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j'ai prié mes amis parisiens de ne point faire de questions. Non que j*en sois à désespérer tout à fait de remplir un jour mes promesses. Peutêtre que l'éloignement, le regret, les mélancolies du souvenir contribueront à vaincre celte timidité, d'ailleurs juste, et qui n'est que de la pudeur. Voyageur ignorant, venu en hâte, sans étude, mon langage n'ajoutera rien à ce qui fut dit ; j'aurai rendu mon témoignage à la beauté. Pourtant, qu'on me fasse crédit ; je parlerai d'abord de la ville moderne.
Il y a quatre-vingt-dix ans, lorsque Chateaubriand pénétra dans Athènes, c'était une malheureuse bourgade turque. Quelques centaines de maisons couvraient la pente septentrionale de l'Acropole. Un petit mur semblable à la clôture d'un jardin tenait lieu d'enceinte : villo et muraille étaient propriété particulière du chef des Eunuques noirs de Constantinople.
Vmgt-six ans plus tard, arriva Lamartine. La condition d'Athènes ne s'était pas améliorée; elle était devenue, au contraire, plus misérable. La révolte de 1821 avait attiré des malheurs nouveaux; et c'était presque en vain pour elle que les alliés des Hellènes avaient vaincu à Navarin. La cause grecque, devenue la cause de l'Europe, triomphait; l'indépendance était proclamée depuis trois années, et néanmoins, le Turc tenant toujours la citadelle, l'auteur du Voyage en Orient dut obtenir d'un janissaire l'accès du Parthénon.
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Près des ruines antiques, il put voir les ruines faites nouvellement, aussi bien dans la ville moderne qu'entre les murs de Thémistocle etdeCimon. Â la pauvreté de Jadis s'ajoutait l'œuvre des boulets, de la mine et du pic.
C'est toutefois deux ans après le passage de Lamartine, en 1834, que le nouveau roi de la Grèce et le parlement grec vinrent se fixer à Athènes; dès ce jour, une Athènes nouvelle sortit du désert. Les commencements furent lents. Cela tint, parait-il, au gouvernement du roi Othon. Ses collaborateurs venus avec lui de l'Allemagne n'inspiraient qu'une confiance médiocre aux gens du pays. L'opinion commune à Athènes est que, avant le mouvement de 1862, rien d'utile ne s'accomplit. Il y a bien de la rudesse dans ce jugement. Toute période organique est difficile. Tout règne improvisé, malheureux. Les esprits justes tiennent conipte des efforts et des talents du premier roi de Grèce. Il n'en put bénéficier. Une insurrection de palais Jeta hors de la Grèce le monarque et son entourage hyperboréen.
Sous la nouvelle dynastie, le développement fut aussi brillant que rapide. Beaucoup d'Athéniens en font honneur à la sagesse du roi Georges. On l'avait pris au Danemarck, un roi grec étant impossible. Il fut habile à se faire pardonner sa naissance. La plupart des Athéniens, gens exclusifs, se contentent de le louer d'avoir laissé faire aux Hellènes; ils sont fort jaloux de la gloire d'avoir sufïi aux élégances de leur capitale.
Quoi qu'il en soit de ces divergences de juge-
ment, les faits éclatent. An Pirée, où Chateaubriand ne vit pas une seule barque, et qui ne consistait en 1802 qu'en un couvent flanqué d'une baraque de douaniers, s*éveille une cité populeuse, commerçante et industrieuse, la seconde ville de Grèce. Athènes reste la pre^ mière : elle avait, en 1870, 48.000 habitants : neuf ans après, Ton y comptait 10.000 nouveaux Athéniens. Or, ce chiffre de 58.000 a plus que doublé en dix-sept ans. C'est à plus de 120.000 âmes que se monte la population de la métropole du monde grec. Reste à savoir s'il n'y eut point de l'imprudence à développer de la sorte, en un royaume si petit, d^aussi vastes centres urbains. Que la population y soit accourue des campagnes ou qu'elle ait été empruntée aux cités de la Grèce esclave et étrangère, on peut se demander si tant de progrès n'ont pas quelque chose de fictif et sans doute de dangereux. Trop de nouveaux- venus peuvent gâter un peuple, et trop de paysans changés en citadins peuvent l'anémier.
