ne le lâchaient plus que nu comme un Bambino de Raphaël ou de Jean Bellin; quant au bas de laine où s'étaient amassés jadis les florins lentement épargnés, voilà longtemps que le pauvre homme, alléché par les réclames d'un journal juif (et tous les journaux étaient aux Juifs depuis que la Kreuzzeitung n'existait plus), en avait vidé le contenu dans les bureaux de quelque société par actions où les « pons cousins» viennois de Reinach, d'Artou et deCornelius se l'étaient équitablement partagé...
Aussi les gros bataillons de la Reform-partei se recrutaient-ils dans le petit commerce : à Vienne comme à Paris, Tantisémitisme fut surtout une insurrection de la boutique contrôle bazar et du travail contre la spéculation. Les paysans, ruinés par les accapareurs et les bandes 7wiV.es, suivirent les boutiquiers dès qu'ils comprirent ce dont il s'agissait : quelque dix ans plus tard, comme de juste... Les ouvriers furent moins unanimes ; l'aristocratie — quoique ni les Gyp, ni les Mores, ni les Bruc ne lui aient, certes, manqué (citons au moins le baron de Vogelsang et rillustre prince de Lichtenstein) — ne se disenjuive que lentement.
Les fondateurs du Reformverein étaient actifs et courageux; et plusieurs, — surtout Schneider et Paltaï, qui furent les premiers antisémites élus membres duReichsrath, — étaient des hommes d'une réelle valeur. Pourtant le parti manquait d'un chef, jusqu'au jour où le
docteur (1) Charles Lueger, chef du groupe démocrate (voilez-vous la face, ô Vaugeois !) du Conseil municipal de Vienne, adhéra définitivement aux doctrines antisémitiques, vers lesquelles il penchait depuis plusieurs années (1887). On ferait un curieux parallèle (si ce petit jeu de société, si goûté au grand siècle, était encore à la mode] entre Edouard Drumont et Charles Lueger. Comme penseur et comme écrivain, Drumont a sur son émule de Vienne une incontestable supériorité ; il eut, de plus, la gloire d'être un initiateur, au lieu que Lueger n'est (nous venons de le voir) qu'un affreux rallié. Mais le chef du parti antisémite autrichien l'emporte certainement sur l'auteur de la France juive comme organisateur et comme tribun; et puis il est fort bel homme, ce qui n'est certes pas un médiocre avantage pour le chef d'un parti démocratique. Grand, robuste, de belle prestance et d'une mise toujours élégante, doué d'une voix claironnante et d'un précieux aplomb, Lueger ne se sent pas plus dépaysé dans un salon qu'au Reichsrath (2) ou dans une salle de faubourg; il est aussi imperturbable, aussi maître et^aussi sûr de lui quand il discute courtoisement avec Strobach ou Schneider que quand, grossièrement pris à partie par quelque pangermanistê mal embouché tel que Wolf ou Schœnerer, il quitte — afin de lui répondre congrûment —
(1) On sait qu'en Autriche les docteurs en médecine ne sont pas seuls à se parer de leur titre ; Lueger est docteur en droit.
(2) Lueger est député depuis 1883 ; élu d'abord comme* démocrate ^ il a été constamment réélu comme antisémite
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le style académique pour le style poissard, lui rend injure pour injure, menace pour menace, et l'accable d'outrages impassiblement.
Gomment Lueger et ses amis conquirent de haute lutte l'Hôtel-de-Ville de Vienne, quels incidents dramatiques précédèrent et suivirent leur victoire, mes lecteurs se le rappellent sans doute aussi bien que moi. Aussi vais-je seulement résumer en quelques mots les péripéties de cette longue bataille : en 1888, il n'y a pas encore un seul antisémite parmi les 138 conseillers municipaux ; en 1889, les antisémites font entrer quelques-uns des leurs au Fia thaus grâce à des élections partielles ; aux élections de 1891, ils conquièrent quarante-six sièges ;sixnouveaux en 1893; ils sont 64 contre 74 en 1895, après le renouvellement des mandats de laS"* curie (Ij; les Zi&i^at^, impatients de prendre leur revanche, provoquent des incidents qui amènent la dissolution du Conseil municipal ; aux élections qui s'ensuivent, quatre-vingt-douze antisémites sont élus contre quarante-six libéraux (la curie des petits cermiaireSy la plus nombreuse, n'élit pas
(1) Les électeurs de Vienne étaient divisés en trois curies, pour les élections municipales : a) curie des gros censitaires; 6) curie de l^intelligtmce (professeurs, fonctionnaires, etc.) ; c) curie des petits censitaires. — Chacune des trois curies élit quarante-six conseillers.
