NOS MAITRES : HONORÉ DE BALZAC
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Du gouvernement moderne.
Le peuple ne voit jamais; il sent. Le gouvernement doit voir.
Rencontrer un grand prince est un effet du hasard ; mais se fier à une assemblée d'honnêtes gens est une folie.
Le ministérialisme constitutionnel ne sortira jamais de ce dilemme, cruel pour les résultats que certains esprits en attendent:
Ou la nation sera soumise pendant longtemps au despotisme d*un homme de talent, et retrouvera la royauté sous une autre forme, sans les avantages de l'hérédité; ce seront des fortunes inouïes qu'elle payera périodiquement. Ou la nation changera souvent de ministres, et alors sa prospérité sera physiquement impossible,
(1) D'un travail inédit de H. de Balzac, sur Le gouvei^nement moderne, publié par la Grande Revue du l*' décembre 1900, nous jugeons utile d'extraire les fragments qui suivent. La haute et complète pensée politique du philosophe et du moraliste français incomparable que fut Balzac apparaît ici en toute clarté. (N. D. L. R.)
parce que rien n*est plus fuaeste, en administration, que la mutation des systèmes. Or, chaque ministre a le sien, et il est dans la nature que le plus médiocre ait la prétention d*en créer un, bon ou mauvais. Puis un ministre éphémère ne saurait se livrer tout à la fois et aux intrigues nécessaires à son maintien et aux affaires de TËtat. Il arrive au pouvoir en voyageur, se tire de peine par an emprunt, grossit la dette, et s'en va souvent au moment où il sait quelque chose de la science gouvernementale .
Dans un temps donné, la dette publique, ce bilan des sottises, s'accroît. La faillite arrive. Seulement, elle se fait au nom de tous, au lieu de Têtre au nom d'un seul, et un jour viendra — ce système durant — où les rentiers seront des espèces de gentilshommes, contre lesquels un peuple souffrant fera quelque terrible exécution. La rente sera un privilège d'oisiveté, haïe comme la noblesse le fut en 1790.
Qui produira la crise? Le princy>e de l'élection constitutionnelle étendue à tout, principe anti-gouvernemental, et sur lequel on veut fonder aujourd'hui toute l'action du pouvoir.
Jadis, l'élection a été excellente dans l'Ëglise où se retrouve, à une époque très reculée, l'image d'un gouvernement parfait, qui a envahi le monde, et a croulé par lu faiblesse de sa base. Rome n'était pas une puissance territoriale, mais r£glise était une masse souverainement intelligente, mue par une même pensée, une masse de bonne foi avec elle-même, sachant
bien ce qu'elle voulait, pompant toutes les supériorités, et ne les craignant plus parce qu'elle se les assimilait, enseignement dont les pouvoirs modernes profltent peu.
Retrouverez- vous ces principes générateurs d'une bonne élection dans la passe ignorante que compose une loi d'élection indéfiniment étendue en haine des privilèges et par amour d'upe égalité impossible? La matière électorale actuelle tend toujours, dans ses choix, à se mettre en hostilité ou en contradiction avec le pouvoir. La loi assemble les médiocrités du pays ; elles ne peuvent que produire une parfaite image de leur substance élective, car rien ne les pondère...
Maintenant, supposez à tous les arrondissements électoraux une haute vertu; dépouillez ceux-ci de leur amour pour la localité; faites que celui-là comprenne que son député doit être le député de la France; rendez-les tous sourds aux petites rivalités départementales ; accordez-leur une admirable entente des beaux caractères ou des grands talents que le pays doit nécessairement receler; admettons une Chambre composée de hautes capacités ! Qu'en adviendrait-il ? Le Sénat de Venise. Les ministres seront les provéditeurs de la République. Chaque membre tendrafatalemenl àse perpétuer sur son banc, lui et sa famille, sans jamais se lasser de sa portion congrue de tyrannie. Le Conseil des Dix, ou le Comité du Salut public, — un pouvoir dirigeant quelconque, — renaîtra sous quelque appellation légale.