Mais du seuil de la ville, il faut sentir qu'elle fut faite avec amour. Ses habitants n'ont rien épargné pour qu'elle fût belle ; au moins l'ontils faite très riche. Us avaient leurs ressources et les richesses de leurs compatriotes les banquiers grecs dispersés dans tout l'univers; ils se rappelèrent que leurs ancêtres* possédaient des carrières de plusieurs sortes de marbre : le Pentélique tout doré, le Paros d'un blanc délicat dont on est ébloui, l'Hymetle gris et bleu, TEleusinien noirâtre; ces veines perdues furent rouvertes de manière à. revêtir de marbre tous
les édifices publics. Cette précieuse pierre n'est point absente des maisons particulières ; lorsqu'elle ne les recouvre point des soubassements jusqu'au faîte, on l'y voit courir aux corniches, rehausser le tour des baies et des issues, les parches des perrons, marquer les saillies des étages, enfin jeter partout une idée de richesse et de propriété lumineuses.
Trop jeunes pour avoir des écoles d'archilecture, les petits-lils deMnésiclès ont demandé, pour la construction de la ville, le secours des artistes et des savants de l'Occident. Mais l'Occident n'avait non plus aucun architecte. Il a envoyé ses maçons ; et ces messieurs ont travaillé du mieux qu'ils ont pu, c'est-à-dire avec conscience et maladresse, t.' Allemagne se distingua par le mauvais goût de ses fils. Les Français ont coutume d'en faire des plaintes amères. Il est cependant naturel, toute considération de politique othonienne laissée à part, que nos premiers Athéniens aient chargé des Germains du soin de tracer leurs boulevards : ces bons barbares ont si scrupuleusement étudié l'art antique I Ils en parlent avec un respect si sincère, un zèle si touchant! Ce n*est pas qu'ils Talent bien compris. Mais leur travail, par sa quantité, devait frapper et même étonner un peuple nouveau. La génération affinée qui se lève à Athènes commence de railler quelques-unes de ces constructions allemandes, faites en forme de caserne; les absurdes pastiches du dorique et de l'ionien feront bientôt sourire, et l'on regardera l'Académie, rijQiversité, la nouvelle
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bibliothèque comme Von s'accorde déjà à regarder le Palais du roi. Ces nuances de sentiment n'ont, d'ailleurs, aujourd'hui, (Qu'une importance secondaire. La grande affaire pour une capitale âgée de soixante-six ans n'est pas de bien sentir, mais de sentir beaucoup.
■ Pour vivre finement, elle a Tavenir devant elle; il ne s'agit que de vivre énergiquement.
Les rangées de maisons de marbre, celles qui composent les beaux quartiers d'Athènes, se coupent à l'américaine ; je veux dire à angles aussi droits que le peut permettre la nécessité de se garantir du vent, de la poussière et du soleil. Cela est d'un air très moderne. Je m'attendais à pis encore. Un Hellène de mes amis m'assurait au départ que je retrouverais là-bas les beaux- alignements et les hautes maisons qui l'émerveillaient rue de Rennes. Cet innocent me calomniait sa patrie. Les maisons ' athéniennes montrent des proportions fort nobles, mais elles n'ont, en général, que peu d'étages, trois au plus. Et cela cause même un léger défaut : comme les étages sont élevés, beaucoup d'appartements, d'ailleurs spacieux, semblent étroits et courts, par la hauteur majestueuse des plafonds ; on y est comme au fonds d'un puits. Cela vaut mieux que de se heurter le front sous nos portes.
Et, du reste, ce système de construction ne se présente que sur quelques boulevards d'Athènes, comme ceux du Stade et de la reine Amélie,
ravenue de Patissia. Tout le désagrément en est atténué par la grâce familière, par la bonhomie simple et spirituelle dont nos Athéniens savent approprier à leurs commodités ces froides bà* tisses. Sur le seuil, il arrive qu'on se croie à Boston ou. à Chicago; poussez la porte et gravissez le petit escalier extérieur qui, de la cour, mène au perron, vous retrouverez l'Orient, parfois même, à quelque détail de réminiscence naïve, la belle antiquité. Sur la fin de l'après-midi, les balcons du plus triste aspect se repeuplent de jeunes femmes en fratches robes d'intérieur. Elles reçoivent là, comme dans un salon, les visites de leurs amies. C'est un motif de décoration qui en vaut un autre.