Il y a deux ans, la majorité antisémite du Conseil municipal créa une quatrième curie, du Suffrage Universel^ qui élit 20 conseillers. C'est ce que M. Alcide Ebray, de l'impartial Journal des Débats, appelle gentiment (si ma mémoire est bonne) « tripoter {sic) toutes les listes et bonleyerser tout le système électoral pour s'assurer une majorité »... Bon Alcide, va!
un seul libéral); ]e nouveau Conseil élit Lueger bourgmestre de Yienne ; l'Empereur refuse sa ratification ; le Conseil réélit Lueger; l'Empereur dissout le Conseil. Nouvelles élections en mars 1896 : quatre-vingt-seize antisémites sont * élus contre quaranle-deux libéraux ! François- Joseph fait venir Lueger à la Hofburget — comme un gamin buté qui voudrait bien céder, mais qui ne veut pas en avoir l'air — il supplie le triomphateur de renoncer à la dignité de bourgmestre pour quelques mois seulement et de faire élire un de ses amis. Lueger, bon prince (car le plus prince des deux n'était pas le Habsbourg), condescend et fait nommer son ami Strobach. Il est lui-même élu vice-bourgmestre ; et bourgmestre à la session suivante... Il l'est encore.
Les antisémites n'ont pas seulement conquis Yienne, toute la Basse-Autriche leur appartient etiis sont nombreux dans les autres provinces. Le groupe antisémite proprement dit et le groupe chrètwi-sodal du prince Aloys de Lichtenstein sont aujourd'hui étroitement unis; et quant aux dissidents que le chevalier de Schœnerer avait entraînés avec lui quand, enragé de teutonisme ettrouvantqueLuegercombatlait trop mollement les Slaves, il se sépara avec éclat de son ancien chef pour fonder un nouveau groupe prussien avant tout, ces pangermanistes insurgé ont été écrasés aux dernières élections municipales,
Et pourtant, aux élections législatives de décembre et janvier derniers, les antisémites se sont vu enlever six sièges. Faut-il attribuer cet échec à un recul de l'idée antisémitique ? Non
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certes, mais seulement au degré d'acuité qu'a atteint en Autriche, depuis quelques années^ la querelle des nationalités. Les Tchèques ont depuis longtemps relégué l'antisémitisme au second plan, absorbés qu'ils sont par leur lutte contre le germanUme ; en Galicie, où les grands seigneurs de laszîachia, presque tous inféodés à la Juiverie,/(>n/ les élections à leur gré, le parti démocrate-chrétien et antijuif du « Père » Stojalovski n'a pu s'emparer que de quelques sièges. Dans l'Autriche allemande, les élections des conseils municipaux et des diètes se font encore sur des plates-formes religieuses, économiques et sociales, et la lutte contre le Juif y joue un grand rôle ; mais quand il s'agit d'envoyer des députés au Reichsrath, on ne se préoccupe plus que de choisir de bons Allemands slavophobes ; et aux antisémites, — quelques gages qu'ils aient donnés à ce furor teuionirtiSy — on préfère maintenant les énergumènes pangermanistes. Doit-on les en blâmer? Je ne le pense pas * il faut aux maux dont souffre leur pays des remèdes violents et radicaux, et l'on peut dire d'eux ce qu'a dit de la France Henri Yaugeois : « Les modérés leur font du mal parce qu'ils donnent à l'anarchie dans laquelle se dissout l'Autriche quelque chose de modéré comme eux et de presque acceptable... » (1) Octave de Barral.