A quel fatal instiuct les peuples obéissent-ils donc en voulant se gouverner par eux-mêmes ?... Est-ce possible ? Qu'au moyen-âge, une commune esclave s'assemblât pour conquérir la liberté des personnes et des biens, administrât elle-même, par l'élection de quelques magistrats, une étendue de quelques lieues carrées, ce phénomène d'action populaire se conçoit. Alors, l'intérêt général est comme un intérêt de famille. Chaque citoyen en possède une intuition parfaitement lucide. Que Marseille, que la Normandie, que le Forez, le Lyonnais et le Dauphiné se déclarent républiques et gèrent leurs affaires par un conseil électif, nous comprendrons, même aujourd'hui, la constitutionnalité sur un terrain étroit. Là le despotisme est impossible. Car là les citoyens sont toujours en présence, et — de même que dans une petite ville où tout est à jour — il y a une police infaillible et un bon sens général auxquels il faut obéir. Mais qu'une grande contrée de deux cents lieues carrées, où il y a quatre ou cinq capitales, et autant d'opinions que de départements, veuille marcher dans une voie de grandeur, veuille prospérer, et conquérir ses limites naturelles par l'action mobile et paresseuse de la discussion parlementaire, par l'élection d'hommes purement locaux, par un système essentiellement changeant de délégations, avec une intelligence à bail de trois, six ou neuf années, par uae action presque consulaire, dont les actes sont examinés par la foule avant tout résultat...
Pour nous résumer, le gouvernement constitutionnel est plus cher, pécuniairement, que tout autre gouvernement, précisément parce quê tout y est légaL Relativement aux individus, il comporte autant d'injustices qu'un gouvernement monarchique, parce que le pouvoir s'y résout par un homme. Seulement, elles sont commises par les masses. En le considérant sous le rapport du pouvoir, le ministérialisme équivaut, dans ses actes et dans ses mœurs, à la cour la plus immorale. Barras y est la monnaie de Louis XV. La graine des Narcisses, desTîgeliins et des courtisans repousse dans tous les terrains autour de tous les pouvoirs. Encore un an, sous le gouvernement populaire le plus énergique de tous, et Robespierre avait son grand-queux, son introducteur des ambassadeurs et ses gentilshommes de la chambre. Olivier Cromwell n'en eût certes pas manqué. S'il avait eu sa cour de lords, sa maison régnerait peut-être encore sur l'Angleterre.
Admettez un principe vrai : il n'y a pas de Chambre hostile au pouvoir ; mais il y a des gens ennemis des ministres, car la politique ne se fait qu'avec des hommes, et tous les hommes
ont des passions.
* ♦ Ici se présentent des questions soulevées par
bien des écrivains pleins de tendresse pour les
malheurs, et disposés à bouleverser un pays
pour des utopies, il y aurades hommes qui vien-
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dront parler philanthropie, propagation des lumières, humanité, morale, progrès, civilisation, etc. Ces gens sont ou des scélérats, qui veulent faireégorgerun Etat àleur profit, ou desapôtres de bonne foi. Sils sont consciencieux, ils doivent aller panser de leur mains les plaies du pauvre, essayer de l'instruire, de lui apprendre Téctonbmie, et le secourir. Ou ils se lasseront de leurs œuvres, ou ils y persévéreront. Dans aucun cas leur zèle ni leurs opinions ne sont dangereux. Mais, si Torateur est un sycophante, il faut le détruire à tout prix, Tacheter, le séduire ou le persécuter. Il mérite également une préfecture ou la prison. C'est un homme de gouvernement ou un fou.
Quant à Tinstruction primaire, à la propagation des lumières, il est parfaitement indifférent de la proscrire ou de l'encourager. Que vous mettiez ou non la science à la portée de la classe indigente au moyen du Frère de la doctrine chrétienne, ou du Frère de la doctrine libérale, elle ne serajamais absorbée quepar l'homme appelé par son instinct, par son génie,àsortirdesasphère de [malheur. Il y aura toujours des hommes destinés à un travail mécanique continuel, et ceux-là ne liront ni les journaux ni Voltaire.
Ce que non pas l'humanité, non pas la philanthropie, mais rintérèt de l'Etat réclame, et ce qui ef^l d'une civilisation bien entendue, c'est qu'il sorte de l'esprit des lois sociales la faculté, pour les hommes capables, en quelque classe où le ciel les fasse naître, de s'élever à leur destinée...
H. DE Balzac.