Tous ces quartiers sont parsemés de vastesi jardins. Celui qu'on voit au centre de la place de la Constitution, devant le Palais Royal, est formé de quelques parterres d'orangers, que dominent de grands cyprès. Il y fait délicieux. Non que la fraîcheur soit extrême, mais cet air tiède est tout saturé des fleurs capiteuses qui s'ouvraient dans le moment même où s'achevaient mon séjour. Un peu plus loin, le Jardin Royal, planté de plus rares essences, verse dans toutes les avenues qui l'entourent un souffle plus léger dispersant le même parfum. Le soir venu, on aime en suivre la grille basse. C'est le lieu de la promenade. La société athénienne y échange le salut et le sourire quotidiens. De là, on pousse volontiers jusqu'aux jardins et à l'esplanade du Zappion.
Le Zappion est une sorte de palais populaire, élevé aux portes d'Athènes ; on y fait des con-
certs, comme au Trocadéro ; comme au Trocadéro, Ton y ouvre des expositions. Le patriote Zappa en fit don à la Grèce. Ces belles pierres blanches ne coiitèrent pas un de-^ nier au budget de TEtat ni de la Ville. Le citoyen a tout donné, tout assuré. N'est-ce pas une idée touchante? Les idées de ce genre sont fort communes à Athènes. A chaque pas, l'on y rencontre quelque fondation privée, devenue le bien du public. Et le public reconnaissant donne, comme il est naturel, à ce bienfait le nom du bienfaiteur. C'est ainsi que le Panghion est nommé de Pangha et TArsakion d'Arsakis, de Varvakis le Varvakion, de Rhizaris le Rhizarion. En général, ces bienfaiteurs n'habitent point Athènes ; ils ne sont même pas des sujets hellènes. Banquiers de Smyrne et do Constantinople, négociants de Marseille, de Trieste et de New- York, ils n'ont point oublié leur race ; ils le prouvent facilement. M. Averof, dont j'ai déjà dit les munificences, est le type de ces Hellènes excellents. Il va, dit-on, verser de nouveaux millions pour achever de restaurer son stade panathénaïque.
L'Athènes moderne s'enrichit donc à peu de frais. Elle s'embellira plus tard... J'en ai, quant à moi, l'assurance. Bien loin de me désespérer, quelques monuments déplaisants que je viens d'y trouver me confirment mon espérance. Ainsi a commencé l'antique Athènes. L'Archéologie m'est témoin que les premiers édifices de cette cité de Minerve n'étaient point tous très dignes delà ville de Périclès. Que firent les Attiques? Au fur et à mesure que le Temps et ses plus rui-
neux collaborateurs, la guerre et les autres fléaux, couchaient au sol ces bâtiments babyloniens, égyptiens, mycéniens, les citoyens d'Athènes se gardaient de les relever; ils les remplaçaient par des édiOces d*un goût meilleur. Enfm ce bon goût s'épura; il devînt le maitre du monde ; Athènes devint incapable de souffrir plus longtemps la vue de ce qui subsistait des antiques sauvageries. Elles furent rasées. Quant aux malérieux, on les utilisa dans les constructions. Je souhaite cette fortune et cet usage à quelques maisons athéniennes d'aujourd'hui. En attendant, elles deviennent sans cesse plus commodes, et, comme on dit, plus confortables. J'y ai vu circuler l'électricité et le gaz ; des tramways couraient devant elles ; des distributeurs et des peseurs automatiques y étaient encastrés. Je crois même avoir reconnu de ces toiles incandescentes dont les savants occidentaux épurent et redoublent l'éclat d'un mauvais lumignon. Tant de nouveautés du même ordre, en un lieu si antique, m'ont fait plaisir.
Telle est une partie, la plus vaste et la plus brillante, de l'Athènes moderne: Beaux quartiers, comme on dit, surtout riches quartiers, maisons neuves, murs frais, constructions récentes et si activement poussées que tout y change de physionomie en quelques années ; enfin, parfaite image de quelque jeune ville d'Amérique qui serait ennoblie par le génie du souvenir. En effet, ces rues droites, ces places symétriques, atles-
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tent, ne serait-ce que par les noms illustres qu'on leur donne, de quel cœur passionné et ifîdèle nos Athéniens glorifient leurs pères antiques. Rue de Platon, rues de Phocion, de Sophocle, rues de Solon, de ThémisLocle, comme je vous aimais pour le sentiment énergique dont me témoignaient ces beaux noms ! Les défauts de leurs édifices m'en étaient effacés, ou cesinscriplionsme semblaient les purifier.
Le pouvoir des inscriptions en langue grecque ôst assez connu. Cette vertu leur vient de ce qu'elles ont de clair et d'harmonieux. Platia Omônias^ Platia Syntàgmatos^ cela ne veut dire que « place de la Concorde », « place de la Constitution », mais combien le vocabulaire latin, qui est devenu le nôtre (si bien fait cependant et, dans les deux exemples que voilà, si fidèle ment calqué sur les types grecs!), semble dép coloré, et pâle, et sans douceur auprès de son modèle ! Les hellénistes sont heureux. Car ils fréquentent le langage le plus « signifiant », comme disait Montaigne, que le monde ait jamais parlé.
Charles Maurras.
Le Sénat a voté, il y a qaelques jours, un crédit global de 169.871.000 francs pour Tamélioration de nos ports militaires et de nos bases d'opérations maritimes. C*est un chiffre respectable, mais qui n*a rien d'exagéré ; j'oserai même le taxer d'insuffisance en raison des exigences des luttes navales prochaines.
D'autre part, en accordant au gouvernement une latitude de huit années pour l'emploi de ces crédits, on peut compter qu'il ne se hâtera pas de développer l'activité des chantiers. Une sage lenteurprésidera à l'exécution de tous les travaux; nos adversaires, s'il leur platt d'en profiter, auront tout le loisir de nous attaquer avant que notre programme maritime soit réalisé.
Sur cette somme globale, 79.554.000 francs ont été affectés au développement de nos points d'appui dans la Méditerranée, et c'est de ceuxci seulement que nous nous occuperons aujourd'hui. Etantdonné l'importance que prendraient, en cas de conflit, les opérations navales dans le bassin occidental de la Méditerranée, il est en effet du plus haut intérêt d'examiner, avec soin, les avantages que le pays retirera des nouveaux sacrifices consentis.
11 est permis de discuter certaines des dispositions du projet et de critiquer plusieurs des
mesures qui ont été adoptées. Comme toujours, des influences n'ayant rien de commun avec rintérèt général ont été assez puissantes pour remporter dans leurs calculs égoïstes. Les jalousies de voisinage aussi bien que les rivalités politiques ont, les unes empêché de transformer Tétang de Berre en une rade superbe accessible à tous les navires, les autres interdit de développer le port de Philippeville et fait donner la préférence à Bône. Marseille a redouté la concurrence possible de l'étang de Berre, et les amis de M. Thomson ont voulu que son fief reçût des avantages que Ton refuserait à celui de son adversaire. C'est ainsi que chez nous se règlent maintenant les affaires de l'Etat !
Par sa position, par son étendue, par la profondeur de ses eaux, par la bonne tenue de son fond, l'étang de Berre, depuis longtemps, aurait dû être transformé et devenir le port principal de la France méditerranéenne. Mais avec l'accroissement du nombre et de la grandeur des navires de commerce et de la marine de guerre, on aurait, plus qu'autrefois encore, des raisons impérieuses d'ouvrir l'accès de cet étang qui doubleraitdèslorsMarseilleetToulon. Dans un pays où le Gouvernement serait, avant tout, soucieux de développer la richesse et la puissance nationale, on eût saisi avec empressement, on eût provoqué même toutes les occasions de créer là un outil indispensable au commerce et à la marine militaire. L'occasion s^offrait tout naturellement dans la présentation du projet relatif à l'outillage des ports de; guerre. Cependant le projet gouvernemental ne
contenait aucune prévision de crédit pour Té tan g de Berre.
Quelques députés se sont émus de cette omission, ils ont, par voie d'amendement, demandé à la Chambre d'accorder une somme de iO.OOO.OOOde francs, à Teffet de doterla France d'un excellent refuge pour la Hotte commerciale.
Cette somme, déjà trop modique pour permettre d'atteindre un résultat sensible, fut réduite à 6.000.000 pendant la discussion. Que pourra-t-on faire avec si peu d'argent? Rien ou presque rien. Le crédit de 6.000.000 permettra tout au plus d'abaisser à 7 mètres le seuil de la passe de Port-de-Bouc, de porter à 80 mètres la largeur du canal de Port-de-Bouc à Marligues,et d'établir un pont tournant sur le canal du Roi. Et quand on aura fait cette dépense, c*est à peine si les navires de la flotte commerciale pourront pénélrerdansl'élangde Berre lorsqu'ils auront été allégés de leurs chargements ! Il faudra donc que les navires passent aux quais de Marseille avant de se présenter à Port-de- Bouc; ce sera pour eux une perte de temps et une augmentation des risques de mer. En d'autrès termes, on dépensera 6.000.000 sans profit, car, si ce n'est en cas de blocus, aucun navire commercial n'aura intérêt à délaisser Marseille; il en sera de même pour nos navires de combat, qui, à l'exception des croiseurs de 3" classe, des torpilleurs et des sous-marins, ne pourront pénétrer dans l'étang. Les avantages remarquables que présente ce dernier ne seront donc pas utilisés.
Mieux eût valu dépenser tout de suite 50 mil-
lions, car Ton eût obtenu de celte façon un approfondissement de la passe d'entrée. Avec un étiage de 11 mètres on eût permis à tous les navires de pénétrer dans Tétang. On faisait là une œuvre complète et utile par excellence, Cétait pour le bien de tous les Français, mais il n'en sera rien de par la volonté de quelques-uns. L'étranger aura probablement mis aussi son vetol
De l'autre côté delà Méditerranée, sur le rivage algérien, nos politiciens ne témoignent pas davantage de leur souci pour l'intérêt national. Aucun crédit ni en faveur du port de Philippeville, ni en faveur de celui de Bougie, n'est accordé, tandis que Bône va bénéficier de 2.600.000 francs. Le Gouvernement dans son projet n'avait rien prévu pour ce dernier pprt, il n'en avait pas été question dans les discussions au Palais-Bourbon, et c'est la Commission du Sénat, M. Guvinot en tète, qui s'est arrogé le droit d'arranger les choses suivant ses préférences en interprétant le vote de la Chambre à sa guise.
Aucune mesure plus funeste ne pouvait être prise, notre escadre étant forcée de mouiller à plus de 8 kilomètres du port de Bône, alors qu'elle peut au contraire jeter l'ancre en toute sécurité dans le port de Philippeville. A cette propriété primordiale il s'en ajoute une autre, c'est que ce point est àpeu près à égale distance de Bizerte et d'Alger, soit environ 165 milles. La flotte française serait, de ce mouillage, en mesure de se porter rapidement sur l'un ou sur l'autre de ces derniers points suivant les péripéties
de la lutte. La construction d'une cale de radoub s'imposait donc de préférence à Phiiippeville où un navire de 12.000 tonnes peut pénétrer, plutôt qa*à Bône où un croiseur de 2" classe entre difficilement.
Pour des raisons identiques,le port de Bougie était désigné. Aussitôt après la panique de Fachoda, la commission chargée d'étudier la défense des côtes d'Algérie avait été unanime à indiquer les services que rendrait sous le rapport militaire la rade de Bougie.Tout cela a été peine |)erdue. La raison d'Etat ne pèse pas un fétu âans un régime constitutionnel où Ton n'obéit qu'aux inspirations nées des intérêts particuliers.
Si les événements nous en donnent le temps, on remédiera peut-être un jour à toutes ces er^ reurs.
Il ne faut pas désespérer quand on sait que depuis vingt ans, malgré les objurgations les plus pressantes, la position de Biserte avait été insuffisamment organisée. Ce n'e^t qu'aujourd'hui que les travaux hydrauliques nécessaires vontèire exécutés afin de tirer de cette base magnifiqueles avantages qu'elle présente. Un crédit de 38.384.000 francs lui est alloué pour améliorer et défendre son avant-port et élargir le canal qui relie le lac à la mer. L'arsenal de Sidi-Abdallah recevra des jetées, des appontements.Lc service des défenses sous-marines sera amélioré et des approvisionnements seront constitués pour les constructions navales et pour assurer les subsistances. Mais que de temps perdu I
A Tautre extrémité de notre possession africaine, nous n'avions rien à opposer aux forces anglaises de Gibraltar. On se décide enfin à organiser un point d'appui à Mers-el-Kébir, rade immense, il est vrai, mais trop à l'ouvert de la mer et n'offrant aucun abri contre les coups tirés du large. En face de l'inexpugnable forte* resse des Anglais à Gibraltar, la position de Mers^el-Kébir sera d*une nullité absolue. Jamais une escadre ne s'exposera à tenter son ravitaillement dans le port oranais, où elle risquerait de se faire surprendre et détruire par des forces navales anglaises fondant sur elle depuis la côte espagnole.
L'embouchure de laTafna, couverte en avant par l'île de Raschgoun, eût constitué un abri invulnérable. Même au prix de dépenses considérables, il ne fallait pas hésiter. Il m'en coûte de dire tout haut ce que bien d'autres pensent tout bas, mais ma conscience m'y oblige : c'est que des Français déchirés entre eux par la politique de parti n'eussent tiré aucun avantage de Gibraltar, et que les Anglais prévoyants et tenaces eussent créé depuis longtemps une base navale puissante à Raschgoun.
Si nous passons maintenant dans la Corse, nous constaterons une fois de plus la négligence et le manque d'esprit de suite de nos derniers gouvernements. Ce qui pouvait s'expliquer, alors que la France possédait en Europe une situation matérielle prépondérante et une force morale considérable, ne s'explique plus dés que cette force morale a été ébranlée par la guerre de 1870, et qu'autour de nous achevaient de se
constituer deux nationalités ambitieuses dont la puissance militaire et maritime allaient tou* jours croissant : Tltalie et TAllemagne. Tandis que ritalie, déjà unie à la Triplice, se liait à l'Angleterre par un traité d'alliance maritime, fortifiait la Spezzia, et créait de toutes pièces à la Maddalena de formidables positions et des arsenaux maritimes parfaitement organisés et outillés, nous laissions la Corse sans défense.
Le projet actuel essaie d*y remédier et de réparer le mal. Sans doute -mieux vaut tard que jamais et Ajaccio, Bonifacio, Bastia, Porto-Vecchio vont recevoir un embryon d'organisation défensive : on consacre 3.600.000 francs à Porto-Vecchio pour en faire un centre de défense mobile, pour y laisser en permanence une division de port et y construire un dock flottant; mais on ne veut pas établir sur ce point un abri destiné à de fortes unités de combat, telles qu'une ou deux divisions d'escadre. De sorte que si nos forces navales étaient entraînées dans la mer Tyrrhénienne, que le sort ne leur fut pas momentanément favorable et qu elles fussent refoulées sur la côte orientale de la Corse, aucun abri ne s'offrirait à elles. Un désastre comme celui de la Hougue serait alors à redouter, parce que, poursuivies au Nord par la flotte italienne et au Sud par la flotte anglaise, elles n'auraient aucun moyen d'échapper à Tennemi. M. Cuvinot est opportuniste et optimiste ; il a confiance dans l'avenir: on verra plus tard ! dit-il avec une sorte d'inconscience sénile, comme si demain lui appartenait!
Nos adversaires probables ne se bercent pas d "il^
lu&ions. En gens pratiques, sachant que le temps perdu ne se rattrape jamais, ils ont accompli un ensemble de travaux habilement compris et d'efforts judicieusement coordonnés, leur donnant sur nous une avance et une prépondérance indiscutables. Môme en exécutant sans nouveau retard le programme que vient de tracer le projet de loi dont nous nous occupons et que le Parlement a voté tout récemment, nous serons visà-vis d'eux dans un état d'infériorité manifeste.
La France, par sa position géographique, occupe cependant une situation stratégique privilégiée dans le bassin ocidental de la Méditerranée. Dominant le rivage Nord par les côtes de Provence et de la Corse et le rivage Sud par les côtes d'Algérie et de Tunisie, elle était appelée à devenir seule maîtresse des opérations navales qui pourraient, un jour ou l'autre, s'y engager. Au contraire, que voyons-nous? La convention anglo-italienne procurer à nos ennemis éventuels les points-d'appui de Gibraltar, de Malte, de la Spezzia, de la Maddalena et de Tarente, alors que la France ne peut encore compter que sur Toulon !
Pour compenser une situation si défavorable aux intérêts nationaux que la France peut, d'un jouràTautre^voirsa destinée compromise, il n'y a plus qu'à espérer qu'un chef digne d'elle et de nous, s'emparant bientôt des rênes du pouvoir, mette fin à l'anarchie qui nous conduit à la honte et nous entraîne à la ruine.
Robert Bailly.